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De l'Inquisition... par Jean-Pierre Marie

L’Inquisition n’est pas comprise parce que les gens ne savent pas pourquoi ce tribunal a existé. Avant de rappeler son action, nous allons donc nous attacher à comprendre son principe.

Pour cela, il faut, au préalable, connaître la mentalité chrétienne. Mais cette première approche est insuffisante, car il y a, dans le fonctionnement de l’Inquisition, des choses qui heurtent la sensibilité des hommes du XXe siècle. C’est pourquoi, outre la foi, il faut également avoir une âme d’ancêtre, c’est-à-dire avoir à l’esprit le climat général de l’Europe chrétienne, se mettre à la place des gens du Moyen Age.

Or, aujourd’hui, presque plus personne ne fait cet effort. L’Inquisition est jugée avec les critères d’aujourd’hui, inconnus de son époque. Au Moyen Age, au sommet de l’échelle, se trouve le bien le plus précieux du peuple chrétien c’est-à-dire la foi. Celle-ci apporte simultanément un bien spirituel (indispensable au salut éternel) et un bien politique : l’unité du peuple. En effet, à l’époque, la foi est le lien social par excellence. Par exemple, le simple rejet des serments par les cathares sape la base même de l’ordre féodal, puisque la plupart des relations humaines repose sur cela. Il donne sa valeur effective au lien féodal, termine tous les accords et constitue la garantie des témoignages. La protection de la foi est donc considérée comme fondamentale. L’hérétique en falsifiant la foi compromet le salut du peuple et, en troublant l’ordre de la nation chrétienne, détruit son unité. N’oublions pas que l’autorité civile et le peuple ont réclamé la création de l’Inquisition et ont secondé celle-ci, parce qu’ils se sentaient menacés dans leur existence même.

On ne comprend plus cela aujourd’hui, parce que nos sociétés ne placent plus au même endroit la source de leur vie, parce qu’elles n’ont plus la même échelle de valeurs que jadis. Et pourtant, elles agissent de façon identique. Seulement, elles ne le voient pas, parce que leur lutte défend d’autres valeurs. "L’Inquisi-tion, réaction fondamentale de tout corps social, est, écrit Jean Dumont, dans "L’Eglise au risque de l’Histoire", substantiellement un phénomène de société, non un phénomène d’Eglise". C’est pourquoi le principe d’Inquisition qui exista dans d’autres sociétés (par exemple chez les musulmans en Espagne (cf. l’étude de Miguel Apin Palacios, Abenmasarra), n’a pas disparu et ne peut pas disparaître. Notre "douce France" nous l’a bien montré, ces cinquante dernières années, à travers les Inquisitions laïques qui ont fait beaucoup plus de morts que l’Inquisition d’Eglise en 750 ans. Prenons le simple exemple de la Libération en 1944. Combien de personnes jugées, condamnées au moment de l’épuration ? Beaucoup le furent pour simple délit d’opinion, en purs hérétiques. Et leur nombre fut important. Le résistant Jean Paulhan, se fondant sur un rapport de l’ONU, avance qu’un million de Français furent touchés par l’épuration à titres divers. Cela alla de la peine capitale à l’exclusion professionnelle en passant par la prison (cf. Lettre aux directeurs de la Résistance). En Allemagne, la dénazification fut encore plus terrible. Rappelons-nous le film "Taking sides", avec le prestigieux chef d’orchestre Wilhelm Furtwängler, à qui l’on reprochait, non pas des actes nazis, mais d’être resté en Allemagne, devenant ainsi involontairement un symbole pour les nazis (cf. l’analyse de ROC du 25 mai 2002). Comprenons-nous bien, nous ne critiquons pas la dénazification qui était nécessaire, nous essayons de faire comprendre que l’Inquisition est un réflexe d’autodéfense vitale, qui est, malheureusement le plus souvent, accompagné d’abus.

Ainsi toute société défend, par la contrainte, les valeurs auxquelles elle croit. Même notre libérale et laïque société française, qui croit très légitimement au danger du racisme et de l’antisémitisme, réprime sévèrement ces errements. Tout le monde considère, à juste titre, qu’elle a raison. Mais lorsqu’il s’agit de l’Eglise catholique, qui défend la société de son époque sur la base d’autres valeurs, tout aussi importantes (et même plus), pourquoi les médias ne font-ils pas cet effort de réflexion ?

