Serviam remercie vivement le Centre de Formation à l'Action Civique
et culturelle selon le Droit naturel et chrétien de son aimable
accord de reproduction de l'article qui suit.
Centre de Formation à l'Action Civique et culturelle, 49 rue des
Renaudes - 75019 Paris, http://www.centredeformation.net
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QUELLE EUROPE ?
L'Europe est un peu le monstre du Loch Ness du débat politique
de ces dernières décennies et, plus encore, de ces dernières années.
On en parle avec une sorte de respect mêlé d'inquiétude propre
à tout mythe dont on ne sait pas vraiment ce qu'il est, ni ce
qu'il implique. De fait, on en parle mal, ce qui n'empêche pas
d'en parler énormément. Et ces derniers temps, l'"animal" est
réapparu, ce qui nous a valu ce qu'il convient d'appeler un véritable
délire verbal et une débauche d'initiatives politiques plus ou
moins heureuses. Au point qu'on en est aujourd'hui "gavé" et presque
écoeuré. Mais gavé de quoi ? De grands panégyriques passionnés
manquant nettement de substance et souvent de clarté. De propos
apocalyptiques dès que se faisait entendre la moindre critique
sur le projet européen. De mensonges démagogiques qui s'enchaînaient
au rythme des déconvenues et des accidents de plus en plus fréquents
de la construction européenne.
A l'heure où le traité de Maastricht va être renégocié et où le
projet menace d'implosion, il est temps de reposer clairement
la question de ce que signifie vraiment l'Europe au regard de
notre héritage culturel et historique afin de pouvoir poser un
regard critique sur les causes de l'échec de l'Union Européenne
telle qu'on l'a imaginée ces dernières années, et d'avancer quelques
pistes de réflexion réalistes sur le projet à venir.
1 - L'EUROPE DANS NOTRE PATRIMOINE HISTORIQUE ET CULTUREL
Alors que les questions s'accumulent et assombrissent le projet
de l'Europe de demain, sans doute est-il nécessaire de retourner
aux sources d'une Europe qui n'est pas née d'hier. Cette Europe
du passé, de l'histoire, est ce qui fonde le plus sûrement notre
identité. C'est par la connaissance et l'amour de ce passé commun
que pourra véritablement naître le désir de "faire l'Europe",
c'est-à-dire d'y assurer la paix dans l'unité.
A - L'Europe, une réalité
1 - L'héritage de l'Antiquité
La Grèce
S'il faut ne rappeler ici que les éléments principaux d'un héritage
immense que nous a légué la Grèce, citons avant tout ce que Paul
Valéry appelait "la discipline de l'esprit, l'exemple extraordinaire
de la perfection de tous ordres, une méthode de pensée qui tend
à rapporter toutes choses à l'Homme, à l'Homme complet". L'Homme
se distingue de la nature comme seul être capable d'en comprendre
les lois.
Les Grecs sont les inventeurs de la liberté, au sens politique
du terme. Même si cette idée ne s'appliquait qu'à l'échelle de
la Cité, elle s'affirme comme liberté d'une communauté qui se
veut telle et croit en son destin, face aux visées hégémoniques
et totalitaires des grands empires voisins de l'époque.
Enfin, citons le principe de l'"eunomie" qui impose au droit de
s'appuyer sur la justesse et la justice; le critère moral est
souverain pour déterminer la valeur d'une loi sans être asservi
par la règle de la majorité.
Rome
Ce que la Grèce fit pour l'Europe dans l'ordre de la pensée, Rome
le fit dans l'ordre des structures. Rome, c'est la naissance du
droit, d'un système politique, administratif et judiciaire qui
inspirera toutes nos sociétés européennes.
A l'origine de cette civilisation exemplaire, quelques valeurs
essentielles : la fameuse "fides", condition d'existence d'un
Etat de droit, la "virtus", maîtrise de soi, et la "pietas", respect
des rites et de l'ordre du monde. A la source de l'humanisme romain,
la famille reconnue comme cellule de base de toute vie sociale
et socle du droit romain, le dévouement à la patrie, par l'enchaînement
d'une fidélité qui naît dans la communauté de base pour s'élargir
à une communauté plus vaste.
