LE DÉCOURAGEMENT N'EST PAS CATHOLIQUE
Vous avez tous entendu cet adage
: l'espoir fait vivre. Une très belle petite fable me revenait
à l'esprit en préparant cet exposé. Il s'agit
de deux grenouilles tombées un soir dans un pot de lait.
L'une désespère et coule très vite; on la
retrouvera morte au matin. L'autre se débat de toutes ses
forces, gesticule, brasse le lait pour surnager, espérant
contre toute logique. On la retrouvera le lendemain vivante, juchée
sur une motte de beurre. Il faut vouloir espérer.
Je
ne sais pas si, aujourd'hui, on continue à donner, comme
hier ou avant-hier, comme sujet de dissertation en classe de première
ou de seconde la maxime selon laquelle il ne serait pas nécessaire
d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour perséverer.
La formule ne manque pas de grandeur, apparemment;
mais elle ne reflète en rien la réalité.
Il faut être fou pour ne rien attendre de ce que l'on entreprend,
ne serait-ce qu'en retirer la satisfaction du devoir accompli.
Et puis on ne mène pas de la même façon un
combat sans espoir et un combat que l'on espère gagner.
La façon d'agir varie avec les degrés et la nature
de l'espérance qu'on a ou qu'on n'a pas.
Mais,
aujourd'hui, que peut-on espérer raisonnablement gagner?
Tout ne pousse-t-il pas au contraire au découragement?
Chaque jour apporte son lot de dégradation de notre société
: avancées de la pornographie, de la drogue, de la violence,
anarchie intellectuelle etc. Alors, que de fois entend-on les
litanies du désespoir : le mal est fait, la partie est
jouée et perdue ou en tout cas elle le sera demain...
Litanies que l'on commente en rejetant la faute sur
les autres (mea culpa sur la poitrine du voisin) et l'on répète...
Vous connaissez ces jérémiades qui, dans les meilleurs
cas aboutissent à cette conclusion : il n'y a rien d'autre
à faire qu'à prier, seul le Ciel peut nous sauver
(sous-entendu : et il le fera sans nous), quand on n'ajoute pas
: les temps sont proches, d'ailleurs la Vierge Marie l'a révélé
à X, annoncé à Y... Et ces prophètes
de malheur que l'on imagine avoir un fil direct, aujourd'hui une
liaison Internet, avec le ciel, passent facilement pour des docteurs
de l'Église.
Or ce discours démobilisateur
n'est pas catholique. La doctrine catholique forme un tout qui
lui donne une cohérence, une unité, une harmonie
incomparables. Elle exclut le refuge dans le spirituel, le recours
au seul spirituel.
Il y a un devoir d'espérance
temporelle; il consiste à croire que nos combats temporels
ne sont pas vains, que nous bataillons et que Dieu donnera la
victoire aux batailles que nous entreprenons.
Cette
idée qu'aujourd'hui seule la prière pourrait nous
sortir de la situation que nous connaissons est ambiguë.
Si l'on veut dire par là que la prière est indispensable,
nous n'en doutons pas. C'est la première forme de l'action
et nous sommes persuadés que nous ne gagnerons pas sans
la miséricorde divine que nous devons implorer...
Bossuet
a cette formule terrible : Dieu se rit des prières qu'on
Lui fait pour détourner les malheurs publics quand on ne
s'oppose pas à ce qui s'accomplit pour les attirer "...
Il y a une certaine façon de n'espérer qu'en Dieu qui est une forme très subtile de désespoir.
LES LEÇONS DE L'HISTOIRE DE L'ÉGLISE
Mais attention - et là
nous entrons dans le coeur de notre sujet - rien ne serait plus
vain que de folles espérances, des espérances sans
fondement. Il faut que nous considérions convenablement
nos arguments d'espoir et les conditions qui autorisent cet espoir.
Sinon vous pourrez repartir de ce pèlerinage, gonflés
comme des outres, que le premier obstacle risque fort de crever.
Le premier argument de notre espoir, nous le trouvons
dans l'histoire du catholicisme...
Catholicisme,
source de civilisation, d'ordre, de paix dans la vie publique.
Dans son sillage, tout a fleuri. Jean Ousset aimait évoquer
cette histoire qui met en évidence :
L'INDISPENSABLE MÉDIATION HUMAINE
L'histoire ne fait pas apparaître
que des succès. Chaque siècle a eu son lot d'échecs
et de malheurs. Cependant, chaque fois, des renaissances au temporel
ont surgi, parfois de façon fulgurante, faisant éclater
l'action de la Providence.
