Le Site serviam, catholiques en ligne, remercie vivement Michel Berger d'avoir autorisé la mise en ligne de sa conférence donnée à Lyon en mars 200O
----------------------------------------------------------------------------------------------------------L'Assemblée générale du synode des évêques en 1987 avait pour thème "La vocation et la mission des laïcs dans l'Église et dans le monde". Elle a donné lieu à l'exhortation apostolique de Jean-Paul II du 30 décembre 1988 sous le titre : Christifideles laïci.
Dans l'Introduction, le Saint Père cite l'Évangile de saint Mathieu (20-1,2):"Le royaume des cieux est comparable au maître d'un domaine qui sortit au petit jour afin d'embaucher des ouvriers pour sa vigne" : la vigne, commente le pape, c'est le monde entier qui doit être transformé en vue de l'avènement définitif du Royaume de Dieu."Allez, vous aussi à ma vigne", dit le Maître aux ouvriers qu'il embauche dans la journée... Allez vous aussi. L'appel ne s'adresse pas seulement aux pasteurs, aux prêtres, aux religieux; les fidèles laïcs sont appelés personnellement par le Seigneur, de qui ils reçoivent une mission pour l'Église et pour le monde... "Examinez donc un peu, invite Grégoire le Grand, votre mode de vie et vérifiez bien si déjà vous êtes des ouvriers du Seigneur. Que chacun juge ce qu'il fait et se rende compte s'il travaille dans la vigne du Seigneur".
Le pape rappelle deux tentations auxquelles les laïcs n'ont pas toujours pu échapper:
"La tentation de se consacrer avec un si vif intérêt aux services et aux tâches d'Église, qu'ils en arrivent parfois à se désengager pratiquement de leurs responsabilités spécifiques au plan professionnel, social, économique, culturel et politique; et, en sens inverse, la tentation de légitimer l'injustifiable séparation entre la foi et la vie, entre l'accueil de l'Évangile et l'action concrète dans les domaines temporels et terrestres les plus divers".LE ROYAUME DE DIEU
Si l'on cherche "Royaume" dans l'index du Catéchisme de l'Église catholique, on est renvoyé à près de 40 articles et l'on voit en fait juxtaposées deux conceptions du Royaume : Il y a d'une part une conception eschatologique, et en ce sens, le Catéchisme cite notamment saint Augustin : "Là, nous reposerons et nous verrons, nous verrons et nous aimerons, nous aimerons et nous louerons. Voilà ce qui sera à la fin, sans fin. Et quelle autre fin avons-nous, sinon de parvenir au royaume qui n'aura pas de fin" (n° 1720).
Et d'autre part, dans le commentaire du Notre Père, "Que Votre règne arrive", le catéchisme joint ce désir de la venue finale du Règne de Dieu par le retour du Christ à l'activité actuelle de l'Église. "Ce désir, est-il écrit, ne distrait pas l'Église de sa mission dans ce monde-ci, il l'engage plutôt. Car, depuis la Pentecôte, la venue du Règne est l'uvre de l'Esprit du Seigneur qui poursuit son oeuvre dans le monde et achève toute sanctification" (n°2818). C'est cette seconde conception qui sera au centre de notre réflexion, sans oublier qu'elle est directement liée à la première."Tout restaurer dans le Christ"
Le 11 décembre 1925, le pape Pie XI publiait l'encyclique Quas Primas, instituant une fête nouvelle en l'honneur de Notre Seigneur Jésus-Christ : la fête du Christ-Roi. Le pape ne cherchait pas à ajouter un titre nouveau à Notre Seigneur, ni une prérogative restée jusque là méconnue.
"En attirant nos yeux sur la dignité royale du Christ... l'Église marque que cette fonction royale du Fils de Dieu porte en elle les remèdes que réclame le mal profond des temps modernes" (dom de Monléon). Ce mal que dénonce Pie XI dans Quas Primas sous le nom de laïcisme, "véritable peste de notre temps" et que Jean-Paul Il dénoncera sous le vocable de "sécularisation" dans "Christifideles laïci.""L'erreur dominante, le crime capital de ce siècle, c'est la prétention de soustraire la société publique au gouvernement et à la loi de Dieu... On veut bien de Jésus-Christ Rédempteur, de Jésus-Christ Sauveur, de Jésus-Christ Prêtre, c'est-à-dire sanctificateur et sacrificateur, mais de Jésus-Christ Roi, on s'en épouvante; on y soupçonne quelque empiétement, quelque usurpation de puissance, quelque confusion d'attribution et de compétence" (Cardinal Pie).
Comme le mystère du Christ Sauveur ou du Christ souverain Prêtre, le mystère du Christ-Roi est une vérité révélée, intimement liée au mystère de l'Incarnation.
Dom de Monléon, dans son remarquable ouvrage sur le Christ-Roi, met en évidence les trois niveaux du Royaume en puisant dans les auteurs du Moyen ge un commentaire sur l'inscription en trois langues portée au sommet de la Croix, "Jésus, roi des Juifs" et que Pilate avait refusé de retirer, "Ce qui est écrit est écrit. Quod scripsi scripsi".
