Retour à la page de présentation

Le paradoxe de la guerre

Le soldat d'aujourd'hui – et singulièrement le soldat chrétien – doit-il être avant tout un soldat de paix ou sa vocation reste-t-elle identique à celle de ses devanciers ?
Par le général Pierre Menenteau (*)

_________________________________________________________________

Serviam, Catholiques en ligne, remercie vivement le Journal bi-mensuel l'Homme Nouveau
d'avoir aimablement autorisé la reproduction de cette très interessante réflexion
du Général Pierre Menenteau (CR), paru dans le numéro 1286 de septembre 2002

Serviam recommande volontiers la lecture du journal bi-mensuel l'Homme Nouveau : hommenouveau@wanadoo.fr

_________________________________________________________________

À l'heure actuelle se reprend de plus en plus l'idée, y compris dans le milieu militaire, que le soldat est avant tout un artisan de paix, que sa vocation est la paix et qu'il n'y a naturellement pas de contradiction entre le commandement : " Tu ne tueras point " et l'état de soldat. Il est vrai que depuis la fin de la guerre froide, les gouvernements, les opinions publiques et les médias qui les forment, ne semblent plus trouver de missions donc de justifications pour les armées que dans le maintien de la paix, l'interposition, l'humanitaire pur, laissant ainsi nos consciences chrétiennes à l'abri.
Or, la réalité militaire est beaucoup plus complexe. On doit bien comprendre, en effet, que le soldat n'est pas par nature un artisan de paix. Le soldat n'a d'existence qu'en rapport avec les armes qu'il détient et qui sont des instruments de mort dont le but – je dirais le seul but – est de tuer. Le soldat ne devient un artisan de paix à la condition – et à cette seule condition – qu'il prépare la guerre ou se prépare à la faire, c'est-à-dire d'une certaine façon parce qu'il l'aime.

C'est cette aptitude à faire la guerre du mieux qu'il peut qui le fait craindre et qui est par voie de conséquence un facteur de paix. Le vieil adage " si vis pacem para bellum " est toujours pertinent. Ne soyons donc pas hypocrites et ne cherchons pas d'autres justifications morales au soldat dans des missions certes importantes, utiles, médiatiques et en apparence plus gratifiantes mais qui ne sont que secondaires. Méditons plutôt la très belle et judicieuse réflexion de Jean Guitton : " Le paradoxe de la guerre c'est que pour l'éviter il faut la préparer et que pour la préparer il faut la vouloir " (1). C'est bien là, en effet, tout le dilemme paradoxal du soldat chrétien mais c'est aussi à cette condition, ainsi que le rappelle le Catéchisme de l'Église catholique : " Ceux qui se vouent au service de la patrie dans la vie militaire sont les serviteurs de la sécurité et de la liberté du peuple et... concourent vraiment au maintien de la paix " (Gaudium et spes, 1. 5).

C'est bien pourquoi nous devons sans cesse nous reposer le problème de la guerre.
Ne nous laissons pas abuser par la paix apparente dans laquelle nous vivons dans notre monde occidental. Le monde dominé par le péché est comme toujours dangereux, la guerre est omniprésente et permanente et ne croyons surtout pas naïvement que les conflits sont l'apanage des pays pauvres et sous-développés et que l'existence des moyens de destruction massive, rendant les dirigeants plus raisonnables, change radicalement la nature du problème... Souvenons-nous aussi que les plus grands massacres de l'histoire ont été exécutés à l'arme blanche.

Mais, en revanche, il faut avoir bien conscience que les nouvelles formes de guerre qui prolifèrent un peu partout et qui cherchent à conquérir les âmes et les esprits, au moins autant que les territoires et les richesses, vont dans le futur requérir chez le soldat des qualités, des comportements et pour tout dire une éthique exigeante où les secours de la foi ne seront pas superflus.

La guerre est un aspect du désordre du monde, une manifestation de la chute. La guerre est absurde mais, ainsi que le note Joseph de Maistre, " elle est la loi du monde " (2) (plus de 150 conflits répertoriés depuis 1945 ayant fait 30 millions de morts).

Pour autant, nous ne devons pas nous résigner à la guerre et, bien sûr, pour le chrétien, la recherche de la paix doit être un idéal permanent et lucide sans être une obsession angélique et irréfléchie. La paix à tout prix est une illusion suicidaire... car " la paix ne peut jamais se définir comme le but de la vie mais comme sa condition " (3). Et l'histoire nous enseigne que – malheureusement certes – jamais le pacifisme n'a maintenu la paix, bien au contraire.

Enfin, on n'oubliera pas, pour ne pas s'y laisser enfermer, le paradoxe de Clausewitz qui précise qu'en toute rigueur c'est celui qui résiste à une invasion qui initie la guerre et en fixe le prix et pourtant les situations ne manquent pas dans notre histoire plus ou moins récente où il importait de résister au nom des valeurs chrétiennes.

On connaît les conditions de la guerre juste – vaste débat sans fin – telles qu'elles ont été définies par saint Thomas d'Aquin :

o défendre une juste cause ;

o émaner d'une autorité légitime ;

o relever d'une intention droite.

S'agissant d'une juste cause qui justifierait une guerre légitime, il va sans dire que pour le chrétien elle ne saurait s'appuyer sur des motifs mercantiles, d'expansion impérialiste ou de messianisme idéologique. mais il est vrai aussi qu'aujourd'hui les situations conflictuelles ne sont jamais simples. De plus la puissance des moyens d'information (de désinformation ?) obscurcit souvent plus qu'elle ne l'éclaire, la vision des problèmes qu'a le citoyen à qui on n'en présente qu'un aspect et toujours dans le sens souhaité. Aussi bien, dans tous les conflits ayant une dimension idéologique, la perception de la juste cause est bien souvent sujette à caution surtout quand il est facile de transformer par un discours habile, un prétexte en cause et de travestir une invasion impérialiste qui ne dit pas son nom en guerre de libération.

