"Faut-il vraiment se poser et réfléchir avant d'agir ? La spontanéité dans l'action n'est-elle pas préférable ? ... Quelle est l'importance de la contemplation ? Trop de contemplation n'empêche-t-elle pas d'agir véritablement ?"
Pour essayer de répondre à ce qu'on pourrait prendre pour un tiraillement entre action et contemplation, je vais prendre deux images.
La première est celle d'un départ en voyage, disons un grand voyage, une grande aventure : un raid comme la traversée du Sahara ou celle de l'Atlantique. Imaginez que vous avez la possibilité de partir ainsi. Allez-vous le faire "les mains dans les poches et le nez au vent" , sans valises, sans bagages ? Bien sûr que non ! Comment allez-vous faire vos préparatifs ?J'imagine que vous allez sortir vos cartes, vous asseoir, tout simplement... il faut étudier le parcours, apprendre à le connaître avant de le voir réellement "sur le terrain". Il faudra ensuite faire l'inventaire de ce qu'il vous sera nécessaire d'emporter : s'asseoir encore faire dresser une liste, éliminer le superflu (cela vous chargerait trop), rassembler le nécessaire, l'indispensable, et ce qui pourra servir en cas d'urgence.
Voilà planté notre décor, et vous voyez bien qu'un grand voyage ne se prépare pas à la légère, ou bien en fonçant tête baissée vers le départ, le sac à dos à moitié vide.
Notre vie ressemble bien à un grand voyage, ce pèlerinage sur la terre dont parle volontiers le Pape Jean-Paul II. Il se fait concrètement par étapes, selon les âges de notre vie. Et après avoir commencé ce voyage avec nos parents, il arrive un jour où c'est à chacun de prendre sa route, sa vie, en main. Alors, avant une traversée plus importante, une décision ou un engagement à prendre, il est nécessaire de s'asseoir.Il est simple de transposer chaque terme de l'image : s'asseoir pour étudier le parcours, apprendre à connaître notre but, et choisir les moyens pour y parvenir. Vous ferez facilement le parallèle avec des exemples tels que le choix d'un parcours d'études, le choix d'un métier, d'une carrière... Mais cette image peut être aussi bien reprise à chaque occasion de notre vie, pour nos relations avec les autres, notre vie affective : il faut prendre le temps d'apprendre à connaître, dans le silence et la réflexion, dans le secret du corps. C'est vrai également pour notre vie spirituelle.
Il est donc nécessaire de prendre le temps de s'asseoir, pour choisir les moyens que nous utiliserons afin d'atteindre notre but : choisir ce qui est nécessaire et ce qui ne l'est pas. Et qu'y a-t-il de plus nécessaire que l'amour, dans la vie : l'amour de nos proches, et l'Amour de Dieu ?
Sachons éliminer ce qui sera une charge : l'égoïsme, le mensonge, l'orgueil, etc... c'est encore dans le silence et le secret de notre coeur qu'il faudra faire ce tri et exercer pleinement notre liberté pour choisir ce qui nous fera avancer vers le bonheur, le nôtre et celui de ceux qui nous entourent.
Enfin, sachons prévoir les étapes pour refaire nos forces et nos provisions. Partir dans le désert avec un bidon d'eau est une chose prudente... mais encore faut-il savoir où se trouvent les prochains puits, quitte à faire un détour pour s'y arrêter, sous peine de mourir de soif.
Prévoyons ces arrêts au puits, prenons le temps de puiser à la source : le Seigneur nous y précède. Il attend notre visite pour nous combler de Sa Grâce, de Son Amour. Nous repartirons fortifiés, régénérés, nous aurons Sa Lumière pour guider notre route.
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La deuxième image, je vous en ai déjà parlé mais elle me semble bien illustrer également notre propos d'aujourd'hui. Je vous propose donc de la reprendre : c'est celle du torrent de montagne. L'eau est claire, elle chante gaiement, elle s'écoule de la source vers la vallée à irriguer. Je vous disais que, si je coupe le torrent de sa source, il est évident qu'il va s'assécher. Et si, au contraire, le torrent qui reçoit l'eau de la source la garde en retenue, il n'arrosera pas la vallée. L'eau peu à peu va croupir et deviendra une eau morte.Si je veux pouvoir agir dans ma vie d'une manière féconde, si je veux orienter mes actions - quelle qu'elles soient - vers ce que je désire le plus, c'est à dire mon bonheur, il me faut recevoir avant de donner. Un enfant commence par tout recevoir de ses parents. Peu à peu, tout en continuant à recevoir nourriture, éducation, enseignement, amour, et tout en grandissant, il apprend à son tour en partager. Si je veux donner, je dois d'abord accepter de recevoir. Si je veux agir (irriguer la vallée) je ne peux me couper de ma source.
"Si quelqu'un a soif - nous dit Jésus - qu'il vienne à Moi ..." (Jn 7,37). C'est Lui notre Source, c'est par lui que nous recevons l'Amour de Dieu, Père de Tendresse et d'infinie Miséricorde. C'est dans le Christ, Fils de Dieu et notre source, que nous sommes enfants du Père.
