Serviam remercie vivement l'auteur et la rédaction de la revue
Tu ES PETRUS pour leurs aimables accords de mise en ligne de cette
étude
----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
LÉTAT LIBRE ET LÉGLISE LIBRE, UN SIÈCLE APRÈS LA LOI DE SÉPARATION,
LE TÉMOIGNAGE DU CARDINAL PIE,
par Dom Hervé COURAU, abbé de Notre Dame de TRIORS.
Lautorité doit être toujours considérée comme un humble service,
et non pas un lieu de compétition et dassouvissement de la volonté
de puissance
Voilà le centenaire des lois sur les Congrégations et la séparation
de lEglise et de lEtat (1902, 1905). Par dessus le siècle qui
souvrait alors et ses ruines encore fumantes, je vous propose
découter la grande voix du cardinal Pie. Cet ami des moines,
ce grand prince de lEglise a su souffrir avec le désormais Bienheureux
Pie IX les sinistres préparations à ce divorce entre lEglise
et lEtat. Depuis, bien des solutions empiriques ont créé une
jurisprudence qui atténue limpression de coupure totale aux dépens
de lEglise. Néanmoins léquilibre est fragile, instable, puisque
chaque jour il peut être remis en cause unilatéralement. On sait
quelle patience il faut à lEglise, quelle prudence de serpent
surtout il lui faut, alors quil lui serait si bon de navoir
à être que colombe. La chaude parole du Cardinal Pie éclaire nos
temps moroses et aide dépasser la triste résignation, le misérabilisme
dépité qui est trop courant actuellement.
Le Cardinal Pie en son dur XIX° siècle était aussi impuissant
devant la montée du naturalisme que nous-mêmes le sommes face
au mondialisme sans âme et devant les ravages actuels de la société.
Nous-mêmes sommes témoins des conséquences ultimes des causes
quil a dénoncées, nous constatons les fruits les plus funestes,
les plus cruels, de ce même processus, à léchelle planétaire
désormais.
Dans une homélie de Noël, peu après la défaite de 1870 et la détresse
quelle avait créée, le cardinal Pie dont on sait quil fut très
lu par le futur Saint Pie X, a voulu éclairer limbroglio social
du moment en décrivant lautorité comme un authentique et noble
service. Pour exorciser la course au pouvoir où se déchaînent
les passions et où meurent tant dillusions, voilà lhumble solution
de la la chrétienté dhier comme de lordre chrétien de demain,
sil plaît à Dieu de linstaurer à nouveau. Le relire ne peut
donc que nous encourager. Les larges citations (insérées en italique)
sont entrecoupées de quelque gloses pour mieux suivre la pensée
du texte :
Tout découle du Seigneur, en qui la liturgie de Noël voit le nouveau
Salomon, Rex Pacificus, en contraste avec les rois des nations
qui, selon lévangile exercent sur elles un esprit dominateur
Vos autem non sic, quil nen soit pas ainsi chez vous. Gouverner
les hommes sans faire référence à Dieu, gouverner les hommes livrés
à leurs passions déchaînées, sera toujours très difficile. Lautorité
a alors besoin dêtre armée contre elles ; et là où la perversité
humaine se laisserait emporter aux derniers excès, la mission
du pouvoir public deviendrait celle du dompteur de bêtes féroces
(Cf. Mc.10,42).
