Le site SERVIAM met en ligne
de larges extraits de l'ouvrage du Père Pierre Descouvemont.
On peut se procurer le texte intégral aux Editions Fayard
( 1 volume 15x23, 220 pages, F 98.00 + port et emballage ) ou
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Chapitre I : Dieu exagère !! Il y a des moments où nous avons vraiment l'impression que Dieu exagère : les difficultés s'amoncellent et nous ne pouvons pas nous empêcher de crier : " Trop, c'est trop, Seigneur ! Tu devrais T'arranger pour que les tuiles ne tombent pas toujours sur les mêmes. Je sais bien que les saints ont salué leurs croix comme des cadeaux de ta Main, mais, moi, je ne suis pas un saint ! Aujourd'hui, Seigneur, je n'en peux plus ! "
Une maman m'annonçait il y a quelque temps la mort de son garçon, victime d'un accident d'avion.
C'était le quatrième enfant qu'elle perdait. " Vous savez, me disait-elle, que j'ai assez bien accepté la mort des trois premiers. Mais cette fois je suis vraiment au bord de la révolte. J'admire mon mari, il fait face ! Mais moi, je suis effondrée.
Dites-moi : Pourquoi le malheur vient-il frapper de nouveau à la porte de notre foyer ? "1. Mes cris de révolte sont légitimes
Ces cris de protestation ne sont nullement des péchés. Ils sont même, en un sens, un hommage implicite rendu au Créateur qui n'avait pas programmé au point de départ une telle avalanche de maux.
Le péché des anges et celui de nos premiers parents sont venus bousculer ses plans.
Nous ne pouvons pas imaginer l'univers dans lequel nous aurions vécu s'il n'avait pas été abîmé par le péché des origines mais nous savons que nous devons vivre désormais dans un " monde cassé ", pour reprendre l'expression de Gabriel Marcel. Un monde où le pire peut arriver !
Pour que nous ne soyons pas trop étonnés de ces mouvements de révolte qui naissent dans nos coeurs, la Bible elle-même dresse devant nos yeux l'exemple de Job, ce saint homme qui n'hésite pas à poser des questions à Dieu, lorsqu'une cascade de malheurs s'abat sur lui :Si j'ai péché, que T'ai-je fait à Toi,
l'observateur attentif de l'homme ?
Pourquoi m'as-Tu pris pour cible,
pourquoi Te suis-je à charge ?
Jb 7, 20.Je crie vers Toi et Tu ne réponds pas
je me présente sans que Tu me remarques,
Tu es devenu cruel à mon égard
ta main vigoureuse s'acharne sur moi.
Jb 30, 20-21.Ces cris de protestation, nous les faisons nôtres, lorsque nous reprenons la prière des psaumes :
Pourquoi, Seigneur, nous rejeter sans fin,
pourquoi cette colère sur les brebis de ton troupeau ?
Ps 74, 1.Le Seigneur ne fera-t-il que rejeter,
ne sera-t-il jamais plus favorable ?
Dieu oublierait-il d'avoir pitié
dans sa colère a-t-il fermé ses entrailles ?
J'ai dit : " Une chose me fait mal,
la droite du Très-Haut a changé. "
Ps 77, 10-11.Ces cris doivent plaire infiniment plus à Dieu que l'attitude de ceux qui finissent par se résigner à ce qui leur arrive en essayant de se persuader qu'en définitive il est possible de ne pas trop souffrir des contrariétés de l'existence ; il suffit d'éliminer de son coeur tout désir, de supprimer tout attachement aux personnes et aux choses qui nous entourent.
Telle est la solution proposée par les philosophes stoïciens pour apaiser nos déceptions : " Si tu veux que tes enfants, ta femme et tes amis vivent toujours, tu es un sot ; tu veux, en effet, que ce qui ne dépend pas de toi en dépende. " Ainsi parle Épictète.
Telle n'a pas été l'attitude de Jésus devant les difficultés qu'Il a rencontrées. Il ne s'est pas rendu indifférent aux événements. L'Évangile nous dit qu'Il fut " étonné de l'incrédulité des gens de Nazareth " (Mc 6, 6). Il ne s'attendait donc pas à être si mal accueilli dans la synagogue de son village. Il en a certainement souffert. A fortiori a-t-il souffert de l'abandon de ses disciples au moment de sa Passion.
