I : Passion et amour de l'adolescence.

Dix-huit ans, adolescent, il me dit qu'il est amoureux...

Certains pourraient en rire. Moi, j'ai envie de lui dire "Que c'est beau ! ... Y a-t-il chose plus belle dans la vie que d'aimer ?"
Et comme c'est la chose la plus belle qui soit, c'est aussi la plus profonde et la plus grave. Il faut prendre l'amour au sérieux. Et il n'y a pas d'âge pour aimer.

Le Père Denis Sonet (1) écrit : "l'Amour sincère, vrai, beau, pur, de deux adolescents, n'est pas une vue de l'esprit : certains pensent vivre une relation de qualité ; ils espèrent bien que cette affection grandira encore, durera, et aboutira à un engagement qui n'apparaît lointain qu'en raison de leur âge". Et il décrit ce jeune amour comme fort et extrêmement passionné. Alors, amour ou passion ? Quelle est la différence ? Et l'un peut-il aller sans l'autre ?

Le mot passion vient du latin patior qui signifie subir ou souffrir... Une passion est bien quelque chose que l'on subit (au moins au départ) : ça vous "tombe dessus"... le "coup de foudre" ! Le premier amour ne se commande pas, on le reçoit en plein coeur, on en est ébloui. Seulement voilà, être ébloui peut vouloir dire être émerveillé, mais aussi être aveuglé ! C'est bien le double visage de la passion dont on dit souvent qu'elle rend aveugle.
Car la passion est comme un tourbillon qui nous entraîne - et on la subit - dont le moteur très puissant s'appelle le désir : désir de l'objet ou de l'être aimé.
Notons au passage qu'il peut y avoir des passions très vives qui ne sont pas des passions amoureuses. Ce qui diffère justement, dans la passion amoureuse, c'est que cette énergie très puissante peut nous amener à nous dépasser. En effet, dans l'amitié ou dans l'amour, parce que l'on s'adresse à une personne, nous sommes appelés au dépassement de soi pour l'autre, pour se donner à l'autre. Et l'amour passionné que nous pouvons aussi avoir pour Dieu (je pense à tous les grands saints, comme Jean de la Croix ou Thérèse de Lisieux), cet amour nous conduit au dépassement de nous-même dans la contemplation de l'Amour Divin.
Mais avant d'arriver à se dépassement, prenons garde de ne pas entrer trop loin dans ce que l'on appelle la logique passionnelle, afin de ne pas tomber dans un piège qui deviendrait destructeur.

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Cette logique passionnelle nous entraîne notamment dans deux pièges, par le biais de notre imagination. Et si nous n'y prenons pas garde, c'est elle, notre imagination, qui va s'enflammer, s'enfler, et refermera sur nous une passion devenue destructrice car hors du réel, et qui nous fera souffrir.
La première erreur est celle de la cristallisation, c'est à dire que notre imaginaire va idéaliser de plus en plus l'objet de notre passion, au point de nous persuader qu'il est notre seule raison de vivre.
La deuxième erreur est celle de l'illusion, car la passion nous fait perdre toute objectivité, tout recul, jusqu'à fausser notre jugement sur la réalité des choses et des êtres.
La passion nous donne aussi une illusion d'éternité : on s'imagine que cela durera toujours... Cela peut-être vrai, dans la mesure où un amour peut durer toujours, mais à condition, justement, de ne pas être seulement le fruit de notre imagination !
Alors, la passion peut-elle tuer l'amour ? Oui, si elle nous renferme sur nous-même par le biais de notre imagination. Car le véritable amour, au contraire, doit nous ouvrir à l'autre, nous conduire à nous dépasser nous-même en nous donnant, pour le bonheur de l'autre

Le père Marie-Dominique Philippe (2) nous rappelle : "le premier amour, éveil du coeur et de la sensibilité, ne se commande pas. Et parfois, même si c'est assez rare, il devient (aussitôt) un amour authentique, qui durera toute la vie. C'est pourquoi il ne faut jamais tuer un amour qui naît, mais s'efforcer de comprendre si cet amour est capable de progresser, c'est-à-dire devenir intention de vie".
C'est à dire : la personne que j'aime est-elle capable de devenir l'orientation de toute ma vie, peut-elle polariser toutes mes énergies, durablement ? La personne que j'aime peut-elle être capable de faire sans cesse grandir en moi l'amour que j'ai ou que j'aurai pour elle ?

