Rendez à César... ( Matthieu XXII 15-21 )
" Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ".
Cette forte affirmation de Jésus nous sépare des religions qui unissent la société et la communauté religieuse. Qui, comme l'Islam, confondent le spirituel et le temporel. L'Ouma y est à la fois communauté politique et religieuse.
Rien de tel dans le christianisme. Il y a deux ordres bien distincts : l'ordre de Dieu, de la religion ; l'ordre de la société, du politique.
Même si l'histoire l'a parfois méconnue, cette distinction est très réelle dans le christianisme. Dans nos sociétés occidentales sécularisées, le risque serait à l'inverse d'une ignorance mutuelle : la religion est privatisée, et la société publique n'en connaît plus rien. La reconnaissance est une chose. La connaissance en est une autre : le spirituel et le politique n'ont pas à se reconnaître ; mais ils ont à se connaître.
En réalité, par cet adage, ce que veut signifier Jésus, c'est que l'Eglise n'est liée à aucun système politique, économique et social.
Car son but est strictement religieux, surnaturel. Il faudrait relire les pages écrites, il y a quarante ans, par les Pères du Concile Vatican II dans la Constitution Gaudium et Spes, sur l'Eglise dans le monde de ce temps (n° 42). L'Eglise n'est pas plus liée à César qu'elle ne l'est à une République ni à une monarchie. Tout cela est affaire d'organisation politique, et l'on sait combien st Paul demandait que l'on obéisse aux autorités légitimes en place.
L'Eglise respecte les institutions que les hommes se sont données pour gouverner la cité. Et elle laisse une grande liberté à la conscience de chacun pour se déterminer, notamment lors des élections politiques ou syndicales. " Tout ce qu'il y a de vrai, de bon, de juste, dans les institutions très variées que s'est données et que continue de se donner le genre humain, le Concile le considère avec un grand respect ".
Mais le risque aujourd'hui, pour les chrétiens, c'est d'ignorer César.
De considérer que le politique relève d'une autre affaire dans laquelle le religieux ne doit jamais intervenir. Comme si l'Eglise sortait de son champ, lorsqu'elle prend position contre les injustices sociales, le racisme, l'avortement, le divorce, contre le mariage homosexuel…
Toutes ces questions de morale sociétale concernent l'Eglise, parce qu'elle peut, et même doit en dire une parole à partir de l'Evangile. Et ce serait tout à fait abusif de lui renvoyer ici le 'rendez à César ce qui est à César…'. Le Concile observe : " ils ne se trompent pas moins ceux qui croient pouvoir se livrer entièrement à des activités terrestres en agissant comme si elles étaient tout à fait étrangères à leur vie religieuse - celle-ci se limitant alors pour eux à l'exercice du culte et à quelques obligations morales déterminées " (n° 43) .
Si le temps de la société chrétienne est fini, si elle est révolue l'époque de la chrétienté médiévale, en revanche le temps de christianiser nos activités sociales, professionnelles, politiques demeure toujours.
Le Concile poursuit, non sans véhémence ce qui est assez rare pour être souligné : " ce divorce entre la foi dont ils se réclament et le comportement quotidien d'un grand nombre est à compter parmi les plus graves erreurs de notre temps " (ibid.). Et ce divorce est qualifié par les Pères conciliaires de véritable scandale.
Autrement dit, nos comportements en famille, comme dans la société politique ou au bureau, nos paroles et encore plus nos actes doivent être pénétrés de l'Evangile. Nous devons être le sel de la terre, comme Jésus nous le rappelle ailleurs.
La vie ne se découpe pas, sauf à tomber dans une schizophrénie dangereuse et déboussolante. La vie du chrétien doit être unifiée grâce à sa conscience éclairée qui, en fonction notamment des valeurs évangéliques, le conduira à prendre des engagements politiques et sociaux. L'Eglise n'a pas à les lui dicter, mais elle peut, doit l'aider à éclairer sa conscience.
Comme l'écrit le Concile, il nous revient ainsi, chacun à notre place, d'aider à inscrire la loi de Dieu dans la cité des hommes.
Sans doute agirons-nous différemment, selon nos tempéraments, notre vécu, notre psychologie : cette diversité peut être riche de sens si elle ouvre au dialogue entre nous et avec les non-croyants. Certains n'ont sans doute pas encore fait le deuil d'une société chrétienne monolithe, et ici ou là en Eglise ils cherchent des refuges. Peut-être parce qu'ils n'ont pas reçu, dans leur cœur, les enseignements du Concile, notamment sur la vocation de l'Eglise dans le monde de ce temps.
Nous avons aussi à les accueillir et à leur faire partager les richesses d'une diversité ecclésiale, qui n'est qu'une autre forme de vivre la communion entre nous. D'autant que tous les chrétiens, catholiques ou non du reste, ont en commun cette conviction forte : le Christ est l'alpha et l'omega. Il est au commencement et au terme de l'histoire et vers Lui convergent les désirs de l'homme et de la civilisation (cf. GS 45).
Puisse notre quotidien être imprégné de cette forte conviction de foi !
Père A.M., moine bénédictin , ND de Jouarre,
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