Le site SERVIAM met en ligne
de larges extraits de l'ouvrage du Père Pierre Descouvemont.
On peut se procurer le texte intégral aux Editions Fayard
( 1 volume 15x23, 220 pages, F 98.00 + port et emballage ) ou
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Chapitre VI : Le courage me lâche... Telle est parfois notre réaction, lorsque nous sommes brusquement confrontés à une situation particulièrement difficile : deuil, échec sentimental, professionnel ou politique, démarche délicate à entreprendre, combat dangereux à mener, travail pénible à accomplir, etc.
Une extrême lassitude s'empare de nous : nous n'arrivons pas à faire face à la difficulté comme il le faudrait.
Ce sentiment de découragement est ressenti d'autant plus douloureusement que nous vivions jusque-là dans l'illusion d'être courageux : nous ne donnions à personne - et surtout pas à nous-mêmes - l'impression d'être lâches ! Et brusquement voici que tout bascule. Nous sommes bien obligés de constater que nous ne sommes pas aussi forts que nous l'imaginions. Les ressorts sont complètement détendus ; peut-être même nous paraissent-ils brisés !
Loin de nous aider, notre foi ajoute alors à notre désarroi. Nous nous culpabilisons de ne pas être plus généreux, de ne pas être capables de donner au Seigneur la marque de fidélité qu'Il attend de nous en pareille circonstance. " C'est bien la peine de prier, nous dit notre entourage, tu n'es pas plus courageux que les autres ! " Il n'est d'ailleurs pas nécessaire qu'on nous le dise pour que nous le pensions. Notre prière nous paraît totalement inefficace !
Même si nous ne sommes pas actuellement confrontés à de graves difficultés, nous pouvons ressentir un malaise semblable lorsque nous évoquons le courage dont ont fait preuve nos glorieux aînés : les " poilus " de 14-18, les résistants de la dernière guerre, les missionnaires partis évangéliser l'Afrique au siècle dernier et qui sont morts jeunes - terrassés par le paludisme ou la malaria -, les martyrs qui ont accepté sans murmurer les tortures les plus raffinées, etc.
Sans compter tous ceux et toutes celles qui, aujourd'hui encore, mènent un combat difficile - et souvent obscur - au service des autres : médecins sans frontières, pères ou mères de famille travaillant sans relâche malgré leur fatigue, éducateurs de rue, tous ceux qui mènent une " grève de la faim " pour soutenir une cause qu'ils estiment juste, chômeurs qui continuent à chercher du travail malgré toutes les embauches manquées...
Comment ne pas se sentir tout petit devant cette foule immense de gens courageux ? Et surtout, comment retrouver un peu de courage lorsqu'il vient à manquer ?
En appliquant précisément un certain nombre de remèdes qui ont fait leurs preuves dans le passé et qui ont permis à des milliers d'hommes et de femmes de ne pas se laisser abattre quand ils ont été acculés à adopter une conduite héroïque.
Certains de ces principes sont purement humains ; d'autres supposent la foi en l'Évangile.
Les deux formes de courage
Il est classique de distinguer deux types de conduite que nous adoptons grâce à la vertu de force.
- Tantôt elle nous fait entreprendre avec audace des actions difficiles et dangereuses : loin de céder à la peur du danger, nous allons de l'avant. Cette première forme de courage permet au soldat de s'avancer hardiment sur le champ de bataille ; elle entraîne le martyr à témoigner de sa foi au péril de sa vie.
- Tantôt elle nous fait endurer avec patience les souffrances que nous valent nos options précédentes : au lieu de relâcher notre effort, notre lutte, nous " tenons ". Cette seconde forme de courage permet au martyr de ne pas renier sa foi, lorsqu'il est soumis à la torture.
Ne pas subir. La devise que le maréchal de Lattre de Tassigny avait donnée à l'armée placée sous son commandement - et qui prit le nom de " Rhin et Danube " le 21 avril 1945 - pourrait exprimer le dynamisme de l'attaquant, de celui qui ose se lancer dans une aventure périlleuse.
