Sil existe un homme pour qui un gouvernement est dune nécessité absolue dans une communauté, cest bien saint Benoît. Pour nous en convaincre, il nous suffit de lire le chapitre premier de la Règle où il décrit les différents types de monachisme et montre son horreur pour ceux qui se dirigent eux-mêmes sans le gouvernement dun Abbé.(2) . Cette sainte horreur de ceux qui refusent de se soumettre à une quelconque autorité et qui ne veulent suivre que leur volonté propre, provient de la conception que saint Benoît a du péché et du grand remède pour revenir dans lintimité du Christ.
Pour lui, le péché est la désobéissance à Dieu et seules lobéissance et lhumilité permettent de revenir dans son intimité : Écoute, ô mon fils, les préceptes du Maître, et incline loreille de ton cur. Reçois volontiers lavertissement dun père plein de tendresse, et accomplis-le efficacement, afin que le labeur de lobéissance te ramène à celui dont tavait éloigné la lâcheté de la désobéissance. À toi donc sadresse en ce moment ma parole, qui que tu sois, qui, renonçant à tes propres volontés pour militer sous le vrai roi, le Seigneur Jésus-Christ, prends en main les puissantes et glorieuses armes de lobéissance.(3))
De plus, il nous suffit de regarder le plan de la Règle, pour nous apercevoir que le chapitre sur lAbbé est le deuxième, juste après avoir décrit les diverses formes de vie monastique sur 73 chapitres, cest-à-dire quil est le premier sujet que saint Benoît aborde dans sa Règle. En dautres termes, la place même du chapitre sur lAbbé dans la Règle nous révèle limportance que saint Benoît y attache comme le fondement sur lequel repose la vie même de la communauté.
Saint Benoît donne un précieux enseignement, dans sa Règle, sur ce que doit être un bon Abbé dans un monastère. Cet enseignement vaut aussi pour tous ceux qui sont investis dune quelconque autorité, le monastère étant limage dune société chrétienne par excellence, et lAbbé limage du gouvernement catholique ne cherchant que le bien commun des âmes en vue de les conduire à Dieu.
1. Quest-ce que lautorité ?
Si nous devions résumer en une phrase lenseignement de saint Benoît sur lautorité, nous dirions que le chef doit être le serviteur de ses frères : Quil (lAbbé) sache aussi quil lui faut plutôt songer à être utile quà être le maître.(4) Saint Benoît ne parle pas directement de lautorité en tant que telle, mais il la décrit sans la nommer en parlant de ce que doit être un Abbé (cf. ch. 2 et 64). Pour mieux comprendre ce quest lautorité, il est important de bien considérer la signification du mot autorité.
Sa racine latine est augere, cest-à-dire augmenter, faire croître, accroître, développer. Lautorité est donc un service qui a pour finalité de faire progresser les personnes qui lui sont soumises par divers liens, à limage du Christ lavant les pieds de ses Apôtres et soffrant sur la Croix pour toutes les âmes.(5)
Cette notion de lautorité-service doit être complétée par la signification première de lautorité, cest-à-dire la participation au gouvernement divin. Nous avons là les deux faces de lautorité qui sont comme les deux faces dune même pièce de monnaie. De cette petite définition du mot autorité, nous pouvons dire que nous avons aussi la définition de tout gouvernement.
2. Source de lautorité
Saint Benoît commence le chapitre 2 ainsi : LAbbé qui aura été jugé digne de gouverner le monastère doit se souvenir sans cesse du nom quon lui donne, et réaliser dans ses actions le titre de Supérieur. En effet, il est réputé tenir la place du Christ dans le monastère, comme il en porte le titre daprès ces paroles de lApôtre : Vous avez reçu lEsprit de ladoption des enfants, par lequel nous crions : Abba, cest-à-dire Père.(6) Ce qui revient à dire, lautorité de lAbbé vient directement du Dieu malgré le mode délection, et même plus, il faut voir dans celui qui est investi de lautorité, le représentant de Dieu sur terre, qui nous communique sa divine Volonté. De là, nous pouvons tirer une double conclusion :
a. Toute autorité vient de Dieu, car toute autorité appartient à Dieu. En effet, Dieu gouverne lunivers, et la parcelle dautorité dont sont revêtus les gouvernements nest quune participation à ce grand gouvernement divin.
