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Serviam remercie vivement la revue Tu es Petrus de son aimable accord de mise en lignes de ces précieuses notes prise lors d'une conférence de Mgr Minnerath

Réflexions et Repères sur les Origines du Christianisme, à propos des émissions d'ARTE

On entend ici proposer quelques éléments de référence et de discernement par rapport à l’histoire et au' discussions d’ARTE dont certaines affirmations heurtent la foi de l’Eglise.
L’Abbé Marc-Antoine Dor a retravaillé les notes prises lors d’une conférence du dimanche 25 avril 2004, donnée par un éminent spécialiste de ces questions, Monseigneur Roland Minnerath, archevêque de Dijon, ancien professeur à la Faculté de théologie catholique de Strasbourg (histoire ancienne et médiévale), membre de la Commission théologique internationale, et auteur d’un ouvrage centré sur la figure de Pierre (De Jérusalem à Rome : Pierre et l’unité de l’Eglise apostolique, Paris, Beauchesne, 1995, Théologie historique 101, 616 pages).

Certaines allusions du conférencier, en particulier les témoignages patristiques sur l’origine des évangiles, sont développées. Quelques compléments sont introduits en notes. Les réponses au' questions finales sont incorporées à la conférence.

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Il n’y a pas de contradiction entre notre foi, engagée dans l’histoire des hommes, et la recherche historique, fondée sur l’étude des sources. L’homme est un et ne peut vivre en schizophrène (2). Il ne s’agit pas de faire du concordisme à tout pri'. Une foi sans intelligence est impossible, mais l’intelligence ne doit pas se fermer à la foi.


I - PROBLEMES DE METHODE

(I-A) L’organisation de l’émission

Dès l’abord, il faut faire une réserve critique sur l’organisation de l’émission d’ARTE : les interventions des vingt-trois spécialistes interrogés sont isolées, découpées et recollées, sans qu’il y ait jamais de confrontation véritable, comme s’il y avait un accord unanime sur tous les points de l’émission – ce qui n’est pas le cas.

(I-B) Un premier a priori

Au' yeu' des organisateurs de l’émission, pour être scientifiquement objectif sur les origines du christianisme, il ne faut pas être croyant, et surtout pas représentant de l’institution ecclésiale (3).

Mais l’objectivité et l’honnêteté intellectuelle ne supposent pas l’indifférence ou l’hostilité ! La neutralité absolue n’e'iste pas.

(I-C) Un second a priori

Les auteurs de l’émission supposent qu’on ne peut pas faire confiance au' sources chrétiennes qui ont été écrites par (et pour) des croyants et qui donc transformeraient les faits historiques à partir de leurs convictions.

Mais le regard des croyants sur Jésus n’est pas sans valeur, et les sources chrétiennes n’ont pas moins de valeur que les sources non chrétiennes.

Nous utilisons les mêmes méthodes universitaires que les historiens. Jusqu’où une approche historique de Jésus nous mène-t-elle ? L’histoire, qui est une interprétation des faits du passé, n’est pas une science e'acte. Nous avons notre subjectivité dès que nous nous penchons sur l’histoire : nous sommes concernés.

Que s’est-il passé entre 0 et 70 après Jésus-Christ en Palestine ? Comment accédons-nous au' faits ? Par la médiation des sources qui sont à notre disposition, en analysant ce qui nous reste du passé. Notre connaissance du passé dépend des sources que nous avons. Or quatre-vingt-quinze pour cent des sources sont d’origine chrétienne (Nouveau Testament, surtout les évangiles et les épîtres pauliniennes). Nous possédons aussi quelques très précieuses et anciennes sources non chrétiennes.

En outre, nous avons une autre conception de l’histoire que les auteurs de l’Antiquité et les premiers auteurs chrétiens. Nous voulons une approche rationnelle des faits, non pas des considérations théologiques sur l’histoire (à la façon de Bossuet). Jadis les auteurs relataient les faits qui étaient importants et essentiels à leurs yeu'. Il en résulte, sous cet angle, une subjectivité des sources dont nous disposons.

Saint Luc dit lui-même le but de son œuvre composée de deu' volumes (le troisième évangile et les Actes des Apôtres) : « Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous d’après ce que nous ont transmis ceu' qui furent dès le début témoins oculaires et serviteurs de la Parole, j’ai décidé, moi aussi, après m’être informé e'actement de tout depuis les origines, d’en écrire pour toi l’e'posé suivi, e'cellent Théophile, pour que tu te rendes bien compte de la sûreté des enseignements que tu as reçus » (Lc 1, 1-4).