Tenir. La devise des poilus de la Grande Guerre, qui n'ont pas flanché sous l'avalanche des obus qui tombaient sur leurs tranchées, pourrait exprimer l'héroïsme de celui qui résiste à la tentation de tout lâcher, quand les difficultés s'amoncellent.
4.*Les ressorts du courage humain
Le concile Vatican II insiste à plusieurs reprises sur l'action de l'Esprit-Saint dans le coeur des hommes de bonne volonté qui, sans croire en Jésus-Christ, essayent d'être fidèles aux exigences les plus profondes de leur conscience. Les chrétiens auraient bien tort de ne pas chercher à deviner les secrets de leur conduite pour dynamiser leur propre vie.
- Le moteur formidable de l'amour
Quand on aime, on arrive à se dépasser soi-même.
C'est l'amour - et pas seulement le besoin de manger et de boire - qui met chaque jour en marche des millions d'hommes et de femmes et les fait travailler !
C'est l'amour des chevaliers pour leur belle et des soldats pour leur pays qui a suscité sur les champs de bataille d'innombrables actions d'éclat. Et si Antoine Guillaumet a poursuivi sa marche forcée à travers la cordillère des Andes, c'était en pensant à son épouse : " Ma femme, si elle croit que je vis, croit que je marche. " Alors il fait encore cinquante mètres pour atteindre un rocher. On y retrouvera son corps à la fonte des neiges, et les assurances n'attendront pas cinq ans pour verser une pension à son épouse !- L'amour fait la force
L'exemple précédent le montrait déjà, il est plus facile de faire un effort, quand on n'est pas seul à l'accomplir : " puisque les autres tiennent, je dois tenir ! "
L'amour-propre, reconnaissons-le, nous aide beaucoup à persévérer dans nos engagements : nous ne voulons pas passer pour des " lâcheurs " aux yeux de nos compagnons de lutte. Nous avons tous plus ou moins besoin de " supporters " qui applaudissent nos performances en tout domaine.
On devient courageux à force d'être " encouragé " ! Même s'il lutte seul, en pleine mer, contre les éléments, le navigateur solitaire imagine les ovations qui l'accueilleront, à son arrivée au port.
Et qui dira l'influence bénéfique très profonde exercée sur un enfant par les sourires affectueux qu'il reçoit de ses parents quand il réussit à vaincre sa peur ou sa paresse ? Comme disait un enfant : " maman, quand on sait que tu es dans la maison, on fait tout mieux " !
Le manque de courage peut être dû à une mauvaise santé. Quand on a mal dormi, quand on est fatigué, on n'a pas le moral !
C'est pourquoi nous ne disons pas volontiers " Bon courage ! " à un malade qui souffre. A fortiori à une personne déprimée qui est psychologiquement incapable de réagir à ses idées noires !
Les personnes qui sont en pleine forme doivent toujours veiller à ne pas accabler leurs frères malades du poids de leur dynamisme ! Elles doivent bien plutôt compatir à leurs souffrances et les aider concrètement à s'en sortir, sans pour autant se culpabiliser d'être elles-mêmes en bonne santé !
- Les bienfaits de l'ascèse
Les moralistes de tous les temps ont exalté à juste titre les bienfaits irremplaçables de l'exercice inlassablement repris : c'est en forgeant qu'on devient forgeron ; c'est à force de faire des efforts qu'on devient courageux et capable d'accomplir des actions de plus en plus difficiles.
Les sportifs le savent bien : il faut des années d'entraînement pour avoir quelque chance d'être sélectionné et devenir champion. Hélas ! en dehors du sport, on ne fait pas souvent aujourd'hui l'éloge de l'ascèse. Un mot qu'on apprécierait davantage si l'on se rappelait son étymologie - askésis, en grec, signifie " exercice " - et si l'on réfléchissait surtout aux avantages que tout homme retire du combat qu'il mène contre sa nonchalance ou sa mauvaise humeur.
