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Introduction à la France chrétienne, dans l'histoire

C'est en 1896 qu'a été publié l'ouvrage LA FRANCE CHRETIENNE dans l'HISTOIRE, à l'occasion du 14è centenaire du baptême de Clovis;
sous le haut patronage de S.E. Le cardinal Langénieux, Archevêque de Reims, et sous la direction du R.P. Baudrillart, de l'Oratoire.
Chacun se souvient encore des cérémonies qui, à leur tour cent ans plus tard, ont marqué cette célébration anniversaire dans notre pays...Le meilleur y cotoyait le pire... preuve que les passions sont loin d'être apaisées.
Serviam met en ligne de larges extraits de la magnifique intervention de Mgr Langénieux qui n'a rien perdu de son actualité...

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L'Histoire n'est pas le récit quelconque des événements qui créent ou modifient les relations des peuples entre eux, c'est l'évolution providentielle de l'humanité autour de Jésus-Christ véritable centre de l'Histoire et du monde.

Un fait n'est donc historique, au sens complet et élevé du mot, que dans la mesure où il touche à Jésus-Christ; car il est de toute évidence que les vues éternelles de Dieu sur le monde doivent demeurer la loi suprême des choses et que les générations humaines ne peuvent que les seconder ou les subir sans prévaloir jamais contre elles.

Dans le chaos, dans le tumulte des intérêts, des passions, des luttes et des intrigues qui encombrent les premiers plans de l'Histoire, il est difficile souvent de distinguer, à travers ce que tentent les hommes , l'oeuvre que poursuit la Providence. Mais lorsque, avec le temps, la vérité historique s'est dégagée des nuages de la politique, il devient manifeste alors que princes et diplomates, peuples et nations, n'ont abouti, en définitive, qu'à faire, à l'heure marquée, le Geste de Dieu.

Bossuet a fixé pour jamais, avec la lumineuse précision de son génie, les étapes des grands empires évoluant autour du peuple choisi, pour frayer les voies au Messie que le monde attendait. Ne voyant point la main par laquelle ils étaient menés, ils s'imaginaient poursuivre d'une impulsion spontanée des plans ambitieux de conquête; mais, parcequ'ils ignoraient les desseins de Dieu auxquels ils étaient inconsciemment asservis, ils se croyaient indépendants.

Rien n'a changé depuis; les peuples écrivent leurs annales, mais c'est Dieu qui fait l'Histoire.

Dans Ies temps modernes comme aux âges passés, les peuples ont une fonction sociale déterminée, un rôle historique spécial, une mission providentielle à remplir.
Ils ne possèdent point en eux-mêmes leur raison d'être; ce n'est pas dans leurs rêves politiques ni dans leurs ambitions nationales qu'ils doivent chercher la clef de leurs destinées : c'est plus haut, dans l'ordre universel qui régit l'humanité, dans la pensée même de Dieu sur ce monde terrestre, qu'un seul mot résume : Rédemption !
Et, par conséquent, la vocation des peuples chrétiens, c'est l'oeuvre apostolique particulière et déterminée que Dieu attend de chacun d'eux, c'est le concours, conscient ou non, l'appui, qu'ils sont appelés à donner, de siècle en siècle et selon leurs aptitudes nationales, à l'action extérieure de l'Église pour l'extension du règne social de Jésus-Christ sur la terre.

Aucun peuple ne peut récuser cette tâche sans sortir de sa voie normale; car les nations sont l'héritage du Christ : elles sont à Lui avant que de s'appartenir à elles-mêmes; et, dans la mesure où leur politique mêconnaît cette Raison supérieure et directrice, elle avorte ou elle fait des ruines.

Mais outre ces relations communes qui ont leur racine dans la nature même des choses et qui rattachent à Jésus-Christ toutes les nations chrétiennes, il y a des signes manifestes de prédestination qui marquent certains peuples entre tous les autres et les associent plus étroitement à la vie de l'Église. Ceux-là sont l'objet d'une élection.
Ils sont voués pour ainsi dire à l'apostolat catholique comme les âmes d'élite sont consacrées par la vocation religieuse au service des autels, et ce pacte positif devient réellement la loi fondamentale de leur constitution et de leur vie nationale.

