Commentaires sur l'exhortation apostolique Sacramentum Caritatis

Le 13 mars dernier, le pape Benoît XVI a fait publier l’exhortation apostolique Sacramentum Caritatis, le sacrement de l’amour. Dans ce document, le pape fait une synthèse des travaux de l’assemblée générale du synode des évêques qui s’est déroulé du 2 au 23 octobre 2005 au Vatican, les recentrant sur l’eucharistie. Il indique la finalité de la présente exhortation : son intention est de « développer certaines lignes fondamentales de l’engagement destinées à raviver dans l’Eglise un nouvel élan, une nouvelle ferveur eucharistique ». Ce document fait suite à la première encyclique de Benoît XVI Dieu est amour, dans laquelle il a parlé à plusieurs reprises du « sacrement de l’eucharistie pour souligner son rapport à l’amour chrétien, en référence au prochain ».

Le pape, professeur et théologien, veut enseigner le peuple de Dieu dont il est le pasteur suprême. Son but est de transmettre la parole de Dieu et d’amener les fidèles à en en vivre. Il le fit récemment en publiant l’abrégé du catéchisme de l’Eglise catholique.

Il cherche à rendre accessible à tous les éléments de la foi, à partir d’une méditation sur l’eucharistie. Il le fait selon trois directions : l’eucharistie, mystère à croire, mystère à célébrer et mystère à vivre. Son but est en relation avec les préoccupations fondamentales de l’homme, « assoiffé de vérité et de liberté ».

Dans la première partie : « mystère à croire », Benoît XVI analyse la nature de l’eucharistie et les sacrements qui la prolongent.

L’eucharistie est « le pain de Dieu, descendu du ciel » (Jn 6, 32-39). Elle est « mystère de la foi, mystère de l’amour trinitaire auquel nous sommes amenés à participer par grâce ». Elle est libération du péché par le mystère pascal. Il en résulte une louange que nous devons adresser à Dieu pour ce don salvifique qu’il nous fait et qu’il continue de nous proposer par sa présence dans l’eucharistie, sous les apparences du pain et du vin consacrés.

Si l’eucharistie constitue le centre de la vie de l’Eglise, le pape, avec les Pères synodaux, se demande « si, dans nos communautés chrétiennes, le lien étroit entre le baptême, la confirmation et l’eucharistie est suffisamment perçu ».

Le pape insiste sur les parcours de l’initiation à ces sacrements, sur le rôle éducatif à la fois des communautés ecclésiales et de la famille. Il ne s’agit pas de recevoir passivement ces sacrements, mais d’en bien connaître les sens et le rôle dans les moments décisifs pour la vie du chrétien et de la communauté ecclésiale elle-même.

Le chrétien est soutenu par d’autres sacrements au cours de sa vie. Benoît XVI rappelle tout d’abord le lien qui existe entre l’eucharistie et le sacrement de la réconciliation quand ce lien d’amour qui nous unit est rompu. Le pape constate tout d’abord que, dans une société sécularisée, le fidèle tend à minimiser le sens du péché : « en réalité, perdre la conscience du péché entraîne aussi une certaine superficialité dans la compréhension de l’amour de Dieu lui-même ». Or, le péché n’a pas qu’un aspect individuel, il constitue aussi « une blessure au sein de la communauté ecclésiale, dans laquelle nous sommes insérés par le baptême ». C’est une autre façon de rappeler le rôle de la communion des saints à laquelle nous sommes peut-être moins sensibles dans notre société très individualiste. Le pape souhaite inciter à la confession fréquente et demande que les confessionnaux soient visibles dans nos églises, d’où il faut bien avouer qu’ils ont souvent disparu.

L’onction des malades est un sacrement très ancien puisqu’il est mentionné dans une lettre de saint Jacques (5, 14-16). Il « associe la personne qui souffre à l’offrande que le Christ a fait de lui-même pour le salut de tous ». Le catéchisme de l’Eglise catholique précise : « A tous ceux qui vont quitter cette vie, l’Eglise offre en plus de l’onction des malades l’eucharistie comme viatique ».

Deux états : la prêtrise et l’union des époux retiennent particulièrement l’attention du synode.

Le sacrement de l’ordre assure la pérennité de l’eucharistie. Le prêtre agit in persona Christi capitis, en la personne du Christ. « C’est le Christ lui-même qui est présent à son Eglise en tant que tête de son corps ». Le prêtre est serviteur : « je redis la beauté et l’importance d’une vie sacerdotale vécue dans le célibat comme signe exprimant le don de soi total et exclusif au Christ, à l’Eglise et au règne de Dieu, et j’en confirme donc le caractère obligatoire pour la tradition latine ». Il faut donc « favoriser, surtout chez les jeunes, l’ouverture intérieure à la vocation sacerdotale ». Le pape en appelle à la sensibilisation des familles, dans l’éducation de leurs enfants, à la vocation sacerdotale. Dieu appelle les jeunes ; ainsi, « il est nécessaire d’avoir plus de foi et d’espérance en l’initiative divine » afin qu’ils suivent le Christ. Il est demandé également qu’une formation sérieuse des clercs soit effectuée, après un discernement de leur vocation. Le pape est sans équivoque sur ces deux points, célibat et formation.

