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Serviam remercie vivement la Congrégation pour le Clergé de son
aimable accord de reproduction du texte qui suit.
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LE DÉVELOPPEMENT DE LA DÉMOCRATIE ET LA DOCTRINE SOCIALE DE L'EGLISE
R. MINNERATH
I. La démocratie et ses archétypes
La démocratie ne s'appréhende que dans l'expérience vécue, car
"tout coule" et se transforme en permanence. Nous vivons une phase
de la vie démocratique où les enjeux sont moraux et civiques.
Il y va de la compréhension de la société mais aussi de l'homme,
des normes morales et de Dieu. Au début du XIXe siècle Tocqueville
prophétisait avec raison que la démocratie deviendrait irrésistiblement
le mode de gouvernement de l'humanité. A condition d'être attentive
aux présupposés qui la rendent possible et d'éviter les écueils
qui peuvent la dénaturer. Existe-t-il donc une nature de la démocratie?
C'est cette question que se pose la doctrine sociale de l'Eglise
(DSE).
Quelques rappels montrent les dimensions de l'enjeu. La démocratie
comme système de gouvernement et valeur en soi ne s'est frayée
un chemin dans le monde occidental qu'à partir du XIXe siècle.
Les révolutions américaine et française en avaient donné l'assise
idéologique, puisée aux philosophies des Lumières. Les applications
pratiques se sont fait longtemps attendre.
On venait de loin. Les deux sources de la culture occidentale:
la philosophie grecque et le christianisme avaient apporté deux
contributions d'ailleurs complémentaires.
a) La première: que le pouvoir exercé par le demos -les citoyens
libres inscrits sur les listes des demoi- est soumis à la loi,
au nomos. La loi n'est pas simple émanation de la volonté des
hommes, mais est la norme qui juge les actions des hommes. La
loi est inscrite dans la nature avant d'être proclamée par les
hommes. Aristote et les Stoïciens ont légué une anthropologie
et une téléologie du droit, qui subordonne la volonté humaine
à ce qui est. La démocratie grecque est avant tout un brillant
exercice de l'intelligence, qui fonde la cité sur l'égalité d'une
minorité d'hommes libres, mais ne s'offusque pas d'en exclure
les femmes, les esclaves et les étrangers.
b) Le christianisme dit: ce qui est, c'est la nature, c'est-à-dire
la création qui vient de Dieu. Cette création comporte un ordre
qui lui est inhérent et que l'intelligence humaine, qui participe
de l'intelligence divine, découvre et met en uvre. La loi humaine
s'élabore par la médiation de la raison; elle est toujours perfectible,
car elle doit toujours mieux prendre en compte ce qui est. La
Bible a fourni deux archétypes à la pensée chrétienne: d'une part
la dignité naturelle des humains créés à l'image de Dieu (cf.
Gn 1, 26-27); et de l'autre le relèvement de notre humaine nature
par l'incarnation du Verbe de Dieu. Dès lors la nature a besoin
de la grâce pour se réaliser.
c) La pensée chrétienne antique et médiévale était encline à considérer
la hiérarchie des êtres créés plutôt que leur égalité essentielle.
La hiérarchie permettait de relier, par une chaîne d'intermédiaires,
les hommes en leur finitude à Dieu infiniment parfait. Cette vision
du monde, propagée par le Pseudo-Denys, concevait certes les nécessaires
hiérarchies humaines sur le modèle des hiérarchies angéliques
et célestes, mais elle était attirée, comme par un aimant, vers
le modèle de la Trinité divine. Dans l'histoire du salut, en effet,
le Père prend l'initiative et décide, le Fils exécute, l'Esprit
est donné à l'Eglise. Le dogme de Nicée fournit à la pensée un
nouveau modèle d'égalité dans la différence des fonctions: les
trois personnes -qui sont le Dieu unique- sont égales en divinité,
honneur, gloire. Du dogme de la Trinité, le christianisme a tiré
la notion de personne, et corrélativement celle de l'égalité foncière
de tous les êtres
humains.
d) Ni la pensée antique ni la pensée chrétienne n'avaient associé
l'égalité avec le nombre et fait de la loi l'expression de la
volonté de la majorité. Au XIXe siècle, l'Eglise a rejeté la culture
libérale qui séparait la société de Dieu et la loi de la nature
immanente en chaque être. Elle a opposé la souveraineté de Dieu
à la souveraineté du peuple. Le pomme de discorde théorique était
l'idée du contrat social. Celui-ci supposait que les individus
décidaient de s'associer pour se défendre les uns des autres et
se donner des normes sans les chercher dans leur commune nature.