Si je me coupe de cette source d'amour, j'aurai beau m'agiter dans tous les sens, je ne serai qu'un "roseau agité par le vent". Mes actions n'auront aucun sens, je serai vide comme un arbre creux. "Si je n'ai pas l'amour... je suis comme une cymbale qui retentit (1ère Cor. 13) : beaucoup de bruit pour rien ! Si je veux donner et me donner sans venir puiser à le source de tout amour qui est Dieu, je finirai par vider ma vie de son sens et n'aurai plus rien à donner. (je vous invite à relire le début du chapitre 13 de la première Épître de St Paul aux Corinthiens).
Revenons encore à notre image du torrent : si l'eau, au contraire, est retenue sans s'écouler, elle deviendra une eau morte où tout ce qu'elle a reçu va pourrir, faute d'avoir été partagé.C'est donc exactement l'attitude inverse de la précédente : je reçois, mais sans donner ni agir. Je refuse (par orgueil ou par négligence, manque de courage, de générosité, paresse) de partager ce que j'ai reçu. Je ne fais pas passer dans mes actes de tous les jours l'Amour reçu du Seigneur. Je ne témoigne pas de mon salut en Jésus-Christ. Il faut alors repenser à la parabole des talents (Mt 25,14-30) qu'il n'est pas inutile de relire de temps en temps. "A celui qui a beaucoup reçu, il sera beaucoup demandé".
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A travers ces deux images, celle du voyage à préparer et celle du torrent qui s'écoule de sa source à son terme, il est important de retenir la nécessité, avant d'agir et d'avancer dans la vie, de commencer par réfléchir (non pour la réflexion pure), et se poser (non pour se reposer), mais bien pour plonger les racines mêmes de nos actions dans cette source de vie que le Seigneur nous offre dans Son Amour.Selon le tempérament de chacun, certains seront davantage portés vers l'action rapide : ils seront "débordants d'activité" comme l'on dit, mais attention alors à "l'activisme", l'action pour l'action, sans réfléchir pourquoi ni comment. Notre action portera du fruit si elle s'enracine dans l'Amour du Seigneur.
D'autres, plus timides ou plus rêveurs, auront peut-être tendance à mettre plus de temps pour "préparer leur voyage" qu'à chercher à l'accomplir, ou penseront davantage à amasser qu'à partager. N'oublions pas que nous devons donner autour de nous ce que nous avons gratuitement reçu.
Pour savoir plonger les racines de notre action dans cette Source de Vie qu'est l'Amour du Seigneur, il n'y a pas cinquante chemins à prendre où nous pourrions nous perdre. La réflexion ne suffit pas. Il faut cette soif, ce désir de rencontre, de communion à l'Amour de Dieu. Il n'y a pas non plus d'amour sans échange, sans réciprocité, sans don mutuel.Dieu nous donne et Se donne à nous, dans Sa Parole, la prière et les sacrements. Savons-nous puiser à cette Source intarissable de l'Amour Infini ?
Et pour qu'il y ait échange, que pourrions-nous donner à Dieu en retour ? C'est la réponse de notre mystère de liberté, dont nous avons déjà parlé (1). Dieu a voulu que l'homme soit libre : parce que libre, il peut choisir, s'engager, se donner. Toute personne humaine peut aimer ou refuser d'aimer. Dieu attend notre réponse...
Si nous voulons aimer, car il n'y a pas de bonheur sans amour, il nous faut apprendre à vivre de l'Amour de Dieu, Notre Père. Et l'un des moyens privilégié qui nous est donné est justement ce qu'on appelle la contemplation, qui n'est autre qu'un merveilleux coeur à coeur avec un Dieu qui nous aime infiniment.
Alors, "se poser" avant d'agir ? Oui ! Mais "se poser" en Dieu, car Lui seul est notre repos et notre force, Lui qui assurera la fécondité de nos actions.Le Père Voillaume, dans son petit livre "la contemplation aujourd'hui" (2) nous dit ceci :
"Un chrétien qui n'aurait plus le souci de contempler le Seigneur Jésus et de l'aimer par dessus tout ne serait plus capable, quelle que soit la générosité de son don au service des hommes, de les aimer comme Jésus les aime.
C'est dans la seule contemplation du Coeur du Christ que nous pouvons rejoindre en sa plénitude la source d'où jaillit cet amour d'amitié qui se répand sur les hommes et que tout chrétien devrait s'efforcer constamment de partager, amour de qualité divine. "
Ou encore : " "la contemplation du Christ, ami des hommes, doit nous donner l'habitude de les regarder comme Jésus Lui-même les regardait, dans la perspective de leur éternité".
Et il ajoute un peu plus loin :"Il apparaît que la contemplation de Dieu, loin de nous séparer des hommes, nous permet seule de les aimer à la manière de Dieu".
"Il y a une manière d'aimer les hommes qui les révèle à leur propre mystère. (...) connaître et aimer les hommes dans un tel regard, loin de détourner de la contemplation, y ramène sans cesse"
Ariane
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(1) voir chronique "Indépendance et liberté" dans le " Courrier d'Odile " ( Serviam pour la jeunesse... )
(2) Éditions du Cerf (1971 - 1979)