b. Relativité de lautorité humaine. Cependant, lautorité humaine nest pas absolue, elle est relative à Dieu. Rien sur terre nest absolu. Il ny a que Dieu qui soit lAbsolu. Par conséquent, toute autorité terrestre a des limites. La première limite est la dépendance par rapport à Dieu : cest la soumission totale à la foi et aux murs. En dautres termes, lAbbé ne pourra jamais ordonner quelque chose qui aille contre une vérité de foi ou qui soit un péché. Saint Benoît nous dit dans sa Règle : LAbbé doit donc rien enseigner, rien établir ou prescrire qui soit contraire aux préceptes du Seigneur.(7) La seconde limite est que lautorité est un service pour aider les âmes à aller vers leur fin, et non une promotion sociale ou un moyen de domination sur les autres.
3. Les qualités requises pour exercer lautorité
Saint Benoît nous dit dans sa Règle les qualités que doit avoir celui qui est revêtu dune quelconque autorité : Il doit être docte dans la loi divine, sachant où puiser les choses anciennes et nouvelles. Quil soit chaste, sobre, indulgent, faisant toujours prévaloir la miséricorde sur la justice, afin quil obtienne pour lui-même un traitement pareil. Quil haïsse les vices, mais quil aime les frères. Dans les corrections même, quil agisse avec prudence et sans excès, de crainte quen voulant trop râcler la rouille, il ne brise le vase. ... Quil ne soit ni turbulent, ni inquiet ; quil ne soit ni excessif, ni opiniâtre ; quil ne soit ni jaloux, ni trop soupçonneux ; autrement, il naura jamais le repos. Quil soit prévoyant et circonspect dans ses commandements, soit dans le service de Dieu, soit dans les choses de ce monde. En imposant les travaux, quil use de discernement et de modération, se rappelant la discrétion du saint patriarche Jacob, qui disait : Si je fatigue mes troupeaux en les faisant trop marcher, ils périront tous en un jour (Gn 33, 13).(8) En dautres termes, les principales qualités sont :
1. La première qualité de lautorité est lhumilité, car sans cette vertu, il est impossible quelle remplisse son rôle de service. En effet, pour servir son prochain, il faut être humble.
2. La seconde qualité est lesprit de justice, rendre à chacun selon son dû. Mais la mesure de chacun étant différente, lautorité veillera à être juste par lexercice des vertus de prudence et de tempérance, ou ce que saint Benoît appelle la discrétion. Cet esprit de justice pousse à encourager le bien et à déraciner le mal partout où il est, mais avec douceur pour ne pas briser le vase.
3. La troisième qualité est la miséricorde et la charité, qui viendront toujours compléter lesprit de justice. Cela permet dêtre ni excessif, ni opiniâtre, ni jaloux, prudent dans la correction fraternelle et modéré en toute décision.
4. La quatrième qualité de lautorité est de savoir prendre conseil avant darrêter une décision. Savoir prendre conseil est une marque dhumilité. Saint Benoît nous dit : Toutes les fois quil y aura dans le monastère quelque affaire importante à traiter, lAbbé convoquera toute la communauté, puis il exposera lui-même ce dont il sagit. Après quil aura entendu lavis des frères, il examinera la chose en lui-même, et fera ensuite ce quil aura jugé le plus utile. ... Quant aux affaires de moindre importance pour lutilité du monastère, lAbbé prendra conseil des anciens seulement, ainsi quil est écrit : Fais toute chose avec conseil, et après lavoir fait, tu nauras pas de regret (Si 32, 24).(9)
4. Les devoirs de toute autorité
Saint Benoît nous donne une série de règles à observer au chapitre deuxième sur ce que doit être lAbbé afin de bien exercer lautorité. Ces règles sont tellement claires quil ny est pas nécessaire de les gloser ; il suffit tout simplement de les appliquer :
LAbbé ne doit donc rien enseigner, rien établir ou prescrire qui soit contraire aux préceptes du Seigneur mais ses ordonnances, ses enseignements doivent se répandre dans les âmes de ses disciples comme le levain de la divine justice.