Hegel (1821) distingue la famille, la société civile (jeu des
intérêts privés), et l'État. Depuis lors, les libéraux estiment
que la démocratie est le régime du moins d'État possible, et les
collectivistes exactement le contraire.
e) Après l'expérience arrière du totalitarisme, la communauté
internationale, dans la pluralité de ses cultures et de ses expériences
historiques, se donnait une Déclaration universelle des droits
de l'homme qui affirmait mettre au centre de l'ordre social et
civil la dignité de la personne humaine. Une universalité était
dégagée, sur laquelle il serait possible de construire un avenir
de progrès et de paix. La démocratie et les droits de l'homme
étaient indissolublement liés, dans un monde où la liberté -même
après l'effondrement du communisme en 1989-reste encore le privilège
d'une partie seulement de l'humanité.
f) A la Conférence du Caire sur la population et le développement
(1994) et à celle de Pékin sur les droits de la femme (1995),
les droits de l'homme semblent revenir à nouveau dans la veine
individualiste et volontariste qui leur avait donné naissance.
Ce dérapage est préoccupant, car le concept de démocratie est
utilisé comme leitmotif idéologique pour imposer partout le relativisme
éthique. Peut-être vivons nous les dernières heures de la société
imprégnée de christianisme et du sens hellénique de la mesure.
Ce qui viendra, nul ne le connaît. Dans ce nouveau contexte, la
pensée biblique alliée à la raison universelle n'est plus le grand
fournisseur d'archétypes et de valeurs. L'individualisme et l'hédonisme
absolus risquent de nous mener à la désintégration conceptuelle
et sociale.
Les analyses de nos diverses sessions ont fait apparaître les
enjeux, énoncé les défis, esquissé des propositions. Elles se
sont confrontées à la DSE dont les principes ont servi de guide
à la réflexion.
II. Principes de la doctrine sociale de l'Eglise
La doctrine sociale de l'Eglise (DSE) s'élabore à partir de la
méthode inductive et déductive. Elle ne consiste pas à énoncer
des abstractions idéalistes et à les appliquer à toutes les situations.
Elle scrute les besoins de la société, de l'homme réel, elle distingue
entre le contingent et le substantiel. Elle est universelle au
plan des principes moraux, non des systèmes concrets. La DSE projette
la lumière de ces principes sur les situations concrètes. Elle
suppose une anthropologie et une méthode de la connaissance. Le
thème de la démocratie n'a pas été l'objet d'un enseignement systématique
de la part du Magistère ecclésiastique. Il a fallu deux siècles
(de 1800 à Jean Paul II) pour qu'il reçoive un traitement explicite
dans les encycliques Centesimus Annus (1991) et Evangelium vitae
(1995). La démocratie comme forme de gouvernement est à comprendre
d'abord dans le cadre de la doctrine du pouvoir et de la finalité
de la communauté politique.
1. La fin de la communauté politique est la réalisation de la
nature sociale de l'homme par la recherche du bien commun. Toute
forme de gouvernement doit se mettre au service de la justice
et l'équité, en respectant les principes de solidarité et de subsidiarité.
Ce qui qualifie moralement une forme de gouvernement c'est sa
capacité réelle, dans une situation concrète à procurer le bien
commun de l'ensemble de la société. Celui-ci peut être compris
aujourd'hui comme l'ensemble des conditions qui assurent le respect
des droits de l'homme. Toute communauté politique doit aider ses
membres à vivre heureux. La démocratie comme forme de gouvernement
n'est pas une fin en soi.
2. La souveraineté. Tout pouvoir (économique, politique, etc.)
a son origine ultime en Dieu le Créateur. Le pouvoir est coopération
à l'ordre que le créateur a inscrit dans les relations humaines.
Les procédures de dévolution du pouvoir doivent correspondre au
génie de chaque peuple, à son histoire et sa culture. Us doivent
rencontrer l'adhésion des membres de la communauté. Le problème
aujourd'hui est comment articuler l'idée que le pouvoir procède
du peuple souverain, mais a une origine et une finalité qui le
transcendent. La référence à Dieu origine de l'ordre social est
à chercher dans la nature humaine et ses tendances fondamentales.