En dehors de lordre social basé sur Dieu, lhomme est un loup
pour lhomme et on ne peut pas trop sétonner alors que lesclavage
soit si répandu en dehors du christianisme. Il devient même alors
comme une impérieuse nécessité dordre social. Néanmoins, la tyrannie
que représente un tel état de choses est encore un bien en comparaison
de lanarchie, cest à dire de labstention de toute autorité
qui représente au dire de Bossuet un état de guerre de tous contre
tous . Lévangile affirme avec justesse que les rois de nations
gouvernent avec empire et que cest pour cela même quils sont
qualifiés de bienfaiteurs, benefici vocantur., allusion probable
par le Seigneur à Ptolémée Evergète, dont le nom même siginfie
en grec bienfaiteur (euergethV. Cf. Lc.22,25)
Dans cette fâcheuse situation commune aux sociétés civiles antiques,
voici que survient lavènement du Roi plein de douceur, Ecce Rex
tuus venit tibi mansuetus (Mt.21,5) dont toute la terre désirait
voir le visage, ainsi que le chante la liturgie de Noël. A partir
de cette heure, la scène du monde est changée. Non ita erit inter
vos, quil nen soit pas de même parmi vous (Mt. 20,26). Oui,
il nen va plus de même parmi nous. Je le sais, cette parole de
lévangile a été utilisée par des séditieux pour condamner toute
force et toute autorité politique en milieu chrétien (allusion
à Joachim de Flore, aux Gallicans, aux Jansénistes du XVIII°s,
aux Fébronianistes, et aux Josephistes
). A lopposé, dautres
réservent à la seule Eglise la parole du Seigneur ; ainsi les
gouvernements terrestres nauraient rien à emprunter à lEvangile,
rien à apprendre de lEglise, et sils se modifient en mieux,
cest là leffet dun progrès qui leur serait propre. On veut
ainsi refuser au christianisme tout caractère social, tout rayonnement
social, malgré le démenti de lhistoire et de la doctrine : il
ny avait pas un siècle que le pouvoir était chrétien que St Augustin
ne craignait point déjà de dire que dans la cité de Dieu ceux
qui commandent se font les serviteurs de ceux-là mêmes à qui ils
paraissent commander
(Cf. Cité de Dieu l.XIX, c.14). Cet adoucissement
de lautorité en milieu chrétien procède de deux causes, dont
lune se rapporte à ceux qui lexercent, et lautre à ceux sur
lesquels elle est exercée.
Du côté de ceux qui commandent, il y a certes grand péril ; et
pour les affronter et supporter les inconvénients graves liés
à lautorité, il ny a pas dautre moyen que de les comparer à
ceux qui auraient lieu si le souverain nexistait pas (Cf. Joseph
de Maistre, du Pape l.II, c.2 inconvénients de la souveraineté).
Les sociétés européennes soupirent sans cesse vers létat libre,
cest à dire vers cet état où le gouvernant est aussi peu gouvernant
et le gouverné aussi peu gouverné que possible (id°). On a pourtant
sous les yeux la banqueroute de létat auquel on aboutit, et on
nous interdit de la dénoncer. Bossuet la fait avant nous, librement
et mieux que nous ne le ferions (Cf. Politiques l.X, art.6, 1°
et 2° propositions). Revenons au Seigneur qui a dit : non ita
est autem in vobis, quil nen soit pas ainsi parmi vous. Le plus
grand se reconnaîtra comme le plus petit, le Seigneur nest pas
venu pour être servi, mais pour servir et immoler sa vie en rachat
de ses frères, etc
Voilà la vraie charte daffranchissement des
nations chrétiennes. Ne pas la respecter entraîne les pires menaces,
et celui-là est bien endormi qui ne se réveillerait alors pas
à ce tonnerre.
Lhistoire sainte nous enseigne par le contraste entre dune part
les rois félons et ces rois pieux qui furent châtiés dans leur
insouciance, et dautre part les rois saints dune sainteté qui
rayonne sur leur pouvoir y compris temporel : saint Louis en France,
saint Edouard en Angleterre, saint Henri en Allemagne et beaucoup
dautres qui ont fait revivre lexpression sensible de la royauté
de Jésus-Christ. On espère toujours un roi à cette image et ressemblance
(Cf. Bossuet id°, 3° et 11° proposition).
Du côté des peuples, aussi, il y a une mitigation, un adoucissement
du pouvoir, même si le baptême ne détruit pas toutes les suites
du péché originel. Aussi le maintien dun pouvoir armé et fortement
constitué simpose-t-il encore (Cf. Romains 13,1-4). Un tel pouvoir
prolonge alors lusage de la raison et le rapport entre autorité
et sujet y trouve un équilibre paisible. Néanmoins autant lemploi
du glaive est légitime et commandé là où la raison ferait défaut,
autant lusage de la force serait arbitraire et tyrannique là
la raison régnerait delle-même. Ainsi doit-on dire (et le Moyen
Age la prouvé) quun peuple chez qui se sont acclimatées les
murs chrétiennes est simple et aisé à gouverner. Devenu capable
de la liberté sous ses formes multiples, il y a droit et les princes
ne peuvent sans injustice la leur refuser, moins encore la leur
ravir (Cf. Gal.5,23 & Rom.11,14). Doù il résulte que la mesure
exacte des libertés possibles dun peuple, cest la mesure de
sa raison, ce qui veut dire pratiquement et en définitive la mesure
de son esprit religieux. A linverse de Ptolémée Evergète que
des commentateurs assimilent au pouvoir cruel dont se vantent
des sujets abâtardis (benefici vocantur - Lc. 22,25), les pouvoirs
publics sont tenus de prendre dautres allures : non ita erit
inter vos - quil nen soit, pas ainsi parmi vous (Mt. 20,26).