Enfin, Rome, dans la perspective d'une union européenne, peut
être vue comme un modèle pour son aptitude à intégrer; l'Empire
romain sut faire de ses peuples conquis une véritable communauté
parce que, tout en restant fier et sûr de ses propres valeurs,
il leur laissait cependant les conditions d'exercice de leur autonomie.
2 - L'héritage chrétien
Saint Pierre et Saint Paul, partis d'Orient, vinrent en Europe
porter leur message du Christ ressuscité. Même si les valeurs
chrétiennes ont surpris Rome, l'Eglise a réussi a contester les
structures romaines dans ce qu'elles avaient de contestables,
en préservant ce qu'elles avaient de sain et de fort à la fois.
Plus proche de nous dans l'histoire, il faut citer le rayonnement
qu'eut en Occident l'ordre de Saint Benoît. C'est ici que l'on
trouve l'émergence de l'un des piliers de la civilisation européenne
: le travail. Dans l'Antiquité, le travail était affaire d'esclaves;
il devient, à l'ère chrétienne, ce qui permet à l'homme de s'affirmer
comme personne libre, autonome, tout en le reliant à une communauté
où son effort au service du bien commun est nécessaire et reconnu.
En parallèle s'est développée, dans les siècles du Haut Moyen-Age,
une domestication par l'Eglise de la féodalité avec l'idée d'une
protection de l'arbitraire par l'engagement du seigneur envers
son vassal. Idéal de foi et de service, mise au pas de la force
au bénéfice de plus faible ou de plus digne qu'elle, c'est l'une
des caractéristiques essentielles de la féodalité christianisée.
Pour terminer, citons l'incarnation dans l'organisation politique
des états européens du principe chrétien de distinction du pouvoir
temporel et du pouvoir spirituel qui avait manqué aux cités antiques.
L'Europe est bien fille d'un même héritage, celui que Jean-Paul
II a rappelé aux pèlerins de Compostelle en 1982 : "Encore de
nos jours, l'âme de l'Europe demeure unie car, en plus de sa commune
origine, elle possède les identiques valeurs chrétiennes et humaines,
comme celle de la dignité de la personne humaine, du profond sentiment
de justice et de liberté, d'application au travail, d'esprit d'initiative,
d'amour de la famille, du respect pour la vie, de tolérance et
de désir de coopération et de paix, qui sont les notes qui la
caractérisent".
B - L'Europe, une nécessité.
1 - Nécessité d'hier
Les deux siècles qui ont suivi la Réforme et la Révolution ont
brisé l'unité de l'Europe; guerres de religion, guerres révolutionnaires
et napoléoniennes, révolution de 1848, guerre de 1870, révolution
d'octobre 1917, guerre d'Espagne, 14-18, 39-45.
Au sortir de la première guerre mondiale, avant-dernier avatar
de la funeste désunion européenne née de l'effet d'entraînement
belliqueux du principe des nationalités, offert comme poison unificateur
par la France révolutionnaire à l'Allemagne, émerge un courant
qui prône l'union de l'Europe par des solidarités concrètes comme
antidote aux tentations de conflits.
Au rang des "pères" de l'Europe, il y a d'abord Jean Monnet, libéral
et marchand pour qui les barrières nationales sont anachroniques
car elles sont un frein au développement des échanges économiques.
Robert Schumann, en France, Alcide de Gaspari en Italie et Konrad
Adenauer en Allemagne, tous unis par les mêmes convictions démocrates-chrétiennes,
ont un mot d'ordre qui orientera toute leur action : "Plus jamais
la guerre". Et même si leur projet est clairement fédéraliste,
ce n'est pas par idéologie qu'ils prônent l'union; par une plus
grande coopération au sein d'institutions communes, on donnera
aux peuples la possibilité de se connaître, de se comprendre et
de vivre en paix.
La seconde finalité de cette Europe d'hier consistait à faire
front commun face à la menace du bloc soviétique.