"Les Anciens considéraient l'hébreu comme la langue sainte, parce que Dieu avait daigné l'employer lui-même pour dicter à Moïse la loi du Sinaï; le grec, comme la langue de la sagesse, car jamais l'intelligence humaine livrée à ses seules forces ne s'est élevée aussi haut que dans les doctrines des philosophes de l'Hellade. Quant au latin, c'était la langue officielle de l'empire romain, celle donc que parlaient les maîtres de l'univers, et qui servait à gouverner toute la terre. Ces trois langues symbolisent par conséquent les trois mondes, ou les trois ordres, auxquels l'homme appartient à la fois : le monde corporel, le monde de l'intelligence, le monde de la grâce.
"Ce titre, beaucoup de Juifs le lurent", écrit l'Évangéliste.
Lisons-le donc aussi, en le méditant...
Reconnaissons au Christ le droit à cette triple couronne soumettons notre vie à ses lois, nos intelligences à sa doctrine, nos curs à son amour... ".Il y a certes une hiérarchie de ces trois royaumes; Pie XI la souligne dans Quas Primas : "Ce royaume est avant tout spirituel et concerne avant tout l'ordre spirituel". Mais il ajoute : "Ce serait une grossière erreur de refuser au Christ-Homme la souveraineté sur les choses civiles quelles qu'elles soient".
Commentant l'envoi des apôtres par le Christ: "allez enseigner toutes les nations", le cardinal Pie souligne :"Le Christ ne dit pas "tous les hommes, tous les individus, toutes les familles", mais "toutes les nations". Il ne dit pas seulement : "baptisez les enfants, catéchisez les adultes, mariez les époux, administrez les sacrements, donnez la sépulture aux morts." Sans doute, la mission qu'Il leur confère comprend tout cela, mais elle comprend plus que cela; elle a un caractère public, social car le Christ est le roi des peuples et des nations".
Et le Christ fait demander, chaque jour par tout chrétien dans la prière du Notre Père, que ce règne soit effectivement reconnu. En effet, explique encore le cardinal Pie, les trois premières demandes de l'oraison dominicale se condensent en une, celle du règne public, social, car le nom de Dieu ne peut être sanctifié pleinement et totalement s'il n'est reconnu publiquement, la volonté divine n'est pas faite sur la terre comme au ciel si elle n'est pas accomplie publiquement et socialement. Notons enfin que si la royauté du Christ dans le domaine religieux de la vie spirituelle se réalise avant tout par le sacerdoce, puisque c'est le prêtre qui est ministre de la grâce et de l'Évangile, la royauté du Christ sur les choses de ce monde se réalise avant tout par le laïcat. Nous développerons ici cette mission spécifique du laïcat, mais nous ferons avant un très bref rappel sur le rôle des laïcs dans l'Église.
LAÏCS DANS L'ÉGLISE
Au numéro 23 de Christifideles laïci, il est rappelé
"La mission salvifique de l'Église dans le monde est réalisée non seulement par les ministres qui ont reçu le sacrement de l'Ordre mais aussi par tous les fidèles laïcs; ceux-ci en effet en vertu de leurs conditions de baptisés et de leur vocation spécifique participent, dans la mesure propre à chacun, à la fonction sacerdotale, prophétique et royale du Christ. Les pasteurs, en conséquence, doivent reconnaître et promouvoir les ministères, les offices et les fonctions des fidèles laïcs, offices et fonctions qui ont leur fondement sacramentel dans le baptême, la confirmation et de plus pour beaucoup d'entre eux dans le mariage.
En outre, lorsque la nécessité ou l'utilité de l'Église l'exige, les pasteurs peuvent, selon les normes établies par le droit universel confier aux fidèles laïcs certains offices et certaines fonctions qui n'exigent pas le sacrement de l'Ordre...
L'exercice d'une telle fonction ne fait pas du fidèle laïc un pasteur."L'exhortation renvoie aux prescriptions du droit canon (art. 230, § 3). Des abus ont à l'évidence été commis et Rome a rappelé des règles de base dans une instruction du 15 août 1997 (Documentation catholique, du 7 décembre 1997), sous la signature du pape et de 8 congrégations romaines et conseils pontificaux: Instruction sur quelques questions concernant la collaboration des fidèles laïcs au ministère des prêtres. Après avoir rappelé la différence d'essence entre le sacerdoce ministériel et le sacerdoce commun, treize articles traitent de dispositions pratiques (homélie strictement réservée aux prêtres, direction, gouvernement et coordination d'une paroisse réservée au curé, quel que soit son âge, conseil presbytéral réservé aux prêtres. Le conseil pastoral consultatif ne peut se réunir qu'en présence du curé, son président ... ). Beaucoup de prescriptions très claires de cette instruction sont accompagnées de possibilités d'exception en cas de nécessité. L'honnêteté réside dans une juste analyse de cette nécessité, en se conformant à l'esprit général de l'instruction dont la rigueur avait alors fait l'objet de critiques sévères des milieux journalistiques.
MISSION SPÉCIFIQUE DES LAÏCS
Nous évoquions la dignité baptismale comme fondement de la co-responsabilité des laïcs à la mission de l'Église. "Mais cette dignité baptismale commune revêt chez le fidèle laïc une modalité qui le distingue, sans toutefois l'en séparer , du prêtre, du religieux, de la religieuse (n° 15)... La participation des fidèles laïcs à une modalité de réalisation et de fonction qui leur est propre et particulière, c'est cette modalité que l'on désigne du caractère séculier". Il est certain que l'Église, poursuivant l'uvre rédemptrice du Christ, oeuvre essentiellement pour le salut des hommes, mais "cette oeuvre embrasse aussi le renouvellement de tout l'ordre temporel" et donc tous ses membres participent à ce renouvellement, mais de façon diverse.
