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Serviam remercie vivement les Editions de La Nef pour leur aimable accord de reproduction en ligne, de cette intéressante étude parue dans l'ouvrage " Le Christianisme des origines " ( Hors série n°12 )
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Les apocryphes
A la seule mention d'apocryphes les uns manifestent un recul scandalisé tandis que les autres se sentent excités d'une curiosité assez malsaine. Mais, si l'on y regarde de plus près, aucune de ces attitudes n'est vraiment justifiée.
De quoi s'agit-il en effet ?Les écrits apocryphes du Nouveau Testament forment un corpus important : " Evangiles ", " actes ", " épîtres ", " apocalypses ", " visions " et écrits mystérieux. Leur origine remonte aux tout premiers siècles de l'Eglise et ils n'ont cessé, au cours des siècles, de porter branches, fleurs et fruits, et ce jusqu'à nos jours.
On va voir comment, dans ce mélange de souvenirs réels, d'imaginations pieuses, de catéchèse imagée, le Magistère a opéré un tri sévère qui devait aboutir au " Canon ", c'est-à-dire à la liste des écrits considérés comme inspirés par l'Esprit Saint et comme règle de la foi. Les autres, écartés pour la plupart de la lecture publique, n'en restaient pas moins toutefois en usage, comme répondant à des attentes que la brièveté des " Ecritures canoniques " ne satisfaisait pas.
En effet, la dernière page de l'Evangile de saint Jean (Jn 21, 25) justifiait qu'on veuille rechercher et recueillir les " autres " actions et enseignements du Christ; et la chute brutale des Actes des Apôtres, qui se terminera abruptement sur l'arrivée de saint Paul à Rome, laissait sans réponse toutes les questions qui pouvaient se poser sur le sort des apôtres après l'Ascension et sur la diffusion de l'évangélisation.
Les besoins de l'évangélisation, précisément, ne pouvaient, au demeurant, qu'emprunter les méthodes d'éducation en honneur dans les mondes juif, grec et romain qui utilisaient la forme de la fable Midrashim juifs, Illiade, Odyssée, Enéide qui n'avaient aucune prétention " historique " mais un rôle pédagogique dûment éprouvé.
Ce n'était pas, en effet, avec saint Justin martyr, philosophe et théologien, qu'on pouvait catéchiser les foules dans les chemins et sur les places. Il fallait créer des fables chrétiennes pour faire passer plus naturellement le message.
Autre attente encore : l'Evangile et les Actes sont bien dépourvus de " miracles de puissance ", de surnaturel gratuit dont le but aurait été uniquement de marquer le pouvoir du Christ et des apôtres. Les récits apocryphes en revanche n'en manquent pas.
Enfin, lorsque la persécution s'était abattue sur des hommes et des femmes attendant le retour glorieux du Christ, il avait bien fallu recourir à des explications mystérieuses sur une autre vision de ce monde.
Dans cette diversité des sujets, de genres littéraires, de qualité d'écriture et de composition, un seul point commun : tous ces écrits se réclament d'un auteur prestigieux mais entièrement supposé. La supercherie avait scandalisé saint Jérôme, philologue sourcilleux et grammairien sévère, qui n'aimait pas plus les " apocryphes " dans les uvres religieuses que dans la littérature profane. Pauvre Jérôme qui, dans son destin posthume tout comme Homère, Virgile, Augustin, Bonaventure et d'autres dut assumer la paternité d'uvres qu'il n'avait jamais composées ! L'usage en était si répandu, qu'on peut bien en inférer qu'il ne choquait personne.
Mais qu'en était-il de l'Ecriture Sainte et tout particulièrement du Nouveau Testament ? (On ne s'occupera pas ici des apocryphes dits de l'Ancien Testament qui, transmis par la seule littérature chrétienne, posent de tout autres problèmes).
Comme bien souvent, un peu d'histoire apportera quelques éclaircissements.
C'est tout d'abord dans les Actes des Apôtres, dans les épîtres de Paul ou des autres qu'on peut recueillir un certain nombre de renseignements sur la ou les premières communautés chrétiennes :
elles sont enthousiastes, plusieurs centaines d'auditeurs du prédicateur demandent le baptême;
elles ont un grand désir de sainteté et d'absolu, celle de Jérusalem par exemple s'organise en communauté de prière et de bien;
mais elles sont fragiles : c'est dans les nouveaux baptisés que Simon le Mage recrute ses adeptes (Ac 8, 9-26); c'est dans la communauté de Jérusalem que se faufilent Ananie et Saphir, hypocrites et malhonnêtes; dans celle de Corinthe, un incestueux (1 Co 5, 1-2) et Jacques dénonce, de façon générale, l'obséquiosité en face du riche et le mépris du pauvre (2 Jc 2, 1 à 14).
