| Retour à la documentation Le Christ en Europe par le Père René WOLFRAM, Foyer de Charité d'Ottrott en Alsace ( Reproduction aimablement autorisée par L'Alouette, Revue des Foyers de Charité, N° 220 ) ------------------------------------------------------------------- "En franchissant la Porte sainte", écrit Jean-Paul II dans sa récente Exhortation Apostolique L'Eglise en Europe, au N° 65, "j'ai présenté à l'Église et au monde le livre de l'Évangile. Ce geste, accompli par chaque évêque dans les diverses cathédrales du monde, indique l 'engagement qui attend aujourd'hui et toujours l'Église dans notre continent. Église en Europe, entre dans le nouveau millénaire avec le Livre de l'Évangile ! Que soit entendue par chaque fidèle l'exhortation conciliaire à acquérir, par une fréquente lecture des divines Écritures, "la science éminente de Jésus Christ" (Ph 3, 8). "L'ignorance des Écritures est, en effet, l'ignorance du Christ" (Dei Verbum). Que la sainte Bible continue d'être un trésor pour l'Église et pour tout chrétien: nous trouverons dans l'étude attentive de la Parole la nourriture et la force pour accomplir chaque jour notre mission. Prenons ce Livre dans nos mains! Recevons-le de la part du Seigneur qui nous l'offre continuellement à travers son Église cf. Ap 10, 8. " Mangeons- le (cf. Ap 10, 9), pour qu'il devienne la vie de notre vie. Goûtons-le à fond: il nous réservera des difficultés, mais il nous donnera aussi la joie car il est doux comme le " miel (cf. " Ap 10, 9-10). Nous serons comblés " d'espérance " et capables de communiquer cette espérance à tout homme et à toute femme que nous rencontrons sur notre route ". * Constatons que la totalité des livres du Nouveau Testament (vingt sept " livres " en tout) ont été rédigés dans une langue européenne, le grec de la koinè, la langue universelle du bassin méditerranéen. Même si la prédication des apôtres s'est faite dans d'autres langues, sémitiques elles, l'écoute des peuples européens a dû être telle qu'elle a attiré dans leur domaine linguistique l'expression du Beau Message. Quelle audace de l'Esprit, pour lancer les messagers dans ce saut culturel ! Et quelle richesse est la conséquence de ce saut ! Que serait donc l'Eglise, que serait l'Europe, que serait le monde sans ce trésor là ! Mais si l'Europe a fait l'évangile, l'évangile a fait l'Europe ! * C'est avec Paul et ses compagnons que la prédication chrétienne a retenti pour la première fois en terre européenne, en Macédoine, en la bastide appelée Philippes. Sous le grand ciel et les saules de la vallée de la Maritza, quelques femmes se réunissaient le sabbat. Paul leur a parlé de Jésus, le Christ. Elles ont donné leur confiance à ce Christ, notamment Lydie. Comment s'étonner ensuite si les chrétientés d'Europe sont si marquées de présence féminine ! Magnifique témoin d'une culture alexandrine grecque ouverte sur l'Orient, l'épître aux Hébreux va marquer nos esprits de manière décisive. Dès sa première phrase, elle nous ouvre à une spiritualité de la Parole, qui englobe aussi bien une métaphysique de la Parole qu'une anthropologie, une éthique, voire une thérapeutique. Est-ce exagéré de le dire ? Voyons plutôt : au chap. 1, nous lisons : " Resplendissement de sa gloire, expression de sa substance, ce Fils qui soutient l'univers par sa parole puissante, s'est assis à la droite de la Majesté dans les hauteurs " A en croire l'épître aux Hébreux, l'énergie qui soutient l'univers provient de la parole divine. Jean ne dira pas autre chose lorsqu'il écrit " Au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu Tout fut par lui, et sans lui rien ne fut " (Jn 1, 13). Ou encore Saint Paul parle de " Dieu qui donne la vie aux morts et appelle le néant à l'existence " (Rm 4, 17) . Les choses sont désormais claires : la substance de tous les êtres créées, c'est d'être une réponse à un appel, c'est d'être situées, par nature, dans un dialogue surnaturel, c'est de clamer