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L'AUTORITE ET LE PRINCIPE DE GOUVERNEMENT (1)

Le remarquable ouvrage : " Construire la Civilisation de l'Amour ",
est signé du Père Marc-Antoine Fontelle, Oblat bénédictin.
C'est une lumineuse synthèse de la Doctrine Sociale de l'Eglise,
dont Serviam recommande vivement la lecture... ( 832 pages - 1 volume 15 x 22 - F 234 plus port et emballage )
Le texte intégral est disponible à la librairie Pierre Tequi, 82 rue Bonaparte - 75006 Paris,
Téléphone 01.40.46.72.90 et Télécopie 01.40.46.72.93  -
Serviam remercie vivement l'auteur et les Editions Pierre Tequi pour leurs aimables accords de mise en ligne du chapitre quatorzième
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Ce chapitre revêt une importance toute particulière parce que nous touchons au gouvernement des personnes et, de la forme donnée à la société par l’autorité compétente, dépend directement le bien ou le mal des âmes : “De la forme donnée à la société, en harmonie ou non avec les Lois divines, dépend et s’infiltre le bien ou le mal des âmes, c’est-à-dire, si les hommes, appelés tous à être vivifiés par la grâce du Christ, respireront dans les contingences terrestres du cours de leur vie, l’air sain et vivifiant de la vérité et des vertus morales, ou le microbe morbide et souvent mortel de l’erreur et de la dépravation.”(1)

Ceci fait dire à saint Alphonse de Liguori sa phrase célèbre : “Si je parviens à gagner un roi, j’aurai plus fait pour la cause de Dieu, que si j’avais prêché des centaines et des milliers de missions. Ce qu’un souverain, touché par la grâce de Dieu, peut faire dans l’intérêt de l’Église et des âmes, mille missions ne le feront jamais.”

L’autorité

a. Saint Benoît et l’autorité

S’il existe un homme pour qui un gouvernement est d’une nécessité absolue dans une communauté, c’est bien saint Benoît. Pour nous en convaincre, il nous suffit de lire le chapitre premier de la Règle où il décrit les différents types de monachisme et montre son horreur pour ceux qui se dirigent eux-mêmes sans le gouvernement d’un Abbé.(2) . Cette sainte horreur de ceux qui refusent de se soumettre à une quelconque autorité et qui ne veulent suivre que leur volonté propre, provient de la conception que saint Benoît a du péché et du grand remède pour revenir dans l’intimité du Christ.
Pour lui, le péché est la désobéissance à Dieu et seules l’obéissance et l’humilité permettent de revenir dans son intimité : “Écoute, ô mon fils, les préceptes du Maître, et incline l’oreille de ton cœur. Reçois volontiers l’avertissement d’un père plein de tendresse, et accomplis-le efficacement, afin que le labeur de l’obéissance te ramène à celui dont t’avait éloigné la lâcheté de la désobéissance. À toi donc s’adresse en ce moment ma parole, qui que tu sois, qui, renonçant à tes propres volontés pour militer sous le vrai roi, le Seigneur Jésus-Christ, prends en main les puissantes et glorieuses armes de l’obéissance.”(3))
De plus, il nous suffit de regarder le plan de la Règle, pour nous apercevoir que le chapitre sur l’Abbé est le deuxième, juste après avoir décrit les diverses formes de vie monastique sur 73 chapitres, c’est-à-dire qu’il est le premier sujet que saint Benoît aborde dans sa Règle. En d’autres termes, la place même du chapitre sur l’Abbé dans la Règle nous révèle l’importance que saint Benoît y attache comme le fondement sur lequel repose la vie même de la communauté.

Saint Benoît donne un précieux enseignement, dans sa Règle, sur ce que doit être un bon Abbé dans un monastère. Cet enseignement vaut aussi pour tous ceux qui sont investis d’une quelconque autorité, le monastère étant l’image d’une société chrétienne par excellence, et l’Abbé l’image du gouvernement catholique ne cherchant que le bien commun des âmes en vue de les conduire à Dieu.