elles ne sont pas homogènes; juifs palestiniens de " stricte observance ", juifs de la diaspora plus ou moins hellénisée, peuples des villes, grecques, romaines, asiates, tous plus ou moins adeptes des courants religieux qui fourmillent dans l'Empire romain : polythéisme classique grec ou romain, cultes de Mithra, d'Isis, vieilles religions celte ou perse, gnose, néo-platonisme, et chacun de choisir dans les éléments de cette palette multiforme, et d'aller de l'un à l'autre. Il est bien évident que l'annonce de la " Bonne Nouvelle " c'est-à-dire l'évangélisation, doit s'adapter à ces auditeurs si différents; et que le langage en usage à Jérusalem n'est pas compris à Corinthe ou à Rome.
Et, bien sûr, de ces différences naissent des tensions dont témoignent et les Actes et les épîtres : tension entre la mission auprès des " circoncis " de l'Eglise de Jérusalem et celle auprès des " incirconcis " qui oppose Jacques et Paul et que résout l'autorité de Pierre (Ac 14), tension entre les chrétiens eux-mêmes qui opposent " leur " évangélisateur à celui du voisin et que résout Paul en les rattachant tous au Christ (1 Co 1, 10 à 14).
Chaque communauté avait donc sa spécificité, tout comme aujourd'hui; chaque annonce de la Parole sa coloration particulière et probablement ses propres textes. Il faut remarquer pourtant que, pour bien longtemps encore, l'écrit était au sersvice de l'oral et que la prédication était l'essentiel.
Reste-t-il quelques témoins de ces annonces différentes du même message ? Les très anciens fragments de l'évangile des Nazoréens, des Ebionites ou des Hébreux, abondamment cités par les anciens Pères de l'Eglise, proviennent plus que probablement des premières communautés judéo-chrétiennes. Ils sont cités, sans connotations péjoratives, même par le terrible saint Jérôme (il n'en va pas de même pour l'évangile des Hébreux connu par les seules citations de l'hérésiologue Epiphane de Salamine qui en fait un écrit " hérétique " !).
Les déserts d'Egypte livrent aussi leurs lots très fragmentaires de papyrus; on y découvre des parcelles d'évangiles inconnus par ailleurs. Evangiles de communautés disparues ? Evangiles déviants ? Les textes sont trop fragmentaires pour qu'on puisse se prononcer. Ce qui est certain c'est que très tôt, début du IIème siècle ou même plus anciennement, ces Eglises diverses s'organisaient. En témoigne le beau texte de la Didaché qui commence à poser des règles et sur le plan de la doctrine, de la discipline et de ce qui deviendra la liturgie.
Dans le même temps, on se met à recueillir les souvenirs des contemporains du Christ et des apôtres, de leur famille, de leurs premiers disciples encore vivants.
L'histoire nous a conservé le souvenir de Papias et d'Hégésippe, chacun auteur de cinq livres résultat d'" enquêtes " fort sérieuses menées sur place, dans un temps qui n'était pas encore trop éloigné des faits et paroles recueillis. Hélas, de ces auteurs du IIème siècle rien ne subsiste plus que quelques bribes citées par Eusèbe au IVème siècle.
Située dans un contexte bien précis : le bassin méditerranéen à l'époque hellénistique, l'Eglise naissante participait donc de sa culture, de ses modes et expressions littéraires. Aussi ne faut-il pas s'étonner que fleurit aussi toute une production bien dans l'air du temps : outils pédagogiques dans le style de la fable comme sont les récits de l'enfance du Christ, de la vie de Marie jusqu'à l'Annonciation, destinés à faire prendre conscience de la divinité du Christ; romans et récits de voyage comme les vies des apôtres après l'Ascension expliquant, à leur manière ou plutôt à la manière des romans grecs, l'évangélisation jusqu'aux limites de l'Empire romain et au-delà, uvre des héros, dignes de la mythologie classique, qu'étaient apôtres et disciples; mais aussi textes plus théologiques et didactiques, visions, révélations sur la fin des temps et la vie après la mort. Textes de tous niveaux, de toutes valeurs, adaptés au peuple chrétien, très diversifié tant socialement que culturellement, qui formait alors l'Eglise naissante.
Mais cette littérature n'est pas toute de fantaisie, elle contient, à coup sûr, des traditions fondées sur le témoignage et les souvenirs des premières générations chrétiennes. S'y mêlent aussi protégées par un patronage indiscuté, un apôtre par exemple des éléments déviants, prémices de ce qui allait devenir des hérésies.
Comment faire le tri ? Comment repérer la part de vérité qui se mêlait à l'imaginaire ? Comment débusquer les éléments hétérodoxes qui s'y dissimulaient ? Sur quels critères sûrs établir la règle, c'est-à-dire un Canon ?
