Est-il possible de renouveler et denrichir notre connaissance
de Jeanne dArc, après les travaux de Régine Pernoud qui font
autorité depuis plusieurs décennies ? Agrégée dhistoire, spécialiste
de léducation et de la culture à lépoque médiévale, auteur dun
ouvrage magistral sur la Naissance de la nation France, Colette
Beaune a consacré à la Pucelle des pages érudites et passionnantes.
Ne pas se tromper de regard. Depuis le XIXe siècle, on considère
Jeanne comme un individu, ce qui est anachronique. Pour ses contemporains,
nourris de théologie et danthropologie chrétiennes, la Pucelle
est une personne : ce nest pas sa sensibilité, son psychisme
et son apparence physique qui importent, mais le fait que cette
humaine créature de Dieu soit baptisée et bonne chrétienne.
Colette Beaune nous dit que "Jeanne nest pas très grande, brune
et solide, moyennement jolie. Elle a une tache rouge derrière
loreille droite". Cela suffit. Quant à son caractère, nous savons
de source sûre quelle pouvait se mettre en colère. Voilà tout.
Cela ne signifie pas que lidentité personnelle de Jeanne se confonde
avec celle de son milieu familial, de sa communauté villageoise
et de sa pratique religieuse.
La jeune fille a un prénom. Dans son village on lappelait Jeannette,
et Jeanne à la cour du roi de France. Mais jamais elle ne fut
Jeanne dArc de son vivant, et cest seulement à la fin du XVe
siècle quon la dénomme Pucelle dOrléans. Si on lui attribua
parfois le nom de sa mère (Romée) on ne la désignait pas sous
celui de son père (Jacques dArc).
Jeanne a un surnom, quelle a choisi sans doute tardivement, entre
1424 et 1429 : elle est la Pucelle, pas selon son caprice mais
parce que cest ainsi que les voix lont appelée. Mais quest-ce
à dire ? Lorsque Jeanne se désigne comme Pucelle à ses juges,
le greffier traduit par le latin puella, au lieu de virgo. La
Pucelle au sens virginal évoque par trop la Vierge Marie, alors
que la puella (le mot dérive de pulla, le petit dun animal, ou
de purrulus qui renvoie à puritas) désigne la classe dâge des
jeunes filles qui ne sont pas mariées. Le surnom crée donc une
légère ambiguïté qui se précise lorsquon examine lapparence
et le comportement de la Pucelle : la puella ordinaire est une
petite personne fragile, obéissante, humble pratiquante qui attend
patiemment de devenir par le mariage, une mulier. La native de
Domrémy ne correspond pas complètement à ce portrait idéal, doù
les soupçons (magicienne ? sorcière ?) et les insultes ("Putain
des Armagnacs") dont elle sera accablée. La virginité de Jeanne
a été confirmée ; cependant, elle porte des vêtements dhomme
et tient dans sa main lépée comme les soldats.
Mais avant dobserver la conduite religieuse, politique et militaire
de la future sainte qui va bouleverser le cours de lhistoire
de France, il importe dapprofondir, avec Colette Beaune, la question
de son identité.
Jeanne, " la bonne Lorraine ", est-elle vraiment française ? La
question nest pas iconoclaste. Il faut se souvenir que les contemporains
de Jeanne ne pouvaient avoir notre conception quasi-millimétrique,
du tracé frontalier tout simplement parce quils ne disposaient
pas de cartes précises de géographie. Les nations en formation
et les empires connaissaient des marches zones compliquées et
assez floues et protégeaient leur souveraineté par un système
de places fortes. Mais il est clair que Domrémy était un village
armagnac, partie intégrante du royaume de France, que la guerre
et divers troubles avaient placé au plus près de ladversaire
: à deux kilomètres de Domrémy, le village de Maxey était favorable
aux Bourguignons.
Mais cette jeune fille de France parlait-elle français et écrivait-elle
sa langue ? La question reste en débat. Au XIXe siècle, les historiens,
tant catholiques que laïcistes, affirmaient que Jeanne ne savait
pas lire. Puis Régine Pernoud soutint le contraire. Colette Beaune
rappelle simplement que la Pucelle avait déclaré à plusieurs reprises
quelle ne savait ni lire ni écrire ("Moi je ne sais ni A ni B"
dit-elle en arrivant à Poitiers) et cette laïque illiterata priait
en langue vulgaire.