La loi humaine ne peut pas aller contrer les besoins fondamentaux
de l'humanité. C'est pourquoi la loi positive s'ajuste constamment
à la mesure de la loi naturelle perçue par la raison.
3. Les formes de gouvernement sont contingentes et peuvent être
moralement équivalentes si elles sont mesurées non à un modèle
abstrait universel, mais à leur capacité de servir le bien commun.
La DSE considère que la démocratie répond le mieux, dans la phase
actuelle de l'histoire, à l'aspiration des hommes à la dignité
et à la justice. La démocratie apparaît, au moins dans les cultures
qui l'ont depuis longtemps ratifiée, comme conforme à la raison
et à la loi naturelle. Aussi la DSE dit-elle qu'il n'y a pas d'alternative
à la démocratie comme forme de gouvernement. Le défi pour toute
démocratie est de proclamer clairement les limites à l'intérieur
desquelles s'exerce le principe de la majorité d'une part, et
le domaine intangible des valeurs fondamentales d'autre part.
Toute forme de gouvernement est tenue d'observer ces limites pour
rester dans sa mission de servir le bien commun.
4. En amont de la démocratie, se situe le principe de la participation
des citoyens à la direction des affaires qui les concernent. Ce
principe a un fondement ontologique. Chaque personne est égale
aux autres en dignité. La dignité de la personne exige qu'elle
participe librement et
solidairement avec les autres à la gestion de la société. La réalisation
du bien commun suppose la participation de tous. La participation
découle de la nature sociale de l'homme. Elle doit s'exercer dans
la vie économique, sociale, politique, culturelle. Ce principe
universel n'entraîne pas un
modèle unique de mise en uvre. Toute participation n'est pas
nécessairement de type démocratique, impliquant des décisions
par la majorité des personnes concernées. La participation reste
participation lorsqu'elle est engagement délibéré de la personne
dans des activités même non régies par le principe démocratique,
comme par exemple le service armé, la transmission de la connaissance,
la direction des entreprises, la vie en Eglise.
5. Le droit positif n'est droit obligeant en conscience que lorsqu'il
n'est pas contraire au droit naturel. Le droit naturel est le
jugement de la raison réfléchissant sur les besoins universels,
objectifs et réels de l'homme, inscrits dans sa nature. La DSE
ne met pas l'accent sur les droits subjectifs, comme le fait la
pensée juridique contemporaine, mais considère le droit comme
la mesure du juste dû à chacun dans le cadre d'un ordre objectif
de valeurs.
6. La DSE suggère que la démocratie a des présupposés: l'existence
d'un peuple, c'est-à-dire de personnes responsables, et non d'une
masse aveugle manipulable. La démocratie est le fruit d'une culture,
renforcée par l'éducation aux vertus civiques et à la responsabilité.
7. Pour la DSE, la liberté est toujours liée au vrai et au bien,
qui ne sont la propriété ni des individus ni de la société, mais
qui procèdent de l'ordre inscrit dans la nature humaine. L'individu
et la société ne disposent pas de leur nature. Il y a toujours
une origine qui échappe au pouvoir de l'homme. La liberté n'est
pas arbitraire. Dans l'action, la liberté est liée à la responsabilité.
Une éthique de la responsabilité doit informer la vie démocratique,
quels que soient les fondements philosophiques invoqués par les
différentes familles d'esprit. La responsabilité est attention
à l'existence et aux droits des autres et au bien commun.
8. Comment la société pluraliste et l'État démocratique peuvent-il
s'autolimiter et respecter les valeurs transcendantes de la personne
humaine? La réponse est: par l'éducation. Aucune norme, pas même
le pluralisme ou le respect des différences ne naît de l'abstraction,
mais d'une société qui a été imprégnée d'archétypes. Depuis Aristote
c'est l'éducation qui fait le citoyen. Les principes et les valeurs
de la DSE ne peuvent pénétrer dans le processus démocratique que
par l'éducation.
L'autolimitation de la puissance publique dans les constitutions
et les Déclarations de droits après 1945 correspond à un sursaut
des esprits et des consciences. Puis le jeu des intérêts hégémoniques
et des idéologies a progressivement repris le dessus. La DSE mise
sur ce qui est permanent dans l'homme.