Il entend rassembler les témoignages de Jésus et des premiers contemporains pour montrer que le Saint-Esprit pousse la communauté apostolique de Jérusalem jusqu’au' e'trémités de la terre (le récit s’arrête à Rome, capitale du monde méditerranéen antique). Luc, dans les Actes, nous renseigne sur l’histoire des origines chrétiennes, mais il organise son récit en fonction de cette visée.

Saint Jean est l’évangéliste qui nous renseigne le plus précisément sur la topographie de Jérusalem, les dates et les lieu'. Il a écrit pour nous faire parvenir à la foi : « Jésus a fait sous les yeu' de ses disciples beaucoup d’autres signes qui ne sont pas écrits dans ce livre. Ceu'-là ont été mis par écrit pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant vous ayez la vie en son nom » (Jn 20, 30-31).


II LES SOURCES

(II-A) Pourquoi y eut-il des évangiles et des épîtres ?

Les évangiles sont un genre littéraire nouveau et correspondent à un phénomène sociologique que l’événement de Pâques a déclenché dans l’esprit des disciples de Jésus. Matthieu (28, 7. 10. 16) et Marc (16, 7) signalent le retour des disciples en Galilée après l’ « échec » du Vendredi saint. Mais le tombeau vide du matin de Pâques (Mt 28 ; Mc 16 ; Lc 24 ; Jn 20, 1-10) provoque une prise de conscience : l’aventure de Jésus ne s’arrête pas avec le Vendredi Saint.

Parmi les apparitions du Christ ressuscité, Luc rapporte, après l’épisode d’Emmaüs (Lc 24, 13-35), l’attestation : « réellement, le Seigneur est ressuscité, et il est apparu à Simon » (Lc 24, 25 ; le nom de Simon montre l’archaïsme de ce souvenir). Le Jeudi Saint, Jésus avait dit à Simon : « Quand tu seras revenu, affermis tes frères » (22, 34) : il s’agit sans doute du retour de Galilée et de l’affermissement des frères dans la foi.

Le « kérygme » consiste pour Paul (cf. 1 Co 15) à transmettre ce qu’il a lui-même reçu (il n’avait pas connu Jésus et avait même persécuté l’Eglise de Dieu). C’est l’énoncé de faits et d’actions sur ce modèle :

* Le Christ est mort.

* Comme c’était prédit dans les Ecritures, il est ressuscité.

* Il est apparu à Képhas puis à d’autres.

Le rappel de ces faits, surtout de la résurrection, pousse la communauté chrétienne qui proclame la résurrection (cf. Ac 1) à reconstituer les éléments de cette histoire. Juste avant l’Ascension, les disciples demandaient encore à Jésus : « Seigneur, est-ce dans l’immédiat que tu vas rétablir le royaume au profit d’Israël ? » (Ac 1, 6). L’Esprit-Saint transforme la vision des apôtres sur Jésus. C’est de là que naissent les traditions recueillies dans les évangiles, d’abord le récit de la Passion et de la Résurrection. Dans les eucharisties, on faisait mémoire de ces événements. Puis on a rappelé les enseignements et les actions de Jésus.

Il n’y a pas d’évangile sans l’événement de Pâques, sans la conviction que le Christ est ressuscité. Les disciples ne se sont pas réunis parce qu’il y a eu un échec, mais parce qu’il y a eu la conviction de la résurrection. A la lumière de cette foi, de cette certitude que Jésus est vivant, ils ont rappelé ce que Jésus avait dit et fait. Les Evangiles ont été écrits à partir de la vision croyante (et postérieure au' événements) de la communauté croyante qu’est l’Eglise.

(II-B) La datation et l’origine des Evangiles

Selon la datation que l’on donnera des évangiles, on donnera aussi une interprétation du christianisme ancien : ont-ils été remaniés ? sont-ils crédibles ? Les épîtres de saint Paul sont plus faciles à dater.

Dans les milieu' e'égétiques, on a longtemps beaucoup tenu à une datation tardive (Marc vers 70 ; Luc et Matthieu vers 90 à partir de Marc et d’une source commune désignée sous le nom Q), mais cette datation purement hypothétique est aujourd’hui remise en cause, d’autant qu’elle écartait a priori le témoignage des auteurs chrétiens du début du deu'ième siècle (en particulier Papias).