Leur grandeur consiste à sabaisser et à servir, leur honneur
comme leur devoir, cest de sacrifier leur repos et leur vie,
non pas à maintenir, mais à racheter les libertés vraies et légitimes
de leurs peuples quand elles sont aliénées et gaspillées (non
ministrari sed ministrare, et dare animam suam redemptionem pro
mutis - Mt. 20,28).
Le libéralisme qui soppose directement au christianisme se vante
dopérer au profit de la liberté tout ce quil accomplit au détriment
de la religion. On a vu cela à la fin du XVIII°siècle qui sest
achevé avec le despotisme de la terreur et de léchafaud, puis
le despotisme du sabre. Voilà comment la révolution française
a tenu ses promesses démancipation. Rejeter le joug salutaire
de la foi fait retomber sous le joug de la tyrannie. Nétant plus
digne, ni capable de porter la liberté, la liberté lui échappe
dans toutes ses applications les plus diverses (personnelles ou
publiques, familles et nations). Le despote est alors salué comme
un bienfaiteur au moins temporaire, et on en revient à la logique
du et benefici vocantur (Cf. Blanc de Saint-Bonnet, de la Restauration
française, c.50 & 51).
Un catholique libéral, issu de ces graves ambiguités quitte lévangile
et retourne à la tyrannie qui lavait précédé. Sous de grands
mots qui cachent leur contraire, un tel catholique ne comprendra
jamais que lordre social doit sédifier, non à côté du fondement
chrétien, mais sur ce fondement même. Sans cela, cest lébranlement,
la caducité, la chute ; cest le désordre, lanarchie, et, par
suite, cest le retour inévitable à un régime que vous êtes condamnés
à ramener tout en le maudissant (Cf. Blanc de S-Bonnet, id°).
Cest la vérité qui vous libérera, nous dit lévangile (Jn. 8,32).
Si donc le Fils vous libère, vous serez réellement libres (Jn.
8,36). La pierre solide où construire, cest le Christ (1 Cor.10,4).
Comme le dit lImitation de Jésus-Christ, il vaut mieux choisir
davoir contre soi le monde entier que davoir devant soi Jésus
offensé (l.II, c.VIII, n°3). Or pour lheure, cest Jésus offensé
que notre société a devant elle. O Dieu tout-puissant, faites
briller aux yeux de votre peuple un rayonnement nouveau de ce
Roi pacifique et pacifiant, dont le visage est désiré de toute
la terre .
Ces grandes paroles ont été dites dans un contexte encore chrétien.
Néanmoins, elles nous disent toujours linfinie simplicité de
la chose sociale à la lumière de lévangile. Sans doute durant
les siècles chrétiens, le service de lautorité na-t-il pas été
toujours rendu en consonance avec lévangile. Le Vos autem non
sic na pas été bien appliqué. La formule reste néanmoins une
solution venue den-haut, dune extrême simplicité, dune extrême
exigence aussi pour le gouvernant et pour les gouvernés. Quand,
à La Salette, Notre Dame évoque Napoléon III, quand à Fatima,
elle parle de la Russie dévoyée, lévangile est encore murmuré
à nos oreilles : Vos autem non sic, quil nen soit pas parmi
vous comme parmi les païens cruels qui croient voir un bénéfice
dans le pouvoir injuste qui les accable. La vérité nous a rendus
libres et elle nous a rendus capables de parler avec justesse
de la liberté, tant individuelle que dans ses composantes sociales.
Retour à la page de présentation