Le peuple franc a été au cinquième siècle cet élu de la Providence, dont le Christ laisse pressentir l'avènement en signifiant à Israël sa réprobation (Matth. xxi, 46).
Nul autre depuis n'a reçu une destination plus marquée.
Nul autre n'a réalisé comme lui le type historique de la nation apôtre.
Nul autre n'a pu confondre avec autant de vérité ses propres annales avec l'Histoire, ni revendiquer avec plus de fierté la gloire d'avoir fait par le monde "les Gestes de Dieu ".

N'était-il pas juste alors, quand la France s'apprête à célébrer le quatorzième centenaire du baptême de Clovis, d'évoquer devant elle l'impérissable souvenir de cet événement qui a fixé ses destinées aux applaudissements de la chrétienté tout entière, de lui rappeler ses origines et sa mission providentielle, et de retracer à grands traits les phases caractéristiques de sa vie nationale pour lui remettre sous les yeux, dans une double série d'études, d'abord les services qu'elle a pu rendre à lÉglise, puis les bienfaits qu'elle a en reçus?

N'était-il pas juste, à une date aussi mémorable, de l'inviter à reprendre ce Livre du passé et d'y épeler en quelque sorte avec elle, en en feuilletant les pages, le Gesta Dei per Francos ! tous ces vieux mots épiques, rudes échos de la foi des ancêtres, cris de guerre et chants mystiques, dont notre génération aveuglée de scepticisme ne sait plus que sourire, mais qui ont gardé, en dépit des révolutions, tout leur sens historique, puisque sur tous les points du globe, même à une heure d'égarement et de révolte, la Fille aînée de l'Église vit toujours de sa vocation et qu'elle n'arrive point à dégager sa politique des intérêts de la religion et de la cause de Jésus-Christ?

N'était-il pas juste enfin, après les décevantes méprises de l'illusion révolutionnaire et pour achever de confondre le mensonge dont ce siècle a voulu vivre, n'était-il pas juste d'offrir à notre pays meurtri et désemparé, à titre d'enseignement et comme gage d'espérance, en une uvre magistrale, ouvrage de science et de patriotisme, le mémorial de ses gloires antiques, la vision superbe, par tableaux, de sa mission apostolique, l'image oubliée de la France chrétienne en ses grands jours?

Il appartenait assurément, plus qu'à tout autre, au successeur de saint Remy, à l'archevêque de Reims, de prendre cette initiative. Gardien de notre baptistère national, n'était-ce point à lui d'élever la voix pour en faire revivre les leçons ? D'autant plus que l'Église de Reims n'a pas cessé, pendant longtemps, d'être mêlée aux destinées politiques de la France.

Quand dans la dissolution de l'empire carolingien, le royaume de France trouva ses assises définitives, c'est elle qui présida à sa formation. Attentifs aux besoins du peuple et aux intérêts du pays, les archevêques de Reims secondèrent cette évolution du pouvoir.
Sous Charles le Chauve, Hincmar est à la tête de l'Église et du royaume de France : il pèse de tout le poids de sa sagesse et de son autorité sur les événements de son temps. Après lui, Adalbéron et Gerbert sont les tuteurs et les conseils de la dynastie capétienne.

Puis, ce sont les papes Léon IX et Callixte Il qui président à Reims des conciles importants.
Plus tard., lorsque le territoire est entamé et que la moitié de la France s'est livrée aux Anglais, n'est-ce pas encore à Reims que la nation vient reprendre espoir? N'est-ce pas Reims que les voix d'En-Haut avaient désigné à Jeanne d'Arc comme but suprême de ses efforts? Et le sacre de Charles VII à Notre Dame de Reims a-t-il été autre chose que la résurrection et le triomphe de la patrie française?

