II : Aimer c'est vouloir aimer

L'amour, est-ce vraiment "pour toujours" ?...

Après avoir distingué amour et passion, il faut maintenant se poser la question de savoir si l'on peut ou non les conjuguer, ou bien si l'un peut - ou doit - exister sans l'autre.
Précédemment, nous avons évoqué la passion amoureuse en remarquant combien la passion, en général, peut aussi devenir un piège et nous tromper(1).

Quand on aime, quand on croit aimer, il faut se poser cette question essentielle : cet amour que j'éprouve est-il capable de progresser, de me faire avancer toute ma vie, de grandir sans cesse pour le bonheur de cette personne que j'aime, et pour mon propre bonheur ?
Car l'amour évolue avec la personne. Cet amour que j'entrevois maintenant sera-t-il capable de progresser dans la durée, avec fidélité ? On bien se refermera-t-il sur lui-même par manque de maturité et par égoïsme ?
Cela, à la vérité, demande le temps de la réflexion, ce qui manque justement à la passion.

Je crois que l'on peut être passionnément amoureux, et être incapable , pour des raisons diverses, d'en faire l'amour de toute une vie :
- parce que cette passion ou cette attirance n'est pas réciproque ;
- parce que c'est une passion narcissique, dans laquelle on se recherche soi-même : elle nous renferme alors sur nous-mêmes, dans un plaisir égoïste, sans nous ouvrir véritablement à l'autre dans la connaissance et l'affection. Elle se nourrit de notre imagination, idéalise, et nous coupe de la réalité ;
- -parce que la passion est comme le feu... mais cela ne dure pas toujours.

Je crois aussi que l'on peut construire l'amour d'une vie sans passion, au jour le jour, par amour véritable de l'autre, c'est à dire vivre pour le bonheur de l'autre :
- parce que l'amour de toute une vie demande la fidélité de chaque jour, le renouvellement continuel du premier "oui" ;
- -parce que cet amour fidèle demande la volonté d'aimer, de se décentrer de soi pour se centrer sur celui ou celle que l'on aime ;
- parce qu'on apprend aussi à aimer, chaque jour un peu plus, en apprenant à connaître l'autre, à le découvrir peu à peu, comme on apprend aussi à se laisser connaître, à se laisser aimer.
Mais la passion peut aider à faire grandir l'amour, si elle se soumet à notre raison, à notre jugement, dans la vérité de ce qu'est réellement cet amour. Car "l'amour véritable n'a d'autre loi que lui-même, c'est à dire le bonheur" (de ceux qui s'aiment) (2).

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L'un des secrets de l'amour qu'il faut s'essayer à comprendre ne serait-il pas dans la formule célèbre du Frère Charles de Foucauld "Aimer n'est pas sentir qu'on aime, mais vouloir aimer" ?
Il marque bien ainsi la différence entre le "sentiment amoureux" et l'amour véritable.
Le sentiment amoureux, qui peut naître d'une passion, n'englobe pas nécessairement toute notre personne, même si nous le croyons. Car ce sentiment peut n' être soumis ni au raisonnement (critique) ni à la volonté profonde. C'est à ce moment-là que l'imagination s'en empare, créant les possibles pièges déjà évoqués comme celui de l'idéalisation.
Il est donc absolument essentiel de comprendre le rôle de la volonté dans l'amour humain véritable.

Bien sûr, le sentiment amoureux est important. L'attirance physique, mais aussi intellectuelle et affective, doivent être réciproques et sont nécessaires. Et la passion peut devenir un magnifique moteur de l'amour.
Mais l'amour durable, fidèle au long des jours, dans le bonheur comme dans l' épreuve, dans la joie ou la tristesse, ne peut subsister et grandir que s'il y a réelle volonté d'aimer. C'est-à-dire désirer sortir de soi, vouloir dépasser ses propres désirs pour se centrer sur l'autre, faire de celui qu'on aime le centre et la priorité de toute notre vie. Aimer durablement, c'est vouloir aimer l'autre, dans un certain renoncement à ses propres désirs pour faire passer le bonheur de l'autre avant tout. Il faut donc vouloir donner avant de chercher à recevoir, se mettre à l'écoute des désirs de l'autre avant de satisfaire les nôtre. Aimer, c'est aller au devant des désirs de celui(ou de celle) que l'on aime (3).

Aimer, c'est aussi accepter d'être dépendant de l'autre, pour grandir, par lui, dans l'amour réciproque. Il faut bien comprendre qu'entre deux personnes qui partagent un amour profond l'une pour l'autre, il y a réciprocité du renoncement et réciprocité du don. On se donne pour recevoir à son tour. On se fait pauvre, pour être capable d'accueillir l'amour de l'autre tel un trésor, et que se développe, dans cette réciprocité, toute la richesse de l'amour échangé, reçu, donné.

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On peut penser qu'aimer, d'un amour vrai et durable, n'est pas chose facile... Si tout était simple, nous n'aurions pas tant de visions d'échecs autour de nous. Aimer est exigeant par ce que cela fait appel aux qualités les plus nobles et les plus profondes de l'homme. C'est une aventure, la plus belle de toutes. C'est cette exigence qui fait toute la beauté et la grandeur de l'amour humain.

Et comme "rien de grand ne se fait sans passion", comment pourrions-nous imaginer un monde privé de celle-ci ? Car la passion n'est pas seulement la passion amoureuse : il y a, par exemple, celle des artistes. Pourrions-nous ignorer la passion d'un Michel-Ange, d'un Greco, d'un Delacroix ou d'un Chagall ?
Aurions-nous tant de chefs d'uvres musicaux sans le génie passionné d'un Bach, d'un Mozart, d'un Beethoven ou d'un Messiaen ?

Quant à ceux qui vibrent d'un amour passionné pour Dieu - les plus grands saints en sont l'exemple - pourrions-nous oublier l'âme passionné de Saint Augustin, de François d'Assise, de Vincent de Paul ou du Père Kolbe ? Que dire de la "petite" Thérèse de Lisieux devenue Docteur de l'Église, ou de la charité passionnée de Mère Teresa ? Et quand notre Pape Jean-Paul II s'adresse à nous, sa voix ne vibre-t-elle pas de la passion même des Apôtres pour l'annonce de l'Évangile ?
Plus près de nous, de grand prédicateurs et témoins de la foi ne sont-ils pas comme des sources vivantes, animées passionnément de l'amour de Dieu, auprès desquels il est bon de venir puiser cette énergie d'amour ?

Ainsi, nous pouvons nous aussi aimer passionnément. Car, comme l'a enseigné saint Thomas d'Aquin, la passion en elle-même n'est pas mauvaise. "Au contraire, elle est une richesse. Ce qui est mauvais, c'est l'excès dans la passion qui se produit quand elle l'emporte sur le reste" (4)

Il nous faut donc apprendre à aimer en restant passionné.
Et qui d'autre que Dieu Lui-même, le Tout-Amour, peut nous apprendre cela ?
Confions-Lui nos désirs, nos espérances, notre avenir et notre coeur. Puisqu'Il nous a créé par Amour, pour l'Amour et pour Son Amour, apprenons en Lui à aimer, en étant "saintement passionnés" (5)!

Ariane

(1) cf. fiche n°6 : Amour et Passion
(2)&(5) Professeur Alain SERIAUX - Éthique et droit naturel - Cahiers du Cerp, Rennes, 1998.
(3) à condition, bien sûr, que ces désirs soient ordonnés à (tournés vers) l'amour véritable et au bonheur de l'autre.
(4) Père Marie-Dominique PHILIPPE. Liberté, Vérité, Amour - Fayard.

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