Retour à la documentation

Jehanne, simple et sage
Serviam remercie vivement la rédaction du journal France Catholique pour son aimable autorisation de mise en ligne de cet article paru dans son n° 2947 du 8 octobre 2004
-------------------------------------------------------------------
Jehanne, simple et sage

Est-il possible de renouveler et d’enrichir notre connaissance de Jeanne d’Arc, après les travaux de Régine Pernoud qui font autorité depuis plusieurs décennies ? Agrégée d’histoire, spécialiste de l’éducation et de la culture à l’époque médiévale, auteur d’un ouvrage magistral sur la Naissance de la nation France, Colette Beaune a consacré à la Pucelle des pages érudites et passionnantes.


Ne pas se tromper de regard. Depuis le XIXe siècle, on considère Jeanne comme un individu, ce qui est anachronique. Pour ses contemporains, nourris de théologie et d’anthropologie chrétiennes, la Pucelle est une personne : ce n’est pas sa sensibilité, son psychisme et son apparence physique qui importent, mais le fait que cette humaine créature de Dieu soit baptisée et bonne chrétienne.
Colette Beaune nous dit que "Jeanne n’est pas très grande, brune et solide, moyennement jolie. Elle a une tache rouge derrière l’oreille droite". Cela suffit. Quant à son caractère, nous savons de source sûre qu’elle pouvait se mettre en colère. Voilà tout.
Cela ne signifie pas que l’identité personnelle de Jeanne se confonde avec celle de son milieu familial, de sa communauté villageoise et de sa pratique religieuse.
La jeune fille a un prénom. Dans son village on l’appelait Jeannette, et Jeanne à la cour du roi de France. Mais jamais elle ne fut Jeanne d’Arc de son vivant, et c’est seulement à la fin du XVe siècle qu’on la dénomme Pucelle d’Orléans. Si on lui attribua parfois le nom de sa mère (Romée) on ne la désignait pas sous celui de son père (Jacques d’Arc).
Jeanne a un surnom, qu’elle a choisi sans doute tardivement, entre 1424 et 1429 : elle est la Pucelle, pas selon son caprice mais parce que c’est ainsi que les voix l’ont appelée. Mais qu’est-ce à dire ? Lorsque Jeanne se désigne comme Pucelle à ses juges, le greffier traduit par le latin puella, au lieu de virgo. La Pucelle au sens virginal évoque par trop la Vierge Marie, alors que la puella (le mot dérive de pulla, le petit d’un animal, ou de purrulus qui renvoie à puritas) désigne la classe d’âge des jeunes filles qui ne sont pas mariées. Le surnom crée donc une légère ambiguïté qui se précise lorsqu’on examine l’apparence et le comportement de la Pucelle : la puella ordinaire est une petite personne fragile, obéissante, humble pratiquante qui attend patiemment de devenir par le mariage, une mulier. La native de Domrémy ne correspond pas complètement à ce portrait idéal, d’où les soupçons (magicienne ? sorcière ?) et les insultes ("Putain des Armagnacs") dont elle sera accablée. La virginité de Jeanne a été confirmée ; cependant, elle porte des vêtements d’homme et tient dans sa main l’épée comme les soldats.
Mais avant d’observer la conduite religieuse, politique et militaire de la future sainte qui va bouleverser le cours de l’histoire de France, il importe d’approfondir, avec Colette Beaune, la question de son identité.
Jeanne, " la bonne Lorraine ", est-elle vraiment française ? La question n’est pas iconoclaste. Il faut se souvenir que les contemporains de Jeanne ne pouvaient avoir notre conception quasi-millimétrique, du tracé frontalier – tout simplement parce qu’ils ne disposaient pas de cartes précises de géographie. Les nations en formation et les empires connaissaient des marches – zones compliquées et assez floues – et protégeaient leur souveraineté par un système de places fortes. Mais il est clair que Domrémy était un village armagnac, partie intégrante du royaume de France, que la guerre et divers troubles avaient placé au plus près de l’adversaire : à deux kilomètres de Domrémy, le village de Maxey était favorable aux Bourguignons.
