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De la Hiérarchie célesteL'expression hiérarchie céleste est tirée de l'oeuvre de Denys le Pseudo-Aréopagite, l'autorité médiévale la plus considérable en matière de théologie spirituelle. Ce grand penseur, héritier du néoplatonicien Proclus, explique dans une lettre son dessein : ruiner les entreprises du néoplatonisme alexandrin, qui se dressait contre la foi chrétienne, en montrant par une confrontation des doctrines la supériorité du christianisme. Il emprunte à la doctrine du néoplatonisme, dont il utilisera la terminologie, toutes les idées pouvant être utiles à la défense de la foi chrétienne. En particulier, il reprend l'étude de Proclus sur le problème du mal. Son oeuvre sape le panthéisme émanatiste en affirmant avec force la transcendance du Créateur. Son témoignage nous est précieux parce qu'il est le premier à présenter une théorie complète sur l'organisation du monde angélique, après les tentatives d'Origène, de saint Clément d'Alexandrie, de saint Jérôme, pour ne citer que les Pères les plus importants.
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Pour les anciens, et les platoniciens en particulier, le réel est hiérarchisé en degrés d'être. L'égalité est une utopie. Aux yeux d'Aristote l'égalité est totalitaire parce qu'elle nie les différences, il écrit dans son Ethique à Nicomaque : "il est injuste de traiter également des êtres inégaux ". La loi de la gradation règne partout, dans le monde des esprits et dans celui des corps, dans le ciel (la hiérarchie céleste) et dans l'Eglise (la hiérarchie ecclésiastique). L'angélologie du Pseudo-Aréopagite s'inscrit dans cette optique et développe l'idée que la parole de Dieu ne parvient aux hommes qu'après avoir traversé successivement la série des choeurs angéliques du premier au dernier. Il propose une distribution des anges en neuf choeurs, divisés en trois hiérarchies de trois ordres chacune, inspirée du chiffre trinitaire de trois fois trois.
Il commence par déclarer : " Tout don excellent et toute donation parfaite vient d'en haut, descend du Père des lumières". La lumière procède du Père et se diffuse généreusement sur les créatures qu'elle attire, par son pouvoir unifiant, vers le haut. Les choeurs, subordonnés entre eux, se transmettent en cascade les uns aux autres par une gradation descendante, les flots de lumière divine. Tous les esprits célestes, semblables en nature, diffèrent par la place qu'ils occupent. Ils sont semblables en nature parce que ce sont des esprits purs. Ils occupent une place différente en fonction de leur plus ou moins grande proximité par rapport à Dieu.
Chaque place est assignée en fonction de la science qu'ils possèdent ou de l'action qu'ils exercent. Ainsi, la première hiérarchie, la plus proche de Dieu, se compose des séraphins, esprits brûlants du feu de l'amour divin, dont ils enflamment les autres; puis des chérubins, remplis de science divine qu'ils reflètent et dont ils illuminent les autres; enfin des trônes, dont le nom indique l'état suréminent. La seconde hiérarchie comprend les dominations, esprits libres de toute oppression, sans crainte servile, qui se tiennent au service de Dieu et dominent les autres esprits; les vertus doués d'une forte et invincible virilité qu'ils manifestent dans leurs actes en empêchant toute diminution de la lumière divine et en prêtant aux inférieurs la force qui leur est nécessaire; les puissances qui sans jamais abuser de leur pouvoir se dirigent invinciblement vers Dieu en prêtant aux autres leur bienveillant concours. La troisième hiérarchie est plus éloignée de Dieu et plus rapprochée des hommes, elle comprend les principautés tournées particulièrement vers le bien commun des nations et des cités; les archanges venant au secours des princes et des prêtres, ce sont eux qui portent également aux hommes les messages les plus solennels comme saint Gabriel qui fit l'annonce de l'Incarnation à Marie; enfin les anges gardiens qui aident chaque homme en particulier. Cette classification, sans être objet de foi - comme l'est l'existence des anges révélée par la Sainte Ecriture -, n'a pas laissé de faire autorité en théologie.