C'est pourquoi, en dehors d'une situation sans ambiguïté de résistance à l'invasion ou de l'assistance apportée à un allié dans le cadre d'une alliance clairement définie sur des principes partagés, " ce qui justifie le recours à la guerre... (que l'on déclenche soi-même)... c'est le rétablissement de la justice, la protection d'une identité et d'une sécurité menacée et en fin de compte la dignité de l'homme dans son acceptation transcendante et universelle " (4).#Mais est-on bien sûr dans tous les cas de pouvoir apprécier objectivement ces critères ? Et qui va faire cette évaluation qui ne soit à la fois juge et partie sans arrière-pensée ni intérêt caché ? Ainsi n'a t-on pas été critiqués, vilipendés, insultés pendant la guerre d'Indochine, accusés que nous étions de mener une guerre coloniale et impérialiste contre un petit peuple opprimé défendant son indépendance, alors qu'au regard des critères de justice, de liberté et de dignité de l'homme, maintenant que nous savons ce qu'est un régime communiste, nous pouvons dire sans complexe que nous menions le bon combat.

Enfin, n'oublions pas qu'aux trois conditions de la guerre juste saint Thomas d'Aquin ajoutait un guide pour l'action, comportant quatre exigences très importantes qui mériteraient d'être méditées par les responsables politiques :

o ne faire la guerre qu'en dernier ressort ;

o avoir des perspectives de succès raisonnables ;

o faire la distinction entre combattants et non-combattants ;

o proportionner le mal causé par la guerre au bien attendu.

Or ces exigences risquent d'être difficiles à satisfaire dans les nouvelles formes de guerres du futur (guerre révolutionnaire, contre-terrorisme, guérilla urbaine, prise d'otages, etc.), où il sera difficile de maintenir intacte une éthique du comportement acceptable pour le chrétien.

Il ne manque pas de causes nobles qui, dans notre monde actuel, valent que l'on risque sa vie pour elles. Mais, c'est bien au niveau de la patrie que doivent en premier lieu s'affirmer l'esprit et la volonté de défense. Ce qui fait dire à Mgr Defois : " L'esprit de défense s'appuie sur le socle moral et spirituel d'une nation " (5). Mais si une nation est comme la définit Renan : " une âme et un principe spirituel, c'est pour nous catholiques et français un principe encore plus fort ". Notre " certaine idée de la France " repose, en effet, sur la conviction profonde étayée par l'histoire, que notre pays a une vocation et un destin particulier... Ce sentiment a pour l'heure très mauvaise presse. qu'importe ! Pour trouver une raison à sa vocation et à son action, le soldat sera le gardien du temple. c'est vrai d'ailleurs, les qualités requises pour le soldat font de celui-ci une sorte de personnage à part dans notre société plus marchande que mystique et plus hédoniste que portée au sacrifice... Mais, " où trouver dans les désordres de la cité un temple encore debout ? " (6).

Les guerres de demain ne seront pas faciles. Combattants et non-combattants, coupables et suspects non coupables, neutres ou adversaires, tous seront indistinctement mêlés. Quel devra être alors le comportement du soldat confronté à des situations complexes, où l'éthique ardemment défendue dans les conversations de salon risque de se trouver fort malmenée devant les nécessités de l'action immédiate ? Il faudra alors au chrétien engagé dans l'action de guerre de solides convictions pour prendre ses responsabilités sans (trop) s'éloigner des exigences de la foi.

On pourra alors méditer la très belle réflexion d'Hélie de Saint-Marc : " L'histoire n'est pas une matière abstraite ou un débat théorique. À la hauteur de l'individu c'est un champ de braises sur lequel il faut bien avancer " (7). et il faudra bien, en effet, avancer... il faudra toujours que certains fassent les sales boulots dans les sales guerres et justement il est nécessaire que les chrétiens essaient d'apporter par leur présence ce qui peut l'être de justice et d'humanité, voire d'honneur et de noblesse dans ces luttes sauvages où tous les coups paraissent sinon permis du moins (souvent) nécessaires.

Au niveau du soldat et de la mise en oeuvre des moyens dans la bataille, le rôle de l'officier chrétien sera de tout faire pour éviter d'entraîner ses hommes dans la violences inutile. la violence pour la violence, les destructions gratuites, les humiliations imposées, le sadisme toléré, la haine de l'adversaire doivent être rejetés par principe grâce à un entraînement rigoureux, une discipline sans faille et surtout, l'exemple du chef : tâche immense, champ d'action fécond pour l'officier.

Il s'agit, certes, de faire des soldats efficaces, endurants, entraînés mais aussi, il importe d'éduquer des hommes qui devront faire face à des situations difficiles... Il va être temps de sortir des bibliothèques : Psichari, Lyautey, Ardant du Picq, le Maréchal de Belle-Isle et bien d'autres.
* Cadre de réserve.##1. Jean Guitton, La Pensée et la Guerre ; cette phrase a été écrite à propos de la guerre nucléaire.

2. Joseph de Maistre, Les soirées de Saint-pétersbourg.

3. André Glucksmann, La force du vertige.

4. Mgr defois, " Les catholiques et l'armement ", revue L'Armement, sept. 1995.

6. Mgr Defois, ibid.

7. Hélie de Saint-Marc, Mémoires, les champs de braises, Perrin, 2002, 332 p., 8,80 e.

Retour à la page de présentation