1. Qu’est-ce que l’autorité ?

Si nous devions résumer en une phrase l’enseignement de saint Benoît sur l’autorité, nous dirions que le chef doit être le serviteur de ses frères : “Qu’il (l’Abbé) sache aussi qu’il lui faut plutôt songer à être utile qu’à être le maître.”(4) Saint Benoît ne parle pas directement de l’autorité en tant que telle, mais il la décrit sans la nommer en parlant de ce que doit être un Abbé (cf. ch. 2 et 64). Pour mieux comprendre ce qu’est l’autorité, il est important de bien considérer la signification du mot autorité.
Sa racine latine est augere, c’est-à-dire augmenter, faire croître, accroître, développer. L’autorité est donc un service qui a pour finalité de faire progresser les personnes qui lui sont soumises par divers liens, à l’image du Christ lavant les pieds de ses Apôtres et s’offrant sur la Croix pour toutes les âmes.(5)
Cette notion de l’autorité-service doit être complétée par la signification première de l’autorité, c’est-à-dire la participation au gouvernement divin. Nous avons là les deux faces de l’autorité qui sont comme les deux faces d’une même pièce de monnaie. De cette petite définition du mot autorité, nous pouvons dire que nous avons aussi la définition de tout gouvernement.

2. Source de l’autorité

Saint Benoît commence le chapitre 2 ainsi : “L’Abbé qui aura été jugé digne de gouverner le monastère doit se souvenir sans cesse du nom qu’on lui donne, et réaliser dans ses actions le titre de Supérieur. En effet, il est réputé tenir la place du Christ dans le monastère, comme il en porte le titre d’après ces paroles de l’Apôtre : ‘Vous avez reçu l’Esprit de l’adoption des enfants, par lequel nous crions : Abba, c’est-à-dire Père’.”(6) Ce qui revient à dire, l’autorité de l’Abbé vient directement du Dieu malgré le mode d’élection, et même plus, il faut voir dans celui qui est investi de l’autorité, le représentant de Dieu sur terre, qui nous communique sa divine Volonté. De là, nous pouvons tirer une double conclusion :

a. Toute autorité vient de Dieu, car toute autorité appartient à Dieu. En effet, Dieu gouverne l’univers, et la parcelle d’autorité dont sont revêtus les gouvernements n’est qu’une participation à ce grand gouvernement divin.

b.  Relativité de l’autorité humaine. Cependant, l’autorité humaine n’est pas absolue, elle est relative à Dieu. Rien sur terre n’est absolu. Il n’y a que Dieu qui soit l’Absolu. Par conséquent, toute autorité terrestre a des limites. La première limite est la dépendance par rapport à Dieu : c’est la soumission totale à la foi et aux mœurs. En d’autres termes, l’Abbé ne pourra jamais ordonner quelque chose qui aille contre une vérité de foi ou qui soit un péché. Saint Benoît nous dit dans sa Règle : “L’Abbé doit donc rien enseigner, rien établir ou prescrire qui soit contraire aux préceptes du Seigneur.”(7) La seconde limite est que l’autorité est un service pour aider les âmes à aller vers leur fin, et non une promotion sociale ou un moyen de domination sur les autres.

3. Les qualités requises pour exercer l’autorité

Saint Benoît nous dit dans sa Règle les qualités que doit avoir celui qui est revêtu d’une quelconque autorité : “Il doit être docte dans la loi divine, sachant où puiser les choses anciennes et nouvelles. Qu’il soit chaste, sobre, indulgent, faisant toujours prévaloir la miséricorde sur la justice, afin qu’il obtienne pour lui-même un traitement pareil. Qu’il haïsse les vices, mais qu’il aime les frères. Dans les corrections même, qu’il agisse avec prudence et sans excès, de crainte qu’en voulant trop râcler la rouille, il ne brise le vase. ... Qu’il ne soit ni turbulent, ni inquiet ; qu’il ne soit ni excessif, ni opiniâtre ; qu’il ne soit ni jaloux, ni trop soupçonneux ; autrement, il n’aura jamais le repos. Qu’il soit prévoyant et circonspect dans ses commandements, soit dans le service de Dieu, soit dans les choses de ce monde. En imposant les travaux, qu’il use de discernement et de modération, se rappelant la discrétion du saint patriarche Jacob, qui disait : ‘Si je fatigue mes troupeaux en les faisant trop marcher, ils périront tous en un jour’ (Gn 33, 13).”(8) En d’autres termes, les principales qualités sont :

1. La première qualité de l’autorité est l’humilité, car sans cette vertu, il est impossible qu’elle remplisse son rôle de service. En effet, pour servir son prochain, il faut être humble.

