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Le clergé vendéen et la juste sédition

par M. L'Abbé C.P. Chanut


Contrairement à l'opinion communément répandue, forgée au grès des soucis hagiographiques et ultramontains du siècle suivant, le clergé vendéen, à la fin du XVIII° siècle, n'était guère ce corps doucètement homogène et pieusement tranquille, loin des agitations intellectuelles et sociales de son temps, que les évènements auraient forcé comme malgré lui à sortir de sa quiétude pastorale. Si l'on n'est guère surpris de son rejet du serment , on peut, au contraire, s'étonner de le voir prendre si peu de part à l'insurrection : l'une et l'autre attitude (nous ne parlerons ici que de la seconde) procèdent de leurs convictions théologiques où se conjuguent thomisme et augustinisme.

Issus de plusieurs anciens diocèses et parfois recrutés très loin de l'Ouest, les membres du clergé vendéen ne formaient point alors une entité singulière prédisposée par une formation sacerdotale unique à résister à la Constitution civile du clergé, surtout si l'on veut bien considérer la Vendée militaire qui, sans embrasser ni tout le département, ni même tout l'ancien diocèse de Luçon, s'étend aussi bien loin au-delà de leurs limites. Le bas-clergé, à l'écart des centres de décision tenus par des étrangers, résistait fort à la curie épiscopale réputée jalouse du pouvoir et incapable de réformes. Déjà, en 1767, au sortir d'une Conférence ecclésiastique à Luçon, parlant au nom de ses confrères, l'abbé Follenfant, curé de Péault, revendiquait tous droits ce qui fut refusé, voulant le dit évêque être seul pour faire et donner la loi. Dans le même esprit, le 28 décembre 1788, la municipalité de Saint-Gilles-sur-Vie se faisait l'interprète de son curé pour qu'il fût admis dans l'ordre du Clergé. C'est bien parce que le gallicanisme du haut-clergé était nationaliste et méfiant envers Rome (ce qui suffit à expliquer son incapacité à réagir) que celui du bas-clergé, pour mieux résister aux prétentions des curies épiscopales, était volontiers pontificaliste et particulariste. Leur contestation n'était pas une affaire de principes et aussi longtemps que l'Assemblée semblait vouloir assainir l'Eglise gallicane sans la bouleverser, tout alla relativement bien, mais, lorsque la Constitution civile renversa les principes d'ordre et de juridiction, ils lui furent opposés, sans d'ailleurs faire taire leurs anciennes revendications que l'évêque de Luçon redoutera encore du clergé émigré.

Comme la plupart de leurs confrères, les prêtres vendéens ne refusèrent pas les débuts de la Révolution qui semblait leur promettre ce qu'ils attendaient depuis longtemps, mais, de plus, pour un grand nombre d'entre eux, y coopérèrent ; la plupart des curés se soumirent d'assez bon coeur aux inventaires des biens du clergé, lorsque les choses commencèrent à se gâter, ils n'appelèrent pas à l'insurrection mais se tinrent plutôt dans une expectative prudente, et beaucoup auraient accepté de prêter le serment en faisant restriction de ce qui touchait au pouvoir spirituel. Les prêtres fomentèrent si peu la sédition, qu'à part dans quelques morceaux de propagande ou quelques plaidoiries pro domo, on voit bien que les autorités se défiaient moins alors du clergé que des fidèles.

Une telle attitude ne peut se comprendre que si, au-delà des passions, on veut bien considérer ce que l'Eglise enseigne de la légitimité du pouvoir et de la résistance à la tyrannie. Il était si peu aisé, à l'époque, de réputer illlégitime de l'Assemblée Constituante, surtout après que Pie VI se fut prononcé dans le bref Quod Aliquantum (10 mars 1791) où il écrivait : Nous devons cependant avertir qu'en parlant ici de l'obéissance due aux puissances légitimes, notre intention n'est pas d'attaquer les nouvelles lois civiles auxquelles le roi a pu donner son consentement, comme n'ayant de rapport qu'au gouvernement temporel dont il est chargé : nous n'avons point pour but, en rappelant ces maximes, de provoquer le rétablissement du régime ancien de la France : le supposer, serait renouveler une calomnie qu'on a affecté jusqu'ici de répandre pour rendre la religion odieuse : nous ne cherchons, vous et moi, nous ne travaillons qu'à préserver de toute atteinte les droits sacrés de l'Eglise et du siège apostolique. C'était assez dire que la nouvelle forme du pouvoir en place était légitime, même si Louis XVI, ce que croyait Pie VI, ne jouissait plus la liberté souveraine qu'il avait remise à l'Assemblée. Le régime aurait pu être frappé d'illégitimité, toute la tradition catholique en est d'accord, s'il avait déposé Louis XVI ou s'il s'était fait l'ennemi du peuple, voire, ailleurs qu'en France, s'il avait été déclaré tel par le pape ; une atteinte passagère au bien commun ou quelques lois injustes, fussent-elles prises contre l'Eglise, ne rendent point le pouvoir illégitime dans la mesure où le gouvernement entend assurer la vie et le salut du peuple.