Attaché à sa croix, Il lance même vers son Père une douloureuse interrogation : " Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? "
Ne soyons donc jamais surpris ni culpabilisés d'être habités par des questions semblables, lorsque l'épreuve nous étreint.2. Mon combat contre le mal ne doit jamais cesser
Sachant que Dieu n'aime pas voir souffrir ses enfants, le chrétien prend tous les moyens en son pouvoir pour éliminer ou diminuer sa douleur - et celle de ses frères.
Comme le disait avec justesse Mgr Ancel, un mal de tête n'est vraiment volonté de Dieu qu'après l'absorption d'un cachet d'aspirine.
Le chrétien sait aussi qu'il a le droit de prier, comme l'a fait Jésus à Gethsémani, pour que cette souffrance disparaisse ou s'amenuise. Mais, comme son Maître, il s'efforce d'ajouter le plus vite possible : " Cependant, Père, que ce soit ta volonté qui se fasse et non la mienne ! "
Il est vrai qu'aujourd'hui beaucoup de chrétiens trouvent inadmissible l'idée qu'on puisse prier ainsi. Comment Dieu pourrait-Il vouloir notre souffrance ? Elle est tellement contraire au projet de bonheur qu'Il a sur chacun de nous !3. La mise en oeuvre des trois vertus théologales
Nous sommes pourtant obligés de constater que tous les saints de notre histoire ont vécu les épreuves inévitables de leur vie en les considérant comme permises par un Père plein de sollicitude et dans la certitude qu'ils pouvaient s'en servir pour grandir dans la foi, l'espérance et la charité.
- Un acte de foi
Les livres de l'Ancien Testament nous font souvent contempler la Main créatrice qui ne cesse de nous porter et de nous façonner :
C'est toi, le Maître de tout
dans ta main, force et puissance ;
tout par ta main grandit et s'affermit.
Ch 29, 12.Les âmes des justes sont dans la main de Dieu
et nul tourment ne les atteindra.
Sg 3, 1.Nous sommes le peuple qu'Il conduit,
le troupeau guidé par sa main.
Ps 95, 7.Aussi sommes-nous invités à recevoir de la main même de Dieu tous les aléas de l'existence. " Si nous accueillons le bonheur comme un don de Dieu, explique Job à sa femme, comment ne pas accepter le malheur de la même façon ? " (Jb 2, 10.) Il disait encore : " Quand bien même Dieu me tuerait, j'espérerais encore en Lui " (13, 15).
Saint Paul ne tient pas un autre langage, lorsqu'il affirme : " Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu " (Rm 8, 28, traduction de la Vulgate). Ce qui lui fait dire une page plus loin : " Oui, j'en ai l'assurance, ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni le présent, ni l'avenir [...] ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur " (Rm 8, 38-39).
C'est vraiment le moment de nous rappeler que la foi nous fait adhérer à des vérités qui ne sont pas du tout évidentes ! On pourrait conclure la lecture de ces versets de l'apôtre en s'écriant : Incroyable, mais vrai !
Ce sont ces affirmations vigoureuses de l'Écriture qui sont à l'origine de ce que le père Jean-Pierre de Caussade a appelé L'Abandon à la Providence divine.
Ce jésuite de la fin du XVIIIe siècle exprime avec force notre devoir de " prendre tout en gré ", selon l'expression chère à Jeanne d'Arc.
L'auteur ne nous encourage pas du tout à démissionner de nos responsabilités et à faire preuve de lâcheté en laissant les tyrans exercer leur empire sur le monde. Mais il nous invite à lire les événements avec autant de foi que nous lisons les Saintes Écritures. Dieu y manifeste sa volonté et nous devons donc accueillir ce qui nous arrive comme faisant mystérieusement partie de son " bon plaisir " et vivre dans la paix chaque instant de notre vie : " Sans cesse l'on trouve à redire à l'action divine, ce que l'on n'oserait faire du moindre artisan dans son art [...]. La volonté divine peut-elle venir mal à propos, peut-elle avoir tort ? [...]
" Mais j'ai telle affaire, une telle chose me manque [...].
" Et moi je dis que la volonté de Dieu est la seule chose nécessaire. Ainsi tout ce qu'elle ne donne point est inutile "
Convaincus d'être toujours et partout dans la main de Dieu, les saints s'y abandonnent avec une confiance toute filiale. Qu'il suffise de citer l'admirable prière du père de Foucauld.
