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On lira ci-dessous le texte de l'intervention
de Michel Berger au congrès des Associations familiales
catholiques à Lourdes les 20 et 21 mars 1999 (groupe réuni
sur le thème de la culture de vie).
Les sujets abordés cet après-midi
ont montré l'étendue du domaine que l'on classe
sous le terme général de Bioéthique. Mais
il est certain que le combat à mener pour défendre
la "morale de la vie" doit être intégré
dans le service très général d'une culture
de vie.
NÉCESSITÉ
D'UN "TOURNANT CULTUREL"
Utilisant le prétexte de la modernité,
notre monde s'acharne à changer l'homme; il se veut créateur
d'un homme nouveau, dont nous constatons hélas qu'il est
standardisé, robotisé, manipulable et - au premier
stade de la vie - réifié. La conscience des hommes
et des femmes est transformée pour qu'ils renoncent à
tous les préjugés, toutes les habitudes, toutes
les croyances.
Tous les articles du décalogue
sont atteints. Ce décalogue "forme en effet un
tout indissociable. Chaque parole, dit Jean-Paul II, renvoie
à chacune des autres et à toutes. Elles se conditionnent
réciproquement".Ainsi lorsque dans le chapitre
IV de Evangelium vitae le pape écrit (n° 95)
: "Conduisez-vous en enfants de lumière..."
pour réaliser un "tournant culturel",
c'est à l'ensemble de ce que recouvre la culture qu'il
faut étendre ce propos. C'est l'ensemble de la culture
qui doit être une culture de vie.
Aussi,
dans ce bref exposé, ce que nous dirons doit-il être
généralisé et transposé à d'autres
domaines que celui de la bioéthique.
Jean-Paul
II définit les étapes qui conduisent à ce
tournant culturel : "on doit commencer par renouveler
la culture de vie à l'intérieur des communautés
chrétiennes elles-mêmes". Et je préciserais:
nos familles. Je renvoie par exemple ici au texte romain: Vérité
et signification de la sexualité humaine, orientations
pour une éducation en famille (8 décembre 1995.
Conseil pontifical pour la famille).
Il nous faut,
poursuit Jean-Paul II, conduire un débat sérieux
et approfondi avec tous notamment dans les lieux où s'élabore
la pensée et là où se déroule l'existence
quotidienne de chacun. La première action fondamentale
à mener, dit-il plus loin, est la formation de la conscience
morale au sujet de la valeur incommensurable et inviolable
de toute vie humaine. Il faut redécouvrir le lien inséparable
entre la vie et la liberté.
Lien inséparable
de la vie et de la liberté
Comment alors ne pas évoquer l'encyclique
Veritatis splendor (Splendeur de la vérité) dont
le premier paragraphe rappelle que la vérité est
"la forme de la liberté", détermine
la liberté. Toute formation repose sur la pleine conscience
de l'existence d'une vérité objective qui dans l'ordre
temporel - cet ordre qui concerne le monde d'ici-bas - est l'objet
même de la loi naturelle, que synthétise le décalogue
et qui est l'expression du véritable bon sens. Si l'on
n'a pas les idées claires sur ces notions d'ordre naturel,
et donc de véri-é et donc de liberté ("La
Vérité vous délivrera", dit saint
Jean), on ne peut avoir que des convictions fragiles (peut-on
encore parler de convictions?) et comment construire sur des sables
mouvants?
On dira que ce rappel est bien théorique,
intellectuel. Je ne le crois pas.
- D'abord parce qu'il
n'y a pas d'action possible sans enthousiasme ni d'enthousiasme
sans certitude. L'enthousiasme naît de la splendeur de la
vérité. Il faut "accrocher" les choses
par en haut. C'est là la condition première de toutes
les oeuvres, de toutes les actions.
- Et puis parce que trop
souvent des catholiques affirment que, notamment dans le domaine
du respect de la vie, on ne peut imposer à d'autres nos
convictions. Faute d'avoir réfléchi à ce
qu'est la loi naturelle, ils oublient que ces convictions ne sont
pas les leurs, que l'Église n'en est que la gardienne.
Ces principes sont d'ordre naturel, c'est-à-dire liés
à la nature humaine et, à ce titre, ils sont universels
et immuables.