Après avoir vu que "l’Inquisition est substantiellement un phénomène de société et non un phénomène d’Eglise", examinons cette fois-ci la principale hérésie qui fut à l’origine de sa création, le catharisme. En effet, l’une des carences de maints documentaires sur l’Inquisition est de n’évoquer que succinctement le catharisme. La plupart du temps, ils s’attachent à critiquer les effets, c’est-à-dire, ici, l’Inquisition, sans revenir aux causes. Or, l’un ne va pas sans les autres. Nous proposons donc de combler cette lacune en montrant pourquoi l’Inquisition est née, quels étaient les enjeux de ce conflit, avant de voir la réaction de l’Eglise.

Le catharisme repose sur un manichéisme élémentaire. Selon son enseignement, l’univers est en proie à la lutte de deux principes également forts et premiers : le Bien et le Mal. Le monde des esprits est la création de Dieu. Le monde matériel est la création de Satan. L’homme est donc une créature du Diable, car, fait de chair, mais une créature dans laquelle un esprit, créé par le Dieu bon, est emprisonné. La responsabilité des hommes n’est donc pas engagée par le mal qu’ils font. Dans la pratique, comme le dit Jean Chelini, le catharisme aboutit à une "morale à deux étages" : celle des croyants et celle des parfaits. Pour le plus grand nombre, les croyants, aucune restriction et une liberté de vie et de mœurs totale. Pour une élite, les parfaits, une morale très ascétique et la charge de donner aux croyants, au moment de leur mort, une sorte de sacrement tout-puissant, le consolamentum, qui les réconcilierait avec le Dieu bon. Et même, pour ceux qui ne recevaient pas le sacrement "in extremis", le seul châtiment prévu était une simple réincarnation.

Bien sûr, cela ne veut pas dire, pour autant, que les croyants allaient mener une vie monstrueuse, mais rien ne les incitait à s’améliorer. La société en sortait donc affaiblie. Par exemple, puisque les Cathares ne faisaient aucune distinction entre la débauche et le mariage, ne voyant dans celui-ci que la légalisation sacrilège du concubinage, le mariage sortait dévalorisé de cette vision, d’autant plus que mettre au monde un enfant était un acte démoniaque et étendait le règne de Satan. C’est pourquoi, si un enfant s’annonçait, la femme, rappelle Jean Guiraud, devait "prier Dieu qu’il la libère du démon qu’elle nourrit dans son ventre." Le libertinage était donc considéré comme une faute moins grave que le mariage, car la liaison plus fragile n’aboutissait pas à la fondation d’une famille, qui est la cellule première de toute société.

En définitive, dit Emmanuel Le Roy Ladurie, le catharisme enseignait "comment gagner son ciel sans se fatiguer", faisant ainsi "faire l’ange à quelques-uns et la bête au plus grand nombre". Rejetant toutes les œuvres et toutes les sanctions (les Cathares déniaient à la société le droit à la répression), il détruisait toute morale individuelle et sociale et portait en germe l’anarchisme. Il permettait ainsi aux marchands, qui en étaient de grands propagateurs, de s’enrichir sans le moindre frein, aux seigneurs de spolier l’Eglise, etc.

Il ne faut pas, pour autant, croire que la vie dans les contrées cathares étaient insupportable. Mille ans de tradition chrétienne ne s’effacent pas d’un trait, et la morale chrétienne imprégnait inconsciemment encore beaucoup d’esprits. En outre, les parfaits montraient l’exemple de la continence et de la pauvreté qu’ils prêchaient. Mais les germes du catharisme ne pouvaient, à long terme, que porter des fruits funestes.

C’est pourquoi, l’historien protestant américain H. C. Léa, tout en se montrant très critique envers l’Eglise catholique, a écrit à propos des Cathares : "Si leur croyance avait recruté une majorité des fidèles, elle aurait eu pour effet de ramener l’Europe à la sauvagerie des temps primitifs ; elle n’était pas seulement une révolte contre l’Eglise, mais l’abdication de l’homme devant la nature (...) Quelqu’horreur que puissent nous inspirer les moyens employés pour les combattre, quelque pitié que nous devions ressentir pour ceux qui moururent victimes de leurs convictions, nous reconnaissons, sans hésiter, que la cause de l’orthodoxie n’était autre que celle de la civilisation et du progrès.".