Le mariage, si souvent battu en brèche dans nos sociétés, se trouve mis à l’honneur par Benoît XVI. De même que l’eucharistie est « le sacrement de l’Epoux et de l’Epouse », de même le mariage « est le signe sacramentel de l’amour du Christ pour son Eglise. Comme dans la vie civile, la famille est la première cellule domestique. Elle implique « l’indissolubilité à laquelle tout amour véritable ne peut qu’aspirer ». Sa stabilité amoureuse est une condition nécessaire à l’éducation des enfants. Le pape n’ignore pas l’existence du divorce et la situation délicate des divorcés qui ont contracté une nouvelle union. Il souhaite une pastorale adaptée à la situation de ces croyants. Mais il importe avant tout d’aider les fiancés au discernement de leur vocation et à leur formation « pour la vérification attentive de leurs convictions concernant les engagements présents pour la validité du sacrement du mariage ».

Cette première partie se clôt sur la fin dernière de l’homme à la lumière de l’eucharistie : « en toute célébration eucharistique, se réalise donc sacramentellement le rassemblement eschatologique du peuple de Dieu ». Toutefois, les défunts ont encore besoin de notre prière pour être purifiés ; aussi, Benoît XVI rappelle-t-il la nécessité de la célébration de messes à leur intention.

Pour nous aider à vivre cette intensité avec l’Eucharistie, le Pape nous donne pour exemple la Vierge Marie, rappelant avec le concile Vatican II que « la Bienheureuse Vierge a gardé fidèlement son union avec son Fils jusqu’à la croix ». Comme Marie, « chacun de nous est appelé à accueillir le don que Jésus fait de lui-même dans l’Eucharistie ».

2ème partie : l’eucharistie, mystère à célébrer

Après une catéchèse rattachant les sacrements à l’eucharistie, Benoît XVI, en union avec le synode des évêques, réfléchit sur « la relation intrinsèque entre foi, eucharistie et célébration ». Il y a « une valeur théologique et liturgique de la beauté : elle est veritatis splendor, splendeur de la vérité ».

La liturgie a pour mission de conduire l’homme à Dieu. Tout est important dans l’ars celebrandi, dans la manière de célébrer : « les formes de langages, parole et chant, gestes et silences, mouvements du corps, couleurs liturgiques des vêtements ». Et l’art, sous toutes ses formes, est au service de la liturgie.

La liturgie s’insère dans une tradition qu’elle se doit de transmettre et de prolonger. Toutefois, le pape déplore les ruptures qui existent parfois, les fidèles étant alors privés de belles œuvres religieuses qui ont aidé l’homme à rencontrer Dieu.

Il en est ainsi pour le chant grégorien au sujet duquel Benoît XVI consacre plusieurs passages : « que le chant grégorien soit répandu en tant que chant propre de la liturgie romaine, soit valorisé de façon appropriée ». S’il insiste tant sur le chant grégorien, c’est parce que c’est un chant qui a traversé les siècles et les modes et qui favorise également la participation intériorisée à la célébration.

Le pape le recommande notamment lors de grandes rencontres internationales, aujourd’hui plus fréquentes afin de « mieux exprimer l’unité et l’universalité de l’Eglise ». Corrélativement, il insiste sur l’importance de la formation des prêtres « à utiliser le latin et le chant grégorien », et celle des fidèles à être éduqués à la connaissance des pièces les plus connues en latin et en grégorien.

Il reprend à son compte la proposition 19 en disant « on doit avant tout que la meilleure catéchèse sur l’Eucharistie elle-même bien célébrée ». Le Pape en pédagogue insiste sur la nécessité de « se préoccuper d’introduire au sens des signes contenus dans les rites ». Insistant sur le respect envers l’Eucharistie, le Pape se fait presque l’écho de Pascal qui disait « mets-toi à genoux et prie ». Il montre que l’on prie avec tout son être et dit : « je pense, d’une manière générale, à l’importance des gestes et des postures, comme le fait de s’agenouiller pendant les moments centraux de la prière eucharistique ». Ne verrons-nous pas à nouveau les prie-Dieu ou les bancs d’agenouillement revenir dans nos églises, afin de répondre à l’invitation du pape ?

Après le chant, la liturgie de la parole est commentée : « en écoutant la parole de Dieu, la foi naît ou se renforce ». C’est pourquoi elle nécessite que « les lecteurs soient bien préparés à la proclamer, car c’est Dieu qui parle à son peuple ». Elle doit surtout être comprise, d’où l’importance des homélies qui ont « un but catéchétique et exhortatif ».

En outre, le pape rappelle le rôle de la lectio divina, lecture priante, qui s’exprime depuis de nombreux siècles dans la liturgie des heures. Cette heure peut être non seulement collective mais personnelle. Elle est tout particulièrement recommandée à une époque où les messes ne peuvent pas toujours être célébrées par manque de prêtres.