Dieu par leur simple existence : J'ai été appelé - donc je suis ; je suis - donc j'ai été appelé. Tout notre être est réponse ; c'est pourquoi la prière qui répond à Dieu - et l'écoute qui l'a précédée - font naturellement partie de notre être. C'est cela que nous entendions par une métaphysique de la Parole. * Cette épître contient aussi une histoire de la Parole : " Après avoir, à maintes reprises et sous maintes formes, parlé jadis aux Pères par les prophètes, Dieu, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par le Fils, qu'il a établi héritier de toutes choses, par qui aussi il a fait les siècles " (Hb 1, 1-2). L'histoire n'est pas une succession d'événements, elle est un acheminement vers le Christ ; lorsqu'il était à venir, le sens de l'histoire était de préparer sa venue ; dès lors qu'il est venu, le sens de l'histoire était de le reconnaître ; maintenant qu'il est avec nous, ressuscité, vivre c'est le suivre dans la foi. * Surtout : " en ces jours qui sont les derniers, Dieu nous a parlé par le Fils ". Lorsque Dieu parle, il ne fait pas quelque chose qui resterait à l'extérieur de lui-même : il nous donnerait quelques bonnes paroles, justes et vraies - ce qui serait déjà beaucoup. Quand il nous parle, il fait plus : il se dit lui-même, il se livre, il se communique à nous, il se donne, il devient parole pour nous. De manière très conséquente, Jean écrira : " Et le Verbe s'est fait chair et il a demeuré parmi nous, et nous avons contemplé sa gloire, gloire qu'il tient du Père comme Unique - Engendré, plein de grâce et de vérité " Jn 1:14. S'il est vrai que " Dieu, personne ne l'a jamais vu ", c'est que la réalité de Dieu ne nous est pas donnée à constater, mais à participer. Pour le dire autrement : Dieu ne se pose pas en face de nous - et nous en face de lui, extérieurs l'un à l'autre et étrangers : Dieu se manifeste comme parole qui, après avoir été entendue attend une réponse, après avoir franchi la distance établit un lien, après nous avoir appelés fait de nous ses répondants. Qui suis-je ? Je suis celui à qui Dieu parle et qui répond : je suis entré dans un univers de dialogue, dont je fais désormais partie. * Le mystère de Dieu lui-même est, au-dedans de lui-même, un mystère de parole : " Au commencement était le Verbe et le Verbe était tourné vers Dieu et le Verbe était Dieu " Jn 1,1. Dès la première phrase de l'évangile du disciple bien-aimé, le regard de cet aigle pénètre - et nous fait pénétrer - dans la sainte communauté du Père et du Fils, dans l'Esprit. Le dialogue éternel qui est en Dieu, voilà ce que nous connaissons de lui. Et nous le connaissons parce que nous-mêmes y sommes invités : " Venez et voyez ", venez, écoutez et répondez, c'est ainsi que nous pourrions exprimer la participation à laquelle nous sommes invités. En cela consiste la vie chrétienne : que nous participions à ce que nous avons découvert. * Le mystère de l'humain aussi est un mystère de parole. C'est d'ailleurs en cela que " l'homme est à l'image de Dieu " cf. Gn 1, 27. Dieu est un être de parole et l'homme aussi est un être de parole et il n'y en a pas d'autre dans la création matérielle. Les animaux ne le sont pas. C'est par la parole créatrice, par l'appel divin que nous existons ; ce verbe exister est d'ailleurs très parlant : composé d'un préfixe latin ex-, d'un redoublement fréquentatif -si- et d'une racine verbale st- , formant le verbe latin ex-si-st-e-re, il signifie une attitude de disponibilité : " se tenir sans arrêt sur le seuil de sa porte ", se tenir disponible, se tenir prêt. Prêt à quoi ? Prêt à la rencontre de Mambré, prêt à être quelqu'un aux yeux de l'autre, prêt à se laisser nommer. Les possibilités d'un être ne se manifestent pas tant dans un examen quelle qu'en soit la nature, que dans la rencontre avec autrui si celle-ci est placée sous le signe de la bienveillance. C'est dans le regard bienveillant que je lis mon identité véritable. Le mystère de