Même confiance chez Thérèse de Lisieux.
Un an avant sa mort, elle écrit au père Roulland : " Plus que jamais, je comprends que les plus petits événements de notre vie sont conduits par Dieu " Et au tout début de son premier manuscrit elle avait écrit : " De même que le soleil éclaire en même temps les cèdres et chaque petite fleur comme si elle était seule sur la terre, de même Notre-Seigneur s'occupe aussi particulièrement de chaque âme que si elle n'avait pas de semblables ; et comme dans la nature toutes les saisons sont arrangées de manière à faire éclore au jour marqué la plus humble pâquerette, de même tout correspond au bien de chaque âme. "
C'est sur le texte de saint Paul cité plus haut (Rm 8, 28) que Thérèse, on le voit, appuie sa conviction. Conviction qu'elle exprime en recopiant un verset de psaume sur la dernière page du recueil des quatre Évangiles qu'elle portait toujours sur elle : " Seigneur, Vous me comblez de joie par tout ce que vous faites " (Ps 92, 5).
Et Thérèse avait souligné le mot " tout ", persuadée qu'elle était que " tout est grâce ".
Ces trois mots que Georges Bernanos rendit célèbres en les mettant sur les lèvres du " curé de campagne " à la fin de son roman, Thérèse les employait souvent. Elle s'en servit notamment le 5 juin 1897, un jour où elle se demandait si elle allait recevoir l'extrême-onction avant de mourir. À l'époque, en effet, on ne donnait le sacrement qu'aux malades parvenus " à toute extrémité ", aux portes de la mort. " Si vous me trouviez morte un matin, confie-t-elle, n'ayez pas de peine : c'est que papa le bon Dieu serait venu tout simplement me chercher. Sans doute, c'est une grande grâce de recevoir les sacrements mais quand le bon Dieu ne le permet pas, c'est bien quand même : tout est grâce "
Disciple fervent de Thérèse - il avait présenté au pape Pie XI un dossier visant à la faire déclarer docteur de l'Église -, le père Desbouquois avait appris à dépasser l'écorce superficielle des événements pour y découvrir " le bon plaisir de Dieu " : " Paix en tout ce qui vous arrive, écrit-il à une religieuse vouée au soin des malades. Abandon confiant. Dieu mème tout. "
Et il encourage une autre correspondante en lui disant : " Vous avez magnifiquement rendu hommage à la nouvelle incursion de Dieu dans votre vie, dans vos projets. Il s'est plu à les mettre en miettes.
Non, c'est trop peu dire, à y créer le désarroi, à les rendre incertains, obscurs, imprévisibles. C'est plus dur, mais combien plus divin, plus sanctifiant pour l'âme [...]. Rivez-vous à la foi, à la parole du Christ Jésus. S'il vous est loisible, recueillez les plus belles paroles où Il a exprimé, formulé en termes éternels, sa devise : "Père, que votre volonté soit faite, et non la mienne." "Ma nourriture est de faire la Volonté du Père qui m'a envoyé 4." "
Même réflexe de foi chez Dietrich Bonhoeffer, ce pasteur luthérien qui fut pendu par les nazis le 9 avril 1945, à l'âge de trente-neuf ans, pour s'être opposé à leur idéologie : " S'il vous plaît, écrit-il le 22 décembre 1943, ne vous faites aucun souci pour moi si quelque chose de pire m'arrive [le transfert dans un camp de concentration]. D'autres frères y ont passé. Le vrai danger consiste à vaciller sans croire, à délibérer indéfiniment sans agir, et à ne rien oser. Je dois avoir la certitude d'être entre les mains de Dieu et non celles des hommes. Alors tout devient facile, même la privation la plus dure . "...
- Un acte d'Espérance
Il est vrai qu'un tel abandon au bon plaisir de Dieu dépasse considérablement nos pauvres forces humaines. Aussi le chrétien attend-il de Dieu - et de Lui seul - la grâce de faire face à des situations humainement insurmontables.
Pour étayer son espérance, il s'appuie sur une parole de l'apôtre : " Dieu est fidèle, écrit-il dans sa première lettre aux Corinthiens. Il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces, mais avec la tentation, Il vous donnera le moyen d'en sortir et la force de la supporter " (1 Co 10, 13).
