La spiritualité de Sainte Jeanne d'Arc

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"Sainte de la Patrie", Jeanne d'Arc délivra la France. Ainsi on l'invoque dans les situations graves. Exemple de courage et de vaillance, on la représente souvent l'épée à la main. Elle semble un être d'action, sans cesse chevauchant. Or si Benoît XV la canonisa (en 1922) ce n'est pas en raison de ses exploits guerriers. Jeanne d'Arc n'est pas seulement un chef d'armes. Elle est une sainte. Sainte dont Dieu couronna les mérites couronnant ainsi ses propres dons et qu'Il nous offre en modèle. Personnage singulier, sa spiritualité l'est aussi.

"Ne sachant rien sinon les premières prières" (hymne des 1ères Vêpres) Jeanne grandit dans un environnement pétri de l'Evangile. Malgré cette formation sommaire, elle aura une vie sacramentelle profonde. Autre trait de sa spiritualité, sa proximité avec les saints et les anges. Elle vit en leur présence. Du jardin de son père, où elle entendit ses voix célestes, son ange la protégea et "jusqu'au milieu des flammes il ne l'abandonna pas" (ant. II Vêp.) Toute sa vie fut ainsi. Jeanne écoutait ce que lui disaient ses voix. Puis ayant compris, elle répondait en faisant la volonté de Dieu. C'est un être de foi qui, jusqu'au bûcher, n'hésitera pas à remplir sa mission.

I

"Ma mère m'apprit le Pater noster, l'Ave Maria, le Credo. Nulle autre personne que ma mère ne m'apprit ma croyance." Telle est la réponse de Jeanne à ceux qui lui demandent d'où lui vient sa formation religieuse.
Nous avons peu de détails sur la vie de Jeanne. Les textes essentiels sont les pièces du procès de condamnation (1431) et celles du procès en nullité de la condamnation (1456). On pourrait la qualifier de chrétienne moyenne, qui ne se différencie guère de ses contemporains. Elle est "pieuse, simple, douce et innocente" (hym. I Vêp.). Et on ne soulignera pas de fait miraculeux dans sa vie (peut-être un). Certainement Jeanne est gaie. Ceux qui la connurent enfant dirent que toujours en elle la gaieté dominait.

En ce XVème siècle les vertus chevaleresques commençaient à décliner. Mais Jeanne est encore imbue de ces valeurs. Aussi au lendemain de la victoire d'Orléans elle demande de ne pas combattre ceux des Anglais restant "en l'honneur du saint dimanche".

L'ignorance de Jeanne peut parfois surprendre. Qui aujourd'hui se contenterait d'enseigner à ses enfants seulement le Pater noster, l'Ave Maria et le Credo ? Mais n'oublions pas qu'en ce temps toute la société est baignée dans l'Evangile. La vie paysanne s'égrène au rythme des cloches de la paroisse qui avertissent des offices et des événements majeurs. On se rend à la messe le dimanche, les jours de fêtes, les processions sont nombreuses, les prières des rogations rassemblent les paroissiens.

Soulignons un autre fait marquant de l'époque : le développement du culte de St Michel. La patronne secondaire de la France priera l'Archange protecteur lui aussi patron de notre pays. Jeanne grandit dans ce milieu. La vie chrétienne circule, la famille en est garante. "Nulle autre que ma mère ne m'apprit ma croyance." Aussi lorsqu'elle inaugure sa mission, c'est naturellement qu'elle marque sur son étendard les noms de "Jhesus Maria".

II

Tout au long de sa vie Ste Jeanne d'Arc se montrera très attachée aux sacrements. Le baptême tient une place particulière. Lorsqu'à Rouen ses juges lui demandent où elle fut baptisée, Jeanne répond : "A l'église de Domrémy". Discernant à quel point ce sacrement lui importe, ils lui demandent si elle n'a pas "levé" des enfants sur les fonts baptismaux. Jeanne répond qu'effectivement elle fut plusieurs fois marraine. Elle se souvient très bien et mentionne les villes où cela se produisit. Détail touchant elle proposait comme nom Charles, "pour l'honneur de mon roi", ou Jeanne s'il s'agissait d'une fille. Malgré sa simplicité Jeanne sentait bien l'importance du baptême qui nous fait renaître à la grâce de Dieu et par lequel on devient chrétien. "Nul s'il ne renaît de l'eau et de l'Esprit ne peut entrer dans le royaume de Dieu" (Jn 3,5). Il convient de préciser que le seul miracle fait par Jeanne et dont nous avons connaissance concerne le baptême d'un petit enfant. Agé de quelques jours un enfant mourut et fut porté à l'église. On demanda à Jeanne de rejoindre les pucelles de la ville pour prier Notre-Dame. La sainte accepta et au bout d'un moment l'enfant retrouva vie. Il fut baptisé et mourut peu de temps après.