2. La seconde qualité est l’esprit de justice, rendre à chacun selon son dû. Mais la mesure de chacun étant différente, l’autorité veillera à être juste par l’exercice des vertus de prudence et de tempérance, ou ce que saint Benoît appelle la discrétion. Cet esprit de justice pousse à encourager le bien et à déraciner le mal partout où il est, mais avec douceur pour ne pas briser le vase.

3. La troisième qualité est la miséricorde et la charité, qui viendront toujours compléter l’esprit de justice. Cela permet d’être ni excessif, ni opiniâtre, ni jaloux, prudent dans la correction fraternelle et modéré en toute décision.

4. La quatrième qualité de l’autorité est de savoir prendre conseil avant d’arrêter une décision. Savoir prendre conseil est une marque d’humilité. Saint Benoît nous dit : “Toutes les fois qu’il y aura dans le monastère quelque affaire importante à traiter, l’Abbé convoquera toute la communauté, puis il exposera lui-même ce dont il s’agit. Après qu’il aura entendu l’avis des frères, il examinera la chose en lui-même, et fera ensuite ce qu’il aura jugé le plus utile. ... Quant aux affaires de moindre importance pour l’utilité du monastère, l’Abbé prendra conseil des anciens seulement, ainsi qu’il est écrit : ‘Fais toute chose avec conseil, et après l’avoir fait, tu n’auras pas de regret’ (Si 32, 24).”(9)

4. Les devoirs de toute autorité

Saint Benoît nous donne une série de règles à observer au chapitre deuxième sur ce que doit être l’Abbé afin de bien exercer l’autorité. Ces règles sont tellement claires qu’il n’y est pas nécessaire de les gloser ; il suffit tout simplement de les appliquer :

L’Abbé ne doit donc rien enseigner, rien établir ou prescrire qui soit contraire aux préceptes du Seigneur mais ses ordonnances, ses enseignements doivent se répandre dans les âmes de ses disciples comme le levain de la divine justice. 

L’Abbé doit se souvenir toujours qu’au redoutable jugement de Dieu, il sera fait un examen sur deux points, savoir : sur son enseignement et sur l’obéissance de ses disciples. Qu’il sache que l’on imputera au pasteur, comme faute, tout ce que le père de famille trouvera de mécompte dans ses brebis. Alors seulement il sera en assurance, s’il a donné tous ses soins de pasteur à un troupeau turbulent et indocile, et s’il a employé toute sa sollicitude à guérir leurs actions maladives, en sorte que, pleinement justifié au jugement du Seigneur, ce pasteur puisse dire au Seigneur avec le prophète : ‘Je n’ai point caché votre justice dans mon cœur, j’ai annoncé votre vérité et votre salut’ (Ps 39, 11) ; ‘mais ils n’en m’ont fait aucun cas, et ils m’ont méprisé’ (Is 1, 2).

Lors donc que quelqu’un a reçu le nom d’Abbé, il doit distribuer la doctrine à ses disciples en deux manières : leur montrant tout ce qui est bon et saint par ses œuvres plus encore que par ses paroles, en sorte qu’à ses disciples qui ont de l’intelligence, il intime de vive voix les commandements du Seigneur, et qu’à ceux qui ont le cœur dur ou qui sont bornés, il manifeste par ses œuvres les préceptes divins. C’est aussi par ses actions qu’il doit apprendre à ses disciples à éviter ce qui est contraire à la loi de Dieu, ‘de peur qu’après avoir prêché aux autres il ne soit lui-même réprouvé’ (1 Co 9, 27), et que Dieu ne lui dise un jour, à cause de ses péchés : ‘Pourquoi annonçais-tu mes justices ? Pourquoi déclarais-tu mon alliance par ta bouche, toi qui haïssais le joug des préceptes et qui rejetais derrière toi mes paroles ?’ (Ps 49, 16-17). Et encore : ‘Toi qui voyais une paille dans l’œil de ton frère et n’apercevais pas la poutre dans le tien’ (Mt 7, 3).