Les laïcs "appelés" dans le monde
Concrètement, les fidèles laïcs vivent au milieu du siècle, engagés dans les travaux du monde, dans les conditions ordinaires de la vie familiale et sociale. C'est là qu'ils sont "appelés". Ce monde n'est pas seulement un cadre extérieur, un environnement, il est "le milieu et le moyen de la vocation chrétienne des fidèles laïcs". A ce titre, il est "destiné à trouver en Jésus-Christ la plénitude de son sens". Le Christ a sanctifié les liens humains, notamment ceux de la famille; Il s'est soumis aux lois de sa patrie, a mené la vie d'artisan. On peut aller plus loin : avec le "Rendez à César ce qui est à César", Il y a une reconnaissance de l'ordre temporel. Ce temporel prend une place dans l'ordre du salut. Le temporel est sauvé, le politique même est sauvé et l'on peut se sanctifier à travers eux "les laïcs sont appelés par Dieu à travailler comme du dedans à la sanctification du monde, à la façon d'un ferment ... "Ni le soin de leur famille, ni celui des affaires temporelles ne doivent être étrangers à la spiritualité des laïcs." (Décret sur l'apostolat des laïcs) "
"Le champ propre de l'activité évangélisatrice des laïcs, c'est le monde, vaste et compliqué, de la politique, de la réalité sociale, de l'économie-, comme aussi celui de la culture, de la science et des arts, de la vie internationale, des instruments de communication sociale; et encore d'autres réalités particulièrement ouvertes à l'évangélisation, comme celle de l'amour, de la famille, de l'éducation des enfants et des adolescents, le travail professionnel, la souffrance. Plus il y aura de laïcs pénétrés d'esprit évangélique, responsables de ces réalités et explicitement engagés en ces réalités, compétents dans le travail de leur développement et conscients de l'obligation qui leur incombe de développer toute leur capacité chrétienne souvent jusque là tenue cachée et étouffée, alors plus ces réalités, sans rien perdre ni sacrifier de leur coefficient humain, mais révélant une dimension transcendante souvent ignorée, se trouveront au service de l'édification du Royaume de Dieu, et donc du salut en Jésus-Christ."
(Paul VI, Exhortation Evangelii nuntiandi, 1970)"Le propre de la vocation des laïcs est donc, d'une manière particulière, de chercher le Royaume de Dieu à travers la gérance des choses temporelles qu'ils ordonnent selon Dieu" (Lumen Gentium, 31).
Gérance des choses temporelles en vue de l'établissement de la Royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ. Il faut ici prendre conscience de l'importance du lien temporel-surnaturel."De la forme donnée à la Société, conforme ou non aux lois divines, écrivait Pie XII , dépend et découle le bien ou le mal des âmes, c'est-à-dire le fait que les hommes, appelés tous à être vivifiés par la grâce du Christ, respirent, dans les contingences terrestres du cours de la vie, l'air sain et vivifiant de la vérité et des vertus morales ou, au contraire, le microbe morbide et souvent mortel de l'erreur et de la dépravation... En conséquence, coopérer au rétablissement de l'ordre social, n'est-ce pas là un devoir sacré pour tout chrétien?... en vue de créer des conditions sociales capables de rendre à tous possible et aisée une vie digne de l'homme et du chrétien. Vous, conscients et convaincus de cette responsabilité sacrée, ne vous contentez pas, au fond de votre âme, d'une médiocrité générale des conditions publiques, dans laquelle la masse des hommes ne puisse, sinon par des actes de vertu héroïque, observer les divins commandements inviolables toujours et dans tous les cas... "
"C'est vraiment un grand mystère, écrit Péguy, que cette sorte de ligature du temporel et du spirituel. On pourrait dire que c'est comme une sorte d'opération d'une mystérieuse greffe. Le temporel fournit la souche et si le spirituel veut vivre, s'il veut continuer, s'il veut fleurir, s'il veut fructifier, le spirituel est forcé de s'y insérer".
Encore faut-il que ce temporel puisse recevoir la greffe. Si le temporel est le terreau, encore faut-il que ce terreau soit fertile. La semence jetée a besoin d'un terreau préparé. La parabole de la semence et du terrain résume parfaitement tout cela. La semence est la parole divine. Le terrain c'est l'homme et la société qui la reçoivent. On ne sème pas sur les friches et une "solidarité mystérieuse a toujours uni chez les grands apôtres de l'évangile, le geste ailé du semeur et le geste plus humble mais également nécessaire du laboureur qui aménage le terrain."
Urgence de la mission des laïcs
Pie XII, dans une allocution aux cardinaux (20 février 1946), avait affirmé que les laïcs étaient aux premières lignes de la vie de l'Église. Par eux, disait-il, l'Église est le principe vital de la société humaine.
Jean-Paul Il reprend ce passage de Pie XII (n° 9), plaçant les laïcs sur la ligne la plus avancée de l'Église et il en rappelle la raison:"Les situations nouvelles, dans l'Église comme dans le monde, dans les réalités sociales, économiques, politiques et culturelles, exigent aujourd'hui, de façon toute particulière, l'action des fidèles laïcs. S'il a toujours été inadmissible de s'en désintéresser, présentement c'est plus répréhensible que jamais. Il n'est permis à personne de rester à ne rien faire" (n° 3).