2 - Nécessité d'aujourd'hui
Comme hier, les pays européens veulent l'Europe parce qu'ils se
sentent confusément menacés. La menace est extérieure : étouffement
progressif de l'économie de la vieille Europe par la concurrence
américaine et asiatique, immigration de moins en moins maîtrisée
liée à la pression démographique grandissante sur les rivages
sud de la Méditerranée, désordres de la liberté nouvelle à l'Est.
Elle est surtout intérieure à nos pays; il s'agit d'une véritable
crise de civilisation, l'Europe risque l'autodestruction.
Le signe le plus évident de ce suicide est la crise démographique
qui frappe l'Europe de l'Ouest. Elle est la conséquence d'une
profonde crise morale : refus de la vie, désintégration de la
cellule familiale, système scolaire en faillite, corruption des
élites, perte du sens de l'Etat et du Bien Commun. Il faut par
ailleurs insister sur l'extension de la mafia et du trafic de
drogue, qui rongent nos sociétés en tuant la jeunesse et en pourrissant
nos institutions.
En face de toutes ces menaces, le repli ne saurait être une bonne
solution et le fait d'être confronté aux mêmes maux doit inciter
à s'unir au nom de l'enjeu commun de civilisation. Mais la riposte
commune doit laisser chaque pays maître de son destin, responsable
de son devenir. Car, comme le dit Marie-Joëlle Guillaume (1),
"la chair, le sang et l'âme ne se délèguent pas; on ne sauve pas
de l'extérieur une nation qui se laisse mourir, ou, pire, qui
se suicide !".
2 - REPENSER L'EUROPE
A - Les erreurs commises
L'examen des dernières années de construction européenne est riche
d'enseignements quant aux erreurs commises, tant sur le fond que
sur la forme.
1 - Erreurs sur le fond
Elles portent tant sur les possibilités que sur les moyens et
sur l'analyse de la situation.
a) Le projet
S'agissant de définir quelle était la finalité de la construction
européenne, on est obligé de reconnaître qu'un flou certain a
flotté et flotte encore sur les notions pourtant fondamentales
de l'identité, de la citoyenneté européenne et de la forme politique
à donner à l'Europe.
- Définition de l'Europe
Sans frontières géographiques depuis la chute du communisme, l'Europe
ne peut plus seulement se définir au travers d'un modèle économique
commun que l'arrivée des pays de l'Est a fait voler en éclats.
On parle donc de l'Europe, mais personne ne se risque à en déterminer
le cadre de façon trop précise, ce qui ne peut être sans conséquence
sur la conscience d'une identité européenne par ses ressortissants
eux-mêmes.
- Définition de la citoyenneté européenne
La théorie politique moderne pose le citoyen comme "membre d'une
communauté territoriale, titulaire de droits et soumis à des obligations
uniformes, indépendamment de son appartenance à des collectivités
particulières". Trois traits principaux caractérisent donc le
citoyen : il détient indivisiblement ses droits civils, sociaux
et politiques; il est loyal à une seule communauté politique;
et il accepte de voir l'intérêt public primer ses intérêts privés.
Qu'en est-il du citoyen européen au regard de cette définition
? Quels sont ces droits auxquels il peut prétendre au nom de l'Europe
? Comment être à la fois loyal envers la nation et envers l'Europe
? Que signifie l'intérêt public à l'échelle européenne et qui
décide des conditions dans lesquelles il primera les intérêts
privés ? Questions jusqu'à présent savamment élucidées...
- Forme politique
Même si l'objectif est, à terme, fédéraliste, les européistes
ont là encore laissé planer le doute. Ainsi a-t-on modifié le
texte du traité de Maastricht en remplaçant "l'objectif fédéral"
par "une union toujours plus étroite". Sans doute était-ce le
prix à payer pour rallier à la cause européenne un maximum de
politiques aux sensibilités tout aussi diverses que l'étaient
leurs visions du projet européen. Les "Etats-Unis d'Europe" ont
séduit les uns, certains ont mis en avant l'idée d'une confédération,
d'autres encore ont développé la notion de "communauté en tant
que modèle politique inédit et à construire", pendant que les
opposants à Maastricht insistaient sur L'Europe des nations ou
encore sur l'Europe libérale.
