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Comment élit-on un Pape ?
par le Père P. Aubin, ancien professeur de la Faculté de Théologie d'Angers

Lorsqu’il leur fallut remplacer Judas, comment procédèrent les Apôtres ? Ils firent une prière et tirèrent au sort entre deux noms possibles . Ce procédé, pourtant si simple, n’a pas été suivi pour la désignation des évêques ni du pape.
Rien d’étonnant à cela : ni le pape ni les évêques ne sont des Apôtres ; ils en sont seulement successeurs. Pour les désigner, le Nouveau Testament ne donnait aucune directive. Il fallut donc inventer ; et si l’on conserva la prière, le tirage au sort céda la place au vote.

Pendant le premier millénaire de l’Eglise

Au Vè siècle, S. Léon le Grand dit clairement : " Celui qui va être mis à la tête de tous doit être choisi par tous " , si bien que : " Il n’y a pas de motif de tenir pour évêque quiconque n’a pas été demandé par le peuple, ni élu par le clergé. " Et c’est un fait que durant les premiers siècles les évêques – celui de Rome comme tous les autres - sont élus par leurs diocésains.

Dans les diocèses en général

Mais une élection est une affaire bien plus complexe qu’un tirage au sort. En effet comment établira-t-on la liste électorale ? quel sera le mode de scrutin ? la majorité sera-t-elle absolue ou relative ? y aura-t-il une campagne électorale ? y aura-t-il plusieurs tours ? chaque voix aura-t-elle ou non même valeur ? etc. La porte s’ouvre à bien des dissensions. Celles-ci vont en augmentant à mesure que les diocésains deviennent plus nombreux. Car, hélas ! tous les baptisés ne sont pas de petits saints, et en politique on se permet souvent bien des coups. Les élections épiscopales et pontificales ne seront pas toujours à l’abri de cette déplorable permission. Ce qui n’empêchera pas le Saint Esprit de gouverner l’Eglise.
L’histoire du mode d’élection du pape peut se diviser en deux grandes périodes : avec participation des laïcs, puis sans leur participation.
Le principe de l’intervention des laïcs aux élections des évêques, y compris celui de Rome, demeure assez intangible jusqu’au XIIè siècle. La manière de procéder n’est pas rigoureusement la même partout, mais le schéma suivant peut en donner une bonne idée générale :
le peuple exprime ses souhaits - puis le clergé vote – et enfin les évêques voisins (ceux de la province ecclésiastique) ratifient le choix et consacrent l’élu.
Voilà qui semble équilibré. Cependant ces formes canoniques peuvent, même en paraissent sauves, cacher bien des entorses à la liberté des électeurs. Des partis peuvent se constituer, et des groupes de pression. Mais surtout, entre très souvent en jeu l’influence de la puissance civile. A l’époque mérovingienne il sera devenu banal de voir intervenir le roi, le duc ou le comte du lieu pour imposer le choix " qui leur serait agréable " : le fait qu’ils soient dépositaires de la force armée rend leur intervention très efficace. Et de plus ils ont beau jeu à se poser en face du clergé comme les très authentiques représentants des laïcs et les porte-parole de " leurs peuples ".
Dans les derniers siècles du premier millénaire, à la fin de l’époque carolingienne, cette ingérence princière dépassa souvent les limites du supportable. Comme de substantielles incidences financières liées étaient très souvent liées à la charge épiscopale, le prince convoitait celle-ci pour la donner à titre de récompense à tel de ses sujets, ou pour caser avantageusement des membres de sa famille. Le plus merveilleux c’est qu’il y eut quand même alors de saints évêques, même parfois parmi ceux qui avaient été promus d’une manière très discutable.
Néanmoins une réforme d’imposait.