Mais cette jeune fille de France parlait-elle français et écrivait-elle sa langue ? La question reste en débat. Au XIXe siècle, les historiens, tant catholiques que laïcistes, affirmaient que Jeanne ne savait pas lire. Puis Régine Pernoud soutint le contraire. Colette Beaune rappelle simplement que la Pucelle avait déclaré à plusieurs reprises qu’elle ne savait ni lire ni écrire ("Moi je ne sais ni A ni B" dit-elle en arrivant à Poitiers) et cette laïque illiterata priait en langue vulgaire.
Cela ne signifie pas que Jeanne était inculte ! Le curé de Domrémy est un lettré et son enseignement oral se retrouve dans les réponses assurées de Jeanne aux questions de ses juges. L’analyse très précise de Colette Beaune démontre que Jeanne est une semi-lettrée : elle n’est jamais allée à l’école, mais elle capable de compter les lignes, de déchiffrer quelques mots et de signer de son nom. Elle dicte ses lettres, notamment la Lettre aux Anglais, sans se soucier des codes épistolaires de l’époque. Qu’importe… Colette Beaune cite la parole dans Saint Mathieu : "Ce que Dieu a caché aux doctes et aux prudents, il l’a révélé aux simples". Jeanne est simple et sage – ce que constatent ces grands lettrés que sont ses examinateurs de Poitiers.
La langue qu’elle parle n’est pas le français de Paris mais un français truffé de provincialismes lorrains qui font pouffer les beaux esprits et dont elle s’amuse d’autant plus que ses interlocuteurs la comprennent sans difficulté.
Voilà qui pourrait donner de la véracité à l’image de "Jeanne fille du peuple" qui fut diffusée dans les années trente par les communistes français en voie de reconfiguration patriotique. En fait, son père est un notable de son village, dont il est doyen entre 1425 et 1427.Sa mère, Isabelle Romée, appartenait à une famille plus riche et plus cultivée que la famille d’Arc. La famille jouit du statut des laboratores, des laboureurs qui disposent à la fois d’un capital foncier et d’un capital social. Ce ne sont pas des "paysans pauvres" ou "moyens pauvres" mais des cultivateurs aisés – qui ne possèdent pas de troupeau car le village de Domrémy élève un troupeau commun. Jeanne elle-même déclare à ses juges qu’elle n’était pas bergère malgré les affirmations de ses thuriféraires qui tentent de l’intégrer dans la thématique pastorale qui présente le roi de France comme un berger. Mais cette bienveillante tentative se conclut par un échec : la prétendue bergère est un capitaine qui chevauche en tête de sa troupe, la fille des braves laboureurs s’en va à la cour du roi de France.
Ecarter les clichés fabriqués par les contemporains ou par divers groupes politiques permet de mieux comprendre la foi chrétienne de Jeanne et son dévouement au royaume de France.
Quant à la religion, la Pucelle vit à une époque décisive : celle où l’Eglise achève de balayer les rites païens pour leur substituer une pratique authentiquement chrétienne. C’est ce qui se vérifie avec l’affaire de l’Arbre aux fées, qui occupe une place importante dans la vie de Domrémy et surtout, dans les procès intentés à Jeanne. La Pucelle parle simplement d’un hêtre, qu’elle voit de sa fenêtre. Mais d’autres villageois croient aux fées qui demeureraient dans l’arbre, et des fêtes ont lieu autour de celui-ci au printemps. Ce ne sont plus que des survivances : c’est à l’époque de Jeanne que le mois de mai est consacré à Marie et les processions religieuses font disparaître les rituels vaguement magiques. Plus tard, la Pucelle dira qu’elle a reçu sa mission en terre bénie et cultivée, et non dans la forêt. Les témoins attesteront qu’elle n’est point magicienne.
Serait-elle bonne prophétesse ? L’imagerie johannique dépeint l’étrange et merveilleuse rencontre de Jeanne et du roi de France, discerné parmi la foule des courtisans. La vérité historique est autre – mais non moins émouvante. Les habitants du royaume de France croient aux prophètes tels qu’ils parlent dans la Bible et tels qu’ils peuvent survenir pour porter la parole de Dieu. Ces prophètes sont souvent des femmes, aussi dignes que les hommes d’être écoutées. Depuis Philippe III, les rois de France consultent régulièrement les béguines du nord et de l’est – ainsi Philippe Le Bel et Charles V - et ils reçoivent à la cour les prophètes et les prophétesses qui s’y présentent.