Au siècle suivant, le péril social c'est l'hérésie, l'anarchie religieuse de Luther et de Calvin.
L'Église de France est personnifiée à cette époque par Charles de Guise,cardinal de Lorraine, ministre du royaume et archevêque de Reims : durant trente ans il dirigera la lutte contre le protestantisme.
Aux États généraux de la Ligue, en 1593, c'est encore un archevêque de Reims, le cardinal de Pelvé, qui se fera le porte-parole du parti catholique.

Enfin, depuis que saint Remy, nouveau Samuel, a versé l'huile sainte sur le front du premier de nos rois, Reims est demeuré, par les sacres, le cur même de la France chrétienne; et tant que dura l'ancienne monarchie, jusqu'en ce siècle même, la cérémonie qui consacrait, à son avènement, l'héritier du trône, dans la cathédrale de Reims, apparut aux yeux de la catholicité comme le témoignage palpable et vivant de cette union indissoluble du principe religieux et du principe politique, base, loi et force de notre constitution nationale.
En rappelant au roi qu'il n'est sur la terre que le " lieutenant de Jésus-Christ ", défenseur-né du Siège Apostolique, elle exprimait à la fois le caractère sacré du pouvoir et sa fonction providentielle. Car, le sacre n'était nullement dans l'esprit de l'Église une reconnaissance de l'omnipotence royale au détriment du peuple : le peuple y assistait, non à titre de simple comparse, mais pour y tenir sa place; il apportait en quelque manière son suffrage à l'homme choisi sur la tête duquel l'onction allait faire descendre la délégation divine du pouvoir, pour qu'il devînt, de par Dieu, le chef de l'État et le père du peuple.

C'était, si l'on peut dire, le sacrement de la royauté chrétienne, selon la maxime sainte : " Omnis potestas a Deo per populum ". Dans la suite des temps, lorsque le peuple devenu passif joua un rôle plus effacé, jamais ce sens mystique et traditionnel du sacre ne fut oublié.

C'est ainsi que Reims, après avoir été constamment associé à la vie de la nation, lui a encore conservé, même sous l'absolutisme des monarchies de l'ancien régime, cette vieille et chrétienne conception du Droit divin, source de la dignité et des responsabilités du pouvoir et sauvegarde en même temps des libertés populaires...

Nous éprouvons un sentiment de légitime orgueil à la pensée qu'au triste déclin d'un long siècle d'aventures et de révolutions, nous aurons amené la France chrétienne à se retrouver en face d'elle-même, à se reconnaître et à relire, dans la vérité et la splendeur de son histoire, le pacte divin qui la lie à Jésus-Christ.

Sii, oublieuse de ses promesses, comme Pierre, l'apôtre ardent, généreux, prompt à tirer l'épée et plus aimant que les autres, elle a un moment, par faiblesse et par surprise, renié son Dieu; si elle est coupable, si elle a péché, elle n'a pas pourtant abdiqué sa raison d'être, ni renoncé à sa mission; et il n'est pas possible qu'elle médite ce Livre, sans être troublée et sans se ressouvenir.
L'Église a trop compté sur la France et la France s'est trop appuyée sur l'Église, il y a entre elles des relations trop étroites et trop anciennes de filial dévouement et de maternelle prédilection, pour que nous puissions nous obstiner sans retour dans une politique d'irréligion qui, en jetant le pays hors de ses voies providentielles, paralyse, au dedans comme au dehors, ses énergies nationales; car, s'il est vrai que l'histoire d'un peuple révèle d'une manière incontestable la loi de sa destinée et le principe de sa grandeur morale, la France, mieux que tout autre, doit s'instruire par les leçons du passé.

Étude suggestive de nos origines et de nos traditions, magnifiquement développée au cours de cet ouvrage et qui fera resplendir, au-dessus de nos lassitudes et de nos divisions, l'Idée française, c'est-à-dire la pensée éternelle de Dieu sur notre pays, pensée de mansuétude et d'amour qui a fait notre renom et notre puissance, tant que nous en avons eu conscience et que nous l'avons servie!