C'est bien l'usage des communautés et des premiers écrivains ecclésiastiques qui a privilégié certains textes, en référence à leur origine apostolique et qui, jusqu'à la moitié du IIème siècle, a régulé l'utilisation des écrits. Les temps apostoliques étant encore très proches, il s'agit là d'un recours parfaitement fiable.
A partir de quand établit-on des listes normatives ? Origène, au IIIème siècle, fait déjà référence à un " Canon ". La tradition garde le souvenir des Canons de Damase, Gélase et Muratori, certainement anciens, mais les documents les attestant ne remontent pas plus haut que le VIème siècle. Il est bien certain, toutefois, que des listes normatives étaient très antérieures à cette époque. Pour les temps très anciens, se fier aux seuls documents écrits paraît bien étroit : ils sont les seuls rescapés ayant échappé aux désastres du temps. Tels quels, ces Canons ont exercé une influence certaine et ont fait refluer dans les marges les " apocryphes ".
Cette littérature apocryphe, donc, qui, pour ses principaux textes, remonte aux origines de l'Eglise allait-elle mourir sans postérité, tout particulièrement dans l'Eglise d'Occident beaucoup plus sévère que sa sur orientale ?
Il n'en a rien été et l'on est toujours étonné de la vitalité multiforme et de la survie presque canonique de certains de ces textes ainsi que du rôle qu'ils ont joué tant dans la doctrine que dans la pratique de l'Eglise d'Occident.
Pour ne prendre que deux exemples d'une antiquité incontestable pour l'un, première moitié du IIème siècle (vers 150); pour l'autre, plus ancien encore, puisqu'on a pu, avec quelque vraisemblance, le rendre contemporain des Evangiles on ne parlera donc que des évangiles de l'enfance, représentés par le Protévangile de Jacques (et de sa version occidentale, le Pseudo-Matthieu), et d'autre part, d'un évangile de la Passion connu sous divers titres : Actes de Pilate, Evangile de Nicodème, de Gamaliel
Le fait qu'ils se soient transmis intégralement, non sans amplification au cours des ans, que plusieurs centaines de manuscrits latins en soient conservés, atteste déjà qu'ils n'ont été ni marginalisés ni véritablement tout à fait " condamnés ".
D'où viennent sinon des apocryphes les récits de l'enfance et du mariage de Marie ? La présence du buf et de l'âne à la crèche, les miracles de la fuite en Egypte ou, plus contestables, les péripéties de la vie de l'Enfant-Jésus à Nazareth ? Et dans la liturgie, la fête de la Présentation de Marie au Temple ? Le mariage de Marie et de Joseph ?
D'autre part, lorsqu'on en vient à la Passion, où a-t-on vu que les enseignes romaines se sont inclinées devant le Christ, où que la face du Seigneur s'est imprimée sur le linge que lui a présenté une pieuse femme miséricordieuse ?
Où a-t-on lu, dans les Evangiles canoniques que le Christ était descendu aux Enfers libérer les âmes des Justes de l'ancienne Alliance ? Et pourtant, on a dès le VIème siècle, des attestations de la descente du Christ aux Enfers dans les divers symboles de la foi.
Pour descendre encore un peu plus avant dans le temps, après les grands conciles christologiques, l'attention des chrétiens a commencé à se porter sur Marie; son rôle, son existence alors ne cessent pas à l'Annonciation, elle tient sa place auprès des apôtres, on écrit sa vie, et surtout on parle de sa mort, de sa Dormition, de son Assomption. En trouve-t-on trace dans les Evangiles ? Dans les Actes des Apôtres ? Et pourtant, bien que le dogme n'en fût proclamé qu'en 1950, la liturgie la célébrait depuis des siècles.
Présentes dans l'expression des vérités de la foi, présentes dans la liturgie, les sources apocryphes sont encore bien visibles dans d'autres domaines.
On s'arrêtera seulement sur les deux dévotions, les plus anciennes et aussi les plus vivaces dans l'Eglise romaine :
le Chemin de Croix où six des quatorze stations n'ont pas une origine scripturaire : les trois chutes de Jésus, la rencontre avec Marie, le voile de Véronique, la déposition du corps du Christ mort sur les genoux de sa mère;
le Rosaire enfin où les deux derniers mystères, l'Assomption et le Couronnement de Marie relèvent bien du domaine de l'apocryphité.
Il paraît donc vain de prétendre justifier, à coup de chronologie, d'historicité, de critique textuelle, les choix qui aboutirent au Canon du Nouveau Testament. C'est l'Eglise seule qui en a décidé : l'Eglise qui enseigne à ses fidèles qu'elle fut et reste en cela guidée par l'Esprit-Saint.
Cependant, il reste et restera toujours tentant de vouloir faire intervenir une autre logique