C'est donc sur ces bases fondamentales, Vérité,
Ordre, Liberté (auxquelles il faudrait ajouter Bien commun)
que repose une culture de vie et donc que l'on doit bâtir
une formation.
CE QU'IL
IMPORTE DE SAVOIR ET DE FAIRE
Disons tout de suite que
nous entendons par formation, à la fois - je dis bien à
la fois - formation doctrinale et formation à l'action.
Nous ne devons pas dissocier ces deux aspects : il s'agit de se
former à ce qu'il importe de savoir et de faire. Il s'agit
de savoir pour faire, et donc de savoir comment faire. "Ils
s'instruisent pour vaincre", cela doit aussi être
notre devise.
Doctrine
: mélange de connaissance, de réflexion et d'amour
Revenons à l'expression formation
doctrinale. Elle ne peut être un but en soi quelle que soit
la satisfaction intellectuelle que procure la connaissance de
la doctrine.
Mais qu'est-ce d'ailleurs qu'une doctrine? Ce
n'est pas un programme ni un catalogue de citations ou de recettes,
où l'on pourrait aller puiser en cas d'embarras. Une doctrine
ne se débite pas en tranches comme les articles d'un règlement.
Il faut du temps pour en pénétrer l'esprit. Une
doctrine c'est une manière commune de regarder les choses,
de les analyser à la lumière des mêmes principes,
de les juger avec la même échelle des valeurs, d'où
résulte, malgré la diversité des tempéraments
de chacun, un ensemble d'actions coordonnées. Rappelant
que saint Thomas, évoquant la Révélation,
écrivait que la Contemplation était au fondement
même de la doctrine, l'amiral Auphan s'adressant à
des officiers de Marine et non à des moines ou moniales,
ajoutait que dans une certaine mesure, cela était transposable
à toute doctrine : toute doctrine est le fruit d'une
contemplation, c'est-à-dire d'un mélange de connaissances,
de réflexion et d'amour.
C'est dire qu'une doctrine doit être
incarnée. Tant qu'une idée, une doctrine bonne
ou mauvaise, ne disposent pas d'un certain nombre d'hommes formés
(et résolus) pour les propager, les appliquer, cette doctrine
reste sans effet. De même, sans doctrine, l'homme d'action
a tôt fait de sombrer dans l'opportunisme.
Formation
doctrinale donc, nécessaire.
Trop "d'honnêtes gens"
véhiculent en bonne conscience les idées "politiquement
correctes" en matière de politique de la vie. "Les
fausses opinions ressemblent à la fausse monnaie, qui est
frappée d'abord par de grands coupables et dépensée
ensuite par d'honnêtes gens qui perpétuent le crime
sans savoir ce qu'ils font", disait J. de Maistre.
Ainsi,
beaucoup croient connaître les questions de l'avortement,
de la contraception, de la politique familiale, alors que leur
argumentation est trop approximative, faute de travail. Ils "marchent
à l'intuition", ce qui peut être bon, mais est
toujours insuffisant aujourd'hui. La documentation existe, mais
qui étudie la plume à la main les encycliques Veritatis
splendor sur l'enseignement moral de l'Église (6 août
1993), Evangelium vitae sur la valeur et l'inviolabilité
de la vie humaine (25 mars 1995), Humanae vitae sur le
mariage et la régulation des naissances (25 juillet 1968),
l'instruction Donum vitae de la Congrégation pour
la doctrine de la foi sur le respect de la vie humaine naissante
et la dignité de la procréation (22 février
1987) (base de ce qu'il faut savoir sur la procréation
médicalement assistée) ou la récente instruction
du Conseil pontifical pour la famille sur la Vérité
et la signification de la sexualité humaine (8 décembre
1995, sous-titre "orientations pour une éducation
en famille").
La question "Que faire?" est
très souvent posée, mais ne faut-il pas commencer
par ce travail, si nous voulons nous battre? "Ce pour
quoi on lutte, disait Thibon, est infiniment plus important
que ce contre quoi on lutte". Encore faut-il savoir précisément
ce pour quoi on lutte.
Savoir précisément
ne veut pas dire tout savoir. Il ne faut pas attendre d'être
agrégé de doctrine pour agir. Pas plus qu'il ne
faut être capable de faire le tour de France pour monter
à bicyclette.