L'hérésie est sociale
La foi chrétienne est arrachée des moments les plus importants de l'existence. Les adversaires de la foi ne s'en prennent plus aussi directement qu'avant au dogme même, en proposant des articles contraires. Ils veulent constituer un milieu social tel que la vie chrétienne y soit progressivement détruite ou dégradée. Ils rendent impropre le terreau, Pire même, ils le rendent stérile. C'est alors la réalisation d'une Société où le climat, le style de vie, la moralité (ou l'immoralité) sont tels qu'il n'y vient même plus à l'idée de nier Dieu. Dieu devient totalement absent. Il ne gêne même plus, Lui l'unique nécessaire. Il devient l'objet d'une option libre quasi superflue.
L'hérésie, aujourd'hui, est moins de l'ordre de ce qui se dit, se professe, que de l'ordre de ce qui se fait, se pratique, se vit - et l'on vit sans Dieu.
C'est la technique de l'empoisonnement de l'eau du bocal. L'hérésie est en quelque sorte pragmatique, c'est cela le sécularisme dont la première Manifestation est la laïcisation de toutes choses. "Il ne faut plus combattre l'Église avec des phrases, ce serait la propager. Il faut la tuer avec des faits", préconisait un chef de la Haute Vente italienne au siècle dernier. Et Lénine, de son côté: "La propagande de l'athéisme peut-être inutile et nuisible, non du point de vue banal, qui serait de ne pas effaroucher mais du point de vue du progrès réel de la lutte des classes, qui amènera cent fois mieux les ouvriers chrétiens au communisme et à l'athéisme qu'un sermon athée tout court".
"C'est par l'action, beaucoup plus que par les raisonnements qu'on fait du chrétien un communiste athée" (cardinal Saliège).
Ce qu'un agent de la subversion, de la révolution, perçoit de l'Église ce n'est pas son mystère surnaturel qui lui échappera toujours, c'est ce corps charnel qu'est la cité chrétienne, la chrétienté, avec ses rites, ses coutumes indéracinables, ses gestes humains, ses choix politiques. Le jour où il perçoit que ces institutions sont à la fois le rempart et le véhicule de l'esprit, son plan d'attaque est arrêté. Il fera peu de cas d'une foi catholique cantonnée dans une conception idéologique individuelle:"En revanche, si cette foi s'incarne dans une fidélité à la terre, si l'Église s'appuie sur l'ordre temporel comme sur un pont aux piles solides permettant de faire passer d'une rive à l'autre le convoi de ravitaillement avec son enseignement doctrinal et ses rites sacramentels, alors il n'y a plus qu'à faire sauter le pont". (Dom Gérard, Demain la chrétienté)
Les laïcs sont, en fait, des coopérateurs. Ils ont à créer des conditions sans pour autant être la cause de la croissance de la vie qui naîtra du terreau. Le redressement de l'ordre naturel est non la cause mais la condition du salut. Dieu reste la cause unique. C'est le sens de cette expression paradoxale de Thibon : serviteurs inutiles, mais nécessaires. La terre peut être riche, aucune puissance au monde n'est capable de forcer une fleur à s'ouvrir. "Ce n'est pas celui qui plante qui est quelque chose ni celui qui arrose, mais Dieu seul qui donne la croissance" (I. Cor III, 7).
LES MODALITÉS DE CETTE MISSION DES LAÏCS
La civilisation n'est plus à inventer
Les laïcs sont donc des laboureurs qui préparent le terreau, des "défenseurs du pont". Qu'est-ce que labourer, qu'est-ce que défendre le pont? Ici, rien n'est à inventer:
"Non, il faut le rappeler énergiquement dans ces temps d'anarchie sociale et intellectuelle où chacun se pose en docteur et en législateur... On ne bâtira pas la cité autrement que Dieu ne l'a bâtie, on n'édifiera pas la société si l'Église n'en jette les bases et n'en dirige les travaux; non, la civilisation n'est plus à inventer, ni la cité nouvelle à bâtir dans les nuées. Elle a été, elle est; c'est la civilisation chrétienne; c'est la CITÉ CATHOLIQUE. Il ne s'agit que de l'instaurer et la restaurer sur ses fondements naturels et divins contre les attaques toujours renaissantes de l'utopie malsaine, de la révolte et de l'impiété : OMNIA INSTAURARE IN CHRISTO" (Lettre sur le Sillon, de saint Pie X).
- La loi naturelle et la doctrine sociale de l'Église
Rendre le terreau fertile, c'est donc d'abord restaurer la société sur ses fondements naturels et divins, c'est-à-dire respecter et faire respecter l'ordre naturel et sa loi : "La loi naturelle, voilà le fondement sur lequel repose la doctrine sociale de l'Église".
Faut-il rappeler ici que la loi naturelle est "l'ensemble des lois qui dérivent de la nature humaine et que l'homme connaît par la lumière naturelle de sa raison. ""Loi non écrite", inscrite par Dieu au cur de l'homme, c'est l'expression même de saint Paul que développe Pie XI dans Mit Brennender Sorge :
"Droit naturel, inscrit de la main même du Créateur sur les tables du cur humain et où la saine raison peut lire, quand elle n'est pas aveuglée par le péché et par la passion."