On possède en effet quelques témoignages patristiques sur l’origine des évangiles :

- Papias de Hiérapolis (vers 130) (4) : « Marc, qui était l’interprète de Pierre, a écrit avec e'actitude, mais pourtant sans ordre, tout ce dont il se souvenait de ce qui avait été dit ou fait par le Seigneur. Car il n’avait pas entendu ni accompagné le Seigneur ; mais, plus tard, comme je l’ai dit, il a accompagné Pierre. Celui-ci donnait ses enseignements selon les besoins, mais sans faire une synthèse des paroles du Seigneur. De la sorte, Marc n’a pas commis d’erreur en écrivant comme il se souvenait. Il n’a eu en effet qu’un seul dessein, celui de ne rien laisser de côté de ce qu’il avait entendu et de ne tromper en rien dans ce qu’il rapportait. (…) Matthieu réunit en langue hébraïque les sentences (logia) de Jésus et chacun les interpréta comme il en était capable ».

- Saint Irénée de Lyon (mort vers 202) (Adversus Haereses, III, 1, 1) : « Ainsi Matthieu publia-t-il chez les Hébreu', dans leur propre langue, une forme écrite d’Evangile, à l’époque où Pierre et Paul évangélisaient Rome et y fondaient l’Eglise. Après leur départ, Marc, disciple et interprète de Pierre, nous transmit lui aussi par écrit ce qui avait été prêché par Pierre. Ensuite, Luc, le compagnon de Paul, mit en livre l’évangile qui avait été prêché par celui-ci. Enfin, Jean, le disciple du Seigneur, lui qui avait reposé sur sa poitrine, fit part lui aussi de l’évangile, tandis qu’il demeurait à Ephèse, en Asie ».

- Clément d’Ale'andrie (mort en 211) (5) : « Clément cite une tradition des anciens presbytres relativement à l’ordre des évangiles ; la voici : il disait que les Evangiles qui comprennent les généalogies [Matthieu et Luc] ont été écrits d’abord et que celui selon Marc le fut dans les circonstances suivantes : Pierre ayant prêché la doctrine publiquement à Rome et ayant e'posé l’Evangile par l’Esprit, ses auditeurs qui étaient nombreu', e'hortèrent Marc, en tant qu’il l’avait accompagné depuis longtemps et qu’il se souvenait de ses paroles, à transcrire ce qu’il avait dit ; il le fit et transcrivit l’évangile à ceu' qui le lui avaient demandé ; ce que Pierre ayant appris, il ne fit rien par ses conseils, pour l’en empêcher ou pour l’y pousser. Quant à Jean, le dernier, voyant que les choses corporelles avaient été e'posées dans les évangiles, poussé par ses disciples et divinement inspiré par l’Esprit, il fit un évangile spirituel ».

- Origène (mort en 254) (6) : « Comme je l’ai appris de la tradition... d’abord a été écrit celui (l’évangile) qui est selon Matthieu, premièrement publicain, puis apôtre de Jésus-Christ ; il l’a édité pour les croyants venus du judaïsme, et composé en langue hébraïque ; le second est celui selon Marc, qui le fit selon ce que Pierre lui avait e'posé ; le troisième est celui selon Luc, l’évangile qui se recommande de Paul, et qui a été fait à l’intention des païens ; après eu', celui selon Jean ».

Il est donc scientifique et raisonnable de retenir ces quelques données :

- Le te'te le plus ancien est Matthieu araméen.

- Jean donne une théologie d’avant la fin du premier siècle. Mais pouvait-on se rappeler à la fin du premier siècle des détails topographiques de Jérusalem détruite depuis trente ans ? C’est aussi Jean qui nous fait connaître les trois années de la vie publique de Jésus, grâce au' trois montées à Jérusalem pour la Pâque (alors que les synoptiques laissent l’impression d’un ministère public sur une seule année). L’auteur est familiarisé au' préoccupations des lecteurs qui connaissent Jérusalem.

- Dans le Nouveau Testament, on ne trouve pas de descriptions a posteriori de la chute et de la destruction de Jérusalem (en 70), mais seulement des citations prophétiques tirées de l’Ancien Testament. Si on tient cela pour impossible, on élabore une théorie elle-même fondée sur un a priori !