LAbbé doit se souvenir toujours quau redoutable jugement de Dieu, il sera fait un examen sur deux points, savoir : sur son enseignement et sur lobéissance de ses disciples. Quil sache que lon imputera au pasteur, comme faute, tout ce que le père de famille trouvera de mécompte dans ses brebis. Alors seulement il sera en assurance, sil a donné tous ses soins de pasteur à un troupeau turbulent et indocile, et sil a employé toute sa sollicitude à guérir leurs actions maladives, en sorte que, pleinement justifié au jugement du Seigneur, ce pasteur puisse dire au Seigneur avec le prophète : Je nai point caché votre justice dans mon cur, jai annoncé votre vérité et votre salut (Ps 39, 11) ; mais ils nen mont fait aucun cas, et ils mont méprisé (Is 1, 2).
Lors donc que quelquun a reçu le nom dAbbé, il doit distribuer la doctrine à ses disciples en deux manières : leur montrant tout ce qui est bon et saint par ses uvres plus encore que par ses paroles, en sorte quà ses disciples qui ont de lintelligence, il intime de vive voix les commandements du Seigneur, et quà ceux qui ont le cur dur ou qui sont bornés, il manifeste par ses uvres les préceptes divins. Cest aussi par ses actions quil doit apprendre à ses disciples à éviter ce qui est contraire à la loi de Dieu, de peur quaprès avoir prêché aux autres il ne soit lui-même réprouvé (1 Co 9, 27), et que Dieu ne lui dise un jour, à cause de ses péchés : Pourquoi annonçais-tu mes justices ? Pourquoi déclarais-tu mon alliance par ta bouche, toi qui haïssais le joug des préceptes et qui rejetais derrière toi mes paroles ? (Ps 49, 16-17). Et encore : Toi qui voyais une paille dans lil de ton frère et napercevais pas la poutre dans le tien (Mt 7, 3).
Que lAbbé ne fasse point acception des personnes dans le monastère. Que lun ne soit pas plus aimé de lui que lautre, si ce nest celui quil reconnaîtra plus avancé dans les bonnes uvres et lobéissance. Quon ne préfère pas lhomme libre à celui qui sera venu dune condition servile, à moins quil ny ait à cela une cause raisonnable. Que si, pour un motif déquité, il semble à lAbbé quil doit faire cette distinction, quil en use ainsi à légard de chacun, de quelque rang quil soit : sinon, que chaque frère garde sa place, car libres ou esclaves, nous sommes tous un dans le Christ (1 Co 12, 13), et nous faisons le même service dans la milice du même Seigneur, parce quil ny a pas acception de personnes auprès de Dieu (Rm 2, 11). Le seul côté sous lequel nous sommes distingués par lui, cest lorsquil nous trouve préférables aux autres dans les bonnes uvres et dans lhumilité.
Que lAbbé ait donc une égale charité pour tous, et que la règle de sa conduite envers tous procède du mérite de chacun. Dans ses enseignements, lAbbé doit suivre la forme donnée par lApôtre dans ces paroles : Reprends, supplie, menace (2 Tim 4, 2)
Ainsi, il doit varier sa manière dagir selon les moments et les circonstances, joignant les caresses aux menaces, montrant tantôt la sévérité dun maître, et tantôt la tendresse dun père. Ainsi encore, il doit reprendre plus durement ceux qui sont indisciplinés et turbulents, tandis quil lui suffira dexhorter à faire de nouveaux progrès ceux qui sont dociles, doux et patients. Quant à ceux qui sont négligents ou dédaigneux, nous lavertissons de les réprimander et de les corriger.
Quil ne dissimule point les fautes des délinquants, mais quil sapplique, autant quil est en lui, à les détruire jusquà la racine, dès quelles commencent à paraître, se souvenant du malheur dHéli, grand-prêtre de Silo (1 Sm 4, 12s). Quant à ceux qui sont délicats et capables dintelligence, il suffira quil les reprenne une fois ou deux par des admonitions, mais ceux qui sont mauvais et durs de cur, superbes et désobéissants, il les réprimera par les verges et autres châtiments corporels, dès quils commencent à mal faire, se souvenant quil est écrit : Celui qui est dépravé ne se corrige pas par des paroles (Pr 29, 19). Et : Châtie ton fils avec la verge, et tu délivreras son âme de la mort (Pr 23, 14)
LAbbé doit sans cesse se souvenir du nom quil porte, et songer quil est exigé davantage à celui à qui il a été plus donné. Quil considère aussi combien est difficile et ardue la charge quil a reçue de conduire les âmes et de saccommoder aux exigences de caractères variés. Lun a besoin dêtre conduit par des caresses, un autre par des réprimandes, tel autre par la persuasion. Il doit donc se proportionner et sadapter aux dispositions et à lintelligence de chacun, en sorte que non seulement il ne souffre pas de dommage dans le troupeau qui lui est confié, mais quil ait à se réjouir dans laccroissement de ce troupeau rendu fidèle.