En fait, sans finalités clairement définies, sans motivations
positives partagées par tous, chacun s'est vite retranché derrière
un projet aux contours d'autant plus incertains qu'un tel flou
lui permettait d'y voir ce qu'il voulait. Seul point commun à
tous les défenseurs de l'Europe de Maastricht : une même confusion
coupable entre les fins et les moyens, une même obsession de "l'union
pour l'union". Les nations auraient fait leur temps et le progrès
consisterait à les dépasser pour construire les Etats-Unis d'Europe.
Peu importent finalement les objectifs que doit se donner l'Europe
face aux dangers qui la menacent, ce qui compte, nous dit-on,
c'est l'union car l'unification mondiale est en marche et elle
appelle inévitablement la constitution de grands ensembles. Refuser
cette évolution, justifiée ou non, bénéfique ou non, serait aller
contre l'histoire. Nous retrouvons là le déjà vieux mythe du processus
inévitable de la mondialisation comme seule forme d'organisation
politique de la planète.
b) Les moyens d'y parvenir.
Face à un projet qui manquait de clarté et risquait donc de ne
pas susciter l'adhésion, on a cherché le plus petit fédérateur
commun : il s'est agi de l'économie. Notons que ceci est une constante
dans l'histoire de l'Europe. Le traité de Rome lui-même, bien
qu'à visée politique, ne traitait que d'économie (2).
Maastricht avait pour objectif d'accélérer la constitution de
la première puissance commerciale du monde, sorte de revanche
de l'Europe de demain après la défaite de la vieille Europe au
XXème siècle face aux Etats-Unis et au Japon. C'était là faire
preuve d'un bel optimisme quant au pouvoir mobilisateur d'un tel
argument, sans aucune dimension symbolique; c'était surtout mal
appréhender la donnée économique dans ce qu'elle a d'incertain
et de complexe. En matière monétaire, la durée et la gravité de
la récession que nous venons de subir a porté un coup fatal au
projet, du moins au respect de ses échéances. Les pays se sont
retrouvés écartelés entre "l'obligation morale" de tendre vers
les critères de convergence du Traité et l'obligation, non moins
morale et bientôt impérieuse, de résoudre les drames du chômage
et de l'exclusion.
Et ce n'est pas l'ouverture aux pays de l'Est, dont les problèmes
économiques paraissent quasi insurmontables, qui plaide en faveur
d'une construction européenne fondée sur un argument aussi sujet
à polémiques et à bouleversements.
c) Les paramètres à prendre en considération.
Les bouleversements politiques et économiques de ces dernières
années n'ont pas été pris en compte. "Maastricht, c'est l'avenir
tel qu'on le voyait hier", a dit Mrs Thatcher (3).
Rappelons simplement quelques évènements : chute du mur de Berlin
(novembre 1989), réunification allemande (novembre 90), fin du
régime communiste en URSS (octobre 1991) et dans les république
satellites. Outre le fait que l'un des mobiles initiaux de la
construction européenne disparaît avec la menace communiste, la
démarche, logique, des pays de l'ex-bloc soviétique auprès de
l'Union Européenne, pour en demander l'élargissement à leur profit,
ne pouvait que bouleverser fondamentalement l'équilibre et les
perspectives du projet imaginé à la fin des années 1980.
Nous avons mentionné dans le paragraphe précédent le primat contestable
de l'économie dans le projet; nous ne reviendrons donc pas ici
sur la faute commise dans l'appréciation de la gravité de la crise
économique subie par les pays européens et sur les nécessaires
remises en cause et réorientations qu'elle aurait dû entraîner.
- Mépris du fait national
Il est ici paradoxal de constater que face à l'exemple des pays
de l'Est qui s'étaient libérés de l'oppression communiste par
le fait d'une résistance héroïque des identités nationales, le
credo des européistes a été celui d'une grande union européenne
dans laquelle viendraient se fondre les Etats nationaux.