Cependant, lorsque le gouvernement légitime excède son pouvoir, abuse de son autorité et n'est plus, pour parler comme saint Paul, le serviteur de Dieu en vue du bien, il convient, si on le peut, de désobéir à ses lois injustes ; or, comme il est souvent impossible de résister publiquement sans empirer la situation, au préjudice de la cause même que l'on veut défendre, il est permis de subir : saint Thomas dit bien que lorsque ce que le pouvoir commande est injuste, on ne doit pas lui obéir, excepté, peut-être, en certains cas, pour éviter un scandale ou un danger. Bossuet, au moins aussi important dans l'inspiration du clergé d'alors que le saint Thomas d'Aquin, interdisait la sédition contre un gouvernement injuste et n'acceptait la désobéissance que lorsque les lois étaient contraires à celle de Dieu, or, dans ce cas, non seulement il voulait que la désobéissance fût passive, mais encore que son auteur acceptât le châtiment pour satisfaire à la justice. Ainsi, la grande majorité des prêtres vendéens réfractaires, après avoir un temps bravé la légalité dans les limites de la désobéissance passive que leur avait prescrit leur vicaire général, n'allèrent jamais jusqu'à l'épreuve de force et, n'ayant aucun moyen de résistance active légale, ils se soumirent à l'exil pour éviter d'entrer en sédition. Contraints par la loi, ils subirent donc l'exil qu'il n'avaient pas choisi. En septembre 1791, le directoire du département expulsa les prêtres nés hors de Vendée ; les natifs durent se regrouper à Fontenay-le-Comte (arrêté du 30 juin 1791) et, en mars 1792, quarante-sept réfracraires dénoncés furent sommés de s'y rendre. En avril, les patriotes des Sables-d'Olonne exigeaient de la Commission des Douze la déportation dans les marais fangeux de l'Italie de tous ces enfants rebelles à la loi et conjurés contre elle ; cette supplique portée à l'Assemblée provoqua le décret général de déportation (27 mai 1792) à quoi Louis XVI opposa son veto, mais qui, aggravé, devint effectif le 26 août 1792. Le Conseil général de Vendée, par un arrêté du 8 septembre 1792 ordonnait les déportations qui commencèrent le lendemain aux Sables : à partir du 10 septembre, les prêtres réfractaires, renfermés jusqu'au moment de leur départ, délestés de tout leur numéraire, furent embarqués de force pour l'Espagne. Certains se débrouillèrent pour aller ailleurs ou furent, plus tard, déportés à l'Ile de Ré ou en Guyanne, à moins qu'ils ne fussent retenus dans les prisons.

Louis XVI étant emprisonné, la fiction de l'exercice du pouvoir royal ayant disparu, les choses avaient changé du tout au tout, mais il reste alors en Vendée bien peu de prêtres fidèles ; le régime nouveau pouvait être réputé tyrannique et illégitime, parce que né d'élections au suffrage censitaire, il n'était pas ordonné au bien commun mais au bien privé de ceux qui détenaient le pouvoir : pour les gens du bocage, le gouvernement est oppression et tyrannie parce qu'il a détruit et rompu tous les liens de la société, qu'il a confisqué le pouvoir au profit de ceux qu'ils appelaient les bourgeois. Dès lors, il n'y avait plus de sédition mais, si l'on comprenait bien saint Thomas d'Aquin et saint Augustin, de combat, de guerre juste. Certes, il serait téméraire de supposer que le prince ait appelé à cette guerre, mais le voilà prisonnier, bientôt assassiné, et c'est au nom de la dynastie légitime qu'on lève l'étendard de la révolte ; assurément, ce sont des personnes privées qui, de leur propre mouvement, déclarent la guerre ou, du moins, résistent les armes à la mains contre leurs agresseurs, mais c'est par zèle pour la justice, comme par l'autorité de Dieu ; ils n'ont pas pris les armes par eux-mêmes, ils se servent de l'épée que Dieu leur a confiée : l'entreprise est juste puisqu'il s'agit de restituer ce qui a été enlevé par violence, et l'intention est droite puisqu'il s'agit de promouvoir le bien.

Il reste que les clercs s'ils participent à la guerre, ne doivent pas y combattre eux-mêmes de leur propres mains, mais pour soutenir spirituellement ceux qui combattent selon le droit, par leurs exhortations, leurs absolutions, et autres secours spirituels de ce genre. On comprend alors pourquoi si peu de prêtres se battirent les armes à la main, mais ceux qui le firent ne péchèrent pas puisque saint Thomas d'Aquin jugea : Il leur est interdit de combattre non parce que ce serait un péché, mais parce qu'un tel exercice ne convient pas à leur rôle.

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