Avant tout, quil se garde de négliger ou de compter pour peu de chose le salut des âmes qui lui sont confiées, donnant plus de soin aux choses passagères, terrestres et caduques ; mais quil considère toujours que ce sont des âmes quil a reçues à conduire et quil en doit rendre compte. Quil nallègue pas linsuffisance des ressources du monastère, se souvenant quil est écrit : Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera surajouté (Mt 6, 33). Et ailleurs : Rien ne manque jamais à ceux qui craignent Dieu (Ps 33, 10). Quil sache donc bien que ce sont des âmes dont il a pris la conduite, et quil se prépare à en rendre compte. Quel que soit le nombre des frères confiés à ses soins, quil tienne pour certain quau jour du jugement il devra rendre compte au Seigneur de toutes ces âmes, et, de plus, sans nul doute, de la sienne propre. Vivant ainsi dans lappréhension continuelle de lexamen que fera le Pasteur sur les brebis quil lui a confiées, ce compte quil doit rendre dautrui le rendra plus soigneux en ce qui le concerne personnellement, et, tandis quil procurera lamendement des autres par ses instructions, il arrivera à se corriger lui-même de ses propres défauts.(10)
Dans ces règles sur ce que doit être lAbbé, ainsi que dans dautres chapitres de la Règle,(11) nous pouvons remarquer limportance que saint Benoît donne à la conscience morale de lAbbé afin déviter tout abus de pouvoir. En effet existe-t-il un meilleur frein au pouvoir que la conscience morale, chez quelquun qui est réputé avoir la foi ? Si nous sommes un peu attentifs à nos démocraties modernes, nous nous apercevons rapidement que tous les contre-pouvoirs possibles et imaginables inscrits dans les Constitutions des États, nempêchent aucunement des dictatures oligarchiques et à ceux qui ont le pouvoir den user et den abuser sans mesure. Là, plus que jamais, seule la conscience morale et religieuse permet un bon usage du pouvoir.
Nous pouvons aussi remarquer limportance que saint Benoît attache à la responsabilité de lAbbé au sujet de la doctrine enseignée et de lobéissance des moines. Une chose est la doctrine et autre chose est lobéissance des moines. Cette dernière est généralement le révélateur du bon usage du pouvoir, de la bonne pédagogie employée pour gouverner les hommes et leur faire pratiquer le bien, tandis que la doctrine seule, si lAbbé ne sait pas lappliquer concrètement dans la communauté qui lui est confiée, ne sert pas à grand chose. Mais pour bien gouverner, il faut lesprit de justice, lesprit déquité vivifié par la charité, qui ne fait acception de personne, qui reprend, exhorte et châtie au temps opportun et avec discrétion suivant les personnes, les lieux et les circonstances.
5. Le respect et lobéissance à légard de lautorité
Si lorigine de tout pouvoir est Dieu, le pouvoir est revêtu dune dignité toute particulière. Cette dignité est la participation au gouvernement divin de lunivers. De cette dignité découle le juste respect dû à lAbbé, cest-à-dire rendre les honneurs dus à lexercice de lautorité. De ce fait les moines doivent obéissance à lAbbé comme à Dieu même.
Saint Benoît a parfaitement compris que sous la vertu dobéissance se cache quelque chose de plus fondamental : lhumilité. En effet, lhumilité et lobéissance vont de pair, de même que nous trouvons à lopposé lorgueil et la désobéissance. Il faut bien comprendre que tout péché a pour origine lorgueil et par conséquent la désobéissance aux préceptes divins. Cest pourquoi saint Benoît commence le Prologue de sa Règle en nous mettant en garde : Écoute, ô mon fils, les préceptes du Maître, et incline loreille de ton cur. Reçois volontiers lavertissement dun père plein de tendresse, et accomplis-le efficacement, afin que le labeur de lobéissance te ramène à celui dont tavait éloigné la lâcheté de la désobéissance. À toi donc, qui que tu sois, qui, renonçant à tes propres volontés pour militer sous le vrai roi, le Seigneur Jésus-Christ, prends en main les puissantes et glorieuses armes de lobéissance.