Sans expérience et sans cadre concret de perception, les citoyens
appréhendent l'Europe au travers ce qui constitue leur identité
: la nation. Même au niveau des politiques et des fonctionnaires
de Bruxelles, les enjeux se définissent le plus souvent en fonction
des intérêts nationaux. De fait, les réflexes nationalistes constatés
çà et là ne sont que l'illustration d'un problème plus vaste,
celui de l'identité, qui est pour Dominique Wolton (3) "la plus
grande question anthropologique de cette fin de siècle". Refuser
cette donnée du problème risque de conduire à de grandes désillusions.
2 - Les erreurs sur la forme
La forme suit le fond. Comme l'apprend Boileau aux générations
successives de notre pays : "ce qui se conçoit bien s'énonce clairement".
Faute d'un projet réfléchi et réaliste sur le fond, les moyens
pour y faire adhérer les citoyens ont péché par les mêmes travers.
Les erreurs de communication :
Au mépris du fait identitaire correspond une forme de communication
"technocratico-moderniste", peu soucieuse de convaincre véritablement.
Parce que l'on n'avait finalement que faire de l'opinion des citoyens,
il est apparu assez confortable soit de les priver d'information,
soit de les noyer de considérations techniques abstruses dans
l'espoir qu'ils s'en contenteraient, dispensant ainsi les politiques
de trop d'efforts pour expliquer, justifier et défendre leur projet.
La diabolisation des positions adverses :
On peut parler de Maastricht comme d'un "acte de despotisme éclairé"
(4) plutôt que d'un acte réellement démocratique. En fait de débat,
on a eu droit à une condamnation systématique des positions contestataires,
à une mise au ban de la scène politique infligée à quiconque osait
s'élever contre le projet.
La fuite en avant dans la construction européenne :
Il en va de l'Europe comme de nos économies en crise : on reconnaît
volontiers que les solutions préconisées ne sont pas forcément
satisfaisantes et imposent de lourds sacrifices, mais il n'y a
plus d'alternative possible. Revenir sur Maastricht serait forcément
la mort de l'Europe. Et plutôt que d'accepter, ne serait-ce qu'une
pause dans le processus, on a choisi la fuite en avant : grands
travaux, Europol, monnaie unique... que de projets grandioses
échafaudés avec l'espoir que plus les objectifs seraient ambitieux,
mieux ils fédéreraient les ardeurs des Etats membres, plus ils
renforceraient la cohésion et l'esprit européen au sein de l'Union.
Dangereuse illusion.
B - Brosser de nouvelles perspectives au projet européen.
1 - Dénoncer les mensonges
Un fédéralisme maquillé mais bien réel
Maastricht vise indéniablement la mise en place d'un Etat fédéral,
c'est-à-dire un transfert de la souveraineté des Etats vers un
Super-Etat européen. Cette logique tend à rogner progressivement
toutes les prérogatives nationales dans le domaine de la monnaie
(UEM), de la fiscalité (TVA communautaire), de la défense (Eurocorp),
de la politique intérieure (immigration, visas) et du droit (primauté
du droit européen sur les droits nationaux). Cette évolution se
concrétise par la règle de la majorité qualifiée - dont le champ
d'application s'élargit sans cesse - qui obligera les Etats membres
à se soumettre à des décisions éventuellement contraires à leurs
intérêts nationaux.
Le mensonge de la subsidiarité
Rappelons rapidement le principe, posé très clairement par l'Eglise
: laisser à chaque échelon de la vie sociale l'exercice de sa
pleine responsabilité en évitant que ne remonte à l'échelon supérieur
ce qui peut être traité à l'échelon inférieur, le premier ne faisant
suppléance qu'en cas de défaillance du second.
Mais qui est juge de la capacité des autres, inférieurs ou supérieurs,
à agir à son propre échelon ? Les Etats membres décideront-ils
de déléguer leurs pouvoirs, ou au contraire ce transfert leur
sera-t-il imposé par la Communauté ? Si la réponse n'est apparemment
pas très clairement donnée, il semble pourtant qu'on s'oriente
vers une subsidiarité "à l'envers" où la décision s'imposera d'en
haut.