Cela ne signifie pas que Jeanne était inculte ! Le curé de Domrémy
est un lettré et son enseignement oral se retrouve dans les réponses
assurées de Jeanne aux questions de ses juges. Lanalyse très
précise de Colette Beaune démontre que Jeanne est une semi-lettrée
: elle nest jamais allée à lécole, mais elle capable de compter
les lignes, de déchiffrer quelques mots et de signer de son nom.
Elle dicte ses lettres, notamment la Lettre aux Anglais, sans
se soucier des codes épistolaires de lépoque. Quimporte
Colette
Beaune cite la parole dans Saint Mathieu : "Ce que Dieu a caché
aux doctes et aux prudents, il la révélé aux simples". Jeanne
est simple et sage ce que constatent ces grands lettrés que
sont ses examinateurs de Poitiers.
La langue quelle parle nest pas le français de Paris mais un
français truffé de provincialismes lorrains qui font pouffer les
beaux esprits et dont elle samuse dautant plus que ses interlocuteurs
la comprennent sans difficulté.
Voilà qui pourrait donner de la véracité à limage de "Jeanne
fille du peuple" qui fut diffusée dans les années trente par les
communistes français en voie de reconfiguration patriotique. En
fait, son père est un notable de son village, dont il est doyen
entre 1425 et 1427.Sa mère, Isabelle Romée, appartenait à une
famille plus riche et plus cultivée que la famille dArc. La famille
jouit du statut des laboratores, des laboureurs qui disposent
à la fois dun capital foncier et dun capital social. Ce ne sont
pas des "paysans pauvres" ou "moyens pauvres" mais des cultivateurs
aisés qui ne possèdent pas de troupeau car le village de Domrémy
élève un troupeau commun. Jeanne elle-même déclare à ses juges
quelle nétait pas bergère malgré les affirmations de ses thuriféraires
qui tentent de lintégrer dans la thématique pastorale qui présente
le roi de France comme un berger. Mais cette bienveillante tentative
se conclut par un échec : la prétendue bergère est un capitaine
qui chevauche en tête de sa troupe, la fille des braves laboureurs
sen va à la cour du roi de France.
Ecarter les clichés fabriqués par les contemporains ou par divers
groupes politiques permet de mieux comprendre la foi chrétienne
de Jeanne et son dévouement au royaume de France.
Quant à la religion, la Pucelle vit à une époque décisive : celle
où lEglise achève de balayer les rites païens pour leur substituer
une pratique authentiquement chrétienne. Cest ce qui se vérifie
avec laffaire de lArbre aux fées, qui occupe une place importante
dans la vie de Domrémy et surtout, dans les procès intentés à
Jeanne. La Pucelle parle simplement dun hêtre, quelle voit de
sa fenêtre. Mais dautres villageois croient aux fées qui demeureraient
dans larbre, et des fêtes ont lieu autour de celui-ci au printemps.
Ce ne sont plus que des survivances : cest à lépoque de Jeanne
que le mois de mai est consacré à Marie et les processions religieuses
font disparaître les rituels vaguement magiques. Plus tard, la
Pucelle dira quelle a reçu sa mission en terre bénie et cultivée,
et non dans la forêt. Les témoins attesteront quelle nest point
magicienne.
Serait-elle bonne prophétesse ? Limagerie johannique dépeint
létrange et merveilleuse rencontre de Jeanne et du roi de France,
discerné parmi la foule des courtisans. La vérité historique est
autre mais non moins émouvante. Les habitants du royaume de
France croient aux prophètes tels quils parlent dans la Bible
et tels quils peuvent survenir pour porter la parole de Dieu.
Ces prophètes sont souvent des femmes, aussi dignes que les hommes
dêtre écoutées. Depuis Philippe III, les rois de France consultent
régulièrement les béguines du nord et de lest ainsi Philippe
Le Bel et Charles V - et ils reçoivent à la cour les prophètes
et les prophétesses qui sy présentent.