C'est l'Église qui a fait les premiers pas.
Elle est venue à nous en bienfaitrice, semant à pleines mains dans cette terre des Gaules, destinée au peuple élu de la nouvelle Loi, la divine semence, ce Verbum Dei, qui devait si vite produire une admirable floraison de croyants, de vierges et de martyrs.

Nous connaissons mal les âges lointains de notre patrie. Les indications laconiques que mêle à ses mémoires militaires le César envahisseur ne fournissent que des traits imparfaits pour peindre la physionomie vraie de cette vieille Gaule druidique d'où est sortie, au contact de la foi, la douce et radieuse figure de la France.

Notre étude laisse donc de côté ces temps primitifs; elle ne prétend pas non plus examiner à fond la question discutée des traditions apostoliques de nos Églises. Nous partons seulement des données incontestées de l'histoire et nous voyons les populations gallo-romaines, soulevées par la prédication évangélique, prendre la part la plus active à la vie générale de la chrétienté.

Mais voici l'ère des grandes invasions. L'oeuvre de civilisation va disparaître dans cette violente mobilisation de peuples où les races armées se heurtent et se combattent pour se disputer le territoire de l'Empire et s'en partager les débris.

Tous ces barbares, ou à peu près, sont passés à l'arianisme et, si Dieu n'intervient, le catholicisme sera étouffé en Occident: saint Remy, à Reims, baptise Clovis, et l'Église est arrachée par l'appui des Francs aux étreintes de l'hérésie.
Les moines à leur tour deviennent, par leurs vertus et par leurs travaux, non seulement les apôtres, mais les éducateurs de la société gallofranque, et ainsi la religion, par un juste retour des choses, fait sortir la Gaule de l'anarchie barbare et lui rend, avec l'unité morale, la grandeur politique.

A partir de ce moment, il y a aux côtés de l'Église pour la défendre une nation toujours debout, l'épée au clair, préte à confesser sa foi et à verser son sang. L'Islam, que les empereurs byzantins ont été impuissants à réduire en Orient, vient se faire écraser à Poitiers par les Francs. Par eux, la Germanie est conquise, gagnée du même coup à la civilisation, au christianisme et à la papauté. Ils sont là encore sous les murs de Rome, pour protéger contre les Lombards le patrimoine de Saint-Pierre, et fonder, du fruit de leurs conquêtes, le pouvoir temporel des Papes.

En revanche, la papauté consacre par une alliance cette vocation providentielle de la race franque.
Elle l'exalte au milieu des nations et la soutient dans ses crises politiques; car on peut bien dire qu'elle a présidé elle-même au transfert du pouvoir quand la dynastie carolingienne s'est substituée aux Mérovingiens. Enfin elle met le sceau à cette glorification en entreprenant d'organiser, au profit des Francs, le gouvernement idéal du monde selon la loi du Christ : ils seront les agents officiels de la propagande catholique; Charlemagne, sacré empereur, devient pour le temporel le vicaire de Dieu sur la terre; il fera régner partout un ordre social chrétien et son empire ne devra point avoir d'autres bornes que celles mêmes de la catholicité.

A son tour, l'empire carolingien se dissout et il faut traverser des temps ingrats et douloureux, en attendant que soient constituées les nationalités autonomes et la société féodale.

L'Église ne manquera pas à la France : l'archevêque de Reims, Hincmar, nous l'avons indiqué déjà, tout en restant fidèle aux princes carolingiens qu'il conseille et qu'il aime, renoncera le premier à l'idée impériale et travaillera à fonder un royaume de France.
Un siècle plus tard, Adalbéron et Gerbert, compléteront son uvre en assurant au nouveau royaume, même au prix de durs sacrifices, une dynastie nationale qui identifiera, neuf siècles durant, ses destinées avec celles de la France.