La sagesse humaine de tous les temps a repéré que la personnalité d'un enfant ne se construit qu'en franchissant un certain nombre d'obstacles. " Un monde sur mesure, remarquait Anna Freud, la fille du célèbre psychanalyste viennois, est un monde avec lequel l'enfant n'est plus obligé de se mesurer. "
" L'homme se découvre, affirmait de son côté Antoine de Saint-Exupéry, quand il se mesure avec l'obstacle. "
" Il n'y a pas d'homme sans chagrin ; s'il y en a un, ce n'est pas un homme " (Shakespeare)." Vivre, ce n'est pas traverser une plaine " (Proverbe russe).
" Ne me dites pas que ce problème est difficile ; s'il n'était pas difficile, ce ne serait pas un problème " (maréchal Foch).
C'est par ses efforts répétés que l'homme (vir) devient un homme digne de ce nom, un homme plein de vertu (virtus). La virtus au sens étymologique du mot, c'est la force, le courage viril. Mais, par extension, le mot désigne aussi toutes les autres qualités morales que l'homme peut acquérir et développer grâce à ses efforts persévérants : la douceur, le sens des autres, la maîtrise de soi, la loyauté, etc.
Paul Foulquié a donné de la vertu cette excellente définition : " Une facilité acquise par l'exercice " Comme c'est juste ! À force d'être courageux, il est de plus en plus facile de l'être !
Mais il ne faut pas s'endormir sur ses lauriers. L'homme authentiquement vertueux trouve toujours de nouveaux terrains d'application pour exercer ses bonnes habitudes. Celles-ci ne deviennent dangereuses que si l'on néglige de les entretenir ou si on laisse complètement en jachère l'un de ses talents. Ingres l'avait compris, qui fit chanter son crayon sans abandonner le violon.
D'autre part, on l'a souvent remarqué, s'il est relativement facile de se conduire en héros sur un champ de bataille, il est beaucoup plus difficile de faire preuve de courage et d'honnêteté au retour de la guerre, au milieu des mille tentations rencontrées en temps de paix. Georges Bernanos le soulignait un jour avec une terrible lucidité : " Nous savons, depuis 1918, ce que c'est que la brusque démobilisation des consciences héroïques. Ça commence à Verdun et ça finit dans la liquidation des dommages de guerre. Tout le monde peut se faire tuer proprement. La difficulté, c'est de vivre la vie de tous les jours avec les mains propres. "
Dans le même sens, René Bazin écrivait : " Nous n'avons que deux ou trois fois dans la vie l'occasion d'être brave, mais nous avons à chaque instant celle de ne pas être lâche. "
Tous ces ressorts, le chrétien les utilise, mais son courage s'enracine dans un certain nombre de convictions liées à sa foi.
Opiniâtreté et obstination
L'opiniâtreté est une très bonne chose. Elle nous fait persévérer avec courage dans la ligne que nous nous sommes fixée, sans nous laisser abattre par les difficultés rencontrées.
L'obstination est au contraire un mal. Elle nous empêche de remettre en question notre orientation initiale, alors que réalisant combien nous avons eu tort de l'adopter, nous poursuivons notre route, sans changer de cap.
Cet entêtement est en définitive l'une des formes que peut prendre notre orgueil : il nous est parfois très difficile de reconnaître notre condition humaine sujette à l'erreur.
Rappelons-nous le problème : Errare humanum est, perseverare diabolicum (Il est humain de se tromper, mais il est diabolique de persévérer dans son erreur).2.Les secrets du courage chrétien
L'idéal du chrétien n'est pas de devenir un héros par ses propres forces, mais de devenir un saint en se laissant pénétrer par l'Esprit du Seigneur. Cette opposition devenue classique entre héroïsme et sainteté ne doit quand même pas nous faire oublier qu'avant de canoniser quelqu'un, l'Église examine de près, au cours d'un procès, s'il a vécu de façon héroïque les trois vertus théologales de foi, d'espérance et de charité, et les quatre vertus cardinales de force, de tempérance, de justice et de prudence (on les appelle cardinales du fait qu'on les considère comme les pivots - cardo en latin - des autres vertus). Si cette héroïcité est reconnue, l'Église proclame " vénérable " le " serviteur " ou la " servante " de Dieu en question : c'est la première étape vers son éventuelle béatification.