III. Confrontations
Le défi majeur auquel nous sommes confrontés est la transformation
sémantique de la notion de démocratie. La démocratie est devenue
une valeur en soi dans la société post-moderne. Au lieu d'être
un moyen de mettre en uvre des valeurs civiques reçues de l'éducation,
die serait la valeur qui jugerait de la pertinence de toutes les
autres. Elle exigerait le pluralisme non seulement des opinions
mais aussi des normes morales. Elle deviendrait intolérante à
l'idée de vérité. La démocratie nous acheminerait vers de nouvelles
formes de totalitarisme et d'intolérance. Elle serait devenue
ennemie de la vérité, et comporterait la condamnation implicite
de la notion de bien moral objectif.
A. Les conditions de la démocratie.
1. Différents modèles. Aucune des valeurs et des pratiques actuelles
de la démocratie ne sont apparues comme des évidences. Historiquement
elles ont toutes mis du temps pour mûrir et émerger. Il n'y a
pas de système démocratique unique atemporel qu'il suffirait de
proclamer abstraitement et d'appliquer. Exemple: gouvernement
du peuple par le peuple? Longtemps le suffrage a été censitaire.
L'Athènes de Périclès était démocratique pour 2% (Chamoux) de
la population mâle. Il a fallu attendre longtemps le droit de
vote actif des femmes, plus longtemps encore le droit de vote
passif. La démocratie est-elle limitée aux élections politiques
nationales, ou comporte-t-elle la pratique d'une réelle démocratie
locale? Parle-on de la même chose lorsqu'on évoque la démocratie
directe et la démocratie représentative, la démocratie libérale
et ce qu'on appelait "la démocratie populaire"?
2. La démocratie n'est pas garantie de moralité. Elle peut couvrir
les projets les plus divers. Therborn: Si la démocratie est le
gouvernement par le peuple, qui est le peuple? Les frontières
des Etats souverains sont souvent arbitraires. D'où la présence
de minorités en leur sein. Peut-il y avoir plus d'un peuple dans
une démocratie? La famille n'est pas le berceau de la démocratie.
Des familles autoritaires ne préparent pas à la démocratie. La
démocratie est une réponse à une exigence de liberté et de justice.
Quel est encore le domaine que le peuple gouverne réellement?
La globalisation des marchés, la mobilité des capitaux financiers
volatiles échappent au contrôle des institutions démocratiques.
Quelle est la légitimité démocratique d'institutions internationales
comme la Banque Mondiale et le FMI? Une conception normative de
la société civile n'en fait pas un concept opératoire pour comprendre
les rapports Etat-société-démocratie. Il faut plutôt analyser
les relations entre démocratie et droits de l'homme, démocratie
et justice sociale. Les démocraties n'ont pas fait moins de guerres
ni des guerres plus propres (Irak, Kosovo) que les autres. Elles
continuent à diaboliser l'adversaire, avec bonne conscience, et
à marginaliser ceux qui ne s'alignent pas. Les rapports de l'ONU
sur le développement et la démographie sont apocalyptiques. Il
s'agit de prendre les droits de l'homme et la justice sociale
au sérieux. Il est clair que ce n'est pas le système, mais la
moralité intrinsèque des comportements et des procédures qui garantit
la démocratie.
Glendon: La démocratie n'a pas empêché l'inégalité et le prolétariat
de l'ère industrielle. A l'origine, le système repose toujours
sur la supposition que la famille et la religion procurent l'éducation
morale et civique de base. Aujourd'hui la démographie s'effondre.
Les valeurs du marché s'imposent partout. L'intérêt pour la vie
publique décroît. Le libertinage exige tout, tout de suite, et
ignore le prix de la liberté. Le sens de la responsabilité disparaît.
Les groupes d'intérêt sont plus puissants que les urnes. La société
civile a développé des mégastructures comme les très grandes entreprises
qui sont des formes d'oligarchie. Les médias manipulent, les rôles
sont figés, les esprits s'uniformisent. On compense ces frustrations
par une liberté sexuelle illimitée. La démocratie est menacée
de nihilisme.
