LA VERTU DE FORCE
"Ne craignez pas ceux qui tuent le corps"
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"O Dieu, qui savez qu'avec la faiblesse humaine dont nous sommes environnés, nous ne pouvons subsister au milieu de tant de périls auxquels nous nous trouvons continuellement exposés, donnez-nous la santé de l'âme et du corps, afin que nous surmontions par votre assistance les maux que nous souffrons pour nos péchés"
(Collecte du 4e dimanche après l'Epiphanie)

 

DEFINITION

D'abord, et dans un sens très large, on peut appeler "force" la fermeté d'âme dans l'accomplissement du devoir. Dans ce premier sens le mot "force" ne désigne pas une vertu spécifique, mais plutôt une condition nécessaire à l'exercice de toute vertu, puisque la vertu devrait être pratiquée souvent dans des conditions difficiles. Mais le mot force a encore un autre sens plus précis, qui est celui auquel nous allons nous intéresser ici. Dans cette deuxième acception la force est comprise comme une vertu spéciale, ayant son objet et ses actes propres : nous pourrions la définir comme la vertu cardinale par laquelle l'appétit irascible est tellement fortifié qu'il ne va pas défaillir dans la recherche d'un bien difficile à atteindre, même face aux plus grands dangers. Cette vertu aura donc pour siège l'appétit irascible, en tant qu'il est soumis à la volonté*.
Le Catéchisme de l'Eglise catholique donne aussi une belle définition de cette vertu : " La force est la vertu morale qui assure dans les difficultés la fermeté et la constance dans la poursuite du bien. Elle affermit la résolution de résister aux tentations et de surmonter les obstacles dans la vie morale. La vertu de force rend capable de vaincre la peur, même de la mort, d'affronter l'épreuve et les persécutions. Elle dispose à aller jusqu'au renoncement et au sacrifice de sa vie pour défendre une juste cause " (CEC n°1808).
Notons que la vertu de force, comme toutes les vertus morales, peut être naturelle ou surnaturelle. La première est acquise par nos forces naturelles, tandis que la deuxième est directement infusée par Dieu dans nos âmes avec la grâce sanctifianteDs les deux cas il y a même objet matériel et mêmes actes. Mais la vertu surnaturelle de force est très différente au sens où elle ne se dirige pas uniquement d'après les règles de la prudence naturelle, mais aussi d'après les principes de la prudence chrétienne : c'est ainsi qu'elle a pour règle propre la bonté morale de l'invincible fidélité au Christ malgré les plus grands dangers.
 
OBJET DE LA VERTU DE FORCE
 
Il s'agit de la matière sur laquelle on exerce les actes de la vertu de force. Les dangers et les peines, en tant qu'ils peuvent détourner la volonté du sentier de la raison, sont bien l'objet matériel de la force. Mais puisque ces dangers n'influeront sur la volonté que dans la mesure où on les craint, c'est la crainte (et 1'audace) qui seront considérées comme l'objet matériel primaire ou prochain de la force, tandis que les dangers seront son objet matériel secondaire ou éloigné. Ainsi, face à la crainte et à 1'audace qui sont les deux principales passions qu'un danger grave va soulever dans 1'âme, la force se propose deux choses, à savoir réprimer la crainte et modérer l'audace : c'est l'objet formel de cette vertu. Face aux passions qui sont son objet matériel, la force s'exercera à mettre l'ordre, à trouver la juste mesure qui permettra à la volonté de suivre paisiblement l'orientation de la raison.
Parmi tous les dangers auxquels l'homme peut être affronté le plus extrême est bien sûr le danger de mort. C'est pourquoi ce sera l'objet le plus excellent de la force. Mais il ne faut pas comprendre cette affirmation comme si 1'on ne produisait des actes de force qu'en affrontant des périls de mort. Le sens exact est que la force en tant que vertu déploie toute sa potentialité en face du plus extrême des périls. Ainsi, celui qui est capable de rester fidèle a son devoir même devant la menace de mort, montre par là qu'il possède la vertu de force, et cette vertu lui ferait aussi surmonter par la suite des dangers moins graves. Mais, en revanche, quelqu'un qui se montre d'habitude courageux face aux difficultés quotidiennes mais qui affronté au danger de mort perd tout son courage, montre par là qu'il n'a pas la force en tant que vertu.
Disons encore que puisque la force est une vertu, et que la vertu doit toujours être orientée vers le bien, elle entraîne que l'homme peut s'exposer à la mort en vue d'obtenir un bien. Un acte de force n'est donc vertueux que lorsqu'il dérive d'une inspiration morale qui lui donne sa " couleur vertueuse " pour ainsi dire. Ceci avait déjà été bien compris par les Anciens : Pomère remarquait que pour posséder la vertu de force il ne suffit pas de supporter vaillament la souffrance :il faut aussi souffrir pour la justice car, dit-il, " ce n'est pas la peine qui produit la véritable patience mais la cause pour laquelle on endure la peine " (Pomerius, De vita contemplativa). Il s'ensuit donc qu'un voleur, un terroriste, un bandit, n'ont pas la vertu de force. Ils posent peut-être des actes d'audace ou de force physique, mais il manque à ces actes la " formalité ", l'orientation vers le bien qui est le propre de la vertu.
 