A Rome en particulier

Mais notre propos concerne essentiellement l’élection de l’évêque de Rome. Comment se passait-elle à cette même époque?.
Elle ne différait pas de celle des autres évêques : consultation des laïcs, vote du clergé, approbation des évêques de la province Romaine. Mais le peuple romain serait-il plus indiscipliné que les autres ? Toujours est-il que l’élection pontificale fut trop souvent l’occasion de rixes et d’émeutes. Déjà la chose s’était parfois produite au temps des persécutions. Mais, après celles-ci, cette tendance ne fit que croître et se manifesta périodiquement pendant six siècles. Il fut alors assez habituel de voir le parti vaincu élire son pape à lui ; maintes fois on eut donc simultanément dans la Ville éternelle un pape et un anti-pape. Le scandale était si grand que le pouvoir civil, et finalement le pouvoir impérial, se trouvaient obligés d’intervenir afin de rétablir l’ordre et de trancher de quel côté se trouvait le légitime élu..
De tels désordres ruinèrent le sérieux et le poids de l’intervention du peuple dans les élections pontificales ; mais en revanche le rôle du pouvoir civil augmenta. On finit par admettre que pour la validité de ces élections il leur fallait la ratification de l’empereur de Constantinople, alors encore puissant en Italie. Quand ce pouvoir impérial s’affaiblit et devint lointain, les papes s’efforcèrent de rendre plus de liberté à l’Eglise. Mais bien vite survint avec Charlemagne la naissance de l’Empire d’Occident. Le grand empereur, quant à lui, établit avec le Saint-Siège des relations étroites de soutien réciproque. Malheureusement ses successeurs ne tardèrent pas à reprendre le prétendu droit impérial de validation des élections pontificales.
Lorsque la lignée carolingienne tomba en décadence. Le relais du pouvoir fut saisi à Rome par une féodalité anarchique et cupide. Le Saint-Siège fut la proie que des clans aristocratiques romains s’arrachaient à grand renfort de meurtres et d’immoralité. Pour elles, tous les coups étaient permis. Les élections des papes devinrent affaires de familles et, parfois, de filiation. L’élu risquait souvent l’assassinat par le camp adverse. C’est la plus triste période de l’histoire de la papauté. A cette époque les pontificats se succèdent à une vitesse étonnante : le IXè siècle avait eu 20 papes, dont, quand même, 5 saints parmi lesquels un grand pontife : saint Nicolas I (858-867). Le Xè siècle verra près de 30 papes, ou anti-papes car on s’y perd…
A la fin du Xème siècle une nouvelle dynastie d’empereurs d’Allemagne, désireux d’étendre leur domination en Italie, se donnèrent le droit de nommer eux-mêmes les papes ; au grand dam des grandes familles romaines, qui n’admettaient pas que la mainmise sur le Saint-Siège leur échappât au profit d’allemands.

La réforme grégorienne et l’éviction des laïcs

Mais cette situation séculaire ne pouvait plus durer. La réforme fut l’œuvre d’une série de papes énergiques, et particulièrement de saint Grégoire VII (1073-1095), d’où cette réforme tire son nom. Ces papes se décidèrent d’appliquer à la crise le seul remède concevable : écarter complètement et définitivement l’élément laïc, tant princes que peuple, de toutes les élections épiscopales, et en premier lieu de l’élection pontificale. Elles devaient pratiquement devenir l’affaire exclusive du clergé. La lutte fut longue et âpre.
Mais la victoire cléricale une fois remportée, le problème n’était pas encore pleinement résolu : il fallait tenir compte de l’esprit chicanier du clergé ; en effet le parti défait à l’élection contestait souvent le résultat de celle-ci, et en appelait à l’arbitrage soit de Rome soit du Prince. Ce type de recours devint si fréquent que, de lassitude, on finit par trouver plus expédient de faire l’économie des élections pour se tourner sans plus attendre vers l’un de ces deux arbitres auxquels on prévoyait que l’on ne saurait manquer d’avoir recours… Somme toute, l’arbitre devint alors à lui seul le corps électoral.
Mais pour l’élection du pape on ne saurait recourir à ce type d’arbitrage : on ne peut recourir au pape, puisque justement il n’y en a pas ; et recourir au prince, ce serait retomber dans l’asservissement auquel la réforme grégorienne entendait remédier. Pour éviter autant que possible les contestations des électeurs, on va donc réserver l’élection pontificale à un corps électoral clérical extrêmement restreint.

