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Les bruyants silences de Pie XII et la persécution des juifs


par M. L'Abbé C.P. Chanut

Malgré quelques insidieuses tentatives des ennemis habituels de l'Eglise, naturellement relayés par cette nouvelle espèce de catholiques qui n'ont d'alliés que dans les adversaires de leur religion, tant que Pie XII vécut, son attitude pendant la deuxième guerre mondiale, singulièrement face à la persécution des Juifs, fut d'autant moins critiquée que les principaux intéressés lui tressaient des couronnes de louanges. Ce n'est qu'à partir de 1963 que, plus communément, des calomnies vinrent salir la mémoire de Pie XII, dans le sillage d'une médiocre pièce de théâtre du protestant Rolf Hochhuth, Der Stellvertreter, représentée d'abord à Berlin puis largement traduite. On notera au passage que le gouvernement israélien priva de subvention le théâtre de Tel-Aviv de sorte que Der Stellvertreter n'y fût pas représenté. La mémoire de Pie XII, évidemment odieuse aux adversaires naturels de l'Eglise, était alors devenue trop encombrante pour les progressistes dont l'heure était arrivée et, dans un crescendo du soupçon, on en vint à persuader le tout venant que le pape n'avait pas parlé alors qu'il aurait pu le faire sans risques ; d'autres ne manquèrent pas de laisser entendre que le pape n'avait pas agi alors qu'il aurait pu le faire efficacement ; les plus fanatiques prétendirent que le pape avait collaboré tacitement aux crimes alors qu'il aurait pu en conjurer beaucoup assez facilement.
Si l'on peut comprendre que les détracteurs de Pie XII écartent d'un méprisant revers de la main la reconnaissance du grand rabbin de Rome, parce qu'il mourut catholique sous le prénom d'Eugenio, on est en droit de s'étonner de les entendre compter pour rien la gratitude que l'United Jewish Appeal, organe dirigeant du mouvement sioniste mondial, fit exprimer au Pape, d'abord par soixante-dix rescapés (29 novembre 1944), puis par une délégation de soldats de la brigade palestinienne (9 février 1948). Avant que François Mauriac regrettât de n'avoir pas eu la consolation d'entendre le successeur du galiléen Simon-Pierre condamner nettement et non par des allusions diplomatiques la mise en croix de ces innombrables frères du Seigneur, Einstein, au contraire, avait déclaré que l'Eglise catholique a été la seule à élever la voix contre l'assaut mené par Hitler contre la liberté, et il avait conclu : j'exprime ma grande admiration et mon profond attachement envers cette Eglise qui, seule, a eu l'inébranlable courage de lutter pour les libertés morales et spirituelles. Outre le témoignage de Maurice Edelman, député travailliste au parlement britannique et président de l'Association anglo-juive, qui affirmait que l'intervention du pape Pie XII a permis de sauver des dizaines de milliers de Juifs, ce que proclamait aussi le consul israélien à Milan, Pinhas Lapid, ou le docteur Safran, grand rabbin de Roumanie, il suffirait, pour se persuader de la compassion et de l'action du pape, de se référer aux abondantes condoléances, venues de tout le monde juif, à la mort de Pie XII, singulièrement à celles de Mme. Golda Meir, alors ministre des Affaires étrangères d'Israël, qui déclarait : Pendant la décennie de la terreur nazie, quand notre peuple a subi un martyre terrible, la voix du pape s'est élevée pour condamner les persécuteurs et pour invoquer la pitié envers leurs victimes (9 octobre 1958).