Tous les premiers capétiens feront sacrer, de leur vivant, leur fils aîné à Reims, pour mieux établir leur droit de succession; et, plus tard, lorsque le pouvoir affermi se sera installé définitivement à Paris, il trouvera encore auprès de lui, en la personne de Suger, abbé de Saint-Denis, l'Église qui l'inspirera de ses conseils et bénira son alliance avec le Tiers-État.

Une fois de plus, comme au temps de Clovis, comme au temps de Charlemagne, la religion aura tiré la France de l'anarchie, et la France saura reconnaître ce bienfait.

Tout d'abord, on vit éclore au sein de la société féodale, une fleur délicate, la Chevalerie.
Type parfait du soldat chrétien, le chevalier français, tout de foi, de bravoure et d'honneur, ne combattra que pour la religion et pour la justice.
Il sera le protecteur-né des humbles et des opprimés. Il tentera d'imposer aux nations un code évangélique de la guerre et d'adoucir par la charité les murs trop rudes de ces générations batailleuses.
C'est ensuite l'ordre de Cluny qui, avec l'appui du peuple, entreprend la réforme du clergé; puis, à l'aube du douzième siècle, saint Bernard qui fait reconnaïtre le Pape légitime , met fin au schisme et prévient l'hérésie.
Enfin, de France partit le mouvement religieux des Croisades. Nées à Clermont à la voix d'un Pape français, elles finissent à Tunis avec un roi de France. C'est la France qui entraîna l'Europe; et, si elle ne réussit pas à établir en Orient une domination chrétienne, elle y a fondé, au prix de son sang, une influence morale et politique qu'elle n'a cessé de mettre au service de l'Eglise.

L'aboutissement de tous ces efforts et de tous ces dévouements, ce fut, au treizième siècle, une efflorescence sans égale de civilisation chrétienne.
La littérature et les arts s'inspirent de la foi. Les cloîtres sont des foyers de science et de vertu.
Les cathédrales portent jusqu'aux nues la prière du peuple et l'hommage universel de la nation.
La religion dans les chansons de gestes, tempère, transforme et purifie les passions des héros.
Les saints mystères composent tout le théâtre et l'Évangile en action ravit les foules.
L'histoire naît et se développe dans l'Eglise. Les moines avec amour copient les manuscrits. L'Université de Paris sort de l'école épiscopale de Notre-Dame; son prestige s'étend au loin ; de tous pays les étudiants affluent à ses cours et son influence sur le développement du dogme catholique est considérable.

Le nom français resplendit alors par le monde d'un éclat incomparable; notre langue devient en quelque sorte la langue universelle : c'est le siècle de saint Louis! et on doit l'appeler ainsi parce que saint Louis a vraiment réalisé l'idéal du chef d'État chrétien et que la France du moyen âge toucha sous son règne à son apogée.

Mais un nuage passe bientôt sur ces splendeurs, et, après cette merveilleuse expansion de l'Idée française, notre pays de nouveau voit décliner sa gloire. Les ambitions jalouses des peuples et des races, sous l'impulsion de souverains déjà presque absolus, se réveillent et s'affirment en des guerres incessantes qui bouleversent l'ordre social et entravent l'oeuvre de civilisation.
Cependant le sort de la France ne cesse pas d'être lié à celui de l'Église. Nos rois commencent à s'appeler les Rois très chrétiens et ce titre devient l'apanage de la dynastie capétienne.
Les temps sont rudes, l'Eglise est divisée, mais la foi est ardente encore; et, à l'heure la plus critique de cette phase malheureuse, lorsque tout semble désespéré, le ciel remet aux mains virginales d'une humble pucelle, l'Ame de la patrie : Jeanne d'Arc apparaît, angélique instrument de la Providence; et, au nom de Jhésus, elle délivre du joug étrancer " le sainct royaulme de France ".

