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L'Europe et le Christianisme
Dans son projet de Constitution européenne, le président de la Convention Valéry Giscard d'Estaing fait une brève allusion aux "héritages culturels, religieux et humanistes de l'Europe".
Excluant d'emblée l'idée d'une référence aux racines chrétiennes de l'Europe, il a suscité la réaction de Jean-Paul II qui considère que sans une "référence claire à Dieu et à la foi chrétienne" le projet demeure insuffisant.
La question soulevée est d'importance, elle dépasse la portée simplement juridique et pose le problème du fondement même de l'unité de l'Europe.
L'esprit franchit sans peine les limites matérielles d'une frontière. L'histoire de l'Europe en témoigne : c'est avant tout l'histoire d'un rayonnement intellectuel et spirituel marqué du sceau de l'universalité.
Si l'on peut parler des "héritages culturels, religieux et humanistes", c'est parce que Athènes, Rome et Jérusalem, les philosophes grecs, juifs, arabes et chrétiens, étaient unis dans une recherche commune : celle de l'existence de Dieu et du bonheur de l'homme, qui en dépend. Ignorer que le christianisme a contribué à cette recherche en portant la pensée humaine à son sommet, et oublier qu'il a éclairé tous les "héritages culturels, religieux et humanistes", c'est tout simplement nier le fait européen.
Il se trouve que la vocation européenne à l'universel a été ébranlée au cours du XXème siècle. Les deux guerres mondiales ont déchiré l'Europe et celle-ci, honteuse du mauvais exemple qu'elle a donné au monde, s'est repliée sur elle-même. Ce repli fut historiquement marqué par la décolonisation. Il se poursuit, aujourd'hui, sous la forme d'un retrait spirituel et d'une crise intellectuelle profonde. Cette crise s'exprime à travers l'ennui, l'absence d'idéal et la fadeur de la vie. Elle débouche sur la stérilité et expose à une explosion de violence.
L'Europe est diverse. Cette diversité constitue sa richesse. Mais si la diversité ne s'accompagne pas d'unité, elle sombre dans la division, dans la prolifération des différences, qui conduisent à un appauvrissement et à un affaiblissement croissants.
A l'inverse, l'unité est une force, mais si cette force écrase la vie, si elle nie la diversité, l'unité devient totalitaire. Il s'agit donc de concilier unité et diversité : tel est le problème de l'Europe. Or, ce n'est pas l'unité qui s'appuie sur la diversité : c'est la diversité qui s'appuie sur l'unité.
Mais, quelles valeurs peuvent prétendre à l'universalité? Quelles sont les conditions d'une unité respectueuse de la diversité ? Il s'agit de s'entendre sur le sens du mot " unité " : l'unité, en effet, ne saurait se confondre avec la totalité négatrice des différences et de la vie des individus.
C'est parce qu'elle n'a pas distingué unité et totalité que l'Europe a été soumise à la tentation totalitaire. Historiquement, cette confusion eut lieu au moment de la séparation entre la Chrétienté et l'Empire, qui permettait définitivement de distinguer l'ordre spirituel de l'ordre temporel. L'Europe eut, alors, l'opportunité inouïe de réaliser son unité en choisissant la primauté du spirituel sur le temporel.
Malheureusement, elle prit le parti de la force matérielle. La chute de l'Empire provoqua l'éclatement des nations qui se heurtèrent et s'affrontèrent dans des guerres atroces (dites de religions, mais en vérité politiques parce que les Etats nouveaux ont utilisé politiquement les religions pour affirmer leur indépendance face à l'Empire). Ces luttes fratricides devaient conduire aux tentatives futures de reconstruction impérialiste de Napoléon, de Hitler et du Communisme "international".
Aujourd'hui, une nouvelle tentative, pacifique cette fois, de réunification de l'Europe est apparue grâce à l'impulsion de Jean Monnet, Robert Schumann et Henri Spaak. Mais ce projet de réunification est matérialiste et exclusivement économique; il s'est bâti sur l'Argent, le plus grand commun diviseur ! Cela ne suffit pas.
L'expérience du passé devrait nous inviter à penser que l'unité de l'Europe ne se réalisera, dans le respect de sa diversité, qu'en prenant en considération les racines intellectuelles et spirituelles de son histoire et de sa culture.