Je ne fournirai évidemment
pas ici un programme de travail. Mais puisque j'ai dit que toute
formation avait pour fondement l'ordre naturel, je voudrais rappeler
que :
- premièrement, l'Évangile de
la vie met en évidence les trois condamnations prononcées
par Jean-Paul II engageant son infaillibilité au titre
du Magistère ordinaire se prononçant ex cathedra:
homicide, avortement, euthanasie;- deuxièmement, toute
la bioéthique de la vie naissante repose également
sur deux principes de l'ordre naturel, immuable et universel :
-l'embryon doit être considéré
et respecté comme une personne, sujet de droits,
-il existe un lien indissoluble entre
les deux significations de l'acte conjugal : union et procréation;
ce qui écarte la contraception d'une part, l'assistance
médicale à la procréation d'autre part.
Ces bases sont le plus souvent ignorées.
Et ceux qui les connaissent ont du mal à les justifier.
Certes,
elles doivent être complétées par une réflexion
sur la valeur de la vie, don de Dieu; la vie est toujours un bien.
Et puis nous ne pouvons en rester à l'ordre naturel. Dès
l'origine, l'homme a été appelé à
vivre dans l'intimité avec Dieu, qui lui donne sa grâce.
La grâce transfigure la nature. Elle se greffe sur la nature,
dans la nature pour la transfigurer.
Ces bases, ces principes doivent être
incarnés, c'est-à-dire qu'il faut en tirer les conséquences
: analyser le rôle de l'État, des institutions, analyser
tout ce qui conduit à la réification de la personne
("projet parental" assimilé au droit à
l'enfant, enfant que l'on s'offre, congélation, sort des
embryons surnuméraires, réductions embryonnaires,
recherche et clonage cellulaire... et puis aussi contraception,
soins palliatifs, etc.). Beaucoup vous diront que tout cela est
trop compliqué. On a cependant le devoir d'être compétent.
Ce que l'on voit et ce qui se prépare en bioéthique
interdisent que l'on baisse les bras ou que l'on se désintéresse
de ces questions.
Les faits
et l'adversaire
Connaître les principes, leurs conséquences,
il faut aussi connaître les faits, les lois, pour ne pas
se laisser écraser par l'extraordinaire rouleau compresseur
du mensonge ou du silence. Là encore, la documentation
existe. Citons par exemple l'excellente publication de François
Pascal : Trans-Vie-Mag (2).
Et puis, il faut connaître
l'adversaire; il faut s'entraîner à répondre
aux questions qui reviennent régulièrement dans
les conversations, le plus souvent issues des émissions
de télévision. Certains enregistrements de telles
émissions peuvent être des outils de travail.
Le style
d'action
La formation comporte un aspect "entraînement"
(exercices pratiques); il y a des habitudes à prendre,
un certain style d'action à adopter.
Je
voudrais ici faire ressortir trois points : dire la vérité,
avoir le souci de la complémentarité, reconstruire
par capillarité.
- Dire la vérité (avec pour corollaire : exiger la vérité)
Il faut annoncer l'intégralité
de l'enseignement relatif à la vie, sans craindre l'hostilité
ou l'impopularité(Evangelium vitae, 82). Il faut
refuser tout compromis et toute ambiguïté qui nous
conformeraient à la mentalité de ce monde.
Il faut, rappelait Jean-Paul II en 1983,
qu'à la base de toute action pastorale en faveur de la
famille, on mette la vérité... Et le pape ajoutait
: le premier devoir du Conseil pontifical pour la famille est
de faire en sorte que cette vérité... soit toujours
plus profondément connue. La première des urgences
concerne le rapport indissoluble entre l'amour conjugal et le
service de la vie. Au Mexique, il insistait en cette même
année 1983, sur cette exigence d'une solide doctrine qu'il
faut rappeler : au moins, disait-il aux évêques mexicains,
vous aurez accompli devant Dieu votre devoir de guides et de témoins.
En 1986, le magistère (Congrégation pour la doctrine
de la foi, Pastorale à l'égard des homosexuels,
1er octobre 1986) affirmait que "le silence au sujet de
l'enseignement de l'Église n'est ni la marque d'un vrai
sens de la responsabilité ni celle d'un véritable
ministère pastoral. Seul ce qui est vrai peut finalement
être pastoral". Le laxisme n'est pas pastoral.