Si lobéissance est le révélateur de notre humilité, cest parce quelle demande le renoncement à notre propre volonté, à notre amour-propre. Il est intéressant de considérer la place de ce chapitre sur lobéissance qui se trouve entre le chapitre 4 sur les 72 instruments des bonnes uvres et le chapitre 6 sur le silence qui est immédiatement suivi du chapitre sur lhumilité. En dautres termes, la place de ce chapitre nous révèle que la première bonne uvre agréable à Dieu est lobéissance, révélateur de lhumilité, et qui va permettre de pratiquer convenablement toutes les autres vertus et bonnes uvres.
Saint Benoît nous dit de lobéissance : Le premier degré de lhumilité est lobéissance accomplie sans retard. Elle est propre à ceux qui, nayant rien de plus cher que le Christ, mus par la pensée du service sacré quils ont voué, par la crainte de lenfer et par le désir de la gloire de léternelle vie, dès que le supérieur a commandé quelque chose, comme si Dieu lui-même avait donné lordre, ne sauraient souffrir de délai dans lexécution. Cest deux que le Seigneur a dit : Dès que son oreille a entendu, il ma obéi (Ps 17, 45). Et il dit encore à ceux qui enseignent : Celui qui vous écoute mécoute (Lc 10, 16). Ceux donc qui sont ainsi, abandonnant aussitôt leurs occupations et renonçant à leur volonté propre, quittent ce quils tenaient à la main et laissent inachevé ce quils faisaient ; et on les voit suivre dun pied si prompt la voix du commandement, que, dans lempressement quinspire la crainte de Dieu, il ny a pas dintervalle entre lordre du supérieur et laction du disciple, les deux choses saccomplissant au même moment. Ainsi agissent ceux qui sont pressés de monter à la vie éternelle. ...
Mais cette même obéissance ne sera agréable à Dieu et douce aux hommes quautant que ce qui est commandé sera exécuté sans hésitation, sans retard, sans tiédeur, sans murmure et sans aucune parole de résistance ; parce lobéissance quon rend aux supérieurs se rapporte à Dieu. ... Car si le disciple se soumet de mauvaise grâce et sil murmure, non seulement de bouche, mais même seulement dans son cur, quand bien même il accomplirait lordre quil a reçu, son uvre ne sera pas agréée de Dieu, qui voit dans son cur le murmure ; et loin dobtenir aucune grâce pour une telle conduite, il encourra plutôt la peine des murmurateurs, sil ne se corrige et sil ne fait réparation.(12) Dans le grand chapitre 7 sur les douze degrés de lhumilité, saint Benoît nous dit : Le troisième degré dhumilité est de se soumettre pour lamour de Dieu en toute obéissance aux supérieurs, imitant le Seigneur, dont lApôtre dit : Il a été obéissant jusquà la mort. Le quatrième degré dhumilité consiste à embrasser la patience, gardant le silence dans lexercice de lobéissance, dans les choses dures et les contrariétés, au milieu même de toutes sortes dinjures, supportant tout sans se lasser ni reculer. Cest pour cela que saint Benoît consacrera un chapitre (chapitre 71) sur lobéissance mutuelle des frères entre eux et pas seulement lobéissance à lautorité, car lobéissance mutuelle est un degré supplémentaire dans la pratique de lhumilité.(13)
Notre obéissance doit être à limage de celle de Jésus-Christ : Ayez entre vous les mêmes sentiments qui sont dans le Christ Jésus : Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui légalait à Dieu. Mais il sanéantit lui-même, prenant la condition desclave et devenant semblable aux hommes. Sétant comporté comme un homme, il shumilia plus encore, obéissant jusquà la mort, et à la mort sur une croix. Aussi Dieu la-t-il exalté et lui a-t-il donné le Nom qui est au-dessus de tout nom, pour que tout, au nom de Jésus, sagenouille, au plus haut des cieux, sur la terre et dans les enfers, et que toute langue proclame, de Jésus-Christ, quil est Seigneur à la gloire de Dieu le Père (Ph 2, 5-11). Elle doit être accomplie pour lamour du Christ. En effet, lobéissance, tout comme la charité, demande lhumilité, et comme nous lavons déjà dit, à la qualité de notre lhumilité correspond la qualité de notre amour pour Dieu. En dautres termes, notre amour pour Dieu vaut ce que vaut notre humilité.(14) Lenjeu de lobéissance nest pas seulement le bon ordre de la société, mais notre salut même.