l'humain pourrait se dire dans ce mathème : Je suis entrain d'advenir à ce que je suis - dans le dialogue avec toi. Si cette formule nous rappelle le tétragramme divin, c'est que l'homme est à l'image de Dieu et cette image implique le dialogue dans l'amour ; " Dieu est amour et quiconque demeure dans l'amour demeure en Dieu " 1 Jn 4, 16. Dans l'intimité de la parole reçue par Christ, la chrétienté européenne a développé une éthique de la parole en laquelle consiste une bonne part de notre dignité historique et de la fierté correspondante. Il existe certes un terreau à cette parole noble, il existe dans les maîtres stoïciens anciens ; ceux-ci pourraient cependant se reconnaître en Christ tout comme Siméon a pu se reconnaître en lui : " Maintenant, Souverain Maître, tu peux, selon ta parole, laisser ton serviteur s'en aller en paix; car mes yeux ont vu ton salut ", Lc 2, 29 - 32. Ainsi Il allait hériter de l'école stoïque. Il allait hériter de l'héritier romain. Il allait hériter du laurier héroïque. Il allait hériter de tout l'effort humain. Il allait hériter d'un monde déjà fait. Et pourtant il allait tout entier le refaire. Il allait procéder de la cause à l'effet Comme le Fils procède en descendant du Père. (Charles Péguy, Eve, Pléiade 1086-1087). Sur ce fond et sur ce terreau de sagesse stoïque et biblique, a grandi une parole neuve, saine et sainte. Elle a grandi loin des facéties verbales, des mensonges, de la rhétorique creuse, de l'injure, des insanités, des insultes, de la désinformation, des vains mots, des mots d'auteur, des gaudrioles, des médisances et des calomnies, de la grossièreté et de l'insulte, de la diffamation et de la parole tordue, trafiquée, blessée, galvaudée dont souffrent aujourd'hui nos rapports humains. Ceux-ci souffrent tout autant d'une parole absente, catastrophique par son absence même, tel le mutisme, le jugement inexprimé mais présent, le non-dit, l'allusion, le soupçon, le sourire hautain. Qui n'a jamais souffert de ces abus de la parole, meurtriers par la présence comme par l'absence ! Et comme nous pouvons aimer Jésus, Verbe de Dieu, qui rend à la parole sa beauté éternelle ! Car Jésus est la parole par qui tout a été créé, appelé du néant à l'existence. " Il bénit, il ne maudit pas ". Il nomme les choses, selon cette vertu appelée parrhèsia, la parole qui ose tout dire, jusque dans cette audace extrême où nous nommons Dieu " Notre Père ". La parole de Jésus rétablit les ponts, ouvre l'avenir, recrée la communication, fait la vérité ; elle permet de se confier à lui. Elle ouvre les yeux et les oreilles, elle réveille les morts ; elle rassembles les pécheurs, elle refait du neuf. Etablis comme partenaires de dialogue avec Dieu, nous recevons là notre dignité. Dans la suite de Jésus et grâce à lui (et sans que soit oublié le Premier Testament), des martyrs bâtiront leur salut sur la parole de Jésus : " Qui aura confessé le Fils de l'homme devant les hommes, il le confessera devant le Père qui est dans les cieux" ( Mt 10,32). Des hommes de cur défendront la veuve et l'orphelin (Cf. Is 1,17). Le témoignage deviendra preuve judiciaire, évitant le recours à la " question ". Ce que j'aime dans la culture de notre continent, culture qui plonge ses racines dans les deux Testaments de la Révélation, c'est qu'elle comporte une déontologie de la parole, une éthique et même une spiritualité de la parole. * Elle comporte en outre une thérapeutique de la parole. Cette parole qui guérit n'est d'ailleurs pas déconnectée du corps de Jésus : d'un geste et d'une parole à la fois, il guérit le malade, il remet debout le pécheur. Sa parole est thérapeutique lorsqu'elle remet la personne dans sa vérité : la Samaritaine l'a expérimenté jusqu'à en être toute transformée : " Il m'a dit tout ce que j'ai fait " Jn 4, 39. De même la femme adultère : " Alors, se redressant, Jésus lui dit: "Femme, où sont-ils? Personne ne t'a condamnée?" Elle dit: "Personne, Seigneur." Alors