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Stabat Mater


Le Stabat Mater que nous lisons toujours avec une bouleversante émotion, nous invite à nous unir à la compassion de la sainte Vierge au pied de la Croix, pour qu'unis à elle, nous nous offrions dans le sacrifice rédempteur. " Une, parfaitement une, était la volonté du Christ et de Marie ", écrivait au Moyen-Age Arnauld de Chartres : " l'un et l'autre offraient ensemble à Dieu leur holocauste, elle dans le sang de son coeur, lui dans le sang de sa chair. "
Contemplant " la Mère du Christ dans un tel supplice ", nous pleurons avec elle qui " gémissait et souffrait à la vue des peines de son glorieux Fils ", avec elle, nous sommes contristés pour souffrir avec lui : " Tendre Mère, source d'amour, faites-moi sentir la violence de votre douleur afin que je pleure avec vous. " Le fidèle ne veut pas seulement contempler les douleurs de Jésus et de Marie dans la Passion, il demande à Marie de fixer fortement dans son coeur les plaies du Crucifié pour avoir " part à ses peines, pour porter la mort du Christ, pour partager sa passion. "
Outre l'iconographie et le verbiage doloriste dont les pieux commentateurs ont trop souvent entouré ce texte admirable, nous sommes par lui portés jusqu'au plus haut point de l'être chrétien, celui qui, avec saint Paul, veut souffrir en lui-même ce qu'il reste à souffrir des souffrances du Christ, celui qui n'entend pas se contenter d'être sauvé, mais qui, se sachant sauvé, se propose d'imiter la sainte Vierge pour être sauveur dans le Sauveur. " Elle a porté les douleurs de la Passion, écrit saint Antonin, son âme fut transpercée d'un glaive de douleur. Sa souffrance surpasse celle des martyrs, au dire de saint Bernard. Ainsi est-elle devenue l'auxiliaire de notre rédemption et la mère de notre génération spirituelle. "
D'aucuns auraient bien voulu profiter des bouleversements que nous savons pour rejeter de la prière de l'Eglise le Stabat Mater, sous prétexte que saint Ambroise affirme : " Je lis qu'elle se tenait debout, je ne lis pas qu'elle pleurât. " L'objection, ne leur en déplaise, n'est pas nouvelle et le pape Benoît XIV y répondit déjà, au milieu du XVIII° siècle : " Plusieurs autres écrivains ne craignent point de la dépeindre arrosée de pleurs. Les larmes et les sanglots ne sont point toujours l'indice d'un courage abattu. " Les larmes de Jésus sur Jérusalem, devant le tombeau de Lazare ou à la sainte Agonie, seraient-elles le signe de la faiblesse du Rédempteur ? Au siècle précédent, le franciscain Ambroise Saxius soulignait : " Qu'on admette le premiers mouvements de la nature, quelques gémissements modérés et quelques larmes : l'amour ne souffre aucune atteinte, et la magnanimité conserve toute son énergie " ; saint Antonin avait dit qu' " elle se tenait debout, pleurant sans doute et noyée dans la douleur, mais calme, modeste, pleine d'un réserve virginale. "
L'auteur présumé, mais plus que probable, du Stabat Mater, Jacopone de Todi, est un assez curieux personnage que l'on connait surtout pour ses Laude, cent deux petits poèmes en dialecte ombrien, rythmés comme des chansons, tour à tour doctrinaux, hagiographiques, liturgiques et mystiques, encore que les plus célèbres sont des satires terribles.
Jacome de' Benedetti, que nous connaissons généralement sous le nom de Jacopone de Todi, naquit, vers 1236, d'une bonne famille bourgeoise de Todi, dans la province ombrienne de Pérouse, où, après de solides études de droit à l'université de Bologne, il remplit avec succès les fonctions de procureur légal et notarial.
La tradition veut qu'il mena une vie frivole et bien peu chrétienne jusqu'à ce que sa jeune épouse, la belle Vanna di Bernardino di Guidone, issue de la famille des puissants comtes de Coldimezzo, mourût écrasée sous le plancher d'une salle de bal (1268). Veuf inconsolable qui avait trouvé un cilice sur le corps de sa femme, il resta dans le siècle où, après avoir distribué ses biens aux pauvres, il vécut en pénitent pendant dix ans.
Incroyablement original, il se plaisait, par toutes sortes de farces grossières, à dénoncer les vanités du monde ; en même temps, il prêchait au petit peuple des campagnes pour l'éveiller aux merveilles de l'amour de Dieu : " 0 Amour, Amour divin, Amour qui n'est pas aimé ! " D'abord admis dans le Tiers-Ordre franciscain, il finit par être accepté comme frère convers par le gardien du couvent des Franciscains de San Fortunato, de Todi (1278), mais, malgré ses désirs, il dut, par obéissance, accepter l'ordination sacerdotale.
Lorsque le pape Boniface VIII revint, au profit des Franciscains conventuels, sur les privilèges que son prédécesseur, Célestin V, avait accordé aux Franciscains spirituels, Jacopone de Todi se lança dans la bataille avec toute l'ardeur que l'on imagine. Les Franciscains spirituels, rejetant tous les autres textes, fussent-ils pontificaux, entendaient rester fidèles à la première règle de saint François d'Assise et à son testament dans une intégrale pauvreté ; il étaient opposés à la vie conventuelle des villes au profit d'une vie érémitique dans la nature et rejetaient les études au profit de l'humilité : " Paris a détruit Assise ", écrivit Jacopone de Todi.
En 1294, Célestin V sépara les Spirituels de l'Ordre franciscain et leur permit de former une congrégation nouvelle, appelée les pauvres ermites du pape Célestin, qu'il mit sous la protection du cardinal Napoléon Orsini et de l'abbé général des Célestins. Lorsque que Célestin eut abdiqué (1294), son successeur, Boniface VIII, abolit ses prescriptions et, les Spirituels, privés d'existence légale, entrèrent d'autant mieux en opposition avec le Pape que leur cardinal protecteur en était l'ennemi ; Jacopone de Todi signa le manifeste des cardinaux Colonna qui exigeaient la déposition de Boniface VIII dont ils contestaient la légitimité (10 mai 1297).
Jacopone de Todi fit tant et si bien, par des vers fougueux et irrévérencieux, que Boniface VIII, l'ayant en son pouvoir après la prise de Palestrina, le fit enfermer dans un cachot et l'excommunia pour qu'il fût privé des sacrements (septembre 1298). Un jour, dit-on, que Boniface VIII visitant ses prisons lui demanda : " Quand sortiras-tu de là ? " Jacopone répondit : " Quand tu me remplaceras ! " Jacopone eut beau faire amende honorable dans des vers admirables d'humilité, il ne fut libéré qu'après la mort du terrible pontife (1303) ; il fut l'objet de la sollicitude des Clarisses de San Lorenzo a Collazzone, près de Todi, où il mourut saintement le jour de Noël 1306. Longtemps après, en 1433, son corps fut transporté au couvent des Franciscains de San Fortunato qui, en 1596, le placèrent dans leur crypte avec l'inscription suivante : " Reliques du bienheureux Jacopone de Benedictis, de Todi, frère de l'ordre des Mineurs. Sa folie pour le Christ fut une ruse inédite pour piper le monde et ravir le ciel. "