Saint Benoît sait aussi que lAbbé est avant tout un homme, même sil a une vision surnaturelle et générale du monastère, et de ce fait une erreur de jugement ou un ordre impossible à réaliser ou même encore mauvais peuvent toujours arriver. Dans ces cas-là, il met bien en garde sur la façon de sadresser à lAbbé, car larrogance et la vanité arrivent très vite,(15) et aussi sur lesprit dans lequel le moine doit sadresser à lAbbé avec lintention dobéir si lAbbé maintient son ordre (ch. 68) : Sil arrive quon enjoigne à un frère des choses difficiles ou même impossibles, il doit recevoir en toute mansuétude et obéissance le commandement qui lui est fait. Cependant, sil voit que le poids du fardeau excède totalement la mesure de ses forces, il devra faire connaître avec patience et au moment opportun, à celui qui lui commande, les raisons de son impuissance, ne témoignant ni orgueil, ni résistance, ni contradiction. Que si, après avoir entendu ses représentations, le Supérieur persiste dans sa pensée et maintient le commandement, linférieur saura que la chose lui est avantageuse, et il obéira par amour, se confiant dans le secours de Dieu.
Conclusion
Ce rapide aperçu des éléments principaux de la Règle de saint Benoît sur lautorité, nous permet de mieux comprendre lenjeu de lautorité (la sanctification des âmes), et pourquoi elle est la base sur laquelle repose la vie même dune société, cest-à-dire sur le gouvernement divin de lunivers.
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Notes :
Pie XII, Radio Message du 1/6/1941, n°5.
Règle, Chapitre premier : Il est manifeste quil y a quatre espèces de moines. La première est celle des cénobites, cest-à-dire ceux qui demeurent dans les monastères, militant sous une règle et sous un Abbé. La deuxième est celle des anachorètes. ... La troisième espèce de moines, laquelle est détestable, est celle des sarabaïtes. Ce sont des hommes qui, nétant astreints à aucune règle, et nayant point été éprouvés sous la direction dun maître comme lor dans la fournaise, mais plutôt amollis comme le plomb, annoncent par leurs uvres quils gardent leur foi au siècle et mentent à Dieu par leur tonsure. On les voit se renfermer sans pasteur deux ou trois ensemble, même seuls, non point dans les bergeries du Seigneur, mais dans leur propre bercail. Ils nont dautre loi que la satisfaction de leurs désirs, car tout ce quils pensent ou préfèrent, ils le tiennent pour saint, et tout ce qui ne leur plaît pas, ils le regardent comme illicite. La quatrième espèce de moines est de ceux quon appelle gyrovagues, lesquels passent toute leur vie à courir de province en province, restant trois ou quatre jours en chaque monastère, sans cesse errants, jamais stables, esclaves de leurs passions et adonnés aux plaisirs de la bouche, enfin pires en toutes choses que les sarabaïtes. Mais il vaut mieux se taire sur la misérable conduite de ces moines que den parler davantage. Omettant donc les uns et les autres, occupons-nous, avec laide du Seigneur, à régler la plus forte espèce de moines, celle des cénobites.
(3) Règle, Prologue.
(4)Sciatque subi oportere prodesse magis quam praesse Règle, ch. 64
Lautorité est avant tout une fonction de service : Les ayant appelés (les apôtres) près de lui, Jésus dit : Vous savez que les chefs des nations dominent sur elles en maîtres et que les grands leur font sentir leur pouvoir. Il nen doit pas être ainsi parmi vous : au contraire, celui qui voudra devenir grand parmi vous, sera votre serviteur, et celui qui voudra être le premier dentre vous, sera votre esclave. Cest ainsi que le Fils de lhomme nest pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude (Mt 20, 25-28) ; Au contraire, que le plus grand parmi vous se comporte comme le plus jeune, et celui qui gouverne comme celui qui sert. Quel est le plus grand, celui qui est à table ou celui qui sert ? Nest-ce pas celui qui est à table ? Et moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert ! (Lc 22, 26-27) ; Quand il leur eut lavé les pieds, quil eut repris ses vêtements et se fut remis à table, il leur dit : Comprenez-vous ce que je vous ai fait ? Vous mappelez Maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. Car cest un exemple que je vous ai donné, pour que vous fassiez, vous aussi, comme moi jai fait pour vous. En vérité, en vérité, je vous le dis, le serviteur nest pas plus grand que son maître, ni lenvoyé plus grand que celui qui la envoyé (Jn 13, 12-16).