Jésus dit: "Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, désormais ne pèche plus. " Jn 8, 10-11. L'on songe inévitablement à Zachée, à qui Jésus, en peu de mots, a redonné toute sa dignité : " Zachée, debout, dit au Seigneur: "Voici, Seigneur, je vais donner la moitié de mes biens aux pauvres, et si j'ai extorqué quelque chose à quelqu'un, je lui rends le quadruple." Et Jésus lui dit: "Aujourd'hui le salut est arrivé pour cette maison, parce que lui aussi est un fils d'Abraham. Car le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu." Lc 19, 8-10. De cette expérience, les disciples vont tirer tout un art de pratiquer la parole à l'intérieur de la communauté chrétienne et en direction de " ceux du dehors " : elle apporte de l'air frais dans les arguties et les complications ; elle est courageuse et simple ; elle fait grandir les personnes et augmenter la communauté ; elle est sûre, reconnaissable à l'autorité qui s'en dégage ; elle est efficace et donne la santé, dans tous les sens du terme. Les apôtres ont conscience d'en être les " serviteurs " : Pierre et Jean prient ainsi, en Ac 4, 29- 30 : " A présent donc, Seigneur, considère leurs menaces et, afin de permettre à tes serviteurs d'annoncer ta parole en toute assurance, étends la main pour opérer des guérisons, signes et prodiges par le nom de ton saint serviteur Jésus." * Si la parole de Jésus fait vivre à beaucoup l'expérience du relèvement, elle s'accompagne souvent d'un geste de Jésus, parfois ample, complexe, long. Le plus complexe est celui que relate l'évangile de Jean au chap. 9, 6 - 7 : " Ayant dit cela, il cracha à terre, fit de la boue avec sa salive, enduisit avec cette boue les yeux de l'aveugle et lui dit: "Va te laver à la piscine de Siloé" - ce qui veut dire: Envoyé. L'aveugle s'en alla donc, il se lava et revint en voyant clair ". L'homme comprendra plus tard, dans la même journée, que la fontaine de vie n'est pas tant le bassin de Siloé que la sainte personne de Jésus, en ses actes et en ses paroles ; c'est là qu'il convient de se " plonger ". Paul parlera plus tard d'un " bain d'eau qu'une parole accompagne " Eph 5, 26. S'il est donc vrai qu'en Jésus, le Verbe s'est fait chair, en lui, réciproquement, la chair se fait verbe : proche de lui, l'amour humain peut être vécu comme un sacrement, la poignée de mains comme un engagement à vie, la caresse comme un affleurement de la miséricorde, le don d'un morceau de pain, de la part de l'Auvergnat de Georges Brassens, comme une étincelle de paradis, le regard comme une promesse d'avenir : " Jésus le regarda et l'aima " Mc 10, 21. * A partir du Nouveau Testament, écrit dans une langue européenne et porté jusqu'aux limites des terres de ce continent, un dialogue s'est noué qui a humanisé l'homme de ce continent : une spiritualité de la parole, avons-nous dit. Il faudrait y ajouter du chant, qui est comme le comparatif de la parole, la parole au deuxième degré. Il a été donné aux cultures européennes, à toutes les époques, de faire chanter l'évangile, au sens propre et au sens figuré. A toutes les époques : celle des Pères, dont surtout Saint Ambroise ; celle des moines ; celle de François d'Assise, dont le Cantique des Créatures est le premier document de la langue italienne ; celle des polyphonistes de la modernité ; les cathédrales musicales de la musique allemande : leur volume et leur qualité donnent le vertige, un vertige qui doit quelque chose à l'effroi sacré, car ces chants-là font retentir sur terre quelque chose du ciel. * Je prie donc fréquemment pour que l'Esprit Saint inspire à une jeunesse, orpheline de beauté, une parole musicale dont la " lumière " ou la " luminosité " chassent les miasmes d'un bruitage indigne du goût, de l'intelligence et du coeur humain, bruitage fabriqué d'ailleurs par des machines, alors que le plus beau des instruments de la musique, c'est le coeur, dans le souffle de l'Esprit. Retour à la documentation |