Un tel ordre hiérarchisé des anges nous met en présence d'intelligences pures subordonnées les unes aux autres. Chaque ange transmet à l'ange immédiatement inférieur la connaissance qu'il reçoit lui-même de plus haut, mais il la transmet morcelée et particularisée en fonction de la capacité de l'intelligence qui vient après lui. Ainsi, entre Dieu et l'homme s'étend la multitude innombrable des créatures angéliques introduisant une infinité de degrés d'intelligences intermédiaires qui assurent une continuité d'ordre dans l'ensemble du créé.
La hiérarchisation complète des êtres de l'univers exprime la richesse de l'Être infini du Créateur. Ainsi, du grain de sable au premier des anges, l'univers s'étage en degrés : règne minéral, règne végétal, règne animal, puis au sommet du monde matériel confinant avec le monde spirituel, le règne de l'homme, "ni ange ni bête", fait de corps et d'esprit, enfin : l'ange, qui est pur esprit. Si ce dernier degré d'être manquait, la création serait incomplète et le Créateur imparfait, ce qu'on ne saurait admettre.
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Cette vision hiérarchisée et théologique de la réalité s'oppose à la conception froide et plate de la conception scientifique de la nature. "La nature, déclarait Galilée, est écrite dans le langage des mathématiques". Il inaugurait, par ces mots, l'ère technique : le réel, désormais, se réduit à sa dimension exclusivement quantitative; l'univers se pulvérise en une poussière d'équations. Tout doit être égal à tout. Un égale un. La totalité des êtres se ramène à leur composition chimique et atomique. La combinaison des éléments du monde moderne remplace la hiérarchisation ordonnée du monde antique.
Aujourd'hui, la question se pose de savoir si ce passage est un progrès. La réduction du réel à la connaissance quantitative que nous en avons ne constitue-t-elle pas, en effet, un appauvrissement qui finit par écraser la vie? Ecrasement, en premier lieu, de la dimension spirituelle. L'intelligence, qui élève l'homme - animal rationnel - au dessus de la matière en tournant son regard vers la profondeur mystérieuse et transcendante de l'être, perd sa fonction spéculative pour s'affirmer comme intelligence calculatrice. Penser devient décoder, déchiffrer. Le "Je pense donc je suis" de Descartes se révèle être entièrement inspiré par l'esprit mathématique. Dans cette ligne, la pensée réduit l'ordre corporel à une mécanique, le vivant est traité comme une machine, ce que La Mettrie - "philosophe" du XVIIIè - avait tenté de systématiser dans son ouvrage : L'homme machine.
L'homme, dans cette perspective, n'est plus une unité de corps et d'âme, ce qui faisait dire à saint Augustin "qu'il faut être spirituel jusque dans la chair sous peine de devenir charnel jusque dans l'esprit". Il est devenu une juxtaposition dans laquelle les sens n'ont plus rien à voir avec l'esprit. Ce dualisme du corps et de l'esprit évoluera dans le sens du matérialisme, tant il est vrai que celui "qui veut faire l'ange fait la bête".
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Seul l'ange peut, en effet, dire "je pense donc je suis" parce que lui seul appartient au règne de l'esprit pur. L'ange, en effet, représente le sommet de l'univers créé parce qu'il est une intelligence "séparée" du corps. Or, l'esprit pur, cela n'est pas quantifiable, mathématisable, donc cela n'existe pas ! Telle est la conclusion de l'intelligence calculatrice. Mais, fort heureusement, l'intelligence ne consiste pas exclusivement à calculer. Elle fonctionne avant tout comme un miroir : un miroir dans lequel se reflète l'infinie richesse du créé, qui renvoie à l'Être infini du Créateur. Autrement dit, l'intelligence est essentiellement spéculative.
Telle est l'intelligence, qui définit l'homme et l'ange. La différence entre eux est que celle de l'homme est incarnée et n'entre en elle que ce qui passe par les sens, alors que celle de l'ange est sans corps. Cette différence correspond à deux degrés d'être qui correspondent à deux niveaux de perfection et se hiérarchisent en fonction de leur plus ou moins grand niveau de simplicité.