Le pape rappelle que la présentation des dons et la prière eucharistique sont centrées vers la consécration, donc sur l’eucharistie.

Puis il attire l’attention sur le geste de paix. Il est très louable de nous tourner vers « celui qui est notre paix ». Mais il ne doit pas « prendre des expressions excessives ». Sa sobriété peut se limiter, par exemple, à l’ « échange de la paix avec la personne la plus proche ».

Si la communion est un moment important de la messe, puisque nous recevons le corps du Christ, des conditions bien précises sont prescrites pour sa réception et sa distribution. Un moment de silence est opportun pour que le fidèle médite intimement avec celui qu’il a reçu.

Enfin, l’exhortation des fidèles par le prêtre, à la fin de la messe, n’indique pas seulement l’achèvement de la célébration, mais l’envoi en mission de tout le peuple de Dieu vers ses frères.

Ces parties des messes commentées, le pape consacre une longue réflexion à la participation active. Benoît XVI met en garde contre la confusion des rôles dans la communauté ecclésiale. Certaines tâches reviennent aux prêtres, d’autres aux fidèles.

Il est précisé que « les personnes chargées de services liturgiques confiés à des laïcs doivent être soigneusement choisies, bien préparées et accompagnées par une formation permanente ». En effet, n’y a-t-il pas trop souvent de l’improvisation dans les tâches confiées aux chantres ou dans la distribution de l’Eucharistie ? A ce titre, la primauté de l'Evêque, des prêtres et des diacres et leurs fonctions propres est soulignée, en raison du sacrement qu’ils ont reçu.

Parmi les moyens de la participation à la messe, nous rencontrons les moyens modernes de retransmission. Toutefois, « le langage de l’image représente la réalité, mais il ne la reproduit pas en elle-même ». Il ne dispense pas celui qui peut le faire « de se rendre à l’église pour participer à la célébration eucharistique dans l’assemblée de l’Eglise vivante ».

Revenant sur l’agencement des églises comme devant contribuer à servir l’eucharistie, Benoît XVI insiste sur la place de choix qui doit être réservé au tabernacle, recommandant que des sièges ne soient pas installés devant lui, lors des célébrations, car ils occultent alors la présence de l’eucharistie et son adoration.

3ème partie : l’eucharistie, mystère à vivre

Tout ce qui a été dit précédemment conduit à l’essentiel de la finalité du culte de l’eucharistie, à savoir la transformation intérieure de l’homme et sa vraie liberté ainsi que le partage de la vie éternelle du Seigneur : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement » (Jn 6, 51) ; « celui qui me mangera vivra par moi » (Jn 6, 57).

L’eucharistie nous communique la grâce divine qui agit alors en nous. Nous sommes loin d’une autonomie à laquelle la sagesse philosophique aspire, même si elle nous met sur le chemin de la transformation intérieure visant le bien.

Le pape revient sur le sens du dimanche, le dies Domini, le jour du Seigneur. Il est « jour de la nouvelle création et du don que le Seigneur ressuscité fait de l’Esprit Saint ». Le dimanche, en lui-même mérite d’être sanctifié afin qu’il ne finisse pas par devenir un jour « vide de Dieu ». Benoît XVI s’élève contre un dimanche banalisé où le travail serait devenu une idole. Le jour du Seigneur est « le jour du repos du labeur quotidien. Cela a un sens précis, constituant une relativisation du travail, qui est ordonné à l’homme : le travail est pour l’homme et non l’homme pour le travail ».

Benoît XVI analyse le cas des assemblées dominicales en l’absence de prêtres. S’il est bon que les fidèles se réunissent pour adorer le Seigneur, il ne faudrait pas qu’ils oublient l’aspect sacramentel du prêtre.

Le pape tire ensuite les conséquences de l’eucharistie qui a un caractère social. Le mystère eucharistique ne doit être vécu comme seulement privé. Il implique aussi un engagement social : réconciliation avec nos frères, mais aussi engagement à « construire la paix dans notre monde » sous toutes ses formes.

Benoît XVI conclut son exhortation en suggérant plusieurs sources de réflexion pour nous permettre d’avancer dans la foi :

- ainsi, il donne en modèle les saints qui « ont rendu leur vie authentique grâce à leur piété eucharistique ».

- il invite non seulement à la célébration mais encore à l’adoration de l’eucharistie qui « nous permettent de nous approcher de l’amour de Dieu et d’y adhérer personnellement jusqu’à l’union avec le Seigneur bien aimé ».

Benoît XVI nous donne en modèles les saints qui ont rendu leur vue authentique grâce à leur piété eucharistique. Et il invoque l’aide de la Vierge Marie qu’il nomme la « Toute belle », puisqu’en elle resplendit la splendeur de la gloire de Dieu, que la « beauté céleste, qui doit se refléter aussi dans nos assemblées, trouve en elle un miroir fidèle ». Et de terminer par cette parole confiante de Christ « je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » Mat. 28, 20.

Andrée Lalaut

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