Nous avons évoqué plus haut les dangers que représentait le catharisme pour la moralité publique, la vie sociale et les autorités civiles. Mais, pour l’Eglise catholique, le danger était plus grave. Sa vie même était en jeu. L’historienne particulièrement bienveillante vis-à-vis du catharisme Zoé Oldenbourg le reconnaît elle-même : "L’Eglise cathare avait pour but avoué la destruction de l’Eglise catholique.". C’est pourquoi, là où ils se sentaient en position de force, certains de ses fidèles parmi les croyants, rarement les parfaits qui se limitaient aux violences verbales, s’attaquaient, aux catholiques. C’est ainsi qu’églises et abbayes, après profanation, tombèrent aux mains de la noblesse cathare ; que des prêtres furent molestés, parfois mis à mort, comme l’évêque de Lodève ; que nombre de calices furent remplis d’urine ou d’ordures parce que, pour les cathares, celui qui recevait l’hostie absorbait un démon. Les cathares professaient d’ailleurs une haine particulière pour la croix et pour la messe (sacrilège suprême, puisqu’elle prenait pour le corps de Dieu une parcelle de vile matière), ce qui les entraînait à des attaques violentes contre les dogmes les plus sacrés de l’Eglise catholique.

On peut, dès lors, poser cette question : la tolérance, la charité exigeaient-elles d’abandonner le peuple catholique à la persécution déchaînée contre lui ? Ce qui était menacé par cette nouvelle religion, ce n’étaient pas seulement les intérêts matériels de l’Eglise, mais sa vie spirituelle ; une vie mystique tout entière basée sur le sacrifice quotidien de la messe, sur la présence permanente et réelle du Christ dans son Eglise. Elle avait assimilé et transfiguré les civilisations anciennes, elle avait protégé les pauvres et construit les cathédrales, créé les écoles, inventé ou redécouvert les sciences, produit des œuvres d’art d’une splendeur incomparable, mis Dieu à la portée des plus humbles et parfois abaissé les forts. Toucher à la croix, à l’hostie, à la messe, revenait à mettre en péril tout l’édifice de la civilisation médiévale, car ils constituent le cœur même de la foi chrétienne.

Or, face à un tel danger, l’Eglise répondit : "prédication". Elle montra ainsi clairement qu’elle n’était pas la maîtresse d’intolérance que l’on veut tant nous montrer. Ceux qui critiquent tant l’Eglise en n’ayant à la bouche que le mot Inquisition, oublient que, pendant tout son premier millénaire et jusqu’au XIIIe siècle, l’Eglise n’a pas établi ni pratiqué d’Inquisition. Pendant mille ans, il n’y a pas eu, en Occident du moins, de persécution par l’Eglise. Ni le paganisme ni l’hérésie arienne ne sont vraiment persécutés (ce qui n’est pas le cas en Orient). Les seuls et brefs exemples qu’on pourrait donner alors d’une intolérance chrétienne sont marginaux et plus politiques ou sociaux que religieux. Tels sont la conversion, en partie contrainte, des Saxons par Charlemagne, et les massacres de juifs au moment des croisades, nés de l’illuminisme et des rancœurs populaires, non de l’Eglise. L’Inquisition n’est donc pas née d’une irrépressible tradition chrétienne d’intolérance.

Comme à l’accoutumée, l’Eglise répondit donc principalement : "prédication" ("La foi est œuvre de persuasion, on ne l’impose pas", disait saint Bernard). Elle envoya comme légats des moines cisterciens, c’est-à-dire des membres de l’ordre réformé par saint Bernard, parti de l’austérité, de la réforme des mœurs et de la discipline. Quant aux évêques incompétents, Innocent III tenta de les destituer, car il s’était rendu compte que si le catharisme avait pu prospérer aussi facilement c’était parce que le clergé n’avait pas été à la hauteur. La papauté, pour son œuvre de réforme, pouvait compter sur les ordres réguliers notamment les moines cisterciens. En revanche, le clergé local fut souvent au-dessous de tout.

Mais les légats, avec leur escorte et leurs riches attelages, faisaient un fâcheux contraste avec la simplicité des ministres cathares. C’est pourquoi saint Dominique décida, avec l’accord du Pape, de lutter contre eux "avec leurs propres armes", en s’en allant prêcher pieds nus, en vivant d’aumônes, et en menant une vie plus austère que celle des parfaits.

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