En effet, la perfection réside dans le maximum de simplicité. Ce maximum de simplicité ne peut se trouver qu'en Dieu, qui est la perfection des perfections. C'est pourquoi plus on est simple, plus on est proche de Dieu. Or, aucun être créé n'est assez simple pour s'égaler à la simplicité de Dieu. Parmi tous les êtres du monde créé, où rien n'est égal, il y a ceux qui ressemblent le plus à Dieu, au sommet de l'échelle des êtres, et ceux qui y ressemblent le moins, en bas de l'échelle. Mais, notons-le, la non-égalité ne signifie pas la non-ressemblance. Tous les êtres ressemblent à Dieu, mais ils lui ressemblent inégalement. Puisqu'ils sont tous hiérarchisés, il doit y en avoir un qui ressemble le plus à Dieu : c'est l'ange le plus élevé, c'est-à-dire, l'intelligence la plus parfaite. Cette explication nous permet de comprendre le mystère du mal et du péché originel qui est né de la volonté orgueilleuse de celui qui, étant si proche de Dieu par sa perfection, voulut être comme Dieu et son égal.
Saint Thomas d'Aquin, le "Docteur angélique", a fait sur ce point des analyses remarquables. Dans sa Somme Théologique, il se pose la question de savoir si l'ange déchu a été le plus élevé de tous les anges. Dans sa réponse, il commence par distinguer l'inclination au péché et le motif du péché. Puis, il exclut la première pour retenir le motif comme cause du péché chez l'ange supérieur. Car ce n'est pas par inclination mauvaise, par faiblesse constitutive de son être, que l'ange a péché, mais en raison de son libre arbitre. En effet, "si l'on considère le motif pour lequel l'ange a péché, ce motif apparaît plus fort chez les anges supérieurs. Le péché des démons fut en effet le péché d'orgueil, dont le motif est la propre excellence du pécheur. Or, cette excellence était plus grande chez les anges supérieurs. C'est pourquoi saint Grégoire affirme que le premier ange pécheur fut le plus élevé de tous".
En répondant ainsi à la question de savoir si l'ange déchu a été l'ange le plus élevé, saint Thomas réfutait et rejetait la solution gnostique et manichéenne du problème du mal illustré par les fausses gnoses de Valentin et de Marcion. Solution qui est aujourd'hui, comme à tous les âges troublés, une tentation de l'esprit.
Marcion affirmait que le monde divin est semblable à une sphère composé d'éons, d'esprits purs : les anges. Dans cette sphère, les éons se répartissent à partir du foyer central jusqu'à la circonférence. L'éon le plus proche du centre est le plus divin et l'éon le plus éloigné le moins divin. Ce dernier, situé à la surface de la sphère, est le plus léger et le plus faible. Il sera entraîné par sa faiblesse à quitter la sphère du divin pour créer la sienne propre, prévariquant ainsi et entraînant à sa suite les éons les plus proches de lui, c'est-à-dire, les plus faibles. Cette explication d'inspiration néo-platonicienne apportait une solution au problème du mal qui liait le mal à la faiblesse constitutive de l'éon prévaricateur. Le péché originel, dans cette perspective, s'identifiait à l'existence elle-même comme étant inclination à pécher.
Quand saint Thomas affirme que l'ange qui a péché est le plus élevé, il réfute donc l'idée qui confond le péché avec le simple fait d'exister, ce qui était la solution pessimiste héritée des Grecs pour lesquels, par la bouche d'Anaximandre, "l'existence est un crime qu'il faut payer par la mort". A l'encontre de cette vision tragique, la raison et le foi, nous dit le Docteur angélique, nous révèlent que l'origine du mal n'est ni anonyme ni nécessaire et fatale : elle est personnelle et volontaire et elle traduit l'orgueil incommensurable de celui qui étant le plus semblable à Dieu a voulu être son égal.
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L'existence des anges, en couronnant la création, nous rassure sur la bonté du Créateur. La hiérarchie céleste apporte la preuve que le monde est sorti bon des mains de Dieu. Elle n'est pas une descente, une dégradation de l'être qui tombe dans le mal. Le mal n'est pas l'expression d'une faiblesse constitutive de la créature, mais a son origine dans la puissance de volonté de la créature la plus élevée qui s'est transformée en volonté de puissance. Dès lors, le hiérarchie des êtres peut être aussi envisagée dans le sens de la remontée et leurs différents degrés apparaître comme autant d'échelons de l'échelle de Jacob que nous jette Celui qui, selon le mot de saint Augustin, "nous ayant créés sans nous n'a pas voulu nous sauver sans nous" et, ajouterons-nous, sans l'aide des anges.
Hervé PASQUA, Directeur de l'Institut Universitaire Saint-Melaine
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