Mais - et c'est là
un point essentiel qu'il faut souligner - ces renaissances catholiques
n'ont été opérées qu'à travers
des médiateurs humains, parfois très peu nombreux
... Au fond, disait un jour à Lausanne Michel de Penfentenyo,
le Christ est curieusement le même dans l'histoire universelle
et dans l'histoire de sa vie en Galilée. Il guérit
, il ressuscite, il répand la vie en abondance, mais il
demande l'acte de foi, c'est-à-dire - et il ne s'agit pas
ici d'un jeu de mots - la foi en actes. Je vous invite à
relire cette histoire dans l'esprit que je viens d'évoquer.
Il y a là un fondement de notre espérance.
LA DOCTRINE SOCIALE DE L'ÉGLISE
Nous ne pouvons évidemment
pas nous arrêter là, car ce qui nous importe c'est
la situation d'aujourd'hui. L'histoire nous conforte - nous venons
de le dire - dans cette conviction que le catholicisme est le
seul véritable humanisme. Il y a bien là un argument
de notre espoir mais il est vrai que cette influence catholique
subit de nos jours une éclipse et que même - il faut
bien le dire - dans les rangs catholiques on manque d'artisans
d'un ordre social chrétien.
A tous niveaux,
les défections sont nombreuses et certains font même
consciemment le jeu de l'adversaire.
Reste que
l'action véritablement catholique, dans la cité,
dans la gérance de l'ordre temporel, celle que nous présente
l'histoire et celle que nous voulons mener aujourd'hui est l'application
d'une doctrine qui, elle, ne change pas quelles que soient les
faiblesses des hommes et même si on n'ose plus la proclamer.
Cette doctrine porte en elle, aujourd'hui comme hier,
les principes de l'espérance. Principes de l'espérance,
car cette espérance serait vaine si l'action menée
se déroulait sans référence à cette
doctrine.
Seule la vérité est facteur
de progrès. Et la vérité dans l'ordre humain
(vérité humaine et catholique) assume tout le réel.
L'ordre des choses de Dieu - l'ordre divin - n'est pas que surnaturel.
C'est pourquoi on peut parler d'une Doctrine sociale de l'Église,
dont Pie XII a pu dire: elle est claire en tous ses aspects; (29
avril 1945). C'est dire qu'il n'y a pas d'espérance
possible, justifiée, hors de l'application de cette doctrine,
dont le fondement est la loi naturelle (Pie XII, allocution aux
participants au congrès des études humanistes, 25
septembre 1949)
LA LOI NATURELLE
Le respect de la vie
S'écarter de la loi naturelle,
c'est entrer dans un système dont la logique est implacable.
Cela est particulièrement évident dans le domaine
du respect de la vie. Il y a un enchaînement indiscutable
entre contraception, avortement et procréation artificielle.
Pour s'en tenir à ce dernier cas, il est facile
de montrer que tout est possible dès lors que l'on ne respecte
pas le principe fondamental d'ordre naturel selon lequel il y
a un lien indissoluble entre les deux significations de l'acte
conjugal : union et procréation.
Si l'on
admet le recueil des gamètes, rien ne peut interdire la
fécondation de multiples embryons. Lorsque ces embryons
existent, n'est-ce pas servir la vie que de les réimplanter
(voire en ayant recours à une mère porteuse)? Si
l'on dispose de plusieurs embryons, au nom de quel principe n'essaierait-on
pas de faire vivre ceux qui ont le plus de chance de survivre?
La procréation artificielle qui n'eut pas été
possible sans la loi relative à l'avortement, car elle
repose sur des centaines de milliers d'embryons morts, porte en
elle-même le germe de l'eugénisme. Elle ne peut que
conduire à la réification de l'embryon.
J'ai
pris l'exemple de la bioéthique; on pourrait développer
d'autres illustrations : celle de l'école, la loi Debré
de 1959 amorça une dégradation de la reconnaissance
de la liberté naturelle des parents pour aboutir à
la récente loi dite loi relative à l'obligation
scolaire et qui achève un processus d'intégration.
La politique familiale
Notre politique familiale repose
sur l'affirmation que la société, le droit, la loi
n'ont qu'un rôle d'organisation et d'efficacité immédiate.
Dans la logique du système, cette politique n'a donc pas
pour base la loi naturelle mais un raisonnement que l'on pourrait
ainsi résumer :
- Vous êtes mariés,
vous ne l'êtes pas, vous ne l'êtes plus, ou vous l'êtes
à demi (pourquoi pas?) - vous avez un enfant, vous n'en
n'avez pas, vous en voulez un, vous n'en voulez pas, vous n'en
voulez plus. Cela ne me regarde pas, dit le législateur
: il m'appartient de mettre à votre disposition ce qui
vous permet de réaliser vos choix d'aujourd'hui et éventuellement
de les rejeter demain.