Stabat Mater dolorosa

Stabat Mater dolorosa
Juxta Crucem lacrimosa
Dum pendebat Filius.

Cujus animam gementem,
Contristatam et dolentem,
Pertransivit gladius.

O quam tristis et afflicta
Fuit illa benedicta
Mater Unigeniti !

Quae moerebat et dolebat
Pia Mater, dum videbat
Nati poenas inclyti.

Quis est homo qui non fleret,
Matrem Christi si videret
In tanto supplicio ?

Quis non posset contristari,
Christi Matrem contemplari
Dolentem cum Filio ?

Pro peccatis suae gentis,
Vidit Jesum in tormentis,
Et flagellis subditum.

Vidit suum dulcem natum
Moriendo desolatum,
Dum emisit spiritum.

Eia Mater, fons amoris,
Me sentire vim doloris
Fac, ut tecum lugeam.

Fac, ut ardeat cor meum
In amando Christum Deum,
Ut sibi complaceam.

Sancta Mater, istud agas,
Crucifixi fige plagas
Cordi meo valide.

Tui nati vulnerati,
Tam dignati pro me pati,
Poenas mecum divide.

Fac me tecum pie flere,
Crucifixo condolore,
Donec ego vixero.

Juxta Crucem tecum stare,
Et me tibi sociare
In planctu desidero.

Virgo virginum proeclara,
Mihi jam non sis amara,
Fac me tecum plangere.

Fac, ut portem Christi mortem,
Passionis fac consortem,
Et plagas recolere.

Fac me plagis vulnerari,
Fac me Cruce inebriari,
Et cruore Filii.

Flammis ne urar succensus,
Per te, Virgo, sim defensus
In die judicii.

Christe, cum sit hinc exire,
Da per Matrem me venire
Ad palmam victoriae.

Quando corpus morietur,
Fac, ut animae donetur
Paridisi gloria.

Amen.

 

Debout, la Mère douloureuse
Serrait la Croix, la malheureuse,
Où son pauvre enfant pendait.

Et dans son âme gémissante,
Inconsolable, défaillante,
Un glaive aigu s'enfonçait.

Ah ! qu'elle est triste et désolée,
La Mère entre toutes comblée !
Il était le Premier-Né !

Elle pleure, pleure, la Mère,
Pieusement qui considère
Son enfant assassiné.

Qui pourrait retenir ses pleurs
A voir la Mère du Seigneur
Endurer un tel Calvaire ?

Qui peut, sans se sentir contrit,
Regarder près de Jésus-Christ
Pleurer tristement sa Mère ?

Pour les péchés de sa nation,
Elle le voit, dans sa Passion,
Sous les cinglantes lanières.

Elle voit son petit garçon
Qui meurt dans un grand abandon
Et remet son âme à son Père.

Pour que je pleure avec toi,
Mère, source d'amour, fais-moi
Ressentir ta peine amère !

Fais qu'en mon coeur brûle un grand feu,
L'amour de Jésus-Christ mon Dieu,
Pour que je puisse lui plaire !

Exauce-moi, ô sainte Mère,
Et plante les clous du Calvaire
Dans mon coeur, profondément !

Pour moi ton Fils, couvert de plaies,
A voulu tout souffrir ! Que j'aie
Une part de ses tourments !

Que je pleure en bon fils avec toi,
Que je souffre avec lui sur la Croix
Tant que durera ma vie !

Je veux contre la Croix rester
Debout près de toi, et pleurer
Ton fils en ta compagnie !

O Vierge, entre les vierges claire,
Pour moi ne sois plus si amère :
Fais que je pleure avec toi !

Fais que me marque son supplice,
Qu'à sa Passion je compatisse,
Que je m'applique à sa Croix !

Fais que ses blessures me blessent,
Que je goûte à la Croix l'ivresse
Et le sang de ton enfant !

Pour que j'échappe aux vives flammes,
Prends ma défense, ô notre Dame,
Au grand jour du jugement !

Jésus, quand il faudra partir,
Puisse ta Mère m'obtenir
La palme de la victoire.

Et quand mon corps aura souffert,
Fais qu'à mon âme soit ouvert
Le beau paradis de gloire !

Amen.          
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