Le moment est donc venu de se poser cette question, en vérité : l'amour que j'éprouve est-il capable de progresser, pour devenir mon bonheur et celui de la personne que j'aime ?

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Il faut bien regarder les choses en face : devenir amoureux - cela ne se commande pas - n'est pas obligatoirement aimer en vérité et durablement.
On peut parfois croire qu'on aime, par simple attirance physique par exemple. Et l'émoi que suscite cette attirance, ce désir, peut entraîner vers une passion amoureuse. Mais nous en connaissons maintenant les dangers. Il s'agit donc d'être vigilant et de savoir prendre toujours un certain recul par rapport à ses émotions, même si elles sont très vives.
Trop de jeunes s'imaginent qu'ils aiment, à cause de cette attirance. Et voilà bien le jeu de l'imagination qui entre en scène : on va se faire son cinéma, on se leurre soi-même sur ses propres sentiments... Et puis cela fait bien de "frimer" un peu devant les copains... Et dans ce domaine, les filles sont souvent les plus fragiles, parce qu'elles sont les plus imaginatives. Leur laisser croire qu'elles sont aimées pour elles-mêmes, "pour de vrai", d'un "grand amour avec un grand A", peut ensuite les faire beaucoup souffrir, surtout si cela ne dure que le temps des vacances... C'est vrai aussi pour les garçons, mais d'une manière un peu différente. Mais les uns comme les autres ne sont pas des "kleenex" jetables !
L'adolescent peut facilement se laisser piéger car, à cette époque de la vie où la personnalité n'est pas encore entièrement construite ni la maturité acquise, on n'a pas toujours la force de caractère suffisante pour surmonter une passion qui vous "tombe dessus".

L'âge de l'adolescence est celui où l'on perd ses propres repères : on perd ceux de son enfance, sans avoir encore établi ceux de la maturité adulte. C'est ce qu'on a appelé "le complexe du homard"(3)
Le jeune homard, en grandissant, perd un jour sa carapace devenue trop petite pour lui. Pendant la période qui lui est nécessaire pour reconstruire sa nouvelle carapace d'adulte, il devient extrêmement vulnérable, plus rien ne le protège. Il ne peut que se cacher dans les rochers devant les prédateurs éventuels. Pendant ce temps, il vit solitaire et replié sur lui-même.
De même l'adolescence est une période de vulnérabilité extrême. On cherche à se faire une nouvelle carapace, à trouver ses propres repères, à la recherche de sa propre personnalité. Et si, à ce moment-là, on rencontre quelqu'un qui, souvent, renvoie notre propre image, on peut devenir amoureux. On a alors un tel désir d'être aimé, choyé, même simplement reconnu, qu'on risque d'aimer davantage l'amour que l'on éprouve que l'être vers lequel il devrait nous porter. Ainsi, l'amour des adolescents est souvent trop narcissique et trop possessif pour devenir durable.

Dieu merci, vous n'êtes pas des homards ! Pourtant, cette vulnérabilité est bien vôtre, et vous la vivez avec tous les risques de souffrance qu'elle comporte.
Mais il faut aussi voir toutes les richesses que l'on découvre à cette période de la vie, les enthousiasmes dont on est capable, l'émerveillement devant de nouveaux horizons, la prise de responsabilité, la générosité et les amitiés partagées.

Il y a tant à dire sur l'amour, que je vous propose une fiche suivante : "aimer, c'est vouloir aimer".

Ariane

(1) Article dans "Famille Chrétienne"n°1092du 17 décembre 1998 : "Aimer à quinze ans ?"

(2) R.P. Marie-Dominique Philippe, dominicain, fondateur et Prieur général de la Congrégation St Jean. "De l'Amour".

(3) d'après Françoise Dolto.

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