Règle, ch. 2. Saint Benoît nous dit au chapitre 63 : LAbbé étant regardé comme tenant la place de Jésus-Christ, on lappellera Dom et Abbé, non quil en fasse une prétention, mais par honneur et par amour pour le Christ. Quil y réfléchisse donc, et quil se montre digne dun tel honneur. Saint Jean de la Croix ne dira pas autre chose : Que jamais votre Supérieur ne soit à vos yeux moins que Dieu, quel que puisse être ce Supérieur, puisquil lest en la place de Dieu. Et notez bien que le démon, adversaire de lhumilité, met ici activement la main. Juger ainsi du Supérieur, cest grand gain et profit ; en juger autrement, cest grand préjudice et dommage. Veillez donc avec un soin extrême à ne vous occuper ni de son caractère, ni de son genre, ni de son air, ni de ses autres manières de faire. Vous vous feriez ce tort immense den venir à rendre tout humaine lobéissance divine, agissant ou nagissant pas uniquement par égard à ce que vous voyez de vos yeux dans le Supérieur, nullement pour le Dieu invisible que vous servez en lui. Votre obéissance sera fausse et dautant plus stérile que lhumeur différente de votre Supérieur vous sera plus à charge, ou que son humeur sympathique vous donnera plus de joie. Je vous le dis : cest en leur inspirant un tel respect humain que le démon a mis en ruines la perfection dune foule de religieux, dont les obéissances valent très peu au jugement de Dieu parce quils ont eu ce genre dégards au moment dobéir (Les mots dordre, éd. Solesmes, pp. 73-74).
Règle, ch. 2.
Règle, ch. 64.
Règle, ch. 3.
Règle, ch. 2.
Saint Benoît nous dit aussi à propos de la responsabilité devant Dieu : Quen toutes décisions, néanmoins, il (lAbbé) songe au jugement que Dieu en portera (ch. 55 sur la quantité dobjets que lAbbé doit mettre à disposition des frères) ; Mais que lAbbé aussi songe quil doit rendre compte à Dieu de tous ses jugements, de peur que le feu de la jalousie ou un zèle amer ne viennent à brûler son âme (ch. 65 à propos du prieur du Monastère) ; LAbbé veillera avec la plus grande sollicitude à ce que les cellériers et les infirmiers napportent aucune négligence dans leurs services des malades, car il est responsable de toutes les fautes dans lesquelles tomberaient ses disciples (ch. 36 à propos des frères malades).
Règle, ch. 5.
Ce nest pas seulement à lAbbé que tous doivent rendre le bien de lobéissance : il faut encore que les frères sobéissent les uns aux autres, sachant que cest par cette voie de lobéissance quils iront à Dieu (ch. 71) ; Quils sobéissent à lenvi les uns aux autres (ch. 73 sur le bon zèle des moines).
Nous lisons aussi dans Limitation de Jésus-Christ : Cest quelque chose de bien grand que de vivre sous un supérieur, dans lobéissance, et de ne pas dépendre de soi-même. Il est beaucoup plus sûr dobéir que de commander. Quelques-uns obéissent plutôt par nécessité que par amour ; et ceux-là, toujours souffrants, sont portés au murmure. Jamais ils ne posséderont la liberté desprit, à moins quils ne se soumettent de tout leur cur, à cause de Dieu. Allez où vous voudrez, vous ne trouverez de repos que dans une humble soumission à la conduite dun supérieur. Plusieurs simaginant quils seraient meilleurs en dautres lieux, ont été trompés par cette idée de changement. Il est vrai que chacun aime à suivre son propre sens, et a plus dinclination pour ceux qui pensent comme lui. Mais si Dieu est au milieu de nous, il est quelquefois nécessaire de renoncer à notre sentiment pour le bien de la paix (Livre I, ch. 9).
Saint Benoît nous dit dans le grand chapitre consacré au silence ou à lusage de la parole, de nous méfier de la façon dont nous nous adressons aux Supérieurs car lorgueil se manifeste rapidement : Et cest pourquoi, si lon a quelque chose à demander au Supérieur, on le fera en toute humilité, soumission et réserve pour éviter de parler plus quil ne convient.
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