S'il peut être bénéfique que les pays délèguent une part de leur
pouvoir à une entité commune mise en place par eux-mêmes quand
la complexité d'un problème le justifie, cette délégation doit
rester réversible et subordonnée aux gouvernements des Etats et
non l'inverse.
Le mythe de l'Europe des régions
La mise en place du Comité des régions d'Europe participe de la
stratégie d'affaiblissement "par le bas", cette fois, des Etats
nationaux, qui seraient ainsi court-circuités dans le rapport
entre l'autorité supranationale et les autorités infranationales.
C'est oublier, ou plutôt vouloir faire oublier que toutes les
décisions vitales ne se prennent pas à l'échelon des régions,
que dans la plupart des cas, en particulier pour la France, privées
du rempart naturel que garantit la souveraineté de l'Etat national,
les régions d'Europe ne seront plus que de pauvres électrons flottants,
multitudes éparses soumises à la loi des puissances supranationales.
On retrouve là une sorte d'élargissement aux dimensions du continent
du modèle allemand, fédéraliste et régionaliste, certes porteur
de vertus, mais qui, lié à une histoire particulière, n'est pas
le nôtre, comme il n'est pas, par exemple, celui de l'Angleterre.
2 - Les vrais chantiers de la construction européenne.
a) Au fondement, réhabiliter ce qui devrait être les quatre piliers
de l'Union Européenne : "passé, identité, nation, religion" (5)
- Le passé :
La tradition ne doit pas être considérée comme un obstacle mais
comme une chance pour l'Europe, car dans le contexte actuel d'effacement
des frontières physiques, commerciales et de dissolution des références
transcendantes, il apparaît dangereux de pouvoir construire un
nouvel espace politique sans intégrer ce qui fut l'histoire d'hier.
- L'identité :
L'aventure met chaque jour le citoyen européen face à ces questions
: où va s'arrêter l'Europe ? Jusqu'où chaque européen doit-il
se sentir solidaire de ses voisins dans une union à six, puis
neuf, douze pays, dix-huit ou plus demain ? Renforcer les identités,
qui au fond puisent toutes dans l'universalité des mères patries,
est le seul moyen de favoriser l'émergence ultérieure de l'identité
européenne. Tant que cette question de l'identité ne sera pas
reconsidérée dans une perspective positive, tant que la moindre
référence à la nation sera taxée de réflexe nationaliste d'arrière-garde,
il n'y aura pas d'ouverture à l'autre possible.
- La nation :
Corollaire de la question de l'identité, la question de la nation
doit être réexaminée avec le souci de réhabiliter la notion de
souveraineté. On n'accepte l'ouverture que si l'on se sent fort...
et l'on ne se sent fort que si l'on a conscience de rester maître
de son destin. Certes, cette notion est à manier ici avec souplesse,
mais elle est fondamentale. Dans un projet européen qui lie des
pays si différents en termes politiques, économiques, démographiques,
le principe de souveraineté est le seul moyen d'assurer une forme
d'égalité entre puissances inégales; il est finalement le seul
frein aux prétentions des empires, le seul recours contre les
agressions.
- La religion
Les limites du rationalisme moderne sont aujourd'hui criantes
et l'on s'accorde à reconnaître comme finalement nécessaire le
recours aux valeurs spirituelles et chrétiennes qui ont tout apporté
à l'Europe dans le passé. Face aux interrogations et incertitudes
de la construction européenne, la religion peut apporter une aide
précieuse : elle est, elle-même, l'un des signes les moins contestables
de cette identité européenne que les européens ont tant de mal
à définir, elle est un exemple réussi de ce en quoi passé, présent
et avenir ne s'opposent pas mais se continuent; elle propose enfin
une solution réaliste au problème du rapport entre identité et
universalité, sur la base d'une doctrine solide sur le rapport
entre soi et les autres, entre la personne, la communauté, l'extérieur
et l'histoire.