"La raison humaine a donc le pouvoir de découvrir en elle-même et de comprendre par ses propres forces les vérités de la loi naturelle et, parmi ces vérités, de s'élever jusqu'à une vraie connaissance d'un Dieu personnel.
Toutefois, à cause des conséquences du péché originel et des passions qui risquent toujours d'obscurcir la raison et d'empêcher les hommes de voir clair, de juger avec certitude et sans se tromper, le Concile du Vatican a défini que, même pour ces vérités de raison, la Révélation est moralement nécessaire dans l'état actuel du genre humain, ainsi que l'enseignement authentique par l'Église. La Révélation confirme la loi naturelle. Elle la dépasse aussi, l'agrandit et l'approfondit". (Mgr Guerry)Cette confirmation c'est le Décalogue, ce sont les dix Commandements. Loi naturelle, objet de la droite raison, qui se trouve ainsi confirmée par la Révélation: confirmation, le terme est très important. La grâce restaure la nature, se greffe sur elle sans la détruire.
Jean-Paul 11, dans Veritatis splendor, a largement commenté cette place du Décalogue, fondement de la doctrine sociale de l'Église. Dans son Court précis de la loi naturelle, Jean Madiran précise que "Le décalogue est à la loi naturelle ce que le petit catéchisme est à la foi chrétienne... Toute la foi chrétienne est dans le petit catéchisme, mais le contenu peut être approfondi en développements qui n'arriveront jamais à l'épuiser. De semblable façon, il n'y a rien dans la loi naturelle qui ne se ramène à l'un des dix commandements du Décalogue". L'Église a donc développé, sur de telles bases, une "doctrine sociale", enveloppant tous les aspects de la vie "sociale". On la trouve notamment exposée dans les enseignements pontificaux (encycliques, allocutions, exhortations... ). Ainsi exposée, "cette doctrine est claire en tous ses aspects; elle est obligatoire. Nul ne peut s'en écarter sans danger pour la foi et l'ordre moral" (Pie XII à l'Action catholique italienne, 29 avril 1945). Et donc, il y a corrélativement un devoir de connaître et faire connaître cette doctrine.
- Autorité de l'Église
Il faut insister sur l'autorité de l'Église en la matière. Car l'idée est fort répandue qu'en ces domaines on ne saurait parler de vérité : à chacun son opinion. Toute l'activité "politique" serait laissée à la liberté intégrale. On répète alors: "cela n'est pas de foi". Comme si l'ensemble des vérités auxquelles nous devons soumettre nos esprits et nos curs se limitait aux seuls dogmes de foi solennellement définis, Pie XII, dans Humani generis, rappelait:
"Il ne faut pas estimer que ce qui est proposé dans les encycliques ne demande pas de soi l'assentiment sous prétexte que les papes n'y exercent pas le pouvoir suprême de leur magistère. Au magistère ordinaire s'applique aussi la parole "qui vous écoute m'écoute". La plupart du temps ce qui est exposé dans les encycliques appartient déjà d'autre part à la doctrine catholique. Et si les papes portent expressément dans leurs actes un jugement sur une matière qui était jusque là contrevenue, tout le monde comprend que cette matière n'est plus désormais à considérer comme question libre entre les théologiens".
Ces propos s'étendent à la doctrine sociale : en effet, écrit Mgr Pie, "l'Église n'est pas moins attentive à maintenir les attributs certains de la nature et de la raison qu'à venger les droits de la foi et de la grâce". On se trompe donc si l'on croit qu'aux limites du domaine de l'enseignement explicitement religieux de l'Église, s'étendrait le marais des choses douteuses abandonnées au libéralisme.
Trois axes d'action
- La charité
"La charité envers le prochain sous les formes anciennes et toujours nouvelles des oeuvres de miséricorde corporelle et spirituelle représente le contenu le Plus commun et le plus habituel de l'animation chrétienne de l'ordre temporel qui constitue l'engagement spécifique des fidèles laïcs" (n° 41).- L'action politique
On peut dire sans forcer le trait, que c'est à ce passage que l'insistance du Saint Père se fait la plus grande (n° 42).
"Pour une animation chrétienne de l'ordre temporel, dans le sens que nous avons dit, qui est celui de servir la personne et la société, les fidèles laïcs ne peuvent absolument pas renoncer à la participation à la "politique", à savoir à l'action multiforme, économique, sociale, législative, administrative, culturelle, qui a pour objet de promouvoir, organiquement et par les institutions, le "bien commun.""
"Les Pères du synode l'ont affirmé à plusieurs reprises : tous et chacun ont le droit et le devoir de participer à la politique cette participation peut prendre une grande diversité et complémentarité de formes, de niveaux, de tâches, de responsabilités".- L'action culturelle
"En face d'une culture qui se présente comme détachée non seulement de la foi chrétienne mais même des valeurs humaines, comme aussi devant une certaine culture scientifique et technologique impuissante à fournir une réponse à la demande de vérité et de bien qui brûle dans le coeur des hommes, l'Église a pleinement conscience qu'il est urgent, du point de vue pastoral, de réserver à la culture une attention toute particulière... La rupture entre Évangile et culture est sans doute le drame de notre époque, comme ce fut aussi celui d'autres époques. Aussi, faut-il faire tous les efforts en vue d'une généreuse évangélisation de la culture, plus exactement des cultures." (n° 44).CLERCS ET LAÏCS
Le cadre de la mission spécifique des laïcs étant défini, nous comprenons que Jean-Paul II - rappelant Gaudium et spes - ait souligné qu'il est d'une haute importance que l'on ait une vue juste des rapports entre la communauté politique et l'Église et que l'on distingue nettement entre les actions que les fidèles, isolément ou en groupes, posent en leur nom propre comme citoyens, guidés par leur conscience chrétienne et les actions qu'ils mènent au nom de l'Église, en union avec leurs pasteurs.