Divorce, adultère,
contraception sont alors des choix que la société
doit rendre également possibles.
A l'origine
du processus légal de destruction de la famille, on peut
citer d'une part l'article 3 de la déclaration des Droits
de l'homme du 26 août 1789 qui transfère toute autorité
à la nation (nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité
qui n'en émane expressément) et d'autre part les
décisions de 1792 instituant le mariage civil, dissoluble
puisque en même temps était établi le divorce.
De ces deux textes fondateurs découlent très
logiquement tous les textes qui ont affaibli le mariage et conduisent
au PACS d'une part à l'affaiblissement de l'autorité
paternelle d'autre part.
Pour le divorce, on eut
la loi Naquet en 1908 qui, à part une modification apportée
entre 1941 et 1945, demeure en vigueur jusqu'en 1975. Naquet affirmait
que ce n'était qu'une étape vers l'union libre.
Sous la pression de l'époque, il ne put inscrire que ce
que l'on a appelé le divorce sanction. En 1975, on passera
au divorce par consentement mutuel...
Aujourd'hui,
on en est au PACS. Je le répète, si vous restez
dans le système, il n'y a aucune bonne argumentation possible
pour s'opposer au PACS. La seule logique qui tienne exige un retour
à l'ordre naturel et au véritable sens du mariage.
La résistance de la famille
Puisque nous évoquons l'état
de notre législation familiale, il faut insister - car
il y a là un argument d'espoir - sur la résistance
de la famille.
Il faut nous méfier, en effet,
de l'image que les media donnent de la famille, représentations
partielles, partiales et déformées. L'information
n'est plus aujourd'hui constituée par les faits et les
commentaires de ces faits mais repose sur des sondages et des
commentaires de sondages.
La famille n'est montrée
qu'en crise et l'on insiste abusivement sur des situations qui
restent marginales.
Certes, même marginales,
ces situations sont dramatiques et le marginal s'étend
dangereusement; il peut même paraître choquant de
parler de marginal pour le divorce qui touche un mariage sur trois.
Cependant, tous ces phénomènes ne doivent pas masquer
que la famille résiste; c'est même, dit Evelyne Sullerot,
un des constats les plus frappants de notre fin de siècle
que cette résistance.
Cela tient à
la nature humaine, les contre-nature ne peuvent durer, les unions
d'homosexuels ne sont pas porteuses d'avenir et les unions libres
sont peu fécondes. La famille, institution la plus attaquée,
est en même temps l'outil de la reconstruction. En ce sens,
la famille est assurée de la victoire.
Nous l'avons dit, il y a bien là un argument pour fonder notre espoir. Mais notre devoir est de hâter cette victoire, car entre temps quel gâchis! Que la barque arrive au port, c'est très bien, mais si en chemin elle a perdu la quasi totalité de ses passagers, nous ne pouvons pas ne pas être interpelés, comme on dit aujourd'hui.
UN COMBAT MULTIFORME
Nous avons mis en évidence
la logique infernale des systèmes qui déroulent
leurs enchaînements inéluctables à partir
de prémisses contre-nature.
Il faut voir
clairement l'origine du mal et c'est à la racine qu'il
faut prendre les problèmes. Toute ambiguïté
étant ainsi écartée, il est alors non seulement
possible, mais impératif et non contradictoire, de combattre
pour atteindre des objectifs partiels à court terme, afin
de retarder une aggravation de la situation (limiter le nombre
d'ovules fécondés pour éviter la congélation
et la recherche, par exemple).
Cela impose certes,
de ne pas se leurrer sur l'efficacité de cette action nécessaire,
ni de leurrer les gens en leur laissant prendre cette tactique
pour une reconnaissance de principes inadmissibles. Même
s'ils ont peu de chances d'être atteints et même si,
atteints, ils ne constituent que des acquis fragiles, temporaires
et notoirement insuffisants, ces objectifs sont des éléments
d'une stratégie de harcèlement seule possible quand
le combat de fond ne peut être envisagé...
Le
rôle des laïcs ne peut se limiter aux rappels doctrinaux
fondamentaux. Leur domaine est celui de la prudence. Que leur
servirait d'avoir les mains pures... s'ils n'ont plus de main?
ESPÉRANCE TEMPORELLE ET VERTU D'ESPÉRANCE
J'ai longuement développé ce lien entre espérance temporelle et respect de la loi naturelle. S'il y a un devoir d'espérer, il ne peut être justifié que dans le cadre de ce respect. Il faut ici rappeler que l'on ne doit jamais évoquer l'ordre naturel sans le lier à l'ordre surnaturel.