- Pour l'organisation, redéfinir clairement les prérogatives de
chaque niveau d'autorité
Si l'on considère que l'Europe doit se faire entre plusieurs Etats
souverains, liés entre eux sous forme d'une union contractuelle
librement consentie, on s'oriente donc vers un projet non fédéraliste
dont il conviendra de préciser les modalités de fonctionnement
avec réalisme, prudence et souplesse. L'adhésion des Etats doit
être totale : il faut que tout le monde signe le même traité et
ne s'exonère pas, à la carte, de certaines de ses obligations
ou contraintes. Ce qui n'empêche pas, au niveau inférieur des
actions spécifiques, de laisser à chacun le droit de participer
à tel ou tel projet. Ceci implique donc un cadre assez général
pour être accepté par tous... un projet modeste et souple.
b) Redéfinir les objectifs du projet avec réalisme et humilité
Il s'agira ici de redonner à l'économique sa juste place, en cessant
d'en faire l'objet d'un volontarisme aveugle condamné à l'échec
dans l'actuel contexte économique mondial.
Il s'agira aussi de repenser radicalement l'Europe face à la question
des pays de l'Est. Car, à des pays dont la misère nous indispose,
qui nous irritent à vouloir tant nous ressembler sans pour autant
abandonner leurs identités et leurs valeurs, le seul discours
qui est tenu est celui du libéralisme radical qui sapera le génie
qui les a fait résister au communisme comme il nous a affadi.
Pour autant, selon Vaclav Havel, il y a urgence à agir : "laisser
les pays de l'Est à la porte, c'est laisser s'installer des conflits
de plus en plus graves en Europe; c'est le plus sûr moyen de répandre
une contagion de déstabilisation".
Dernière question : peut-on faire l'Europe par la culture ?
Si la connaissance des racines culturelles de l'Europe contribue
à créer une conscience européenne, encore faut-il s'entendre sur
la notion de culture. Et, sur ce point, l'objectif européen est,
pour l'heure, assez réducteur car limité à ce qu'on pourrait appeler
"l'industrie culturelle" (audio-visuel, tourisme...). Cette culture
institutionnelle et commerciale ne saurait suffire à faire émerger
la conscience d'une culture européenne.
Il faut donc chercher ailleurs... et de là naissent des difficultés
qui expliquent sans doute le peu d'égards qu'a toujours eu la
culture dans les projets européens; car la question de la culture
ramène à celle de l'identité et aux différences qui caractérisent
l'héritage reçu par chaque nation. En trouver un principe commun,
une source d'inspiration unique semble impossible... Alors on
préfère éviter de prendre le moindre risque de voir les particularismes
nationaux revenir en "boomerang" sur ce terrain risqué.
Mais il existe une culture européenne... elle est deux fois millénaire
et elle s'appelle la chrétienté. Par-dessus les frontières, l'appartenance
à une même religion, la certitude partagée qu'il faut rendre à
César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, la définition
commune du bien et du mal, le commandement d'amour du prochain...
constituent bien l'héritage commun à nos pays d'Europe. "Quand
nous parlons de l'Europe de la culture, il ne s'agit pas d'inventer
une notion nouvelle, il s'agit de retrouver un bien perdu" (6).
Peut-être est-ce par là qu'il faut commencer...
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1 - Marie-Joëlle Guillaune, "Europe, Valeurs et espérance", ICTUS,
1991.
2 - Cf l'article 2 du Traité de Rome : "La communauté a pour mission,
par l'établissement d'un marché commun et par le rapprochement
progressif des politiques économiques des Etats membres, de promouvoir
un développement harmonieux des activités économiques dans l'ensemble
de la communauté, une expansion accrue, un relèvement accéléré
des niveaux de vie et des relations plus étroites entre les Etats
qu'elle réunit".
3 - D. Wolton, "La dernière utopie, Naissance de l'Europe démocratique",
Flammarion, 1993.
4 - Philippe de Saint-Robert, "L'Europe déraisonnable", Valmonde,
1992.
5 - "La bande des quatre", selon la formule très familière de
D. Wolton, op. cit.
6 - Charles Rambaud.
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