Création du conclave

En 1059 le pape Nicolas II décrète que désormais seuls les cardinaux-évêques éliront le pape; les laïcs et le clergé n’auront plus qu’à manifester une approbation facultative ; le recours à l’empereur ne sera plus qu’honorifique, car l’élection est acquise par le scrutin lui-même et dès l’acceptation de l’intéressé.
En 1179 le pape Alexandre III associe officiellement aux cardinaux-évêques, dans leur rôle d’électeurs du pape, les cardinaux-prêtres et les cardinaux-diacres. Et il institue la nécessité pour l’élection de la majorité des deux tiers. A partir de cette date les élections pontificales se déroulèrent en général correctement..
Mais qu’était-ce que ces cardinaux, à qui se trouvait réservée l’élection du pape?
Originairement, le titre de " cardinal " existait dans beaucoup de diocèses importants, par exemple : Milan, Trèves, Paris, Lyon, Sens etc. Il qualifiait les prêtres chargés des principales paroisses. A Paris, au XIIè siècle, on compte 12 curés " cardinaux ". De même à Rome, probablement depuis le VIè siècle, les prêtres chargés des principales églises étaient appelés prêtres-cardinaux.
Cette Ville était aussi divisée en secteurs pour l’activité caritative de l’Eglise. A la tête de chacun d’eux se trouvait un diacre ; par distinction des diacres de la périphérie romaine, ceux du centre furent appelés, dès le VIè siècle, " diacres-cardinaux ".
Enfin , le pape ayant pris l’habitude de consulter pour son gouvernement les évêques des diocèses tout proches de Rome, ces évêques de banlieue (" suburbicaires ") furent appelés, depuis le VIIIè siècle, " évêques cardinaux ".
C’est à ces derniers que fut confiée en 1059 l’élection du pape. Mais les cardinaux-prêtres et les cardinaux-diacres eurent fatalement voix officieuse au chapitre ; et leur intervention fut officialisé en 1179. C’est, depuis lors, cet ensemble des trois ordres de cardinaux qui, constituant le Sacré-Collège, est le corps électoral de l’élection du pape. Initialement, ce Sacré-Collège représente l’essentiel du clergé du diocèse de Rome associé aux évêques de la banlieue romaine. Un cardinal-évêque est évêque de tel diocèse de cette banlieue; les cardinaux-prêtres et les cardinaux-diacres sont cardinaux à tel " titre ", ce " titre " étant le nom d’une paroisse ou diaconie romaines.
Leur qualité d’uniques électeurs du pape donna très vite à ces cardinaux une importance considérable dans la chrétienté. Tout simples prêtres ou diacres qu’ils soient, ils eurent vite le pas sur les évêques ou les primats du reste du monde. Mais comme le choix d’un pape est de grande importance bien au-delà du diocèse de Rome et que les cardinaux sont les conseillers les plus immédiats du pape, le choix des cardinaux ne tarda pas à dépasser les limites de ce diocèse. Dès le XIè siècle des étrangers à Rome furent élevés au cardinalat ; ce furent d’abord des moines, souvent des non-italiens, puis, à partir du XIIIè siècle, des évêques, qui, malgré leur caractère épiscopal, avaient l’appellation de cardinaux-prêtres ou de cardinaux-diacres. Au début, ces évêques devaient démissionner de leurs diocèses pour s’établir à Rome ; mais dès le XIVè siècle il fut concevable qu’un cardinal n’y réside pas. Toutefois ils continuent tous à porter un " titre " romain. Ainsi est sauve la fiction de leur appartenance au clergé de Rome ; et c’est théologiquement important : si le titre fondamental du pape est bien d’être " évêque de Rome ", il est normal que, suivant l’antique tradition épiscopale, il soit élu par son propre clergé. Ainsi Mgr Lustiger est cardinal au titre de " Saint-Louis des Français ", et Mgr Barbarin à celui de " la Trinité des monts "
Le nombre de cardinaux dépend de la volonté de " l’évêque de Rome " ; cela ne relève-t-il pas très normalement de la gestion de son " diocèse " ? Il a été longtemps de 70 ; depuis Jean XXIII ce nombre est bien dépassé afin d’ouvrir le cardinalat à un plus grand nombre de nations.