Mais, précisément, comment ne pas se décourager devant les exigences évangéliques auxquelles nous sommes tous appelés : " Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait " ; " Vous ne pouvez pas aimer Dieu et l'argent " ; " Pardonnez soixante-dix fois sept fois ".
Quels sont les secrets qui permettent au chrétien de s'élancer avec humilité et hardiesse sur le chemin de la sainteté ?- " Il m'a trop aimé " (Ep 2, 4)
C'est souvent en se laissant bouleverser par l'image de Jésus en croix que les saints ont décidé de vivre pleinement l'Évangile : " Le Christ a fait pour nous des folies, il est logique que nous en fassions pour lui. "
" Il m'a trop aimée ", aimait redire la bienheureuse Élisabeth de la Trinité, en utilisant la traduction qu'elle avait sous les yeux d'un verset de l'épître aux Éphésiens.
Profondément remuée par la contemplation d'une statuette représentant le Christ flagellé, Thérèse d'Avila renonça aux parloirs mondains auxquels elle se rendait si volontiers dans son couvent de l'Incarnation, et entreprit la réforme du Carmel.
Ainsi s'explique le désir de mourir martyr surgi dans le cur des grands amoureux du Christ. N'y voyons pas du masochisme, mais la manifestation d'un amour qui veut aller jusqu'au bout de lui-même.
C'est afin de " rendre à Jésus amour pour amour " que sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus désirait tant le martyre : " Le martyre, voilà le rêve de ma jeunesse. Ce rêve, il a grandi avec moi sous les cloîtres du Carmel. Mais là encore, je sens que mon rêve est une folie, car je ne saurais me borner à désirer un genre de martyre. Pour me satisfaire, il me les faudrait tous. "
Cet amour préférentiel pour le Christ n'empêche pas ses disciples d'aimer leurs frères de tout leur coeur. Si, à Auschwitz, le père Maximilien Kolbe s'est proposé de mourir dans le bunker de la faim à la place d'un père de famille, c'est parce que depuis longtemps il avait livré son coeur à l'amour.- L'exemple des saints
Les chrétiens aiment méditer la vie de leurs glorieux aînés : c'est l'une des sources de leur dynamisme.
Pour que ses lecteurs " ne défaillent pas par lassitude " (He 12, 3), l'auteur de l'épître aux Hébreux consacre tout un chapitre à rappeler la foi admirable dont ont fait preuve les hommes de l'Ancienne Alliance, depuis Abraham jusqu'aux frères Macchabées. Il les invite ensuite à fixer les yeux sur " Jésus qui, au lieu de la joie qui lui était proposée, endura une croix, dont il méprisa l'infamie, et qui est assis désormais à la droite du trône de Dieu " (12, 2). Et il conclut : " Vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang dans votre lutte contre le péché " (12, 4).
Au cours des siècles, il est arrivé bien souvent que des curs aient été retournés par la lecture de la vie d'un saint. Blessé à la jambe au cours du siège de Pampelune, le jeune cavalier Ignace de Loyola demande à son chirurgien de le réopérer : il faut absolument qu'il récupère le plein usage de ses jambes afin de pouvoir à nouveau danser !Pour se distraire de sa convalescence il ouvre la Légende dorée qui raconte avec force détails le récit des prouesses accomplies par un saint François d'Assise ou un saint Dominique, et le désir de les imiter s'empare peu à peu du coeur de l'officier.
Trois siècles plus tôt, un jeune Portugais écoute avec admiration le récit de cinq frères franciscains qui viennent de mourir martyrs à Marrakech. Il décide de rentrer chez les Frères mineurs afin de partir lui aussi pour le Maroc, y prêcher l'Évangile et y subir le martyre. Son destin est tout autre. Il devient un admirable prédicateur et termine ses jours à Padoue : c'est le célèbre saint Antoine.