La démarche de Jeanne n’est pas originale, son arrivée à la cour n’est pas un événement surprenant. Elle pose un problème banal mais difficile : il s’agit de discerner entre vrais et faux prophètes – ces derniers étant fort nombreux. Des critères très précis aident à ce discernement. Les uns concernent la personne : les vrais prophètes ne peuvent être riches ni luxurieux, mais hommes ou femmes de prière et de pénitence, pauvres et chastes. Leur foi doit être solide et il importe de le vérifier. Quant au contenu de la prophétie, il doit être inspiré par l’amour du prochain et ne servir en aucune manière les intérêts de celui qui s’affirme porteur de parole prophétique.
Il y a donc doute méthodique. Jeanne n’y échappe point. Comme tout autre prophète qui se présente devant le roi, elle doit faire l’objet d’une enquête dont la procédure a été fixée à l’université de Paris aux environs de 1380. Installée à Poitiers avec page et confesseurs, elle est examinée de toutes les manières. Sa virginité est attestée, elle doit répondre à de très nombreuses questions sur les voix qu’elle a entendues, le sens de sa mission et sur la légitimité du roi qu’elle assure vouloir servir. Conseillers royaux et théologiens constatent sa piété profonde et son dévouement au bien commun. Après avoir été entendue en confession, elle reçoit l’absolution. Jeanne est reconnue comme messagère de Dieu – ce que l’entourage de Charles VII s’employa à faire savoir dans tout le royaume.
Voici Jeanne "chef de guerre". Certes. Mais sa fonction militaire, aussi importante soit-elle, est inscrite dans l’itinéraire prophétique de la Pucelle et dans un champ symbolique qui est concrétisé par l’étendard (semé de fleurs de lys d’or sur fond azur) et par l’épée de Jeanne, auxquels Colette Beaune consacre des pages fort bien documentées. La symbolique que Jeanne incarne a une signification politique très précise : Jeanne est au service du roi de France, elle est donc (comme son père) du "parti armagnac" qui se définit par son rejet des Anglais et des Bourguignons. S’il est vrai que la royauté française est d’ordre successoral et que le prince héritier devient roi dès la mort de son père ("le mort saisi le vif") le sacre et le couronnement de Charles VII sont un enjeu décisif car, comme le dit Jeanne, "une fois le roi sacré, la puissance de ses ennemis ira toujours en diminuant". Ceci en écho des paroles de Samuel après le sacre de David : "La maison de David allait se fortifiant, tandis que celle de Saül s’affaiblissait ". Nous voici, après Orléans, sur le chemin de Reims… Toute illettrée qu’elle soit, la Pucelle est bonne théologienne et fine politique : tout le pouvoir vient de Dieu par la médiation des lois humaines et de ceux qui leur donnent force instituée.
Jeanne héroïne monarchiste ? C’est un anachronisme dans la mesure où, à l’époque médiévale, on ne prend pas parti pour ou contre la monarchie. La question politique est de savoir qui est le souverain légitime – roi de France ou Empereur romain-germanique, roi d’Angleterre ou prince bourguignon. Jeanne est du parti des Armagnac, dont Colette Beaune décrit précisément la nature et les contours, et sans être une nationaliste (autre anachronisme) elle favorise la constitution de la nation française. (2)
Tels sont les éléments, spirituels, politiques et personnels qui forment la trame du procès de Rouen. Colette Beaune n’a pas besoin de plaider une nouvelle fois la cause de Jeanne. De l’enquête historique menée en toute rigueur, il résulte que la Pucelle ne fut ni une hérétique, ni une séditieuse, ni une magicienne – mais que Jehanne ne fut pas non plus une héroïne militariste et xénophobe. La tradition johannique exclut toute récupération politique, qu’elle soit de droite ou de gauche.
Surtout, en soulignant savamment la part du légendaire et du fabriqué (par les propagandistes du XVe siècle), de la mythologie douteuse et du merveilleux, Colette Beaune fait surgir en pleine lumière le chemin singulier qu’a parcouru Jeanne, de Domrémy au bûcher de Rouen – et ce qu’il représente dans l’histoire de la France et de la chrétienté. Le mystérieux écarté par l’historien laisse toute sa place au mystère chrétien.


 Retour à la documentation