Que l’Abbé ne fasse point acception des personnes dans le monastère. Que l’un ne soit pas plus aimé de lui que l’autre, si ce n’est celui qu’il reconnaîtra plus avancé dans les bonnes œuvres et l’obéissance. Qu’on ne préfère pas l’homme libre à celui qui sera venu d’une condition servile, à moins qu’il n’y ait à cela une cause raisonnable. Que si, pour un motif d’équité, il semble à l’Abbé qu’il doit faire cette distinction, qu’il en use ainsi à l’égard de chacun, de quelque rang qu’il soit : sinon, que chaque frère garde sa place, car libres ou esclaves, nous sommes tous un dans le Christ (1 Co 12, 13), et nous faisons le même service dans la milice du même Seigneur, parce qu’‘il n’y a pas acception de personnes auprès de Dieu’ (Rm 2, 11). Le seul côté sous lequel nous sommes distingués par lui, c’est lorsqu’il nous trouve préférables aux autres dans les bonnes œuvres et dans l’humilité.

Que l’Abbé ait donc une égale charité pour tous, et que la règle de sa conduite envers tous procède du mérite de chacun. Dans ses enseignements, l’Abbé doit suivre la forme donnée par l’Apôtre dans ces paroles : ‘Reprends, supplie, menace’ (2 Tim 4, 2)

Ainsi, il doit varier sa manière d’agir selon les moments et les circonstances, joignant les caresses aux menaces, montrant tantôt la sévérité d’un maître, et tantôt la tendresse d’un père. Ainsi encore, il doit reprendre plus durement ceux qui sont indisciplinés et turbulents, tandis qu’il lui suffira d’exhorter à faire de nouveaux progrès ceux qui sont dociles, doux et patients. Quant à ceux qui sont négligents ou dédaigneux, nous l’avertissons de les réprimander et de les corriger.

Qu’il ne dissimule point les fautes des délinquants, mais qu’il s’applique, autant qu’il est en lui, à les détruire jusqu’à la racine, dès qu’elles commencent à paraître, se souvenant du malheur d’Héli, grand-prêtre de Silo (1 Sm 4, 12s). Quant à ceux qui sont délicats et capables d’intelligence, il suffira qu’il les reprenne une fois ou deux par des admonitions, mais ceux qui sont mauvais et durs de cœur, superbes et désobéissants, il les réprimera par les verges et autres châtiments corporels, dès qu’ils commencent à mal faire, se souvenant qu’il est écrit : ‘Celui qui est dépravé ne se corrige pas par des paroles’ (Pr 29, 19). Et : ‘Châtie ton fils avec la verge, et tu délivreras son âme de la mort’ (Pr 23, 14)

L’Abbé doit sans cesse se souvenir du nom qu’il porte, et songer qu’il est exigé davantage à celui à qui il a été plus donné. Qu’il considère aussi combien est difficile et ardue la charge qu’il a reçue de conduire les âmes et de s’accommoder aux exigences de caractères variés. L’un a besoin d’être conduit par des caresses, un autre par des réprimandes, tel autre par la persuasion. Il doit donc se proportionner et s’adapter aux dispositions et à   l’intelligence de chacun, en sorte que non seulement il ne souffre pas de dommage dans le troupeau qui lui est confié, mais qu’il ait à se réjouir dans l’accroissement de ce troupeau rendu fidèle.

Avant tout, qu’il se garde de négliger ou de compter pour peu de chose le salut des âmes qui lui sont confiées, donnant plus de soin aux choses passagères, terrestres et caduques ; mais qu’il considère toujours que ce sont des âmes qu’il a reçues à conduire et qu’il en doit rendre compte. Qu’il n’allègue pas l’insuffisance des ressources du monastère, se souvenant qu’il est écrit : ‘Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera surajouté’ (Mt 6, 33). Et ailleurs : ‘Rien ne manque jamais à ceux qui craignent Dieu’ (Ps 33, 10). Qu’il sache donc bien que ce sont des âmes dont il a pris la conduite, et qu’il se prépare à en rendre compte. Quel que soit le nombre des frères confiés à ses soins, qu’il tienne pour certain qu’au jour du jugement il devra rendre compte au Seigneur de toutes ces âmes, et, de plus, sans nul doute, de la sienne propre. Vivant ainsi dans l’appréhension continuelle de l’examen que fera le Pasteur sur les brebis qu’il lui a confiées, ce compte qu’il doit rendre d’autrui le rendra plus soigneux en ce qui le concerne personnellement, et, tandis qu’il procurera l’amendement des autres par ses instructions, il arrivera à se corriger lui-même de ses propres défauts.”(10)