2. La démocratie suppose des conditions précises. La démocratie
surgit lorsque certaines conditions sont remplies. Glendon: La
démocratie suppose la société civile disait déjà Tocqueville,
c'est-à-dire le contraire de ce qu'a réalisé la Révolution française
(rien entre la poussière des individus et l'Etat jacobin). En
Amérique la démocratie est née dans le gouvernement des villes
autogérées de Nouvelle Angleterre. La démocratie ne peut être
déduite d'abstractions idéalistes qui s'imposeraient d'elles-mêmes.
Pas de démocratie sans moeurs démocratiques, et sans religion
gardienne des murs.
3. L'éducation et la communication. Zulu: L'éducation est le creuset
dans lequel se forme le citoyen. Ceci est clair depuis Aristote.
Or l'éducation n'est pas neutre idéologiquement. Elle peut perpétuer
des élites et maintenir l'inégalité, ou être offerte comme une
égalité de chance pour tous. La démocratie n'est pas dans les
affirmations spéculatives, mais dans les réalités sociales. L'éducation
doit mettre en lumière les mécanisme de confiscation du pouvoir
et de formation des idéologies. La démocratie libérale éduque
à faire des producteurs et des consommateurs. Il faut former des
intelligences critiques sur les procesus par lesquels est produite
la connaissance. L'éducation est une pré-condition de la démocratie.
Elle suppose une intégration des valeurs qui en font un instrument
au service de la dignité de tous les membres de la communauté.
La DSE ne dit pas autre chose. L'éducation doit former la raison
à découvrir ce qui est, et à orienter la recherche de la vérité
par l'acquisition d'une méthode d'investigation appropriée, toujours
à perfectionner selon les disciplines.
Ziolkowski: L'opinion publique est le support de la vie démocratique.
Constatation à double tranchant, car elle peut forcer un régime
autoritaire à se retirer (Solidarnosk), mais elle peut aussi être
manipulée. On se souvient de ce que signifiait la fama pour les
premiers chrétiens (Tertullien). Tous les totalitarismes ont su
la flatter, jouer sur les instincts et les émotions. Depuis Rousseau,
il n'y a pas d'instance supérieure à la volonté générale, à la
tyrannie des majorités (Tocqueville). L'opinion peut se former
dans la sphère des préjugés, sans rapport avec les réalités. Rousseau
fait une équation entre la volonté d'une majorité numérique et
la volonté générale du corps social comme tel, sur laquelle les
volontés individuelles doivent s'aligner. La DSE est aux antipodes
d'une telle conception. Celle qui s'en rapproche le plus est la
conception de l'État de droit qui fait des droits fondamentaux
la norme juridique suprême placée au-dessus des décisions des
majorités successives.
Les médias sont entrés dans une nouvelle phase: après la télévision,
Internet. Comme l'avait dit Mc Luhan, les médias sont devenus
une fin en eux-mêmes. Le médium est le message. Nous ne savons
pas communiquer les messages essentiels pour l'homme et sa liberté
à travers la technologie des médias. Nous avons eu la culture
de masse, maintenant les cultures mondialisées décentralisées
et incontrôlables. Le problème est la relation de pouvoir entre
les mass-medias et les récepteurs passifs. Comment éduquer à un
usage critique et actif des médias?
Les fondateurs de la démocratie de l'époque moderne ont ignoré
la distinction entre société politique et société civile. D'Aristote
à Hobbes, Locke, Rousseau, Kant, on ne distingue pas entre l'Etat
et la société. La distinction est venue de Hegel (1821, Principes
de philosophie du droit), qui considère la société civile comme
le lieu où se rencontrent les intérêts particuliers, et l'Etat
comme la réalisation de l'universel. Même dans le cadre du projet
démocratique, l'Etat a pu se rendre quasi autonome par rapport
à la société et à l'individu. L'Etat jacobin qui ignore les corps
intermédiaires est tout-puissant face aux individus isolés qu'il
déclare abstraitement égaux en droits. A l'autre extrême, la société
sans la régulation de l'Etat serait anarchique.
L'Etat de droit moderne fixe par le droit les limites de ses propres
compétences, en précisant par là même les domaines de la vie individuelle
et de la société civile qu'il n'a pas à régenter mais à protéger.