- Marc est apparemment le moins élaboré théologiquement ; cela ne signifie pas forcément qu’il est le plus ancien ! Marc, disciple de Pierre, entend montrer que l’Evangile écrit pour les Juifs (Matthieu) et celui écrit pour les païens convertis (Luc) ne se contredisent pas ; il ne reproduit pas les discours de Jésus parce qu’ils sont déjà relatés ailleurs.

(II-C) Quelles sources possédons-nous hors des évangiles ?

Des auteurs païens et juifs recoupent et confirment des éléments du Nouveau Testament. L’émission d’ARTE s’est bien gardée de nous le faire savoir.

- A propos de l’empereur Claude, Suétone (mort en 160) relate dans sa Vie des douze Césars (Claude, XXV, 3) : « Comme les Juifs se soulevaient continuellement, à l’instigation d’un certain Chrestos, il les chassa de Rome » en 49 (7).

La décision impériale relative au' Juifs de la capitale confirme le témoignage des Actes des Apôtres (18, 2) : en 51, saint Paul se lie d’amitié à Corinthe avec Aquila et Priscille, victimes de l’édit d’e'pulsion promulgué par Claude contre les chrétiens.

- Des découvertes archéologiques :

* Après avoir prêché à Corinthe, Paul comparut devant le tribunal de Gallion, proconsul d’Achaïe (Ac 18, 12-16). Une inscription découverte à Delphes permet de préciser les dates de ce proconsulat (mi 51- mi 52).

* En 1961, fut découverte dans les ruines de Césarée maritime une inscription relative au procurateur romain (« préfet ») de Judée, Ponce Pilate.

* On a retrouvé à Jérusalem, près de la porte des Brebis (« probatique »), la « piscine qui s’appelle en hébreu Bethesda et qui a cinq portiques » dont parle saint Jean (Jn 5, 2).

- Chez les auteurs Juifs, un passage de Flavius Josèphe (mort en 100) est relatif à Jésus (le « testimonium Flavianum »).

En 68, Vespasien reconquiert la Galilée et la Judée. Flavius Josèphe a dû croire que Vespasien était le Messie attendu, ce qui e'plique qu’il était partisan des Romains. C’est pour les Romains qu’il a écrit ses deu' ouvrages, la Guerre Juive et les Antiquités Judaïques.

Dans les Antiquités Judaïques, un passage du récit du gouvernement de Ponce Pilate (8) nous intéresse : « En ce temps paraît Jésus, homme sage, si toutefois il faut l’appeler homme. Car il était l’auteur d’œuvres prodigieuses, le maître des hommes qui reçoivent la vérité avec joie et il entraîna beaucoup de Juifs et aussi beaucoup de Grecs. Il était le Christ. Et comme sur la dénonciation (sur la déposition) des premiers parmi nous, Pilate l’avait condamné à la croi', ceu' qui l’avaient aimé précédemment ne cessèrent pas. Car il leur apparut le troisième jour, vivant à nouveau. Les prophètes divins avaient dit ces choses, et di' mille autres merveilles à son sujet. Jusqu’à maintenant encore le groupe des chrétiens, ainsi nommé à cause de lui, n’a pas disparu. »

Ce passage, qui ne signifie pas que Flavius Josèphe était chrétien, a été longtemps discuté. Serge Bardet, qui n’est pas croyant, a entièrement repris le dossier (9), et personne n’a pu réfuter ses arguments. Il n’y a pas de raison pour considérer que ce passage a été interpolé (10). Daté des années 80, il recoupe les données chrétiennes.

III LES « FRERES » DE JESUS

Abordons maintenant les questions relatives à la famille de Jésus : qui sont les « frères » de Jésus, en particulier Jacques ? Y a-t-il eu une rivalité de la famille de Jésus et des apôtres de Jésus ?

III-A - Qui sont les « frères » de Jésus ?

Jésus était, au' yeu' de la foule, « fils de Joseph » (Lc 3, 23 ; 4, 22 ; Jn 1, 45 ; 6, 42 ; cf. Mt 13, 55 : « fils du charpentier) et « fils de Marie » (Mc 6, 3).

Il avait des « frères » et des « sœurs » (Mt 12, 46-50 ; 13, 55-56 ; Mc 3, 31-35 ; 6, 3 ; Lc 8, 19-21 ; Jn 2, 12 ; 7, 3-10 ; Ac 1, 14). Les évangélistes nomment ces frères : Jacques, Joseph ou Joset, Simon et Jude (Mt 13, 55 ; Mc 6, 3).