Toute vocation ne prend-elle pas naissance dans le désir de ressembler à une personne qu'on se met brusquement à admirer ? " Moi aussi, je dirigerai un concert ", pense le futur chef d'orchestre. " Moi aussi, je ferai des tableaux ", imagine le futur peintre qui visite pour la première fois un musée. C'est également au contact d'autres saints, actuels ou anciens, qui retentit souvent dans un coeur le premier appel à la sainteté :
" Moi aussi, je serai sainte ", pensa la petite Thérèse, quand elle se mit à lire l'histoire de Jeanne d'Arc. " Il me semblait sentir en moi la même ardeur [...]. Je pensai que j'étais née pour la gloire " Dieu mit alors dans son coeur le désir de devenir elle aussi " une grande sainte ", mais dont la gloire ne paraîtrait pas aux yeux du monde.- Les amitiés spirituelles
Autre facteur de dynamisme : le fait d'être entouré de personnes partageant la même idéal de sainteté. Certes, le Christ est le seul ami qui soit toujours là. Il est le berger fidèle qui nous accompagne sur tous les chemins de l'existence, même quand ceux-ci deviennent " ravins de ténèbres " (Ps*423, 4). Mais la présence et l'exemple d'un ami sont un merveilleux stimulant sur notre route.
Les amitiés spirituelles ont d'ailleurs joué un grand rôle dans l'histoire des saints. Il suffit de penser aux liens très forts et très purs qui unirent l'un à l'autre Claire et François d'Assise, Thérèse d'Avila et Jean de la Croix, Jeanne de Chantal et François de Sales, Thérèse de Lisieux et l'abbé Bellière, Charles de Foucauld et sa cousine Marie de Bondy.
Ce qui est également merveilleux, c'est la complicité qui peut se produire entre deux époux et qui, tout en les aidant énormément dans leur vie chrétienne, donne à leur amour une profondeur inouïe. Raoul Follereau n'aurait jamais entrepris son action en faveur des lépreux sans l'affection et la présence de Madeleine, épouse exceptionnelle qu'il avait rencontrée à l'âge de quinze ans. Plus récemment, le monde a découvert tout ce que le roi Baudouin de Belgique avait puisé dans l'amour qui l'unissait à la reine Fabiola et ce qu'ils devaient l'un et l'autre à l'amitié de Veronica O'Brien.
C'est toujours avec d'autres, en Église, que les chrétiens avancent. La communauté console au sens fort du mot : elle permet de ne pas être " esseulé ". La générosité de nos frères nous entraîne. En voyant des adultes prendre en charge des jeunes qui se préparent à leur confirmation, en voyant des personnes de tout âge et de toute condition consacrer une semaine de vacances à partir en pèlerinage ou à faire une retraite, en voyant des amis jeûner ou passer toute une nuit en prière, on a envie d'en faire autant...- La communion des saints
Si le fait de pouvoir échanger avec d'autres joue un grand rôle dans le dynamisme d'un chrétien, sa foi dans le mystère de la communion des saints relance périodiquement son courage. Il sait que la moindre de ses actions exerce un retentissement sur toute l'Église et finalement sur le monde entier.
Combien de chrétiens abattus par l'épreuve ont puisé dans cette certitude le courage de continuer leur combat contre le désespoir : ils étaient sûrs d'aider ainsi d'autres frères à remporter la même victoire.
C'est cette foi qui anime les chrétiens engagés dans le mouvement Mère de miséricorde. Quand on leur apprend qu'une femme en difficulté a l'intention d'avorter, ils se mettent à prier et à jeûner pour que son enfant vive. Combien d'enfants doivent la vie à ces chaînes de prière et de jeûne !
Et les chrétiens n'oublient pas qu'ils sont eux-mêmes entraînés vers le Seigneur par tous les saints du ciel et de la terre !