B. La démocratie et la tutelle des valeurs fondamentales.
1. La démocratie n'est pas sa propre fin: Elle n'est pas une valeur
suprême. Utz: Les principes éthiques relèvent de l'appréhension
rationnelle, ils ont leur source dans la conscience, ils ne tirent
pas leur valeur des majorités. Pour que la démocratie ne dérive
pas dans l'arbitraire, elle suppose comme préalable des consciences
formées. La démocratie ne doit pas se considérer comme frustrée
si elle avoue ne pas pouvoir décider de ses propres fondements.
Zacher. La démocratie est l'expression de la dignité de la personne
et en même temps menace pour cette même dignité La pensée de l'Eglise
est qu'il y a des valeurs universelles fondées dans l'humain,
dont les majorités ne peuvent disposer.
2. Valeurs indisponibles et liberté démocratique.
Kirchhof montre que la condition de la démocratie est de définir
le domaine des valeurs indisponibles, les principes à la lumière
desquels seront jugées la moralité et la validité de toutes les
normes adoptées par le législateur. Exemple: le préambule du Grundgesetz
de la République Fédérale d'Allemagne, dont la valeur centrale
est la dignité de la personne humaine. Là le domaine livré au
vote majoritaire est clairement circonscrit et contrôlé. Il faut
ajouter que les constitutions sont aussi adoptées par des votes
et que le consensus autour de valeurs fondamentales suppose des
références culturelles et religieuses et des expériences historiques
partagées. Ces réflexions sont dans la ligne de la DSE. Les principes
éthiques sont indisponibles car fondés dans la nature des êtres.
Aucune forme de pouvoir qu'il soit démocratique ou autre- ne peut
imposer une norme qui leur soit contraire. Le dilemme n'est pas
entre démocratie et une autre forme de gouvernement, mais d'une
part entre pouvoir illimité de la société sur elle-même et ses
membres, et autolimitation consciente du pouvoir humain par rapport
au domaine des valeurs indiscutées.
Schooyans oppose le positivisme juridique propre à la philosophie
du nouveau droit naturel à la Déclaration de 1948 qui comporterait
une dimension transcendante, la dignité de la personne. Maintenant
tout peut être remis en question. Le consensus tient lieu de vérité.
D'un certain anthropocentrisme on passe à l'écocentrisme. Les
nouveaux courants écologiques et "new âge" font resurgir les vieilles
philosophies panthéistes, leur métaphysique en moins. Il existe
bien un danger de noyautage par l'ONU qui s'attribue de plus en
plus un rôle de gouvernement mondial et de pourvoyeuse de nouvelles
normes morales universelles. Comment être réaliste en un temps
d'idéalisme triomphant, parler de personne là où on entend individu,
de norme universelle là où on érige l'individu en norme ultime?
Comme dans l'Athènes du IVe siècle, la démocratie basée sur la
vertu et le service du bien commun est en train de se corrompre.
C'est la vie cyclique des constitutions politiques. Nous vivons
effectivement sous l'exclusion de la liberté de penser la vérité,
et sous l'oppression de la pensée unique. Comment inverser le
courant?
On peut aussi soutenir que les dérives actuelles ne sont que le
déploiement de l'imprécision de la Déclaration de 1948 (et des
pactes de 1966) sur les fondements anthropologiques de la dignité
humaine invoquée dans le préambule. Il n'y a pas, à l'intérieur
des droits de l'homme une hiérarchie contraignante de normes.
Les droits de l'homme internationaux ne distinguent pas des "droits
fondamentaux" par rapport aux droits civils, sociaux et culturels.
Tous sont considérés
comme indivisibles, placés sur le même plan et extensibles à l'infini.
Pour la DSE, les principes éthiques fondamentaux ne peuvent être
objet de manipulation sournoise ou ouverte. La DSE ne professe
pas une vision de l'homme abstraite ou fixiste. Le droit naturel
est réinterprétation ou réajustement constant de ce qui est juste
à la lumière de la raison et de la conscience morale.
3. Les principes fondamentaux constitutionnalisés. Kirchhof trace
une synthèse idéale entre valeurs et démocratie dans les interactions
de l'économie, de l'Etat et du religieux. Le religieux est pourvoyeur
d'archétypes et de valeurs fondées sur l'homme et sa destinée.
Notre culture démocratique ne descend pas d'une abstraction des
Lumières, mais d'une longue imprégnation de la vision chrétienne
de l'homme comme image de Dieu. Le modèle de la RFA est ici déployé:
la constitution fixe les valeurs ultimes de la dignité de la personne.