Depuis le début du siècle, l'Église a été conduite à expliquer de façon plus détaillée comment s'appliquait la doctrine générale des rapports spirituel/temporel au cas particulier qui met en cause, du côté temporel, non plus l'État et ses services mais les mille pouvoirs temporels du laïcat (et tout spécialement du laïcat chrétien) : familles, écoles, entreprises, associations de toutes sortes (familiales, éducatives, professionnelles, culturelles, hospitalières, charitables ... ), organismes d'action civique, groupements politiques, collectivités locales...
Principes gérant les responsabilités des clercs et des laïcs
Les enseignements les plus explicites ont été donnés par les papes Pie XI et Pie XH et par le concile Vatican II.
Ils rappellent que les laïcs agissent par eux-mêmes dans le domaine temporel. La doctrine et la morale étant sauves, la hiérarchie ecclésiastique n'a pas à intervenir dans le domaine temporel de l'activité du laïc qui s'y trouve maître de ses initiatives et de ses décisions."Les laïcs doivent assumer comme leur tâche propre le renouvellement de l'ordre temporel. Éclairés par la lumière de l'Évangile, conduits par l'esprit de l'Église, entraînés par la charité chrétienne, ils doivent en ce domaine agir par eux-mêmes d'une manière bien déterminée."
(Décret conciliaire sur l'apostolat des laïcs, § 7.)Et donc les laïcs sont tenus de recevoir ce que les clercs ont mission de leur donner, c'est-à-dire toutes directives concernant la doctrine, la morale, la foi, la vie de l'âme... et toute interprétation authentique de ces principes moraux.
Ensuite, ce devoir rempli, les laïcs règlent leurs affaires comme ils estiment devoir le faire, tenant compte des règles propres du temporel et agissant selon la vertu de prudence.
Enfin, dans les affaires qui, par leur nature, relèvent du temporel en connexion avec le domaine religieux, la hiérarchie ecclésiastique exerce un pouvoir indirect : le pouvoir temporel se trouve ici subordonné au pouvoir spirituel en tant que ce dernier est tel. "Il est alors possible à la hiérarchie ecclésiastique (décret sur l'apostolat des laïcs) de juger après mûre réflexion et consultation de personnes compétentes, de la conformité de telle oeuvre ou institution avec les principes moraux et de se prononcer à leur sujet sur ce qui est exigé pour la sauvegarde et la promotion des biens de l'ordre surnaturel".Il ne s'agit donc pas de dire : "Les curés à la sacristie" si on veut dire par là qu'ils n'ont qu'à rester confinés dans le sanctuaire et le surnaturel. Il ne s'agit pas non plus de voir des prêtres (ou des chanoines) diriger pratiquement des associations de parents d'élèves.
Il ne s'agit pas de voir des laïcs élaborer une théologie ou une doctrine sociale autonome du pouvoir spirituel. Mais il ne s'agit pas non plus de considérer qu'il faille un mandat de la hiérarchie pour mener une action dans la cité, qui se veuille fondamentalement catholique. En ce domaine, il leur revient l'initiative et une nécessaire autonomie pouvant autoriser une résistance à des empiétements abusifs d'un certain cléricalisme.- illustrations
On peut rapidement donner quelques illustrations. Jean Ousset fait une comparaison très explicite :
"Si, à Lourdes, la Sainte Vierge crut devoir dire à Bernadette d'aller trouver les prêtres pour qu'une chapelle soit bâtie... (construction relevant sans conteste de leur pouvoir), les "voix" de Jeanne ne lui dictèrent pas le même itinéraire. Ni curé, ni évêque ne furent désignés, même comme introducteurs officieux auprès de Beaudricourt. Point de mandat. Ce fut au représentant du pouvoir temporel d'alors, le représentant du roi de France, que Jeanne s'adressa directement.
Et, s'il est vrai que le Dauphin tint à faire examiner Jeanne à Poitiers par un tribunal de théologiens, ce ne fut point pour obtenir un mandat, voire la confirmation de sa mission (mission temporelle). Ce fut simplement pour savoir si Jeannette était bonne chrétienne, de bonnes moeurs et saine doctrine, de sainte foi. Toutes choses relevant bien, elles, de l'autorité spirituelle et de l'examen d'un tribunal ecclésiastique.
Admirable illustration de cette distinction du spirituel et du temporel : le pouvoir temporel étant certes autonome dans la gestion de ses propres affaires; mais non sans relever du pouvoir spirituel en ce qui concerne morale, doctrine et foi".Dans les événements récents, on pourrait discuter de certaines prises de position relatives à l'immigration. Il appartenait à la hiérarchie de rappeler qu'en la matière le principe à respecter était le souci du bien commun, ce principe devant arbitrer le conflit entre droit naturel à l'immigration et droit de défense de la culture nationale. Lui appartenait-il d'entrer dans le détail des mesures de préférence nationale? Les frontières sont certes difficiles à préciser : où finit le principe, où commence l'application? La distinction entre la fin et les moyens est en effet loin d'être évidente.