Dans ces règles sur ce que doit être l’Abbé, ainsi que dans d’autres chapitres de la Règle,(11) nous pouvons remarquer l’importance que saint Benoît donne à la conscience morale de l’Abbé afin d’éviter tout abus de pouvoir. En effet existe-t-il un meilleur frein au pouvoir que la conscience morale, chez quelqu’un qui est réputé avoir la foi ? Si nous sommes un peu attentifs à nos démocraties modernes, nous nous apercevons rapidement que tous les contre-pouvoirs possibles et imaginables inscrits dans les Constitutions des États, n’empêchent aucunement des dictatures oligarchiques et à ceux qui ont le pouvoir d’en user et d’en abuser sans mesure. Là, plus que jamais, seule la conscience morale et religieuse permet un bon usage du pouvoir.

Nous pouvons aussi remarquer l’importance que saint Benoît attache à la responsabilité de l’Abbé au sujet de la doctrine enseignée et de l’obéissance des moines. Une chose est la doctrine et autre chose est l’obéissance des moines. Cette dernière est généralement le révélateur du bon usage du pouvoir, de la bonne pédagogie employée pour gouverner les hommes et leur faire pratiquer le bien, tandis que la doctrine seule, si l’Abbé ne sait pas l’appliquer concrètement dans la communauté qui lui est confiée, ne sert pas à grand chose. Mais pour bien gouverner, il faut l’esprit de justice, l’esprit d’équité vivifié par la charité, qui ne fait acception de personne, qui reprend, exhorte et châtie au temps opportun et avec discrétion suivant les personnes, les lieux et les circonstances.

5. Le respect et l’obéissance à l’égard de l’autorité

Si l’origine de tout pouvoir est Dieu, le pouvoir est revêtu d’une dignité toute particulière. Cette dignité est la participation au gouvernement divin de l’univers. De cette dignité découle le juste respect dû à l’Abbé, c’est-à-dire rendre les honneurs dus à l’exercice de l’autorité. De ce fait les moines doivent obéissance à l’Abbé comme à Dieu même.

Saint Benoît a parfaitement compris que sous la vertu d’obéissance se cache quelque chose de plus fondamental : l’humilité. En effet, l’humilité et l’obéissance vont de pair, de même que nous trouvons à l’opposé l’orgueil et la désobéissance. Il faut bien comprendre que tout péché a pour origine l’orgueil et par conséquent la désobéissance aux préceptes divins. C’est pourquoi saint Benoît commence le Prologue de sa Règle en nous mettant en garde : “Écoute, ô mon fils, les préceptes du Maître, et incline l’oreille de ton cœur. Reçois volontiers l’avertissement d’un père plein de tendresse, et accomplis-le efficacement, afin que le labeur de l’obéissance te ramène à celui dont t’avait éloigné la lâcheté de la désobéissance. À toi donc, qui que tu sois, qui, renonçant à tes propres volontés pour militer sous le vrai roi, le Seigneur Jésus-Christ, prends en main les puissantes et glorieuses armes de l’obéissance.”

Si l’obéissance est le révélateur de notre humilité, c’est parce qu’elle demande le renoncement à notre propre volonté, à notre amour-propre. Il est intéressant de considérer la place de ce chapitre sur l’obéissance qui se trouve entre le chapitre 4 sur les 72 instruments des bonnes œuvres et le chapitre 6 sur le silence qui est immédiatement suivi du chapitre sur l’humilité. En d’autres termes, la place de ce chapitre nous révèle que la première bonne œuvre agréable à Dieu est l’obéissance, révélateur de l’humilité, et qui va permettre de pratiquer convenablement toutes les autres vertus et bonnes œuvres.

