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De l'Inquisition... ( suite ) par Jean-Pierre Marie

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Nous avons écrit que l'Eglise commença par lutter contre l'hérésie cathare par l'envoi de prédicateurs, dont le plus célèbre fut saint Dominique de Guzman.
Pendant 10 ans, il sillonna la région, organisa de grands débats théologiques avec les hérétiques, prêcha à temps et à contretemps la religion catholique. Mais l'hérésie resta hors d'atteinte de la seule médecine spirituelle, si pure et si bien administrée qu'elle fût. Jouissant d'appuis politiques et sociaux considérables, elle constituait un bloc qu'aucune autorité locale (pouvoirs publics et clergé) ne voulait véritablement combattre. Au-delà de leurs convictions intimes, l'hérésie était un élément que tous utilisaient dans le jeu politique. Ainsi pour les Trentavel, seigneurs de Béziers et de Carcassonne, aider les cathares constituait une manière de s'opposer à leur suzerain, le comte de Toulouse, qui cherchait plutôt la neutralité religieuse dans cette affaire. Pour d'autres, cela permettait de spolier l'Eglise, etc.

C'est de l'échec de saint Dominique que va naître la croisade, puis l'Inquisition. Mesurant la faiblesse des résultats obtenus par la prédication pacifique, le danger de l'hérésie, et, constatant que les sanction spirituelles comme l'excommunication, dont certains prélats avaient abusé auparavant, n'avaient plus de prise sur la population, la papauté décida de réprimer l'hérésie par la force.

Cela ne se fit pas sans débats au sein de l'Eglise. Existait-il des crimes de pensée et, si oui, devaient-ils être punissables par la loi ? Etait-il légitime et efficace de défendre la vérité religieuse par la force ? En bref, la vérité avait-elle seule droit de cité ? Aujourd'hui, la réponse à ces questions est «non», la liberté d'expression est un droit inaliénable. Mais, au Moyen Age, la réponse fut affirmative. Ne considérons pas, pour autant, ces hommes comme des barbares, car la solution n'était pas aussi évidente. Si certaines idéologies monstrueuses n'avaient pas été tolérées, combien de désastres auraient pu être évités ! Le nazisme et le communisme ne constituaient-ils pas des crimes de pensée, des idéologies de haine et de destruction ? La liberté d'expression a aussi ses morts.

Quoi qu'il en soit, à l'époque, une Eglise nouvelle qui niait non seulement les traditions les plus sacrées, mais jusqu'aux dogmes essentiels de l'Eglise catholique, ne pouvait en rester au stade d'une coexistence paisible. L'homme médiéval n'admettait pas que la vérité pût avoir deux faces. Tolérer l'hérésie, c'était admettre implicitement que l'hostie n'est pas le vrai corps du Christ, que les saints de l'Eglise avaient été des menteurs et que les croix des églises et des cimetières ne valaient guère mieux que des perchoirs à corbeaux. Il est des choses que l'on a pas le droit de tolérer : on n'appellerait pas tolérant un homme qui laisserait publiquement insulter sa mère.

L'assassinat du légat du pape, Pierre de Castelneau, en janvier 1208, déclencha l'action militaire. Innocent III fit prêcher la croisade contre les Albigeois et contre Raymond VI de Toulouse, qui les protégeait. Cette décision ne s'explique que par la situation locale. C'est parce que la religion nouvelle avait conquis une grande partie de la noblesse, seule partie de la population qui pût défendre la cause de l'Eglise par les armes, que la croisade avait été jugée nécessaire. Cette dernière ne constitue pas notre sujet, et nous nous y attarderons pas. Disons seulement qu'elle fut âpre et cruelle, ponctuée d'épisodes sanglants où l'avidité, les rivalités dynastiques, l'incompréhension de deux cultures prirent rapidement le dessus et où la religion eut peu de place. Elle s'acheva par le traité de Paris en 1229 et le rattachement du Languedoc à la France.

C'est seulement après ces événements, pour éviter que l'hérésie ne renaisse de ses cendres et que d'autres terribles guerres ne s'ensuivent, que fut créée l'Inquisition.
Elle est donc le résultat d'une longue évolution et non pas, comme on la présente souvent, une solution toute faite à laquelle l'Eglise a immédiatement recouru.