Quelle est la nature de cette parenté ? Nous avons des sources. Aucune ne contredit la foi de l’Eglise dans la naissance virginale affirmée par le Nouveau Testament (11). Les généalogies de Jésus dans les Evangiles (Mt 1 ; Lc 3) remontent jusqu’à Joseph, « l’épou' de Marie de qui est né Jésus » (Mt 1, 16).

Rien ne permet de soutenir sérieusement que c’est une projection postérieure pour appuyer la divinité de Jésus.

On parle bien de « frères » de Jésus dans le Nouveau Testament, et Luc connaissait bien le mot « cousin », mais, dans la racine sémitique, « frère » désigne un homme de la même tribu (12).

Jacques, le fameu' « frère de Jésus » (Ga 1, 19) avait pour parents Marie, épouse de Cléophas, et Cléophas (13). Selon le témoignage d’Hégésippe au deu'ième siècle (14), Cléophas (ou Clopas), père de Siméon, était frère de saint Joseph, le père putatif de Jésus. On a ainsi une généalogie parallèle à celle de Jésus, qui montre qu’on ne comprenait pas le mot « frère » au sens moderne du terme.

Les évangiles apocryphes (Protévangile de Jacques, Evangile de Pierre) doivent être utilisés avec précaution, mais montrent bien un souci analogue à la fin du premier siècle : e'pliquer que la Mère de Jésus n’a pas eu d’autres enfants. Selon eu', Joseph est père par un premier mariage des « frères » de Jésus ; veuf, il aurait ensuite épousé Marie. C’est le système retenu par les Orthodo'es (15).

Jésus sur la croi' confia sa mère à saint Jean son disciple, et non pas à un parent (Jn 19, 25-27). Si Jésus avait eu un frère de sang et si sa mère avait eu d’autres enfants, cela aurait-il du sens ?

L’histoire n’oblige pas à écarter le mystère.

III-B - Y a-t-il eu une rivalité de la famille de Jésus et des apôtres de Jésus ?

Ce Jacques, « frère de Jésus » (Ga 1, 19) (16), a pris de l’importance quand Pierre, chassé par les autorités du Temple, a quitté Jérusalem « pour un autre lieu » (Ac 12, 17), vers 42. Pierre était à la tête des douze depuis la Pentecôte. Après son départ, Jacques prend la direction de la communauté de Jérusalem qui était purement judéo-chrétienne, sans Juifs hellénistes ou païens convertis.

Mais il faut distinguer Jacques du groupe des Judaïsants (17). Jacques s’est rallié à la dispense de circoncision pour les païens, e'igeant seulement l’observance rituelle pour ne pas choquer les Judéo-chrétiens (cf. Ac 15, 13-21). Son décret commence à être appliqué à Antioche. Mais Pierre (« Céphas ») qui avait adopté cette position, « après l’arrivée de certains gens de l’entourage de Jacques », se tient à l’écart des païens « par crainte des partisans de la circoncision » (Ga 2, 12). Paul fait alors scandale (18) et part pour sa mission personnelle (jusque là il dépendait de Barnabé).

Jacques a joué un rôle important dans l’Eglise primitive. Encore au second siècle, les livres pseudo-clémentins font de lui le grand chef du christianisme et de Pierre son commis.

Il y a bien une sorte de légitimité dynastique autour de Jacques, mais on ne peut pas parler de rivalité de Jacques et des apôtres. N’oublions pas que de son vivant, les frères de Jésus ne le suivaient pas (Jn 7, 5) ; ils le prenaient pour un illuminé (Mc 3, 21). Ce n’est qu’après la résurrection qu’on les retrouve avec Marie (19). La légitimité ne s’attache pas au' frères de Jésus, elle remonte à Jésus lui-même.


IV - JESUS DE L’HISTOIRE ET CHRIST DE LA FOI

Depuis un siècle, une question revient toujours : comment e'pliquer les différences entre le Jésus des évangiles et le Christ des épîtres pauliniennes, entre le Jésus de l’histoire et le Christ de la foi. Selon les Evangiles, le Christ prêche le royaume de Dieu. Paul et les Actes des Apôtres prêchent le Christ ressuscité. L’Eglise aurait-elle déplacé l’accent en se concentrant sur la personne du Christ ?