LE DOUBLE ACTE DE LA VERTU DE FORCE
 
Toute vertu, étant un habitus opératif, est essentiellement ordonnée à l'acte. Or de tout ce que nous avons déjà dit sur l'objet de cette vertu s'ensuit qu'elle est ordonnée à deux sortes d'acte, qui sont relatifs au double objet formel dont nous avons déjà parlé, c'est à dire réprimer la crainte et modérer l'audace. Ces deux actes de la force s'appellent " agresser " agredi et " supporter " sustinere ; le premier va attaquer de façon active et il utilisera pour cela l'audace raisonnablement modérée ; le deuxième va consister à rester ferme au milieu des dangers subis, et pour cela la force s'appliquera à réprimer la crainte disproportionnée qui affole 1'esprit.
Entre ces deux actes on peut établir une hiérarchie, et saint Thomas nous enseigne que l'acte de " supporter " est plus excellent que celui d' " agresser ". Et voici les trois raisons sur lesquelles s'appuie le Docteur Angélique pour penser ainsi :
* D'abord il est plus difficile de lutter contre quelqu'un qui est plus fort que contre quelqu'un qui est plus faible. Or, supporter est l'acte du plus faible par rapport au plus fort, car celui qui agresse le fait normalement parce qu'il est plus fort.
* En second lieu, il est plus difficile de rester ferme devant un danger présent que devant un danger futur. Or, celui qui supporte souffre déjà le danger comme quelque chose qui est présent, tandis que celui qui agresse se dirige vers le danger comme quelque chose de futur.
* Troisièmement, supporter demande une certaine durée dans le temps, alors qu'agresser est un acte qui peut s'accomplir très rapidement, et il est clair qu'il est plus difficile de rester longtemps dans le danger.
 
LE MARTYRE, ACTE SUPREME DE LA VERTU DE FORCE
 
Le martyre (du grec " marturion " qui veut dire témoignage) consiste dans l'acceptation volontaire de la mort violente afin de donner témoignage de sa foi.
Il est l'acte le plus éminent de la vertu de force. En effet, il s'agit d'un acte de l'espèce " sustinere ", supporter, car le martyr est celui qui souffre ou supporte l'agression mortelle. En plus, cet acte s'exerce dans le péril le plus extrême car il s'agit bien d'un danger de mort. Finalement le motif qui pousse à l'acte de force dans le martyre est le plus noble qui soit : rester fidèle à la Foi, servir Dieu et la patrie, voilà les deux uniques services qui en vérité peuvent justifier de s'exposer à la mort ; mais il est évident que le service de Dieu est plus noble et excellent que le service de la patrie, car la patrie elle-même est ordonnée à Dieu.
Le martyre est formellement un acte de la vertu de force ; le Catéchisme nous le rappelle au n°2473. " Il supporte (le martyr) la mort moyennant un acte de force ". Cependant d'autres vertus ont aussi un rôle important dans le martyre ; ainsi la charité joue le rôle de vertu " motrice " du martyre, et la foi quant à elle aurait un rôle de " cause finale ".
De façon classique on énumère une série de conditions nécessaires afin qu'on puisse parler d'acte de martyre. Voyons-les brièvement :
1.- Il faut d'abord pour qu'on puisse parler de martyre que quelqu'un ait subi vraiment la mort corporelle. C'est ainsi que ceux qui ont subi des grandes tortures pour le Christ mais qui n'en sont pas morts ne sont pas des martyrs au sens propre du terme.
2.- Il faut aussi que la mort violente ait été infligée en haine de la foi chrétienne. Ici il faut noter que l'exercice des vertus chrétiennes peut être compris aussi comme une sorte de proclamation de la vraie foi et c'est pourquoi la défense d'une vertu chrétienne peut aussi conduire au martyre ; par exemple l'Eglise vénère comme martyre Ste Maria Goretti, qui a été tuée non pour la défense directe d'un article de la foi, mais pour la défense de la vertu de pureté.
A ce sujet il est bon de remarquer qu'on ne peut pas parler de martyre dans les cas de personnes mortes pour la défense de vérités d'ordre naturel (p.ex. par fidélité à une vérité mathématique, ou des sciences de la nature), ou de causes humaines, si nobles soient-elles. Encore à plus forte raison on ne peut absolument pas parler de martyre dans le cas de l'hérétique qui meurt dans la défense de son hérésie, c'est pourquoi il est abusif d'appeler martyrs Jan Hus, ou Wiccliff.
3.- Enfin il faut que la mort soit infligée, et qu'elle soit acceptée volontairement. La première partie de cette affirmation implique que le suicidé ne peut jamais être un martyr, même s'il se donne la mort pour la sauvegarde de la foi ou des plus grandes vertus chrétiennes. La raison est que le suicide est quelque chose de gravement illicite, et la fin, si noble soit-elle, ne peut jamais justifier une chose intrinsèquement mauvaise. Par rapport à l'acceptation volontaire, il est évident que sans elle nous nous trouverons devant un crime, une injustice, un malheur, mais pas devant un acte de vertu, car là ou il n'y a pas de volonté il n'y a ni moralité ni mérite.
Pour terminer notons brièvement les extraordinaires effets du martyre : le martyre subi pour Dieu entraîne le pardon de tous les péchés ; il remet aussi toute la peine temporelle qui leur est due, et il ouvre les portes du Ciel.
 