Une parole qu'il faut utiliser comme missile contre la tentation de découragement lorsque nous avons l'impression d'être engagés dans une impasse, et que nous avons vraiment envie de lire : Cette fois, c'est intolérable ! Je baisse les bras !
Nous faisons alors grand plaisir au Seigneur en Lui redisant que Lui seul peut nous sauver du désespoir. C'est d'ailleurs dans ces moments terribles que notre prière se fait vraiment suppliante. Au lieu de chanter : " Louez le Seigneur, car Il est bon " (Ps 118, 1), nous lançons vers Lui un véritable SOS :Écoute, Seigneur, réponds-moi
car je suis pauvre et malheureux.
Veille sur moi qui suis fidèle, ô mon Dieu,
sauve ton serviteur qui s'appuie sur toi
Ps 86,1-2.Jamais nous n'avons le droit de penser que le Seigneur exagère avec nous.
Dieu qui fait les croix fait aussi les épaules, et nul ne l'égale dans l'art des proportions. Ou plutôt ce sont les épaules de Jésus qu'Il nous offre pour que nous puissions y appuyer notre faiblesse.
Comme le disait justement saint François de Sales, " le Seigneur accompagne sur le chemin les brebis fidèles, mais les fragiles, Il les porte sur ses épaules ". Et il y a de la place pour tous sur les épaules du Bon Pasteur.
Après L'avoir supplié par trois fois de le délivrer de son " écharde ", Paul entend le Seigneur lui dire : " Ma grâce te suffit, car ma puissance se déploie dans la faiblesse " (2 Co 12). À sa suite, je dois vivre mes épreuves avec la certitude que le Christ fait passer en moi la force de son Esprit.
Nous ne pouvons acquiescer pleinement à la volonté du Père qu'en laissant passer en nous le oui plénier, parfait, que Jésus Lui a donné durant toute sa vie terrestre et qu'Il continue à Lui offrir dans le ciel.
Comme nous le disons au cours de nos eucharisties, c'est parce que nous sommes animés et unis par l'Esprit de Jésus que nous pouvons dire : " Père, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ! "
Après coup, nous pourrons même dire que l'épreuve nous aura été profitable, qu'elle nous aura rappelé notre condition de créature pauvre et fragile, qu'elle nous aura fait sortir de notre suffisance, qu'elle nous aura permis de comprendre davantage nos frères, en un mot qu'elle nous aura purifiés.
Mais il ne nous est pas demandé de reconnaître cette valeur bénéfique de l'épreuve au moment où nous la subissons. Il y a même des drames qui nous paraîtront toujours épouvantables et dont l'existence ne cessera jamais de nous déconcerter.
Nous savons seulement que nous pouvons profiter de toutes ces épreuves - aussi incompréhensibles soient-elles - pour redire au Seigneur notre confiance indéfectible en son amour. C'est déjà beaucoup.
Nous croyons que toute épreuve peut nous faire grandir dans la foi et l'espérance. Elle peut aussi, nous allons le vérifier, faire mûrir notre amour et nous permettre de contribuer ainsi au salut de nos frères.- Un acte d'Amour
Le chrétien est en effet convaincu qu'en continuant à croire à l'amour de son Dieu, il sauve le monde avec le Christ et en Lui.
Ce qui plaît à Dieu, ce ne sont évidemment pas nos souffrances elles-mêmes, mais la confiance avec laquelle nous les supportons. Malgré les épines qui blessent notre corps ou notre affectivité, nous offrons alors au Seigneur, dans le fond de notre coeur, un chant de confiance et d'amour.
Cette conviction, remarque Malraux, s'exprime magnifiquement au porche de nos cathédrales.