Saint Benoît nous dit de l’obéissance : “Le premier degré de l’humilité est l’obéissance accomplie sans retard. Elle est propre à ceux qui, n’ayant rien de plus cher que le Christ, mus par la pensée du service sacré qu’ils ont voué, par la crainte de l’enfer et par le désir de la gloire de l’éternelle vie, dès que le supérieur a commandé quelque chose, comme si Dieu lui-même avait donné l’ordre, ne sauraient souffrir de délai dans l’exécution. C’est d’eux que le Seigneur a dit : ‘Dès que son oreille a entendu, il m’a obéi’ (Ps 17, 45). Et il dit encore à ceux qui enseignent : ‘Celui qui vous écoute m’écoute’ (Lc 10, 16). Ceux donc qui sont ainsi, abandonnant aussitôt leurs occupations et renonçant à leur volonté propre, quittent ce qu’ils tenaient à la main et laissent inachevé ce qu’ils faisaient ; et on les voit suivre d’un pied si prompt la voix du commandement, que, dans l’empressement qu’inspire la crainte de Dieu, il n’y a pas d’intervalle entre l’ordre du supérieur et l’action du disciple, les deux choses s’accomplissant au même moment. Ainsi agissent ceux qui sont pressés de monter à la vie éternelle. ... 
Mais cette même obéissance ne sera agréable à Dieu et douce aux hommes qu’autant que ce qui est commandé sera exécuté sans hésitation, sans retard, sans tiédeur, sans murmure et sans aucune parole de résistance ; parce l’obéissance qu’on rend aux supérieurs se rapporte à Dieu. ... Car si le disciple se soumet de mauvaise grâce et s’il murmure, non seulement de bouche, mais même seulement dans son cœur, quand bien même il accomplirait l’ordre qu’il a reçu, son œuvre ne sera pas agréée de Dieu, qui voit dans son cœur le murmure ; et loin d’obtenir aucune grâce pour une telle conduite, il encourra plutôt la peine des murmurateurs, s’il ne se corrige et s’il ne fait réparation.”(12) Dans le grand chapitre 7 sur les douze degrés de l’humilité, saint Benoît nous dit : “Le troisième degré d’humilité est de se soumettre pour l’amour de Dieu en toute obéissance aux supérieurs, imitant le Seigneur, dont l’Apôtre dit : ‘Il a été obéissant jusqu’à la mort.’ Le quatrième degré d’humilité consiste à embrasser la patience, gardant le silence dans l’exercice de l’obéissance, dans les choses dures et les contrariétés, au milieu même de toutes sortes d’injures, supportant tout sans se lasser ni reculer.” C’est pour cela que saint Benoît consacrera un chapitre (chapitre 71) sur l’obéissance mutuelle des frères entre eux et pas seulement l’obéissance à l’autorité, car l’obéissance mutuelle est un degré supplémentaire dans la pratique de l’humilité.(13)

Notre obéissance doit être à l’image de celle de Jésus-Christ : “Ayez entre vous les mêmes sentiments qui sont dans le Christ Jésus : Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’anéantit lui-même, prenant la condition d’esclave et devenant semblable aux hommes. S’étant comporté comme un homme, il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix. Aussi Dieu l’a-t-il exalté et lui a-t-il donné le Nom qui est au-dessus de tout nom, pour que tout, au nom de Jésus, s’agenouille, au plus haut des cieux, sur la terre et dans les enfers, et que toute langue proclame, de Jésus-Christ, qu’il est Seigneur à la gloire de Dieu le Père” (Ph 2, 5-11). Elle doit être accomplie pour l’amour du Christ. En effet, l’obéissance, tout comme la charité, demande l’humilité, et comme nous l’avons déjà dit, à la qualité de notre l’humilité correspond la qualité de notre amour pour Dieu. En d’autres termes, notre amour pour Dieu vaut ce que vaut notre humilité.(14) L’enjeu de l’obéissance n’est pas seulement le bon ordre de la société, mais notre salut même.