C'est la religion chrétienne qui a fait l'Europe et l'opposition au Christianisme qui la défait. Qui a une intelligence pour penser est forcé de reconnaître que le Christianisme a porté l'humanité au plus haut niveau d'intellectualité et de spiritualité. Il a enseigné que la foi éclaire la raison (cf. Foi et raison de Jean-Paul II), que la grâce parfait la nature, que "Dieu est source de la vérité, de la justice, du bien et de la beauté", en un mot : du bonheur
Le processus de sécularisation, qui a consisté à affirmer le primat du temporel au détriment du spirituel et à faire "de l'homme un dieu pour l'homme", a abouti à la destruction de la raison par l'éloge de la folie, à la substitution de la grâce par le progrès technique et à l'organisation politique par la négation de ce qui est humain.
Il s'en est suivi la division entre religion et science, entre culture et humanisme, entre action et éthique, entre esthétique et beauté. Cette division s'est répercutée à tous les degrés de la vie pour, enfin, atteindre le coeur de l'homme en proie à une effroyable détresse.
Michel Foucault, qui eut le triste privilège de déclarer la "mort de l'homme", a voulu être le destructeur de toutes les universalités. Le mouvement dit "postmoderne" a voulu s'affirmer comme une rupture avec la modernité ; mais comment pouvait-t-il cesser d'être moderne si la modernité se caractérise précisément par la rupture, par le rejet du passé et une nouveauté radicale ?
A partir du moment, en effet, où le nouveau est le critère du vrai, le dépassement de la nouveauté ne peut s'effectuer que par une nouveauté encore plus nouvelle. La postmodernité s'est révélée être finalement l'expression d'une culture éclatée, poussant jusque dans ses ultimes conséquences la logique moderne de la rupture.
Il en est résulté une crise d'identité de l'individu. Celui-ci, indivisible par définition, a fini par se diviser. Il s'est fragmenté. Il a été réduit à une "trace", à un "déchet", au "résidu" d'une réalité qui a volé en éclat. En vérité, ne nous voilons pas la face, cette atomisation de l'individu sanctionne l'échec de l'humanisme matérialiste et athée.
L'unité humaine est composée, mais indivisible. L'homme est le sommet du monde visible et la limite du monde invisible. En lui s'unissent la terre et le ciel, le sensible et l'intelligible, la chair et l'esprit, au point que saint Augustin a pu affirmer que "s'il n'est pas spirituel jusque dans la chair, il devient charnel jusque dans l'esprit".
A partir de là s'éclaire le rôle de la culture, de la religion et de l'humanisme. Ces différents domaines ne sont pas la cause, mais l'effet et l'expression de l'unité de l'homme "qui dépasse l'homme". Ils ne sauraient être source de division dès lors qu'ils se fondent sur l'affirmation d'une transcendance. Les cultures particulières sont faites pour se rencontrer. Elles doivent converger vers l'universel, sous peine de se retrouver au service d'une ambition exclusive et totalitaire.
Pour sauver l'esprit de la sous-culture et de l'ignorance - qui font le jeu des totalitarismes - pour le sauver des fausses synthèses de l'éclectisme et de l'encyclopédisme - qui font le jeu de l'ignorance - pour le sauver, enfin, du fallacieux assemblage des particularismes - qui font le jeu de l'individualisme - il suffit de se remettre tout simplement à penser, c'est-à-dire à regarder le réel en face pour s'étonner du mystère de l'existence, et à se regarder pour trouver en soi le siège d'une unité qui nous transcende. Alors, la culture, la religion et l'humanisme seront vraiment au service de l'homme.
La religion, comprise comme ce qui rend l'homme plus humain, permet la communion entre les personnes, et la communion à son tour fonde la communauté.
Que serait, en effet, une communauté d'isolés sinon une totalité qui additionne les solitudes et génère la "multiplication des seuls", comme disait Valéry? Une communauté ne saurait se constituer d'un assemblage d'individus vivant chacun pour soi, mais de personnes qui vivent les unes pour les autres et qui ont en commun ce qui précisément les dépasse et les rend dignes de respect et objet d'un amour infini.
Une Constitution européenne méritant ce nom ne contribuera à la réalisation de la communauté européenne qu'en respectant l'unité spirituelle à laquelle tout homme aspire. Cette unité résulte de la loi naturelle, non de la loi positive, elle est renforcée et vécue par la charité chrétienne qui n'exclut personne.
D'où le sens du plaidoyer de Jean-Paul II : "Europe, sois toi-même. Découvre tes origines. Ravive tes racines. Revis ces valeurs authentiques qui firent glorieuse ton histoire et bienfaisante ta présence sur les autres continents. Reconstruis ton unité spirituelle. Tu peux être encore un phare pour la civilisation et un moteur pour le progrès du monde".Hervé PASQUA
Directeur de l'Institut Universitaire Catholique de Rennes
Auteur de "Leçons sur le christianisme" à paraître aux éditions du Cerf.
(Cet article est paru en Belgique ...)