LES PECHES CONTRE LA FORCE
 
Contre cette vertu on peut pécher de deux façons, soit par excès soit par défaut.
- Par excès : il s'agit de la témérité, par laquelle on ne craint pas les choses qu'il faut craindre raisonnablement, ou par laquelle on s'expose à des dangers sans un motif proportionné. Ce péché dérive souvent de la superbe qui fait croire ses forces plus grandes qu'elles ne le sont en vérité. Dans la pratique de certains sports ou exercices physiques particulièrement à risque, on peut se trouver dans l'occasion de commettre de tels péchés.
- Par défaut : la lâcheté, ou timidité excessive qui fait fuir devant certains dangers auxquels 1'homme peut et doit s'exposer. Une espèce particulière de ce péché apparaît quand, à cause du respect humain, on n'accomplit pas ses devoirs moraux par crainte des commentaires ou des jugements des autres.
 
D'AUTRES VERTUS LIEES A LA FORCE
 
La Force est l'unique vertu cardinale qui ne peut pas être divisée en espèces. Ceci est dû à ce qu'elle a un objet très précis : le danger de mort ; c'est pourquoi la force est appelée " species specialissima ". Néanmoins il y a plusieurs vertus qui ont une relation avec la force, en tant qu'elles sont ses parties potentielles*. Ce sont la magnanimité, la magnificence, la patience et la persévérance. Voyons chacune d'elles brièvement :
La
magnanimité, ou grandeur d'âme (magnum animum) : elle nous incline à faire des grandes actions pour la gloire de Dieu et le bien du prochain. On en trouve un exemple dans la vie de St Jean-Baptiste de la Salle, quand ayant renoncé à sa charge de chanoine et à tous ses biens, il fit le vu de mendier si cela était nécessaire plutôt que d'abandonner la cause des écoles pour les enfants pauvres.
La
magnificence nous incline à employer avec largesse nos propres biens, et en particulier l'argent, sans rien ambitionner d'autre que la gloire de Dieu et le bien du prochain. Elle a pour objet concret les très grandes dépenses car la vertu qui règle les dépenses modérées est la libéralité.
La
patience est la vertu par laquelle nous supportons les maux physiques ou moraux avec paix et sans tomber dans la tristesse. Par cette vertu, et surtout quand elle est éclairée par la lumière de la foi, beaucoup d'âmes se sont élevées depuis la résignation et 1'acceptation des épreuves, jusqu'à l'amour de ces mêmes épreuves, qui sont ainsi finalement devenues, pour ces âmes, une source de joie.
La
persévérance est l'habitus qui nous incline à persister dans l'exercice des vertus, sans nous laisser décourager par les difficultés ou la durée, peut être longue, de notre action.
Il ne nous reste plus désormais qu'à étudier la dernière vertu morale, qui n'est pas la moins importante : la Prudence.
" Je peux tout en Celui qui me fortifie " (St Paul)

abbé José CALVINE-TORRALBO

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