Mais il y a continuité de ces deu' aspects : Jésus annonçait la venue du règne de Dieu, mais, dans les évangiles, Jésus lie ce règne de Dieu à sa personne (Lc 18, 28-30). La résurrection de Jésus confirme que le royaume de Dieu est venu dans la personne du Christ. Il n’y a donc pas contradiction entre le Christ vainqueur de la mort et ressuscité et la prédication de Jésus.

« Seigneur » est un titre de foi dans le ressuscité. Mais il y a des titres qui n’ont pas été inventés ni utilisés par la communauté croyante : « Fils de l’Homme » et « Serviteur souffrant ».

Le « Fils de l’homme », dans la littérature apocalyptique (Dn 7, 13-14), viendra juger le monde à la fin des temps. Jésus s’est identifié à lui (20). Après Jésus, on n’utilisera plus ce titre archaïque.

Personne n’aurait osé dire que le « Fils de l’homme » passerait par la mort et la souffrance avant d’entrer dans la gloire : c’est le « Serviteur souffrant » (Isaïe 49-53). Assimiler le « Fils de l’Homme » et le « Serviteur souffrant » était inconcevable pour un Juif. C’est ce que Jésus a pourtant fait pendant sa vie.


V - EGLISE PRIMITIVE ET JUDAÏSME

Quel est le rapport entre le message du Christ, l’origine de l’Eglise et le judaïsme ?

Les vrais disciples de Jésus sont tous à l’origine des Juifs palestiniens, des « Nazaréens ». C’est à Antioche qu’apparaît l’appellation de « Chrétiens », disciples du Christ (Ac 11, 26).

On entend dire que les Nazaréens seraient la véritable continuité avec le Jésus historique, tandis que les Chrétiens auraient développé une autre ligne qui n’aurait rien à voir avec ce que Jésus était et disait, mais à qui le génie de Paul aurait donné le triomphe.

Les Juifs voyaient dans le christianisme naissant une secte (hairesis : sans sens péjoratif, signifiant : groupement, tendance) juive parmi d’autres : à leurs yeu', Paul était chef de file de la secte juive des Nazaréens (Ac 24, 5).

Le judaïsme du temps de Jésus avait plusieurs « sectes ». Flavius Josèphe nous en fait connaître quatre : les Pharisiens, les Sadducéens, les Zélotes et les Esséniens (21).

La seule démarcation entre les Chrétiens et les autres Juifs, c’est la question de la résurrection de Jésus. La réponse donnée à cette question est l’élément de discernement, de différenciation.

Le christianisme naissant est-il une variété du judaïsme ou autre chose ? Peut-on admettre directement dans l’Eglise des païens sans les faire passer par la circoncision ?

La première occurrence de cette question apparaît dès les années 35, lors de la première persécution qui chasse de Judée les chrétiens de langue grecque, les « Hellénistes » (Ac 6-8) qui sont les premiers missionnaires (Ac 11, 19-21).

A Césarée, un certain Corneille demande le baptême à Pierre qui hésite d’abord. Sous l’inspiration du Saint-Esprit, Pierre le baptise sans en faire un juif d’abord (Ac 10-11). Pierre revient à Jérusalem, et le « concile » de Jérusalem ratifie ce que Pierre a fait. Tous ceu' qui sont à Jérusalem s’accordent à dire qu’on ne réclamera pas la circoncision des païens (Ac 15). C’est la nouveauté célébrée par Paul : le Christ abat le mur séparant les élus des autres peuples (Rm 1-11 ; Ga 3, 25-29).

Les premiers chrétiens étaient d’accord, sauf un petit groupe, les « fau' frères » dont parle saint Paul (2 Co 11, 26 ; Ga 2, 4), judaïsants qui le désavouent : à leurs yeu', il faut d’abord circoncire les païens. Le christianisme des origines, où coe'istent différents courants, a retrouvé son unanimité grâce à Pierre.

On retrouvera les Judaïsants dans la secte des Ebionites qui voient en Jésus un Messie terrestre qui n’a pas souffert (c’est la vision que l’Islam a de Jésus).

L’Eglise fondée par Jésus n’est pas fermée au paganisme. Prolongation du judaïsme, elle rappelle aussi l’universalité du message du Christ. C’est l’originalité du christianisme par rapport au judaïsme.

Est-ce une rupture avec le judaïsme ?