Il est pourtant évident que la
tentation est grande aujourd'hui de vouloir gommer, arrondir,
adapter cette doctrine par peur du refus, peur de paraître
démodé. Il faudrait ici montrer les insuffisances
masquées par de fausses interprétations de la loi
de gradualité (4), de la loi du moindre mal, par l'argument
de globalité (avoir une vie globalement féconde
justifierait tous les actes...). Il faut revenir à l'enseignement
de Veritatis splendor, sur la notion d'actes intrinsèquement
pervers, sur le rôle de la conscience...
Je voudrais ici insister très fermement
sur un point. Il faut dire la vérité en ce qui
concerne la contraception. Combien de personnes autour de
nous estiment qu'il faut mettre une sourdine sur ce sujet au point
qu'il devient difficile de l'aborder. Ce sujet de la contraception
a toujours été essentiel. Il l'est peut-être
plus encore aujourd'hui.
Nous venons d'insister sur la force de
la vérité; on peut dire ici que ceux qui, au niveau
politique, s'élèvent contre la culture de vie sont
conscients de ne verser au débat qu'une mauvaise argumentation;
chacun s'entend à reconnaître l'échec de la
législation Nous sommes à une période où
les chances de voir s'effriter les forces de mort existent. Cela
ne veut pas dire que cela sera facile car la bête est aux
abois et mord. Ce n'est pas par hasard que Jean-Paul II insiste
dans Veritatis splendor sur la persécution et le
martyre. Mais les chances existent et la résignation serait
impardonnable.
Nos adversaires, notamment en ce qui concerne
l'avortement, savent qu'ils mentent. Dans le domaine de l'AMP,
nous vivons dans le mensonge. Non pas que les chercheurs soient
des menteurs, mais en fait on vit dans le non-dit et les spécialistes
laissent les media répandre une fausse information.
- Le sens
de la complémentarité
Au niveau
des associations
On a assisté - et c'est très
heureux - à une reprise des initiatives provie. Elles se
sont manifestées dans des directions très différentes
les unes des autres :
- les uns ont appelé
à une protection immédiate de l'enfant à
naître par l'occupation d'avortoirs; ils s'interposent -
dans des opérations-sauvetages - entre l'agresseur et l'agressé.
D'autres aujourd'hui cherchent à placer le combat à
son véritable niveau en joignant ces actes de manifestation
publique à la prière, on a là la plus belle
forme de l'action ...
- les autres cherchent
à procurer aux mères une protection sociale, aux
enfants à naître une protection légale, par
une action auprès des parlementaires, tout en visant à
développer une éducation au respect de la vie.
"Il arrive, note François
Pascal (Trans-Vie-Mag n°77, 1er février 1995),
que les tenants de la première méthode accusent
les seconds d'immobilisme ou que les seconds reprochent aux premiers
de ne pas résoudre les problèmes de fond. Il y a
dans chacune de ces accusations une part de vérité
et une part d'exagération... Or la bataille est rude et
le mouvement pro-vie a besoin de tout le monde pour reprendre
un slogan bien connu".
Ignorer la complémentarité
de ces actions serait faire le jeu dialectique des adversaires
qui s'attachent à opposer personnes contre personnes, types
d'action contre types d'action, doux contre durs, "néo-fascisme"
contre "charité chrétienne"...
Dans
cet esprit, des initiatives telles que celles de l'Union pour
la vie (qui permet à dix-sept associations de se rencontrer,
ce qui est encore insuffisant) sont largement à encourager.
Il serait bon de retrouver de telles initiatives à l'échelon
local.
Entre associations
et hommes politiques
Nous voulons insister sur un autre aspect
de la complémentarité, celle entre l'action des
associations et celle des hommes politiques.
Nous
citerons ici à nouveau l'analyse de François Pascal
(Trans-Vie-Mag, n°81, mars 1995), où il souligne
par exemple que la question "doit-on attaquer la loi Veil
de front ou l'abolir par étape?", engendre des
tensions. Des personnalités politiques estiment qu'il faut
mettre un point d'arrêt à la dérive de la
loi dont témoigne l'enchaînement Veil-Pelletier-Roudy-Neïertz...
et donc qu'il faut revenir à la loi de 75 ou tout simplement
réclamer que les dispositifs régulateurs intrinsèques
de la loi soient appliqués. Ils proposent dans un premier
temps des modifications mineures de la loi.