La démocratie suppose une culture de la responsabilité, de la
recherche du vrai, du respect de l'autre. La liberté n'est possible
que soutenue par ces autres valeurs. Le citoyen est aujourd'hui
déraciné de la valeur famille, de la notion de mesure, attiré
par les médias dans un univers de démesure qui flatte ses instincts.
L'Etat est responsable de la liberté extérieure et de la paix,
l'économie doit fournir les conditions de la vie démocratique,
et l'Eglise doit fournir les ressorts spirituels de l'existence.
L'Eglise doit veiller à ce que les principes éthiques soient maintenus
dans l'Etat et l'économie. Elle doit éduquer les consciences.
La racine de la liberté et de la dignité humaine est l'enseignement
biblique de l'homme, image de Dieu. Une correcte définition de
la liberté religieuse est qu'elle n'est pas autocréation du transcendant,
mais droit de régler sa vie en fonction du transcendant. L'éducation,
le droit, le marché doivent former à la dignité et à la solidarité.
Le problème de la diversité des philosophies de la vie et de la
convergence sur des principes éthiques communs doit être approfondi.
Le minimum serait la règle d'or. La DSE dit que ce qui est commun
à tous les hommes s'appelle la nature humaine. Mais la philosophie
aristoté-lico-thomiste est peu connue, voire abordée avec suspicion.
C. Pluralisme et égalité des droits
1. Religion et espace public. Donati: La modernité a rejeté les
religions révélées comme incompatibles avec la démocratie. Elle
force les religions de s'adapter au code symbolique de la démocratisation
(Europe), ou leur laisse leur autonomie, mais les confin à sphère
privée (USA). A la fin du XXe siècle, la démocratie a perdu ses
références conceptuelles, et la religion son identité. Quelle
relation envisager pour la religion par rapport à la société civile
et l'Etat? Dans la distinction croissante des sphères sociale
et culturelle, la religion doit contribuer à qualifier éthiquement
l'espace public. La globalisation répand un modèle de sécularisation
et de privatisation de l'espace public, où la communication se
résume aux relations de marché. La religion doit être la force
dynamisante d'une société civile de l'humain, garantissant aussi
le fonctionnement humain de la démocratie. Contre la menace d'un
système politique qui n'est plus qu'un instrument au service du
marché global.
Donati préconise un consensus entre les religions quant aux valeurs
sociales. La DSE insiste sur l'universalité et la rationalité
des principes qui guident la vie sociale (dignité de la personne,
justice, solidarité, sub-sidiarité, etc.). Il n'y a pas de rupture
entre la foi que l'Eglise professe, et la raison commune à tous
les hommes. C'est comme citoyens croyants non comme fidèles de
l'Eglise que les chrétiens s'engagent dans la cité. La liberté
religieuse est un droit humain qui doit être défendu contre tous
ceux qui seraient tentés de le violer. L'acceptation de la différence
n'est pas un pis-aller à tolérer, mais une nécessité interne de
la démarche religieuse qui doit préserver la liberté pour être
authentique.
2. Les droits des minorités
Schambeck: II n'existe pas de définition communément admise des
minorités. La loi constitutionnelle devrait protéger les minorités
de façon à sauvegarder à la fois la souveraineté de l'Etat et
l'identité des minorités. Les droits des minorités sont des droits
fondamentaux, à garantir devant la communauté des nations. La
souveraineté d'un Etat n'est pas au-dessus de ces droits fondamentaux.
La démocratie nationale doit intégrer les structures ethniques,
distinguer les travailleurs itinérants des demandeurs d'asyle.
La DSE envisage la société comme une construction de bas en haut.
Les formations supérieures n'ont pas à détruire, mais à protéger
les formations inférieures. Ainsi l'Etat souverain doit-il protéger
la famille, les groupes culturels qui vivent selon une solidarité
naturelle en son sein. Ceux-ci ne doivent pas revendiquer des
privilèges incompatibles avec le bien commun de l'ensemble de
la communauté dont ils font partie.
Malik: Le conflit entre la démocratie et la religion tourne autour
de la vérité, surtout depuis l'ascendant pris par la loi positive
sur la loi naturelle, le subjectivisme sur l'objectivité. L'humanisme
séculier ne reconnaît pas que ses racines éthiques lui viennent
du christianisme, de même les règles du jeu de la démocratie.