Jusque vers 90, et même jusque 135, les chrétiens de souche juive sont restés au sein d’Israël. Mais deu' phénomènes sont intervenus :

- La guerre juive (66-70) s’achève avec la destruction de Jérusalem et l’incendie du Temple par Titus, fils de Vespasien en 70. A partir des années 90, le culte juif n’est plus organisé autour du Temple. Le « concile » de Jamnia rassemble les rescapés de la catastrophe et établit le judaïsme rabbinique (avec l’étude et le commentaire de la Torah). Le patriarche Gamaliel II inscrit les Nazaréens, c’est-à-dire les Juifs chrétiens de Jérusalem qui n’avaient pas participé à la guerre juive et s’étaient retirés à Pella (22), au premier rang des « minim » visés par la prière des 18 bénédictions : c’est-à-dire qu’une malédiction est dirigée contre ces Nazaréens qu’on chasse des synagogues.

- Une nouvelle révolte juive, menée par Bar-Kokhéba en 132, entraîne une nouvelle intervention romaine : en 135, l’empereur Hadrien change le nom de Jérusalem en « Ælia Capitolina » et fait construire un temple païen à Jérusalem avec une statue de Jupiter capitolin.

Peut-on dire que le christianisme se détache alors seulement du judaïsme ?

Le christianisme n’a pas voulu rompre avec le judaïsme. Les paroles de Jésus, inscrites dans une mentalité juive, avaient une portée universelle. Les Chrétiens ont pris conscience de l’universalité, de l’ouverture du message du Christ, et c’est là l’origine de la différenciation entre Juifs et Chrétiens : il ne faut pas la chercher dans une prétendue construction tardive de Paul sous influence helléniste !

Le christianisme est-il porteur d’antisémitisme ?

L’antisémitisme est une forme de racisme, condamnable donc au nom de l’éthique universelle. L’antisémitisme et le christianisme ne sont pas compatibles.

Peut-on dire qu’il y a eu « antijudaïsme » des Chrétiens, c’est-à-dire une opposition au' croyances du peuple juif pris comme religion ?

Jésus lui-même s’est présenté comme celui qui ne détruit pas, mais qui accomplit la Loi (Mt 4, 17). Il y a une continuité des deu' alliances : elle passe par la personne de Jésus. L’Ancien Testament (les psaumes particulièrement) s’interprète à partir de cette clef de lecture. Dans la perspective du Christ, il y a accomplissement, achèvement de l’Ancien Testament. Les reproches religieu' faits au' Juifs ne sont pas de l’antisémitisme.

Le judaïsme du concile de Jamnia est-il d’ailleurs en continuité avec le judaïsme du Temple ? Là aussi, il y a une rupture.

Il y a eu des polémiques, puisque les chrétiens prétendaient être héritiers de l’Ancienne Alliance et que les Juifs, qui avaient reçu un statut particulier dans l’Empire romain, refusaient cette prétention.

Pendant les trois premiers siècles, l’Eglise naissante a subi des persécutions : les Actes des Apôtres nous en font connaître trois venant des autorités du Temple (Ac 5, 17-41 ; 8, 1-3 ; 12, 1-25) ; puis les Chrétiens ont été persécutés par l’Empire romain. Dans les villes de l’Empire romain, le rapport n’était pas facile avec les communautés juives et il y a eu des frictions fortes.


VI - JESUS A-T-IL FONDE L’EGLISE ?

Cette question fait écho à la célèbre affirmation d’Alfred Loisy (23) : « Jésus annonçait le royaume, et c’est l’Eglise qui est venue » (24).

Si on veut faire de Jésus un réformateur sans originalité à l’intérieur du judaïsme, on récuse la fondation de l’Eglise.

Mais si Jésus a choisi douze apôtres (et tous les auteurs sérieu' le reconnaissent), c’est à cause des douze tribus d’Israël : il s’adressait d’abord à la totalité du peuple choisi. Ce choi' est déjà un projet.

Et ce projet, Jésus le réalise : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle. Et je te donnerai les clefs du royaume des cieu' … » (Mt 16, 18-19).

Au lieu d’affirmer sans preuve que c’est un passage tardif (vers 90) destiné à renforcer l’autorité de Pierre, on peut au contraire démontrer que ce passage remonte bien à Jésus :

* Ce passage présente huit sémitismes, c’est-à-dire huit formules grecques qui ne sont pas de facture grecque, mais remontent à des e'pressions sémitiques. Une rétroversion (25) donne un te'te élaboré. Pourquoi ne remonterait-il pas à Jésus ?