La démarche de Jeanne nest pas originale, son arrivée à la cour
nest pas un événement surprenant. Elle pose un problème banal
mais difficile : il sagit de discerner entre vrais et faux prophètes
ces derniers étant fort nombreux. Des critères très précis aident
à ce discernement. Les uns concernent la personne : les vrais
prophètes ne peuvent être riches ni luxurieux, mais hommes ou
femmes de prière et de pénitence, pauvres et chastes. Leur foi
doit être solide et il importe de le vérifier. Quant au contenu
de la prophétie, il doit être inspiré par lamour du prochain
et ne servir en aucune manière les intérêts de celui qui saffirme
porteur de parole prophétique.
Il y a donc doute méthodique. Jeanne ny échappe point. Comme
tout autre prophète qui se présente devant le roi, elle doit faire
lobjet dune enquête dont la procédure a été fixée à luniversité
de Paris aux environs de 1380. Installée à Poitiers avec page
et confesseurs, elle est examinée de toutes les manières. Sa virginité
est attestée, elle doit répondre à de très nombreuses questions
sur les voix quelle a entendues, le sens de sa mission et sur
la légitimité du roi quelle assure vouloir servir. Conseillers
royaux et théologiens constatent sa piété profonde et son dévouement
au bien commun. Après avoir été entendue en confession, elle reçoit
labsolution. Jeanne est reconnue comme messagère de Dieu ce
que lentourage de Charles VII semploya à faire savoir dans tout
le royaume.
Voici Jeanne "chef de guerre". Certes. Mais sa fonction militaire,
aussi importante soit-elle, est inscrite dans litinéraire prophétique
de la Pucelle et dans un champ symbolique qui est concrétisé par
létendard (semé de fleurs de lys dor sur fond azur) et par lépée
de Jeanne, auxquels Colette Beaune consacre des pages fort bien
documentées. La symbolique que Jeanne incarne a une signification
politique très précise : Jeanne est au service du roi de France,
elle est donc (comme son père) du "parti armagnac" qui se définit
par son rejet des Anglais et des Bourguignons. Sil est vrai que
la royauté française est dordre successoral et que le prince
héritier devient roi dès la mort de son père ("le mort saisi le
vif") le sacre et le couronnement de Charles VII sont un enjeu
décisif car, comme le dit Jeanne, "une fois le roi sacré, la puissance
de ses ennemis ira toujours en diminuant". Ceci en écho des paroles
de Samuel après le sacre de David : "La maison de David allait
se fortifiant, tandis que celle de Saül saffaiblissait ". Nous
voici, après Orléans, sur le chemin de Reims
Toute illettrée
quelle soit, la Pucelle est bonne théologienne et fine politique
: tout le pouvoir vient de Dieu par la médiation des lois humaines
et de ceux qui leur donnent force instituée.
Jeanne héroïne monarchiste ? Cest un anachronisme dans la mesure
où, à lépoque médiévale, on ne prend pas parti pour ou contre
la monarchie. La question politique est de savoir qui est le souverain
légitime roi de France ou Empereur romain-germanique, roi dAngleterre
ou prince bourguignon. Jeanne est du parti des Armagnac, dont
Colette Beaune décrit précisément la nature et les contours, et
sans être une nationaliste (autre anachronisme) elle favorise
la constitution de la nation française. (2)
Tels sont les éléments, spirituels, politiques et personnels qui
forment la trame du procès de Rouen. Colette Beaune na pas besoin
de plaider une nouvelle fois la cause de Jeanne. De lenquête
historique menée en toute rigueur, il résulte que la Pucelle ne
fut ni une hérétique, ni une séditieuse, ni une magicienne mais
que Jehanne ne fut pas non plus une héroïne militariste et xénophobe.
La tradition johannique exclut toute récupération politique, quelle
soit de droite ou de gauche.
Surtout, en soulignant savamment la part du légendaire et du fabriqué
(par les propagandistes du XVe siècle), de la mythologie douteuse
et du merveilleux, Colette Beaune fait surgir en pleine lumière
le chemin singulier qua parcouru Jeanne, de Domrémy au bûcher
de Rouen et ce quil représente dans lhistoire de la France
et de la chrétienté. Le mystérieux écarté par lhistorien laisse
toute sa place au mystère chrétien.
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