La
plupart des mouvements pro-vie font une analyse apparemment diamètralement
opposée. Refusant d'entrer dans le système, ils
affirment que la loi sur l'avortement ne peut être amendée,
mais qu'elle doit être abolie en bloc : on ne négocie
pas la vie humaine.
Nous partageons l'avis
de François Pascal concluant :
"Chacun a son rôle, les associations, jouant
le rôle de groupe de pression, fixent l'objectif à
atteindre, les hommes politiques ont la charge d'y parvenir. Tant
qu'il n'y a pas confusion entre ces deux rôles, il n'est
pas inconcevable que (les associations) intransigeantes au sens
noble, parviennent à leurs fins en s'appuyant sur des hommes
politiques ne partageant ou ne s'engageant que sur une partie
de leurs convictions".
La
règle essentielle - dans ce travail commun - est qu'il
ne doit pas y avoir d'ambiguïté sur l'objectif final.
C'est ce qui ressort de l'article 73 de Evangelium vitae.
- Reconstruire
par capillarité
Nous avons à guérir des
cerveaux (et l'on peut parler d'une action qui doit être
intellectuelle et rayonnante), mais aussi des organes, des institutions.
Le style d'action devra donc viser à ne débaucher
personne de ses propres activités, de son milieu, de ses
responsabilités immédiates, comme on a trop tendance
à le faire dans des mouvements politiques nécessairement
massifiants. Certes, cela n'exclut pas les coordinations nécessaires,
mais ce qui caractérise ce style d'action c'est son aspect
multiforme; action qui naît de multiples initiatives en
tous domaines. Chacun agissant dans le cadre de sa compétence,
de son état. Action qui renforce les véritables
autorités, restaure les hiérarchies naturelles.
Action qui est la démarche inverse de celle de la robotisation
à laquelle nous conduit à grands pas la technocratie.
A l'origine de toute cette action, il
y a les contacts personnels, tout part de là. C'est une
action qui part de chacun pour aller vers les autres. C'est une
transmission des convictions et des expériences d'homme
à homme, de proche en proche.
L'expression "action capillaire"
est de Pie XII. Elle évoque l'organisme humain, comme
très souvent lorsque les papes veulent montrer l'aspect
vivant d'une société : les vaisseaux capillaires
évoquent les tissus; de la même façon nous
devons revitaliser le tissu social. Le même mot "capillaire"
a été largement repris par Jean-Paul II dans Christi
fideles laïci. Il s'agit d'utiliser ses amitiés,
ses relations naturelles (camarades de classe, collègues
de bureau, liens que crée la pratique d'un métier
ou d'un sport, relations familiales et professionnelles...) pour
engager l'action éducatrice évoquée; elle
peut prendre la forme d'une simple conversation, de la communication
d'une brochure, de la discussion sur un article dans la presse;
elle se caractérise par une continuité dans l'effort
de pénétration des idées.
L'action
capillaire est l'une des composantes de nos devoirs d'état
: nous ne devons pas être des chiens muets; dès que
nous possédons des vérités, même fragmentaires,
des convictions, même assez mal assises, nous avons le devoir
de les incarner et de les faire "passer", surtout à
des personnes jouant le rôle de multiplicateurs.
On
le voit, la démarche capillaire a un caractère fondamental;
ce n'est pas seulement une tactique, même si aujourd'hui,
c'est vrai, on ne peut envisager d'autre manoeuvre faute d'armée
assez nombreuse.
Cela ne remet pas en cause l'action essentielle
des associations et encore moins je dirais, l'action politique.
Mais ces associations seront vivantes et efficaces, et l'action
politique reconstituera un véritable tissu social si, dans
un cas comme dans l'autre tout est fait pour favoriser et encourager
les initiatives à tous niveaux, et si chacun des adhérents
est conscient de ses devoirs et responsabilités qui commencent
autour de lui.
IMPORTANCE
DES GROUPES DE TRAVAIL
Tout ce que nous avons dit sur la formation
en vue de l'action et sur le style d'action suppose que l'on ne
soit pas seul. Il y a quelques jours, en parlant de cette intervention
sur la formation avec M. Jean-François Chaumont, il me
disait : il faut insister sur la nécessité de constituer
des petits groupes de travail. Il s'agit évidemment de
groupes se réunissant autour de ce qu'il importe de savoir
et de faire.