Saint Benoît sait aussi que l’Abbé est avant tout un homme, même s’il a une vision surnaturelle et générale du monastère, et de ce fait une erreur de jugement ou un ordre impossible à réaliser ou même encore mauvais peuvent toujours arriver. Dans ces cas-là, il met bien en garde sur la façon de s’adresser à l’Abbé, car l’arrogance et la vanité arrivent très vite,(15) et aussi sur l’esprit dans lequel le moine doit s’adresser à l’Abbé avec l’intention d’obéir si l’Abbé maintient son ordre (ch. 68) : “S’il arrive qu’on enjoigne à un frère des choses difficiles ou même impossibles, il doit recevoir en toute mansuétude et obéissance le commandement qui lui est fait. Cependant, s’il voit que le poids du fardeau excède totalement la mesure de ses forces,  il devra faire connaître avec patience et au moment opportun, à celui qui lui commande, les raisons de son impuissance, ne témoignant ni orgueil, ni résistance, ni contradiction. Que si, après avoir entendu ses représentations, le Supérieur persiste dans sa pensée et maintient le commandement, l’inférieur saura que la chose lui est avantageuse, et il obéira par amour, se confiant dans le secours de Dieu.”

Conclusion

Ce rapide aperçu des éléments principaux de la Règle de saint Benoît sur l’autorité, nous permet de mieux comprendre l’enjeu de l’autorité (la sanctification des âmes), et pourquoi elle est la base sur laquelle repose la vie même d’une société, c’est-à-dire sur le gouvernement divin de l’univers.
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Notes :
[1] Pie XII, Radio Message du 1/6/1941, n°5.
[2] Règle, Chapitre premier : “Il est manifeste qu’il y a quatre espèces de moines. La première est celle des cénobites, c’est-à-dire ceux qui demeurent dans les monastères, militant sous une règle et sous un Abbé. La deuxième est celle des anachorètes. ... La troisième espèce de moines, laquelle est détestable, est celle des sarabaïtes. Ce sont des hommes qui, n’étant astreints à aucune règle, et n’ayant point été éprouvés sous la direction d’un maître comme l’or dans la fournaise, mais plutôt amollis comme le plomb, annoncent par leurs œuvres qu’ils gardent leur foi au siècle et mentent à Dieu par leur tonsure. On les voit se renfermer sans pasteur deux ou trois ensemble, même seuls, non point dans les bergeries du Seigneur, mais dans leur propre bercail. Ils n’ont d’autre loi que la satisfaction de leurs désirs, car tout ce qu’ils pensent ou préfèrent, ils le tiennent pour saint, et tout ce qui ne leur plaît pas, ils le regardent comme illicite. La quatrième espèce de moines est de ceux qu’on appelle gyrovagues, lesquels passent toute leur vie à courir de province en province, restant trois ou quatre jours en chaque monastère, sans cesse errants, jamais stables, esclaves de leurs passions et adonnés aux plaisirs de la bouche, enfin pires en toutes choses que les sarabaïtes. Mais il vaut mieux se taire sur la misérable conduite de ces moines que d’en parler davantage. Omettant donc les uns et les autres, occupons-nous, avec l’aide du Seigneur, à régler la plus forte espèce de moines, celle des cénobites.”
(3) Règle, Prologue.
(4)“Sciatque subi oportere prodesse magis quam praesse” Règle, ch. 64
[
5] L’autorité est avant tout une fonction de service : “Les ayant appelés (les apôtres) près de lui, Jésus dit : Vous savez que les chefs des nations dominent sur elles en maîtres et que les grands leur font sentir leur pouvoir. Il n’en doit pas être ainsi parmi vous : au contraire, celui qui voudra devenir grand parmi vous, sera votre serviteur, et celui qui voudra être le premier d’entre vous, sera votre esclave. C’est ainsi que le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude” (Mt 20, 25-28) ; “Au contraire, que le plus grand parmi vous se comporte comme le plus jeune, et celui qui gouverne comme celui qui sert. Quel est le plus grand, celui qui est à table ou celui qui sert ? N’est-ce pas celui qui est à table ? Et moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert !” (Lc 22, 26-27) ; “Quand il leur eut lavé les pieds, qu’il eut repris ses vêtements et se fut remis à table, il leur dit : Comprenez-vous ce que je vous ai fait ? Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. Car c’est un exemple que je vous ai donné, pour que vous fassiez, vous aussi, comme moi j’ai fait pour vous. En vérité, en vérité, je vous le dis, le serviteur n’est pas plus grand que son maître, ni l’envoyé plus grand que celui qui l’a envoyé” (Jn 13, 12-16).