Concernant la peine de mort, on attend de la hiérarchie qu'elle rappelle le principe, ce que fait le catéchisme. Il ne lui appartient pas d'entrer dans la question de l'opportunité de retenir ou non cette sentence.
En politique de défense, on attend de la hiérarchie qu'elle rappelle et mette à jour les principes de la juste guerre (même si aujourd'hui on peut se demander s'il peut encore y avoir une juste guerre), mais il ne lui appartient pas de condamner l'arme nucléaire dans la mesure - si faible soit-elle - où son emploi (ou non-emploi) respecte le jus in bello.
Dans le domaine du respect de la vie, on attend des clercs qu'ils condamnent sans équivoque : euthanasie, homicide, avortement, procréation artificielle. On ne leur demande pas de définir les modes d'action ou de les juger dès lors qu'ils ne recourent pas à une injuste violence.- Commentaires
Cette juste distinction des pouvoirs est indispensable dans l'intérêt même du sanctuaire et dans celui de la cité. Elle préserve dans chacun des deux domaines la liberté indispensable aux missions respectives et complémentaires. Elle évite les excès coupables (totalitarisme) au temporel et la pusillanimité apostolique au spirituel ou dans le rappel de la doctrine. Ce qu'un père de famille a intérêt autant que le devoir de conserver ou défendre jusqu'au bout peut n'être pour les clercs qu'une occasion de pieux détachement.
Très judicieusement, le cardinal Pie écrivait:"Un jour viendra où les laïcs repousseront plus énergiquement que nous-mêmes certains axiomes de sécularisation exclusive et systématique qui leur auront été plus funestes qu'à l'Église".On ferait la même constatation si l'on se plaçait au seul plan de l'efficacité. Dans la défense de la liberté fondamentale de l'Église et des parents d'avoir des écoles libres, on a bien vu l'épiscopat gêné. S'étant érigé chef du combat scolaire, il devait agir sur le plan de la politique militante et quotidienne. Mais comme épiscopat, il se devait de garder certaines distances; il agit alors peu et mal sur un terrain qui n'est pas le sien.
Les associations de laïcs
Saint Pie X, dans son encyclique Il fermo proposito du 11 juin 1905 sur l'Action catholique ne limite pas le droit d'association aux oeuvres qu'il réunit sous l'appellation d'action catholique. Il ajoute en effet:
"Ceci n'exclut pas que l'on favorise et développe d'autres oeuvres de genre différent, d'organisation variée mais qui visent toutes également tel ou tel bien de la société et du peuple et une nouvelle efflorescence de la civilisation chrétienne sous divers aspects déterminés... Toutes les fois que le but en est louable, que les principes chrétiens sont fermement suivis et que les moyens employés sont justes, il faut les louer et les encourager de toute façon".Le Pape Pie XII déclarait à des comités civiques italiens le 14 avril 1953.
"Personne ne peut vous nier le droit de vous unir, de vous organiser et d'intervenir, par tout moyen licite, pour que la législation sur la famille, les normes pour une plus équitable distribution de la richesse et pour l'éducation de la jeunesse, et toutes les dispositions qui touchent le champ de la foi et de la morale, soient mises à exécution selon les postulats de la pensée chrétienne et l'enseignement de l'Église".
Jean-Paul Il (n° 29) cite sur ce sujet le décret sur l'apostolat des laïcs (n° 19) et le code de droit canon article 215 :
"Il faut avant tout reconnaître la liberté d'association des fidèles laïcs dans l'Église. Cette liberté est à proprement parler un droit véritable, qui ne dérive pas d'une sorte de "concession de l'autorité mais qui découle du Baptême, qui, en tant que sacrement, appelle les fidèles laïcs à participer activement à la communion et à la mission de l'Église. Le lien nécessaire avec l'autorité ecclésiastique étant assuré, les laïcs ont le droit de fonder des associations, de les diriger, et d'adhérer à celles qui existent".
A propos du "lien nécessaire à l'autorité", on doit relever que le code de droit canonique a introduit une règle (art. 216) : "aucune entreprise ne peut se réclamer du nom de catholique sans le consentement de l'autorité ecclésiastique compétente." S'agit-il vraiment d'une règle nouvelle ? Saint Pie X dans Il fermo proposito écrivait déjà :
- "Puisque les catholiques portent toujours la bannière du Christ, par cela même, ils portent la bannière de l'Église et il est donc raisonnable qu'ils la reçoivent des mains de l'Église. Il s'agit dans cette question d'étiquette, d'une règle de prudence tenant à l'état d'esprit actuel et généralisé qui considère, a priori, que tout mouvement se disant catholique dépende juridiquement de la hiérarchie, à un point tel que la hiérarchie se trouve effectivement engagée par un tel mouvement.Il faut ajouter qu'une certaine ambiguïté est née des mouvements dits d'Action catholique dont les orientations initiales ont tendu à confondre les domaines spirituel et temporel. Dans la mesure où il s'agissait d'une collaboration directe des laïcs à l'apostolat des clercs, un mandat était nécessaire. Mais la confusion des domaines conduisit d'une part à voir des clercs se charger de tâches incombant aux laïcs, et ce cléricalisme s'est exercé de façon très autoritaire, et d'autre part les laïcs ont perdu le sens de leurs responsabilités propres. Investis d'un mandat, ils se sont crus nantis du pouvoir les faisant accéder à une sorte de super laïcat émancipé; ils se sont introduits abusivement dans la gestion de questions spirituelles.