Ces deux ordres ne sont pas juxtaposés;
l'ordre surnaturel imprègne l'ordre naturel. La grâce
se greffe sur la nature.
La grâce restaure
la nature et l'élève à l'ordre surnaturel.
Cette grâce nous provient des mérites de Notre Seigneur
Jésus-Christ. C'est en ce sens que le Christ vient accomplir
la loi de Moïse. Le moyen nécessaire de cet accomplissement
est la Croix. Et le disciple n'est pas au-dessus du Maître
(Mt X, 24). De cet accomplissement de l'ordre naturel par l'ordre
surnaturel, le Christ montre le chemin : la Croix. Il n'est aucun
domaine, aucune action qui ne puissent, qui ne doivent se placer
sous le signe de la Croix, qui régénère et
fortifie.
Toute la cohérence catholique
est dans cet accomplissement de la loi de Moïse par la loi
d'amour et donc dans la relation du Décalogue et des Béatitudes.
Il n'y a pas de séparation entre les Béatitudes
et les Commandements.
Ainsi, s'il est une espérance
temporelle, elle est enracinée dans la vertu théologale
d'Espérance, qui a Dieu pour origine, motif et objet. Cette
espérance temporelle éclaire notre activité
temporelle; c'est toute la doctrine de la Providence, mais elle
ne peut se justifier que si elle s'accompagne de la traduction
en acte de notre foi. tu es le fils de Dieu, jette-toi d'ici
en bas, dit Satan à Jésus, en le plaçant
sur le pinacle du Temple. Les anges te porteront. Mais
Jésus répond : Tu ne tenteras pas le Seigneur,
ton Dieu."
N'est-ce pas tenter Dieu que
de recourir au seul surnaturel sans souci des prescriptions les
plus élémentaires de la nature. On ne peut que rappeler
la maxime prêtée à saint Ignace : prier comme
si notre action devait être inutile et agir comme si notre
prière ne devait servir à rien (prier comme si tout
dépendait de Dieu et agir comme si tout dépendait
de nous).
Espérer donc dans nos entreprises
temporelles, mais que cette espérance ne soit pas une folle
espérance. Batailler, certes, mais avec de justes objectifs
et donc batailler pour une restauration d'un ordre naturel qui
puisse être le socle d'une restauration de la royauté
sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ. Alors, Dieu donnera
la victoire.
Espérer contre toute espérance,
disait sainte Thérèse de l'Enfant Jésus.
Ce qui manque peut être le plus à notre monde d'aujourd'hui,
c'est la vertu d'Espérance.
Le monde moderne
finit par nourrir plus de craintes que d'espérances. Péguy
exprimait déjà cette difficulté. Dans Le
Porche du mystère de la deuxième Vertu, il évoque
les trois vertus de foi, d'espérance et de charité,
et fait ainsi parler le Seigneur.
La foi, que j'aime le mieux, dit Dieu, c'est l'Espérance.
la foi, çà ne m'étonne pas.
Cà n'est pas étonnant.
J'éclate tellement dans ma création
Dans le soleil et dans la lune et dans les étoiles.
Dans les astres du firmament et dans les poissons de la mer.
Sur la face de la terre et sur la face des eaux.
Dans le vent qui souffle sur la mer et dans le vent qui souffle dans la vallée.
Et dans l'homme.
Ma créature.La charité, dit Dieu, çà ne m'étonne pas.
Cà n'est pas étonnant.
Ces pauvres créatures sont si malheureuses qu'à moins d'avoir un coeur de pierre, comment n'auraient-elles point charité les uns des autres.Ce qui m'étonne, dit Dieu, c'est l'espérance.
Et je n'en reviens pas.
Cette petite espérance qui n'a l'air de rien du tout.
Cette petite fille espérance ".
Vouloir espérer donc -
ce qui implique de prendre les moyens pour que cette espérance
ne soit pas vaine, et le premier de ces moyens est le respect
de la loi naturelle.
Vouloir espérer implique
en même temps que nous nous considérions comme les
fourriers d'une oeuvre qui nous dépasse, agissant avec
confiance : " Aie confiance, petit troupeau, j'ai vaincu
le monde " dit Jésus.
Vouloir
espérer enfin, parce que nous savons que cet espoir de
salut temporel a pour fin la gloire de Dieu.
"Et, parmi tous les signes d'espérance et les secours efficaces que le Seigneur nous propose dans notre vie militante, une place éminente revient plus que jamais à la Vierge Marie, en laquelle la "petite fille Espérance" dont parlait Péguy a pris en quelque sorte un visage humain. Celle que, dans les litanies, nous appelons Secours des chrétiens et que nous saluons ainsi : "Vita Dulcedo et Spes nostra, salve"
Michel Berger