Or, contrairement à une opinion aujourd'hui généralement partagée, Pie XII, au coeur de la guerre, a parlé autrement que par des allusions diplomatiques et c'est une bien grande pitié que de voir de nombreux défenseurs de sa mémoire se fourvoyer dans des explications alambiquées pour justifier son hypothétique silence, fut-il dénoncé par Albert Camus. Certes, on pourrait reprocher à Pie XII de n'avoir pas dit ou écrit expressément les mots qui caractérisaient les persécutions contre les Juifs, mais, il faudrait alors adresser le même reproche à Pie XI qui, dans l'encyclique Mit brennender Sorge (4 mars 1937), n'a jamais employé le mot antisémitisme ; les lecteurs ou les auditeurs de Pie XII étaient-ils moins avertis que ceux de Pie XI ? Dès sa première encyclique, Summi Pontificatus (20 octobre 1939), lorsque Pie XII dénonçait la racine primitive du mal, ses lecteurs, si l'on en croit les commentaires, particulièrement ceux de la radio britannique, ont bien compris qu'il réprouvait la négation et le rejet de toutes les lois fondamentales et universelles de la morale humaine, applicables à la vie de tout individu, et qu'il proclamait la loi de solidarité humaine qui est dictée par notre organe commune et l'égalité de la nature humaine en tout homme quelle que soit la nation à laquelle il appartienne. Le troisième Reich soumit l'encyclique à la censure et fit arrêter les prêtres qui la diffusaient in extenso, tandis que la France se réjouissait de voir condamner, selon l'ambassadeur Charles-Roux, le nationalisme exacerbé, l'idolâtrie de l'Etat, le totalitarisme, le racisme, le culte de la force brutale, le mépris des engagements internationaux et toutes les caractéristiques du système politique hitlérien, ce que Pie XII approuva dans une lettre publique au cardinal Suhard (21 novembre 1939).
Dès son message de Noël 1939, lorsque Pie XII fulminait la condamnation générale de toutes les atrocités, ne reconnaissaient-ils pas nettement la condamnation particulière de ceux qui les commettaient à la face du monde ? Nous avons dû malheureusement assister a une série d'actes aussi inconciliables avec les prescriptions du droit international positif, qu'avec les prescriptions du droit naturel et même avec les sentiments d'humanité les plus élémentaires ; actes qui Nous montrent en quel cercle vicieux chaotique s'enlise le sens juridique dévoyé par des considérations purement utilitaires. C'est dans cette catégorie qu'entrent l'agression préméditée contre un petit peuple laborieux et pacifique sous le prétexte d'une menace inexistante, ni voulue ni même possible ; les atrocités et l'usage illicite de moyens de destruction, même contre des non-combattants et des fugitifs, contre des vieillards, des femmes, des enfants ; le mépris de la dignité, de la liberté et de la vie humaine, d'où découlent des actes qui crient vengeance devant Dieu : " La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu'à moi " (Genèse IV 10) ; la propagande antichrétienne et même athée, toujours plus étendue et méthodique surtout parmi la jeunesse. Comme ces horribles choses, n'étaient pas seulement le fait du nazisme, mais aussi celui du communisme, il est aisé de comprendre qu'en s'en tenant à des formules générales, Pie XII condamnait les affreuses pratiques de l'un et de l'autre, d'ailleurs alliés dans la destruction de la Pologne comme dans la persécution des Juifs, et, au-delà d'eux, tous ceux qui agiraient de même dans le temps et dans l'espace. Peut-on croire que le Sacré Collège et la prélature romaine qui ont écouté le message de Noël de Pie XII, le 24 décembre 1940, n'ont pas compris de quoi il s'agissait ? Notre pensée devance avec angoisse le moment où la triste chronique de tant de souffrances, de corps déchirés, d'âmes qui souffrent, de blessés, de prisonniers, de fugitifs, d'opprimés, d'affamés, de malades et de dispersés - chronique aujourd'hui encore ignorée ou connue seulement en partie - sera entièrement connue. Ce que Nous savons maintenant suffit à serrer le coeur et à le déchirer. Pour les femmes et les mères de plus d'une nation, il