Moins d'un siècle plus tard, les événements nous amenaient à payer à l'Eglise cette dette de reconnaissance. La chrétienté à son tour est en péril.
Après Arius, après Mahomet, Luther, sous prétexte de réforme, soulève les peuples contre l'Église de Jésus-Christ et il va dépendre de la France, comme aux temps de l'arianisme et de l'Islam, que la Révolution l'emporte.
Que la France mette au service du protestantisme son génie, son influence politique, ses forces militaires, sa puissance merveilleuse de prosélytisme et c'en sera fait du catholicisme en Europe.
La France de Clovis ne faillit point à sa mission : elle ne put anéantir 1'hérésie, mais elle arrêta pour jamais sa marche en avant.

Cependant, si, dans cette période ingrate et tourmentée, la France sut garder sa foi et combattre l'erreur, elle se laissa follement entraîner par ce courant païen de la Renaissance qui fit dévier de la voie chrétienne la littérature et les arts; et, à la fin de ce seizième siècle, une restauration religieuse des mceurs et de l'esprit public était devenue nécessaire : de pieuses institutions se fondent, des uvres de prédication, d'enseignement et de charité s'organisent pour catéchiser les masses, ressaisir la jeunesse, soulager la misère du peuple et ramener à la pratique sévère des vertus domestiques et du devoir social le monde frivole et sensuel de ce temps-là. De saints prêtres suscités de Dieu se vouent à la sanctification du clergé et les fécondes initiatives du cardinal de Bérulle, de saint Vincent de Paul et de M. Olier régénèrent le sacerdoce dans l'Église de France.

C'est l'époque aussi d'une nouvelle expansion de la propagande catholique. Mutilée par le schisme en Europe, l'Église va prendre sa revanche et affirmer sa vitalité sur le terrain des missions lointaines; et, pendant près de deux siècles, la France, avec l'Espagne, sera presque seule à fournir des apôtres et des martyrs aux pays infidèles.

Alors, pour qu'il fût bien manifeste que la prospérité de notre pays n'a pas d'autre secret que sa fidélité à soutenir, au milieu des nations , la cause de Jésus-Christ, on vit refleurir une ère incomparable de civilisation chrétienne et française.
C'est la gloire, comme au treizième siècle, mais avec la majesté, la puissance, le prestige du grand Roi. Le génie se révèle sous les formes les plus variées, dans la philosophie et la littérature, dans la poésie, au théâtre, dans les arts et dans les sciences; partout il est religieux et c'est dans la chaire sacrée qu'il touche avec Bossuet aux sommets les plus sublimes.

Mais il n'y a point ici-bas de longs repos pour les sociétés, pas plus que pour l'Église de Dieu. Le grand siècle n'avait été qu'un répit, car le principe d'individuel et libre examen posé par la Renaissance et la Réforme devait aboutir au rationalisme et à l'anarchie sociale. Aussi, le jansénisme y aidant sans l'avoir voulu, l'irréligion reprit l'offensive et l'incrédulité vicieuse du dix-huitième siècle mit l'Église en face de la Révolution.

A aucune époque de son histoire la France chrétienne n'eut à traverser une crise plus redoutable. Non seulement la royauté avec toutes les forces sociales du pays, mais l'unité catholique, le Saint-Siège, la religion elle-même, parurent sombrer dans la catastrophe.

La nation française pouvait périr ainsi dans la honte de son apostasie. Dieu ne le permit point. L'expiation fut terrible. Le sang coula longtemps, mais le ciel agréa le sacrifice des martyrs. Après dix années de terreur et de deuil, la Fille aînée de l'Église, purifiée par ses souffrances, se retrouva debout, et la Révolution fut contrainte de traiter avec elle.
Désormais le Concordat sera la base des relations officielles de l'Église et de l'État. L'ancien régime politique a disparu, et, avec lui, l'antique société chrétienne, qui avait porté pendant treize siècles la fortune de la France.
Dans le nouvel ordre de choses, en effet, la Religion n'est plus qu'en apparence, unie au Pouvoir, par des contacts tout extérieurs. Elle est à côté. Il y a entre l'un et l'autre un divorce intime, qui deviendra violent, parce que les institutions modernes n'ont pas d'autre principe constitutif que l'idée rationaliste d'où est sorti le mouvement révolutionnaire de 1789.