Thérèse ne pouvait évidemment pas imaginer qu'après sa mort bien des coeurs seraient à leur tour bouleversés par le récit de sa vie.- Jésus me porte
Tel est l'ultime secret qui permet depuis des siècles à des milliers de chrétiens de supporter leurs épreuves. Ils savent qu'ils ne sont pas seuls à les porter. Ils croient que " la puissance du Christ se déploie dans leur faiblesse " (2*4Co*412, 9). Loin de se décourager au vu de leur manque d'entrain, ils sont finalement heureux d'en faire l'expérience pour qu'habite en eux " le dynamisme du Christ ". Aussi aiment-ils conclure avec l'apôtre : " Lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort " (2*4Co*412, 10).
Les saints ont tous exprimé à leur manière cette vérité fondamentale de la vie chrétienne. Saint François de Sales aimait dire que le Bon Pasteur accompagne sur le chemin les brebis solides, mais qu'Il porte les agneaux sur son cur. C'est ce que chantait déjà le prophète :Comme un berger, Il fait paître son troupeau
son bras le rassemble.
Il porte ses agneaux sur son coeur
Il mène au repos les brebis
Is 40, 11.Cette vérité constitue le coeur de la " petite voie " que Thérèse de Lisieux se sentait appelée à enseigner au monde. Plus nous reconnaissons notre faiblesse, pensait-elle, plus le Seigneur est heureux de nous porter et de nous élever jusqu'aux plus hauts sommets de la sainteté. L'ascenseur qui doit nous emmener jusqu'au ciel, ce sont les bras de Jésus !
Aussi affirmait-elle sincèrement, un an avant sa mort, que, s'il se trouvait une âme " plus faible, plus petite " que la sienne, " Dieu la comblerait de faveurs plus grandes encore, si elle s'abandonnait avec une entière confiance à sa Miséricorde infinie ".
Pour plaire à Dieu, en effet, point n'est besoin d'avoir une âme de héros. Thérèse l'avait déjà compris à seize ans, au moment de la maladie mentale de son père, interné dans un " asile de fous ", au Bon-Sauveur de Caen.
Souffrir " avec courage ", explique-t-elle alors à sa soeur Céline, ce ne serait pas ressembler à Jésus. À Gethsémani, Il a souffert " avec tristesse ". Il a même demandé à son Père que le calice de souffrances qu'Il devait boire s'éloignât de Lui. Alors, conclut-elle, acceptons de souffrir " sans courage " !
Hélas ! le lecteur pressé risque de commettre un énorme contresens en lisant certains textes de la carmélite de Lisieux, notamment les pages enflammées de son deuxième manuscrit où elle exprime des désirs " qui touchent à l'infini ". Elle voudrait être missionnaire, l'avoir été depuis des siècles, planter partout la croix du Christ, mais elle voudrait surtout subir tous les genres possibles de martyre afin de prouver à Jésus son amour.
On comprend la réaction de sa marraine au reçu de cette lettre. " Voulez-vous que je vous dise, écrit-elle à sa filleule, vous êtes possédée par le bon Dieu comme les méchants le sont du Vilain. " La marraine est découragée. Elle a l'impression qu'elle ne pourra jamais atteindre la sainteté à laquelle sa filleule est arrivée.
Heureux contresens de sur Marie du Sacré-Cur qui nous a valu l'admirable lettre du 17*4septembre 1896 dans laquelle Thérèse met les choses au point 3.
Non, son désir ardent d'être martyre n'est pas ce qui plaît à Dieu dans son âme ; ce qui Lui plaît, c'est de la voir aimer sa petitesse, c'est la conscience très vive qu'elle a de sa faiblesse, car c'est sur ce matériau très pauvre que Jésus aime travailler.
Quand nous sommes accablés par le souvenir de tous nos retards et de tous nos dérapages, par la conscience de n'avoir pas la " trempe " d'un saint, la lecture de cette lettre de Thérèse doit relancer notre espérance et notre courage. Pour remplir son ciel, Dieu ne sélectionne pas des athlètes qui posséderaient au départ une forte dose de courage. Il préfère choisir " ce qu'il y a de faible dans le monde pour confondre ce qui est fort " (1*4Co*41, 27).