Nous semble entendre le cri angoissé du prophète, que la sainte liturgie rappelle dans l'Octave de Noël : " Une voix a été entendue dans Rama, des plaintes et des cris lamentables : Rachel pleure ses enfants, et elle n'a pas voulu être consolée, parce qu'ils ne sont plus " (Matthieu II 18). Pour les contemporains, le radiomessage de Noël 1941 dut être assez clair quand le pape condamnait non seulement l'oppression, ouverte ou dissimulée, des particularités culturelles et linguistiques des minorités nationales, mais aussi l'entrave et le resserrement de leurs capacités économiques, et encore la limitation ou l'abolition de leur fécondité naturelle. Le radiomessage de Noël 1942 fut plus expressif : Ce voeu, l'humanité le doit aux centaines de milliers de personnes, qui, sans aucune faute de leur part, et parfois pour le seul fait de leur nationalité ou de leur race, ont été vouées à la mort ou à une extermination progressive. Le 2 juin 1943, Pie XII reprit le même thème lorsqu'il s'adressa au Sacré Collège à l'occasion de la fête de saint Eugène I° : Vous ne vous étonnerez pas, d'autre part, Vénérables Frères et chers Fils, si Notre coeur répond avec une sollicitude toute prévenante et émue aux prières de ceux qui tournent vers Nous un regard d'anxieuse imploration, tourmentés comme ils le sont, à cause de leur nationalité ou de leur race, par des malheurs plus grands, par des douleurs plus pénétrantes et plus lourdes, et livrés, même sans faute de leur part, à des mesures d'extermination.
Radio-Vatican étant brouillée et la presse catholique italienne étant censurée ou soumise aux représailles, Pie XII utilisait d'autres moyens, sans doute plus efficaces, pour que l'on sût sa pensée, tels les rapports ininterrompus avec les épiscopats et avec les diplomaties accréditées au Vatican, tels les travaux des nonces apostoliques et ceux de l'Office central d'informations du Saint-Siège. Par ailleurs, se servant des décrets des congrégations romaines, Pie XII faisait en sorte de faire sévèrement condamner les théories nazies, ainsi fit-il condamner la stérilisation humaine directe (24 février 1940), comme la condamnation de la mise à mort, sur mandat de l'autorité, de personnes innocentes (2 décembre 1940), et fit-il, entre autres, mettre à l'Index le Erbpflege un Christentum de Wolfgang Stroothenke (22 février 1941).
Pie XII aurait-il pu parler davantage et sans plus de risques ? Lui-même dont la priorité était de sauver le maximum de vies humaines, et qui comptait souvent le prix des condamnations ecclésiastiques en monceaux de cadavres, croyait fermement le contraire. Lorsque, le 2 juin 1943, il confiait aux cardinaux que toutes les paroles prononcées dans ce dessein pour les autorités compétentes doivent être sérieusement pensées et pesées, dans l'intérêt de ceux qui souffrent, afin de ne pas inconsciemment aggraver ou rendre intolérable leur situation, il savait qu'après les protestations des évêques hollandais, on avait arrêté quarante mille juifs, particulièrement ceux qui s'étaient convertis au catholicisme. Le 30 avril 1943, il écrivit au très courageux évêque de Berlin, Mgr. von Preysing : Nous laissons aux pasteurs en fonction sur place le soin d'apprécier si, et en quelle mesure, le danger de représailles et de pressions, ainsi que peut-être d'autres circonstances dues à la longueur et à la psychologie de la guerre, conseillent la réserve - malgré les raisons qu'il y aurait d'intervenir - afin d'éviter des maux plus grands. C'est l'un des motifs pour lesquels Nous-même Nous Nous imposons des limites dans Nos déclarations. L'expérience que nous avons faite en 1942, en laissant reproduire librement à l'usage des fidèles des documents pontificaux, justifie notre attitude, dans la mesure où Nous pouvons le voir. Chaque fois qu'un gouvernement vassal du Reich avait reculé un temps devant les admonestations du Saint-Siège, dès que les allemands reprenaient tout le pouvoir les déportations n'en étaient que plus terribles, ce fut notamment le cas en Hongrie et en Slovaquie.

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