La sainte messe et la confession tiennent aussi une place particulière dans sa vie. "Si nous pouvions ouïr messe, nous ferions bien" disait-elle à ses compagnons. Au cours de ses chevauchées elle assistait au saint sacrifice dès qu'elle le pouvait. Cette fillette de dix-sept ans peu instruite vivait d'un profond amour pour la sainte Eucharistie et communiait souvent. Aussi avant chaque communion se confessait-elle. Ecoutons Jean Pasquerel, ermite de St Augustin, que Jeanne rencontra au début de sa "vie publique" et adopta comme confesseur et chapelain. "Jeanne était très dévote envers Dieu et la Sainte Vierge, et presque chaque jour elle se confessait et communiait souvent...Quand elle se confessait, ajoute-t-il, elle pleurait". Lors de la bataille d'Orléans Jeanne se confessera presque chaque jour de la semaine. Ce désir de purifier son âme par le sacrement de pénitence, elle l'avait aussi pour les soldats. Que de fois la sainte les exhorta à se confesser, surtout avant les batailles. Elle voulait une armées d'hommes purifiés. Au cours de la libération d'Orléans où beaucoup d'Anglais furent tués, elle pleura sur ces soldats morts sans confession.

Imaginons alors les souffrances de Jeanne lorsque prisonnière à Rouen elle fut privée des sacrements. Lors de son procès l'évêque Pierre Cauchon lui demanda de réciter le Pater. La Pucelle refusa à moins que l'évêque ne l'entendît au préalable en confession. Quelle soif en ce sacrement qu'elle n'aurait pas hésité à recevoir de son propre juge !

Enfin remarquons encore l'importance que Jeanne accorde au sacre du roi. On sait que deux opinions s'opposaient. D'aucuns voyaient dans la cérémonie du sacre une simple confirmation par l'Eglise. D'autres (dont Jeanne) considéraient l'onction du successeur légitime comme un acte sacramentel. L'élu reçoit ainsi son pouvoir de Dieu et la royauté s'entoure d'un caractère sacré. Jeanne appelait Charles "gentil dauphin". Mais après Reims il sera pour elle "mon Roi".

III

On pourrait parler de la dévotion de Jeanne envers la Vierge Marie, de son amour filial envers celle qu'elle venait vénérer à la chapelle de Bermont. Mais en cela elle est semblable à de nombreux saints. En revanche il convient de souligner la place particulière des anges et des saints dans la vie de la Pucelle. A partir de treize ans sa vie sera guidée par ses "voix". Dans le jardin de son père, près de l'église de Domrémy, Jeanne entend sa première voix. "Ce fut St Michel, dira-t-elle à ses juges, qui vint devant mes yeux. Il n'était pas seul, mais était accompagné d'anges du ciel." D'autres saintes eurent cette grâce particulière, Ste Françoise Romaine (XVe) ou Ste Gemma Galgani (morte début XXe), de vivre en présence des anges tout spécialement de leur ange gardien. Comme Jeanne elles conversaient avec les saints anges et avaient une piété profonde envers ceux qui sont invisibles à nos yeux. Lors d'un interrogatoire Jeanne dira: "Je les vois de mes yeux corporels aussi bien que je vous vois". Et même "Ils viennent beaucoup de fois entre les chrétiens, qu'on ne les voit pas, et je les ai beaucoup de fois vus entre les chrétiens".

Sa dévotion sera tout spécialement pour l'Archange St Michel. Lorsqu'il apparut dans le jardin elle ne douta pas. "Elle se leva, les reins ceints de vérité et revêtue de la cuirasse de justice, elle prit le bouclier et le casque du salut" (ant. 2e Vêp.) . Ne ressemblait-elle pas ainsi à ces belles statues de l'Archange que nous voyons dans nos églises?

Jeanne fut aussi comblée des apparitions de Ste Catherine et Ste Marguerite. Encore dans le jardin de son père, les saintes lui parlèrent pour la première fois. Tout au long de sa vie elle l'accompagneront. Jeanne dira avoir eu "confort de sainte Catherine" lorsqu'elle fut blessée au siège d'Orléans. Enfin ses juges l'interrogeant sur d'éventuelles révélations, elle avouera que les saintes lui annoncèrent la défaite des Anglais.