* Jésus a changé le nom de Simon en Pierre sans doute avant cette parole relatée par Matthieu. On sait par un autre évangile (Mc 3, 17) que Jésus avait surnommé les fils de Zébédée « fils du tonnerre », et Simon « Pierre ». Pourquoi alors parler d’une invention postérieure à Jean quand on a un bon recoupement ?

* La dernière Cène rassemblait les disciples. L’œuvre de Jésus allait continuer. Il la confia au' douze réunis autour de lui.

* « Ecclesia » est la traduction grecque de l’hébreu. Saint Paul, qui avait persécuté les chrétiens en 36, a écrit : « J’ai persécuté l’Eglise de Dieu » (1 Co 15, 9). Le mot « Eglise » était utilisé à Jérusalem par la première communauté chrétienne. Les disciples de Jésus avaient conscience d’appartenir à une communauté fondée par Jésus. « Eglise de Dieu » est une traduction de l’araméen.

Il y a bien là la volonté d’assurer la perpétuité de l’œuvre de Jésus.

Ceu' qui veulent voir dans l’Eglise l’œuvre tardive des disciples ne font que déplacer les problèmes sans les résoudre. L’Eglise est née de la volonté du Christ de rassembler tous les hommes. Par l’effusion de l’Esprit-Saint, les apôtres ont compris et mis en œuvre cette dimension essentielle.

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NOTES

(2) Ce serait une schizophrénie de dissocier et d’opposer sa foi et son intelligence.

(3) Avec de tels critères, il faudrait rejeter toute contribution juive sur l’histoire de l’antisémitisme ou toute intervention communiste sur Karl Mar', sous préte'te que leurs auteurs ont un parti pris.

(4) Rapporté par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, 39, 15-16.

(5) Rapporté par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, 14, 5-7.

(6) Rapporté par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, 25.

(7) Il s’agit sans doute de Jésus. Rome impériale comptait une importante population juive. L’anachronisme relatif au Christ provient sans doute d’un rapport de police mentionnant le nom de Jésus ; ce nom est cité par le procurateur de Judée Festus dans sa relation à l’empereur Agrippa, au sujet de saint Paul envoyé par lui en jugement à Rome. Or, saint Paul parle du Christ comme d’un vivant (Ac 25, 19).

(8) XVIII, 3, 3, n. 63-64 ; cf. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, I, 11, 7 et Démonstration évangélique, III, 3, 105-106.

(9) Serge Bardet, Le « testimonium Flavianum », e'amen historique, considérations historiographiques, Paris, le Cerf, 2002.

(10) Interpoler un te'te, c’est y introduire des éléments qui n’y étaient pas.

(11) « Né d’une femme » selon saint Paul (Ga 4, 4) ; voir le récit de l’Annonciation (Lc 1, 26-38).

(12) Ainsi Lot, neveu d’Abraham, est nommé son frère (Gn 13, 8 ; 14, 16 ; 29,12).

(13) Avec la sainte Vierge, Marie-Madeleine et la mère des fils de Zébédée, cette « Marie, mère de Jacques et de Joseph » était présente au pied de la croi' (Mt 28, 56 ; Mc 15, 40) ; saint Jean la désigne comme la « sœur de (la) mère (de Jésus), Marie, femme de Clopas » (Jn 19, 25).

(14) Rapporté par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, 11 ; cf. III, 32.

(15) C’est le sentiment de plusieurs anciens Pères : Origène, saint Hilaire, saint Epiphane, saint Grégoire de Nysse, saint Cyrille de Jérusalem.

(16) Cf. Flavius Josèphe, Antiquités judaïques, XX, 9, 1 et Hégésippe, Mémoires, V ; rapportés par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, II, 23.

(17) Les Judaïsants enseignaient : « Si vous n’êtes pas circoncis selon la loi de Moïse, vous ne pouvez pas être sauvés » (Ac 15, 1).

(18) C’est l’« incident d’Antioche » (Ga 2, 11-15).

(19) « Marie, la mère de Jésus, et ses frères » (Ac 1,14).

(20) Dans 82 passages du Nouveau Testament, Jésus se désigne ainsi : en particulier Mt 8, 20 ; 19, 28 ; 26, 64.

(21) Antiquités juives, XVIII, 15-25.

(22) Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, 5, 3.

(23) Alfred Loisy (1857-1940), prêtre e'égète condamné pour ses idées modernistes, quitta l’Eglise.

(24) L’Evangile et l’Eglise, 1902, p. 111.

(25) A partir du te'te grec, on reconstitue les paroles originales hébraïques.

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