La certitude d'être porté par le Seigneur ne doit évidemment pas émousser chez le chrétien la volonté de faire tout son possible pour accomplir jour après jour les efforts nécessaires.
La réussite d'une vie - pour un chrétien, il s'agit de devenir un saint - est notre oeuvre, tout en étant l'oeuvre de Dieu. Comme la terre d'Israël l'avait été pour les Hébreux, elle est à la fois Terre conquise et Terre promise, le fruit qu'on récolte à la suite d'un combat difficile et un don du Ciel. Tour à bâtir pierre après pierre et plante qui pousse toute seule, même la nuit, quand on dort.
Pour réaliser son oeuvre en nous, Dieu aura toujours besoin de notre bonne volonté !
À chacun de voir la bonne volonté que le Seigneur attend de lui. Les uns penseront à ce minimum de sincérité nécessaire à la reconnaissance de leurs erreurs ; les autres demanderont la grâce d'accomplir la rupture décisive qui les libérera de leur chaîne ; d'autres songeront à la difficulté de persévérer, jour après jour, dans la fidélité à leurs premiers engagements.
De toute façon, c'est toujours Dieu qui nous glisse dans la poche les trois ducats de bonne volonté nécessaires à notre salut.
" Qu'as-tu, écrit Paul, que tu n'aies reçu ? " (1 Co 4, 7). C'est le mot qu'utilisait saint Augustin dans sa controverse avec les pélagiens pour montrer que, si le chrétien fait preuve de courage, il ne peut en rien s'en glorifier. Lorsque Dieu couronne les mérites des saints, " Il couronne ses propres dons ".Les trois ducats de bonne volonté Le jour où le roi René conduisit à Saint-Amadour la belle Aude de Toulouse qu'il venait d'épouser dans Arles, les consuls voulurent lui offrir la régalade d'un pendu. Mais quand la reine vit le condamné les mains liées derrière le dos, la tête engagée dans la corde, elle poussa un cri et cacha sa tête dans ses mains. " Prends pitié, Seigneur... "
" Messieurs les consuls, dit le roi René à haute voix, Madame la Reine vous demande en souhait de bienvenue de lui accorder la grâce de cet homme. " Les consuls répondirent : " Cet homme a fabriqué de la fausse monnaie, la loi veut qu'il soit pendu. " Un conseiller du roi intervint et dit que suivant la coutume de Saint-Amadour, un condamné pouvait racheter sa vie pour la somme de 1 000 ducats. " Il est vrai, répondirent les consuls, mais où voulez-vous que ce gueux les prenne, ces 1 000 ducats ? "
Le roi fouilla dans son escarcelle, il en sortit 800 ducats. La reine chercha dans son aumônière, elle était pauvre : elle n'y trouva que 50 ducats.
" N'est-ce pas assez, Messieurs, supplia-t-elle, pour sauver la vie de cet homme que 850 ducats ?
- La loi exige 1 000 ducats ", répondirent les consuls.
Tous les seigneurs de la suite vidèrent leurs poches dans les mains des magistrats.
" 997 ducats ! annoncèrent les consuls. Il manque encore 3 ducats.
- Pour 3 ducats cet homme sera-t-il pendu ? s'écria la reine.
- Cet homme sera pendu, répondirent les consuls, et ils firent signe au bourreau.
- Arrêtez ! s'écria la reine. Qu'on fouille ce malheureux. Il a peut-être sur lui trois ducats. "
Le bourreau fouilla la culotte du pendu, il en retira trois ducats. Les consuls saluèrent la reine :
" Madame, cet homme est libre. "
Chrétiens, l'homme qu'en ce conte vous avez vu en péril d'être pendu, c'est vous, c'est moi, c'est l'humanité. Au jour du jugement rien ne nous sauvera, ni les 800 ducats de la miséricorde de Dieu, ni l'intercession de la Vierge, ni les mérites des saints, si nous n'avons sur nous trois ducats de bonne volonté.
Bernard Bro, Jésus-Christ ou rien,
Conférences de Notre-Dame, 1977, Éd. du Cerf, p. 328-329.
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