Ne négligeons pas cette piété de Jeanne pour les saints et les anges. Toute sa mission n'aura été qu'une réponse à ces premières voix.

IV

Parlant de Jeanne, Péguy écrit: "La fille la plus sainte après sainte Marie". En effet comment s'empêcher de comparer Jeanne à la Vierge Marie ? Toute sa vie dépendra de son "oui". Cette réponse aux "voix" inaugure sa mission. Jeanne connaissait son Pater : "Fiat voluntas tua", que votre volonté soit faite. Sa vie sera un long "Fiat" et jamais elle n'agira par elle même. Cela garantit l'origine divine de sa mission.

Ses adversaires lui demandant si elle avait souhaité d'elle-même se battre pour sauver son pays, Jeanne répondit qu'elle ne "serait venue en France sinon du commandement de Dieu". Jeanne n'est pas une sainte élaborant de grands projets pour rétablir le Royaume de Dieu. Non, elle est avant tout un être de réponse. Tout lui vient par l'intermédiaire de ses voix. Une fois certaine qu'elles ne sont point l'oeuvre du diable, mais bien d'origine divine, sans hésitation Jeanne s'exécute. Une fois le commandement de Dieu compris, que faire sinon lui obéir ? On ne saurait s'étonner alors que cette jeune fille ait pu délivrer un royaume et faire sacrer un roi. Elle fut l'instrument de Dieu. "Le Seigneur a fait choix dans la guerre de moyens nouveaux" (Graduel de la Messe).

Jeanne d'ailleurs ne tire pas orgueil de ses exploits. Elle sait que Dieu seul donne la victoire. Aussi lorsqu'on lui demande: "Pourquoi votre étendard fut-il davantage porté au sacre que celui d'autres capitaines ?", sa réponse est pleine d'humilité : "Il avait été à la peine, c'était bien raison qu'il fût à l'honneur".

La force de Jeanne provenait de son abandon à Dieu. Elle ne craignait rien sinon la trahison. "Délivrez-moi Seigneur de mes amis, je me charge de mes ennemis" aurait-elle pu dire, quand certains des Bourguignons tenteront d'amadouer Charles VII nouvellement sacré à Reims. Mais Jeanne a conscience que Dieu la soutiendra car son obéissance est totale.

Son obéissance s'accompagnera d'une grande fidélité. Fidélité à l'Eglise, à la voix, à Dieu. On entend dire (trop souvent hélas) que l'Eglise persécuta Jeanne, qu'elle est responsable de sa mort. Mais la vérité est autre. Jeanne fut brûlée vive non pas pour des motifs religieux mais bien pour des raisons politiques. Pierre Cauchon, qui mènera son procès, était inféodé au roi d'Angleterre. Par ailleurs des ecclésiastiques de Poitiers, l'ayant interrogée auparavant, n'avaient trouvé en elle "qu'humilité, virginité, dévotion, honnêteté, simplicité".

Jeanne se montrera aussi toujours fidèle à la voix. La première fois qu'elle l'entendit, elle consacra sa virginité à Dieu. Elle le promit aux saintes Catherine et Marguerite envoyées par Dieu, se consacrant ainsi pleinement au Seigneur pour ne dépendre que de lui. En outre elle cherchera, lors de ses chevauchées, à faire régner la décence parmi les soldats en les incitant à chasser les femmes qui fréquentaient les camps.

Enfin nous l'avons vu, la vie de Jeanne fut toujours une réponse parfaite à la volonté de Dieu. Aussi on peut penser que, si Dieu ne lui avait rien demandé, Jeanne n'eut pas été moins sainte. Sans faille elle aurait répondu selon son état de vie.

Conclusion


Lorsque ses juges lui demandent si ayant eu connaissance qu'elle serait prisonnière à Compiègne elle y serait néanmoins allée, Jeanne répond: "Si j'avais su l'heure et que je doive être prise, je n'y serais pas allée volontiers. Toutefois, j'aurais fait le commandement de mes voix à la fin, quelque chose qui doive en advenir".

Cette réponse résume la spiritualité de Jeanne, un être de foi qui s'abandonne à la Providence. Sa foi est profonde faite de simplicité. Peu importe ce qui l'attend à Compiègne, "Dieu premier servi". Point de vie religieuse, point d'observance d'une règle, Jeanne se sanctifia dans le monde à une époque fort troublée. "Voici Jeanne, la Vierge d'Orléans, celle qui prie beaucoup pour son peuple et pour la nation française" (ant. Magnificat).

abbé Nicolas BONECHI

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