Ce qu'il importe de savoir... car il ne suffit
pas de lire les encycliques pourtant très complètes.
Il faut les traduire et les commenter en fonction des besoins
et dans un langage immédiatement adapté aux questions
que posent nos contemporains après des dizaines d'heures
à la télévision. Ce travail, ces argumentations
greffées sur l'actualité, ne peuvent être
préparés qu'en groupe. Et il en est de même
pour ce qu'il importe de faire.
Je ne dis pas que les
conférences ou les cycles de conférences soient
totalement inutiles (nous en faisons suffisamment). Mais elles
ne suffisent pas si elles ne servent pas à amorcer ou compléter
le travail de petits groupes se réunissant pour une heure
ou une heure et demi au maximum, une fois par semaine ou tout
au moins une fois par quinzaine.
Rien, ou à peu
près rien, n'existe aujourd'hui de sérieux qui n'ait
pour point de départ de tels petits groupes. Faut-il rappeler
que nous sommes prêts à aider tout ce qui peut se
faire en ce domaine, notamment, aujourd'hui, dans le cadre de
la révision des lois de 1994.
CONCLUSION
Les meilleures idées ne remportent
pas de victoire tant qu'elles ne sont pas répandues et
incarnées par des hommes et des femmes conscients de leur
devoir d'état civique et qui sachent se rendre disponibles.
L'excuse qui consiste à penser que d'autres sont plus brillants
que nous, que nos capacités ne dépassent guère
le cadre familial, celui de nos proches, n'est pas non plus une
bonne excuse. Celui que la parabole des talents condamne pour
son excès de prudence c'est celui qui avait moins reçu
que les deux autres.
J'ai parlé de capillarité,
ce n'était pas pour minimiser l'importance de l'action
politique. Elle est essentielle et nous ne cessons de regretter
que trop souvent, plus les bons sont bons plus ils se replient
sur le sanctuaire, voire sur la sacristie.
"Les fidèles laïcs
ne peuvent absolument pas renoncer à la participation à
la politique, à savoir à l'action multiforme économique,
sociale, législative, administrative, culturelle qui a
pour but de promouvoir organiquement et par les institutions le
bien commun... Cette participation peut prendre une grande diversité
et complémentarité de formes, de niveaux, de tâches
et de responsabilités" (Jean-Paul II, Christi fideles
laïci).
Le
combat visant à remettre la cité humaine sur ses
fondements naturels et divins dépasse certes le cadre de
la culture de vie, mais aujourd'hui la défense de cette
culture en est l'aspect essentiel. La politique (au sens défini
plus haut par Jean-Paul II) acquiert une dignité particulière,
que Pie XI plaçait à un très haut niveau.
"Tel
est le domaine de la politique qui regarde les intérêts
de la société toute entière et qui sous ce
rapport est le champ de la plus vaste charité, de la charité
politique, dont on peut dire qu'aucun autre ne lui est supérieur,
sauf celui de la religion... C'est sous cet aspect que les catholiques
et l'Église doivent considérer la politique".
(Pie XI aux étudiants
catholiques italiens, 18 décembre 1927)
C'est en ce sens que nous pouvons parler
d'un combat politique catholique. Nous nous souvenons que Pie
XII disait : "de la forme donnée à la société,
dépend et découle le bien ou le mal des âmes".
"Le Maître du domaine, répète
avec plus d'insistance que jamais : "Allez vous aussi à
ma vigne"".
Nous l'avons dit pour
commencer, tout se tient et c'est donc à un tournant culturel
qu'invite Jean-Paul II. Il soulignait alors qu'il fallait faire
redécouvrir les liens entre la vie et la liberté.
Il
faut rappeler qu'il n'y a pas de liberté véritable
là où la vie n'est pas accueillie et aimée.
"Il n'y a pas de liberté dès lors que les
lois permettent qu'en certaines circonstances l'homme cesse d'être
une personne pour devenir une chose" (Casare Becarier).
Inversement,
il n'y a pas de vie en plénitude sinon dans la vraie liberté.
Vie
et liberté ont en effet un point de référence
commun qui les relie : la vocation à l'amour. C'est l'amour
qui donne le sens le plus authentique à la vie et à
la liberté.
Michel Berger
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