[
6] Règle, ch. 2. Saint Benoît nous dit au chapitre 63 : “L’Abbé étant regardé comme tenant la place de Jésus-Christ, on l’appellera Dom et Abbé, non qu’il en fasse une prétention, mais par honneur et par amour pour le Christ. Qu’il y réfléchisse donc, et qu’il se montre digne d’un tel honneur.”  Saint Jean de la Croix ne dira pas autre chose : “Que jamais votre Supérieur ne soit à vos yeux moins que Dieu, quel que puisse être ce Supérieur, puisqu’il l’est en la place de Dieu. Et notez bien que le démon, adversaire de l’humilité, met ici activement la main. Juger ainsi du Supérieur, c’est grand gain et profit ; en juger autrement, c’est grand préjudice et dommage. Veillez donc avec un soin extrême à ne vous occuper ni de son caractère, ni de son genre, ni de son air, ni de ses autres manières de faire. Vous vous feriez ce tort immense d’en venir à rendre tout humaine l’obéissance divine, agissant ou n’agissant pas uniquement par égard à ce que vous voyez de vos yeux dans le Supérieur, nullement pour le Dieu invisible que vous servez en lui. Votre obéissance sera fausse et d’autant plus stérile que l’humeur différente de votre Supérieur vous sera plus à charge, ou que son humeur sympathique vous donnera plus de joie. Je vous le dis : c’est en leur inspirant un tel respect humain que le démon a mis en ruines la perfection d’une foule de religieux, dont les obéissances valent très peu au jugement de Dieu parce qu’ils ont eu ce genre d’égards au moment d’obéir” (Les mots d’ordre, éd. Solesmes, pp. 73-74).
[7] Règle, ch. 2.
[
8] Règle, ch. 64.
[
9] Règle, ch. 3.
[
10] Règle, ch. 2.
[
11] Saint Benoît nous dit aussi à propos de la responsabilité devant Dieu : “Qu’en toutes décisions, néanmoins, il (l’Abbé) songe au jugement que Dieu en portera” (ch. 55 sur la quantité d’objets que l’Abbé doit mettre à disposition des frères) ; “Mais que l’Abbé aussi songe qu’il doit rendre compte à Dieu de tous ses jugements, de peur que le feu de la jalousie ou un zèle amer ne viennent à brûler son âme” (ch. 65 à propos du prieur du Monastère) ; “L’Abbé veillera avec la plus grande sollicitude à ce que les cellériers et les infirmiers n’apportent aucune négligence dans leurs services des malades, car il est responsable de toutes les fautes dans lesquelles tomberaient ses disciples” (ch. 36 à propos des frères malades).
[
12] Règle, ch. 5.
[
13] “Ce n’est pas seulement à l’Abbé que tous doivent rendre le bien de l’obéissance : il faut encore que les frères s’obéissent les uns aux autres, sachant que c’est par cette voie de l’obéissance qu’ils iront à Dieu” (ch. 71) ; “Qu’ils s’obéissent à l’envi les uns aux autres” (ch. 73 sur le bon zèle des moines).
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14] Nous lisons aussi dans L’imitation de Jésus-Christ : “C’est quelque chose de bien grand que de vivre sous un supérieur, dans l’obéissance, et de ne pas dépendre de soi-même. Il est beaucoup plus sûr d’obéir que de commander. Quelques-uns obéissent plutôt par nécessité que par amour ; et ceux-là, toujours souffrants, sont portés au murmure. Jamais ils ne posséderont la liberté d’esprit, à moins qu’ils ne se soumettent de tout leur cœur, à cause de Dieu. Allez où vous voudrez, vous ne trouverez de repos que dans une humble soumission à la conduite d’un supérieur. Plusieurs s’imaginant qu’ils seraient meilleurs en d’autres lieux, ont été trompés par cette idée de changement. Il est vrai que chacun aime à suivre son propre sens, et a plus d’inclination pour ceux qui pensent comme lui. Mais si Dieu est au milieu de nous, il est quelquefois nécessaire de renoncer à notre sentiment pour le bien de la paix” (Livre I, ch. 9).
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5] Saint Benoît nous dit dans le grand chapitre consacré au silence ou à l’usage de la parole, de nous méfier de la façon dont nous nous adressons aux Supérieurs car l’orgueil se manifeste rapidement : “Et c’est pourquoi, si l’on a quelque chose à demander au Supérieur, on le fera en toute humilité, soumission et réserve pour éviter de parler plus qu’il ne convient.”

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