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Nous nous étions arrêtés, la dernière fois, à la croisade contre les Albigeois. Cette dernière fit sauter le verrou du soutien complice qu'assuraient à l'hérésie les pouvoirs seigneuriaux du Languedoc. Mais, en elle-même, cette croisade n'était pas répression de l'hérésie. Celle-ci se terrait, mais n'était pas anéantie, comme le prouve le bûcher de Montségur en 1244. Elle était à l'état de braises et pouvait rallumer un gigantesque incendie.

C'est pourquoi, l'Eglise décida de créer l'Inquisition. Tout ce qu'elle avait vu autour d'elle ne pouvait que l'y pousser. En effet, dès le XIIe siècle, les pouvoirs séculiers avaient demandé la poursuite des hérétiques. Mais, le pape Alexandre III n'était pas de leur avis et leur avait répondu en 1162 : «Mieux vaut absoudre les coupables que s'attaquer, par une excessive sévérité, à la vie d'innocents (...). L'indulgence sied mieux aux gens d'Eglise que la dureté». La réponse des princes ne se fit pas attendre. Comme, à leur avis, l'Eglise catholique ne réagissait pas assez vigoureusement, ils firent eux-mêmes le ménage dans leurs royaumes. Que se soient le roi d'Angleterre Henri II, le roi de France Philippe Auguste ou l'empereur d'Allemagne, Frédéric II, tous, de leur propre initiative, envoyèrent gaillardement au bûcher de nombreux hérétiques ou supposés tels. Tout cela avec le soutien du peuple, qui se livrait, de son côté, à des exécutions sommaires. Comme l'écrit Jean-Pierre Dedieu, «Les juges séculiers faisaient montre d'une énergie parfois débordante et horrible : ce sont eux les responsables de la plupart des gros bûchers». Pour ne citer que l'exemple de Philippe-Auguste, il extermina, à Dun, en Berry, plusieurs milliers de cathares en une seule fois.

L'Eglise s'inquiéta de la brutalité des répressions laïques. En outre, les princes et les seigneurs choisissaient des victimes un peu trop en fonction de considérations politiques ou sociales plutôt que religieuses. Aussi , à la fin du XIIe siècle, tenta-t-elle de réagir en ordonnant aux évêques de rechercher les hérétiques et de les condamner. Mais cette ébauche d'Inquisition eut peu d'effets. L'action des évêques, tout comme celle des princes, manquait de continuité et était trop soumise aux interventions seigneuriales, aux sympathies locales, etc. Cette inefficacité renforçait la détermination des princes à agir par leurs propres moyens.

C'est pourquoi, en 1229, l'Eglise décida de créer l'Inquisition. Elle fut donc le produit d'une longue évolution, le résultat d'une série de mesures de circonstances. Au risque de choquer, nous osons dire que, dans son genre, elle constitua un véritable progrès. Elle permit à l'Eglise de conserver sa liberté (en évitant que les puissants ne se servent de la religion pour défendre leurs intérêts particuliers), de mettre fin aux violences populaires et de retirer aux tribunaux laïcs le pouvoir de châtier pour des motifs de foi. Comme nous le verrons ultérieurement, la plupart des abus commis par l'Inquisition eurent lieu lorsqu'elle tomba, presque entièrement, sous la coupe de l'Etat, parce que l'Eglise avait elle-même perdu une partie de sa liberté.

Surtout, avec l'Inquisition, il ne s'agissait plus seulement de recourir à la répression. Comme le fait remarquer Jean Dumont, l'Inquisition «faisait monter en ligne, non une armée de bourreaux et de policiers, mais les frères des deux ordres mendiants, qui venaient tout juste d'être créés, tous deux dans l'esprit de l'amour (...) Affluait dans leurs rangs le meilleur de la jeunesse chrétienne, dédiant sa vie, avec une générosité sans borne, à la pauvreté et à la charité.». Ce choix des franciscains et dominicains comme inquisiteurs était judicieux et révélateur de l'intention de l'Eglise. Ne dépendant que du pape, ces religieux en constituaient le bras armé. Mais il s'agissait d'une milice miséricordieuse. Jean-Pierre Dedieu ne s'est donc pas trompé en écrivant : «Efficacité, régularité, relative modération, solide formation théologique et juridique, indépendance des pouvoirs locaux... Rome crut trouver la solution en nommant des juges permanents, indépendants des évêques, munis de pouvoirs étendus et ayant pouvoir sur une vaste région, sans considération pour les frontières seigneuriales ou diocésaines qui rendaient difficiles de coordonner les poursuites.». (à suivre)

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