Mais cependant, si la nation est comme divisée en deux tronçons par la question religieuse, il y a toujours une France chrétienne, où la vie surnaturelle jaillit avec abondance, une France chrétienne qui ne renie pas son histoire et garde son amour au Siège Apostolique; à tel point que nous pouvons encore écrire, dans notre étude, en ce dix-neuvième siècle, de belles pages sur les services que la France a rendus à l'Église.

Ne lui a-t-elle pas donné d'éminents apologistes pour la défense de la foi, d'admirables institutions de charité pour justifier la Providence au milieu des pauvres et des malheureux, des ressources de toute nature et une légion de missionnaires pour l'apostolat catholique?
N'a-t-elle pas entrepris en Afrique une dernière croisade contre la Barbarie?
N'est-ce pas sous son protectorat que vivent en paix sur la terre musulmane les catholiques de l'Orient? Enfin, quand la Révolution a voulu mettre la main sur les États du Pape, ne l'a-t-on pas vue reprendre la vieille épée de Pépin et de Charlemagne?
Et, si elle n'a pu sauver en des combats héroïques le pouvoir temporel qu'elle-méme avait créé jadis, n'eut-elle pas du moins la gloire d'opposer à l'iniquité de l'attentat la protestation du martyre ?

L'Église, de son côté, n'a point délaissé la France. Elle l'a entourée comme par le passé de prévenances et de sollicitude.
Les transformations profondes qui ont modifié notre état social ne l'ont pas arrêtée : elle a condamné ce qu'il y avait de funeste , elle a accepté ce qui pouvait être fécond dans I'uvre de ce siècle. L'Encyclique Nobilissima Gallorum gens, du 8 février 1884, n'est en réalité qu'un solennel écho des paroles que les Papes, au début de notre histoire, échangeaient avec la France.
Fidèle à son principe tant de fois affirmé que l'autorité suprême émanée de Dieu peut passer par le peuple, l'Église a tendu la main à la démocratie; et cette nouvelle évolution du pouvoir ne l'a pas plus troublée qu'un changement de dynastie dans les siècles monarchiques.

Que lui importent, en effet, les régimes politiques, si notre pays reste ce que Dieu l'a fait et s'il met toujours son génie national au service de la vérité !
Ce n'est pas avec nos gouvernements qui disparaissent que l'Église a fait alliance, c'est avec le peuple que saint Remy a baptisé.
Patiente, sans faire la nation responsable des fautes d'un parti, elle attend que s'apaise chez nous la crise révolutionnaire.
Mais dans la France démocratique d'aujourd'hui, c'est la vieille France chrétienne qu'elle retrouve et qu'elle aime et c'est sur elle encore qu'elle veut s'appuyer pour restaurer dans le Christ les sociétés modernes et préparer l'avènement des temps nouveaux qui s'annoncent.

L'heure est donc propice de parler à la Nation française comme lui parle ce Livre. Jamais elle n'eut plus besoin de méditer ces graves enseignements de l'Histoire; jamais il ne fut plus opportun de lui rappeler qu'elle n'a pas dans sa main ses propres destinées, mais qu'elle fut marquée d'un signe divin au baptistère de Reims et qu'elle porte en son sein une vocation, principe de toutes ses gloires ou source de ses malheurs, selon qu'elle y a été fidèle ou qu'elle l'a méconnue.

Et alors, si la démocratie, éclairée par cette expérience du passé, répondait enfin aux avances de l'Eglise; si elle revenait au Christ qui aime les Francs; si, au lieu de renier quatorze siècles d'histoire, elle travaillait à replacer sur ses bases chrétiennes notre constitution nationale et à ramener le pays dans ses voies traditionnelles, l'avenir pourrait lui appartenir, car les gouvernements sont faits pour les peuples, et ceux-là sont légitimes et durables dont la politique sert à la fois les intérêts supérieurs des nations et les desseins providentiels de Dieu sur le monde.

Cardinal LANGÉNIEUX, Archevêque de Reims.

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