Quand il s’agit d’élire un pape, les cardinaux se réunissent donc en " conclave ". Dans ce mot il y a le latin " clavis ", qui signifie " clef " : dans un " conclave ", les cardinaux sont " mis ensemble sous clef " ! Les origines du " conclave " remontent au XIIIè siècle. Le but de cet enfermement, dont ce sont surtout les laïcs qui eurent l’initiative, avait pour but, certes, de soustraire les électeurs aux pressions extérieures, mais aussi de les inciter à ne pas faire traîner l’élection en longueur : en 1271, les cardinaux n’ayant encore élu personne trois ans après la mort du pape, le podestat de Viterbe, où se tenait le conclave, fit murer le palais où se tenait celui-ci, en fit ôter la toiture, et coupa les vivres aux électeurs. Les votes devinrent vite plus efficaces.
En 1274 le pape Grégoire X fixa ceci : réunion des cardinaux dix jours après la mort du pape ; local clos où rien, sauf la nourriture, ne doit plus pénétrer de l’extérieur sous peine d’excommunication ; au bout de trois jours, un seul plat par jour ; au bout de cinq jours, seulement du pain, du vin et de l’eau. Au premier essai de ce règlement, le pape fut élu en vingt-quatre heures.
Evidemment ces normes ont varié ; il n’est pas question aujourd’hui d’enlever le plafond de la Sixtine, où se tient l’élection. Il revient à chaque pape de prévoir sa succession en améliorant, s’il le juge bon, tel ou tel aspect du règlement du conclave. Ce qui est demeuré constant, c’est la nécessité de la majorité des deux tiers et l’idée de réunir les cardinaux hors des pressions extérieures.
Mais il est évident que l’élection des papes ne pouvait pas rester enfermée dans le cercle du clergé, fut-il cardinalice ! Car si le pape est une autorité spirituelle, il a été aussi pendant plus de mille ans le chef politique d’un Etat politiquement important sur l’échiquier européen. Rien d’étonnant donc à voir les autres souverains européens s’intéresser vivement à son élection … et donc à la nomination des membres du Sacré Collège. Ils en surveillaient jalousement le dosage par nation. Il y avait périodiquement des promotions " des couronnes " : le pape élevant alors à la pourpre des candidats officiellement proposés par les souverains. Au cours du conclave il était admis que tel cardinal mette, au nom de son souverain, le veto sur un possible élu. Le dernier cas de ce genre se produisit au conclave qui suivit la mort de Léon XIII (1903) : le cardinal Rampolla, Secrétaire d’Etat de ce pape, recueillait déjà près de la moitié des suffrages ; alors un cardinal d’Autriche-Hongrie déclara que l’empereur François-Joseph exercerait son droit de veto (" l’exclusive ") à l’égard de Rampolla. Celui-ci passait en effet pour francophile. Ce fut donc un autre, à savoir Pie X, qui fut élu. Le scandale fut grand, car ce droit d’exclusive était devenu anachronique dans une société qui n’était plus du tout une chrétienté. Il ne survécu pas à cet incident.
Mais, à y bien réfléchir, sans l’exclusive, nous n’aurions sans doute pas eu saint Pie X…
Donc si le coin du voile que nous avons levé sur l’histoire des élections pontificales ne nous l’a pas toujours montrée aussi édifiante que possible - mais, encore une fois, quel autre procédé pouvait-on adopter ? - remercions d’abord Dieu de nous faire vivre à une époque où elles se déroulent très convenablement.
Les voies de Dieu sont impénétrables. Et, de toutes façons, l’action de l’Esprit Saint serait-elle par hasard moins puissante dans ce qui résulte d’une élection que dans ce qui résulte d’un tirage au sort ?

P. Aubin, prêtre, ancien professeur de la Faculté de Théologie d'Angers

Note : Il y eu bien quelques rarissimes cas où le pape s’aventura vers une troisième solution : choisir lui-même son successeur, un peu comme s’il se nommait un évêque coadjuteur avec succession. On ne cite guère que deux cas, au VIè siècle, où les papes, prévoyant d’énormes difficultés pour leur succession, agirent de la sorte, et encore avec quelques nuances. Ce procédé serait-il légitime en théorie ? Ce fut un cas d’école dont les doctes en ont beaucoup discuté. Quoi qu’il en soit, le sens chrétien trouverait sans doute la chose déplaisante.

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