Rétablir le pouvoir temporel du laïcat chrétien
Aujourd'hui, dès que l'on parle du Iaïcat catholique engagé dans l'action, c'est à ces mouvements ou à des activités du même ordre que l'on pense. D'où le réflexe de désigner comme suspect, illégitime, tout ce qui ose se dire catholique au temporel sans être mandaté, par crainte de voir la hiérarchie compromise, tant la notion de distinction des domaines est étrangère aux esprits d'aujourd'hui.
La situation est alors telle qu'il n'existe rien de sérieux comme expression d'une quelconque puissance temporelle du laïcat chrétien. Il y eut la tentative du général de Castelnau avec la FNC (Fédération nationale catholique). Mais, très vite, il y eut en quelque sorte confiscation et la FNC devint Fédération nationale d'action catholique (FNAC).
S'il existe aujourd'hui deux pouvoirs, ils se présentent sous la forme suivante:
- d'une part, le pouvoir clérical, privé de ce complément que constituerait pour lui une puissance temporelle chrétienne distincte, suffisamment autonome dans sa sphère;
- d'autre part, le pouvoir de l'état laïc (laïcard) qui s'est rendu maître de tout ce qui influe sur les esprits et les âmes (propagande, information... )
Entre les deux, il n'y a rien. "En décapitant Louis XVI, la Révolution a décapité le laïcat" (Carrouges), et - on peut le dire chacun des deux pouvoirs souhaite qu'il n'y ait rien. Trop souvent le catholique est devenu ce citoyen qui ne peut s'afficher catholique sans se voir reprocher d'engager, de compromettre une autorité ecclésiastique qui, selon la formule célèbre, ne veut surtout pas qu'on la brouille avec la République.Importance de la distinction des domaines
On ne dira jamais assez combien il est important (c'était l'expression de Jean-Paul 11) de déterminer avec exactitude le domaine du combat du laïc, où le laïc est maître de ses initiatives. Que les laïcs se mettent en quatre pour la défense de la liturgie, la catéchèse, c'est très bien mais il ne leur appartient pas de trancher et décider en ces matières. Or, l'on n'agit pas, on ne se comporte pas de la même façon selon que l'on est chez les autres ou chez soi. Trop nombreux sont ceux qui oublient ces distinctions, utilisent des méthodes inadéquates, un ton non convenable dans des disputes douloureuses et épuisantes spirituellement.
Inversement, le danger n'est pas moins réel et désastreux de voir des laïcs se laisser circonvenir, neutraliser au temporel, par des clercs même sincères et bien intentionnés.
Et combien de fois sommes-nous étonnés de trouver chez nos meilleurs amis une confusion en ces domaines, telle que l'on ne participe pas à l'activité politique, civique, de monsieur X car il fait partie de la chapelle de l'abbé Y. Rappelons-le, ce que le laïc attend des clercs c'est un enseignement vrai et non un enseignement "adapté", réduit en fonction des circonstances. Le P. Lagrange l'écrivait : "ce que les laïcs attendent de nous, c'est que nous leur transmettions la science des saints, du moins la science qui fait les chrétiens, la vérité catholique". Il leur appartient ensuite de prendre les initiatives qu'exigent les circonstances.Il n'y a dans ces propos ni volonté de séparer temporel et surnaturel - il s'agit de les distinguer - ni de soutenir une attitude de revendication anarchique du laïcat. "L'empereur lui-même, disait saint Ambroise, est dans l'Église, il est fils de l'Église. Ce n'est pas lui faire injure, mais honneur que de le lui rappeler".
CONCLUSION
La mission propre des laïcs n'est pas facultative
La mission propre des laïcs - gérance de l'ordre temporel - n'est pas facultative. Et, pourtant, les catholiques s'intéressent-ils à la politique? Et lorsqu'ils s'y intéressent, ne la dissocient-ils pas de leurs convictions et de leur foi ? "La plupart se replient sur leur travail, le cocon familial ou forment des cercles restreints, entre gens bien, où l'on cultive un spiritualisme réconfortant, agrémenté de quelques oeuvres de charité. Après tout, ressassent-ils, Dieu n'a pas besoin de notre concours, et lorsqu'il voudra bien nous donner de bons gouvernants tout rentrera dans l'ordre" (Denis Sureau).
Et pourtant, comment ne pas citer à nouveau ici Bossuet: "Dieu se rit des prières qu'on lui fait pour détourner les malheurs publics quand on ne s'oppose pas à ce qui s'accomplit pour les attirer".
Car il est une certaine façon de n'espérer qu'en Dieu qui est une forme très subtile de désespoir; nous en décelons la fausse monnaie au caractère passif, paresseux, stérile, de cette espérance prétendue surnaturelle.
Hommes du temporel, nous avons à travailler dans le temporel, nous avons à être présents dans le temporel. Nous ne pouvons être des émigrés de l'intérieur. Rien ne saurait nous dispenser de nous engager pour le salut de nos patries.
Nous avons à défendre nos cités charnelles et à le faire avec tous ceux qu'habite l'amour filial de leur terre, de leur langue, de leurs moeurs, de leurs traditions.Michel Berger