Tocqueville était rassuré parce que toutes les sectes des USA
avaient la même morale chrétienne. La Déclaration de 1948 a été
acceptée, avec l'abstention des états islamiques, parce que les
signataires n'ont pas eu à dire pourquoi. Le partage des mêmes
valeurs fondamentales n'implique pas les mêmes conceptions de
la vie. C'est la pensée de la DSE: il existe un ordre moral humain
universel accessible à la droite raison. L'islam politique est
incompatible avec la démocratie. Les non-musulmans sont traités
comme dhimmis. L'islam a une vue hostile du monde qui lui est
extérieur (territoire de guerre: Dar-el-Harb), il a la vérité,
il fait table rase avec les civilisations qu'il conquiert. Il
est bordé de "frontières sanglantes". Inutile de vouloir le dialogue
à tout prix, basé sur des malentendus. La démocratie n'est pas
seulement le gouvernement par la majorité, mais aussi la protection
des droits de l'homme et donc aussi des minorités. Dans les sociétés
islamiques la démocratie passe par le système communautaires (des
millets). Au Proche-Orient, l'identité nationale se fait sur la
base de la religion. Les minorités devraient avoir des droits
d'autogestion au sein de leur communauté, l'Etat étant une fédération
de communautés. Seulement ainsi on sortirait de la dhimmitude,
et l'islam réserverait sa sharia aux siens. La démocratie n'est
pas un modèle unique. Elle doit tenir compte des réalités sociologiques
et historiques.
D. Démocratie et économie de marché
1. La globalisation. Tietmeyer: Les démocraties qui fonctionnaient
sur une base nationale avec une histoire et des valeurs sont maintenant
confrontées avec une économie globale. Un ordre supranational
est souhaitable avec contrôle démocratique. Le concept de démocratie
-décision par la majorité- ne peut être étendu sans circonspection
au-delà de la sphère des procédures de décision politiques. Il
n'y pas d'harmonie automatique entre l'économie de marché et la
démocratie. La démocratie politique ne s'accommode pas d'une économie
planifiée, mais à l'inverse une économie de marché peut se développer
dans un régime autoritaire (Espagne de Franco, Amérique latine
sous les régimes militaires, etc).
Crouch: La démocratie affronte la nouvelle étape de la globalisation.
Le monde du travail est devenu en prévalence celui du tertiaire,
du double salaire du couple. On assiste à la chute du syndicalisme
et de l'engagement politique, au déclin des classes laborieuses
de l'industrie et des services publics, avec une tendance à la
professionnalisation de la classe politique. Une catégorie de
travailleurs a été marginalisée dans l'exclusion depuis le développement
de la globalisation. Les requêtes des syndicats en matière de
hausse des salaires accentue encore le rejet des plus faibles
dans l'exclusion. De moins en moins de travailleurs sont touchés
par la négociation collective des salaires.
2. Les limites de l'Etat-providence. Schmidt: L'Etat providence
démocratique est renforcé par la démocratie politique. Les pays
ex-communistes étaient aussi des Welfare States, la liberté en
moins, mais avec une protection plus étendue contre le chômage,
au moins pour les groupes utiles à la production (travailleurs
et mères de famille). L'Etat providence est allé au-delà de ce
qui est économiquement et socialement acceptable. Avec quels résultats?
En République Fédérale d'Allemagne, la protection sociale absorbe
34% du PNB (en France 50%). L'Europe est forte pour la protection
sociale, non pour l'aide à l'emploi. L'Amérique (sauf le Québec)
n'a pas développé ce secteur parce qu'elle n'a pas connu la pression
d'un nouvement social-chrétien ni labouriste.
Dasgupta/Maskin: Les analyses empiriques saisissent-elles les
vraies motivations des personnes qui se déterminent dans un système
démocratique? L'approche quantitative et la logique mathématique
fournissent des résustats intéressants, mais ils sont sans doute
réducteurs. Les choix d'une personne ne reposent pas sur des quantités
d'informations, mais sur des sentiments, des attentes, des représentations
symboliques, des conditionnements, etc. Le problème de l'indisponibilité
des valeurs fondatrices de la démocratie n'est pas touché par
ces analyses.
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