Le sourire d'un visage gothique n'est pas celui d'un bouddha, le sourire de quelqu'un qui, tout en essayant de compatir aux souffrances de tous les êtres de l'univers, n'est plus atteint par leur morsure ; c'est le sourire d'un homme ridé, buriné par les épreuves, mais qui croit à la fécondité de sa vie. " Les plus belles bouches gothiques, écrit-il, sont les cicatrices d'une vie "
" Depuis la venue du Christ, remarquait le père Charles, nous sommes délivrés, non du mal de souffrir, mais du mal de souffrir inutilement. "
Cette humble certitude d'exercer ainsi une véritable maternité spirituelle, Paul Claudel la met sur les lèvres de Violaine, confiant à son père à la fin de L'Annonce faite à Marie : " Père ! Père ! Ah que c'est doux, ah que cela est terrible de mettre une âme au monde ! "
Car la joie de sauver le monde avec le Christ ne supprime pas le caractère souvent terrible de nos épreuves ! Paul connaissait cette coexistence de la joie et de la souffrance lorsqu'il écrivait aux Colossiens à la fin de sa vie : " En ce moment, je trouve ma joie dans les souffrances que j'endure pour vous, et je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son corps, qui est l'Église " (2, 24).
Cette phrase est évidemment mystérieuse. Elle ne peut se comprendre qu'à la lumière du sacrifice même que le Christ a offert à son Père sur la croix.
Tout en rappelant sans cesse le caractère infiniment miséricordieux du Père, toujours prêt à pardonner les fautes de ses enfants, les écrits du Nouveau Testament ne cessent d'affirmer en effet la valeur sacrificielle de la mort du Christ.
C'est l'enseignement explicite de la lettre aux Hébreux ; c'est aussi celui de Paul et de Jean reflétant la pensée de Jésus Lui-même. Avant d'être livré à ses ennemis, Il donne à ses disciples la coupe de son sang qui doit être versé " en rémission des péchés ". Il est l'Agneau de Dieu venu " pour effacer les péchés du monde ".
Les théologiens ne peuvent que balbutier quelques éléments de réponse devant ce mystère inouï de la Rédemption. Les hommes ne comprendront jamais parfaitement pourquoi il a fallu la souffrance du Fils bien-aimé pour que le monde soit réconcilié avec Dieu.
Cette " nécessité " scandalisait déjà l'apôtre Pierre ! Ne soyons donc pas étonnés d'être nous-mêmes déconcertés par ce mystère.
Mais nous ne pouvons pas l'éliminer. Il est au coeur de l'Évangile, au centre de la toute première catéchèse que Jésus donna à ses disciples sur le chemin d'Emmaüs : " Ô coeurs sans intelligence, lents à croire tout ce qu'ont annoncé les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ? " (Lc 24, 25-26.)Comment comprendre cette donnée essentielle de notre foi ?
Rappelons d'abord qu'à la différence des païens, les chrétiens n'ont jamais affirmé que leur Dieu fût un Jupiter assoiffé de sang, réclamant le sacrifice d'Iphigénie pour faire souffler sur la flotte des Grecs des vents favorables à leurs entreprises guerrières.
Même lorsqu'une certaine théologie s'est mise à penser que le sacrifice du Christ était destiné à apaiser la justice d'un Dieu courroucé par nos péchés, les chrétiens ont continué à proclamer haut et clair qu'Il était " tendresse et pitié, lent à la colère, plein d'amour et de fidélité ".
Pour éclairer le mystère de la souffrance rédemptrice, il est bon de se souvenir que Dieu n'est nullement paternaliste. Il ne veut pas réaliser notre salut sans nous. Il nous aime tellement qu'Il veut nous associer à l'uvre de notre rédemption.
Sans en avoir vraiment besoin - puisque son amour pour nous est inconditionnel, absolument gratuit -, Il a voulu que nous puissions faire quelque chose pour réparer nos blasphèmes, nos ingratitudes, tous nos péchés. Par le Christ et en Lui, nous pouvons Lui offrir les actes d'amour qui sortent du plus profond de notre être au coeur même de nos souffrances.
C'est l'amour du Fils bien-aimé qui plaisait au Père, lorsqu'Il Le voyait souffrir au Calvaire ; c'est notre amour qui Lui plaît, lorsque nous sommes associés à sa Croix. Car le disciple n'est pas au-dessus du Maître. Si nous voulons suivre le Christ et participer avec Lui au salut de nos frères, nous devons nous aussi porter notre croix un jour ou l'autre, ou plutôt " tous les jours de notre vie " (Lc 9, 23).
On ne dira jamais trop que Dieu n'aime pas nos souffrances - elles sont un mal ! Mais Lui plaisent infiniment les sourires que nous arrivons à Lui offrir tout au fond de notre cur, alors même que nous sommes terriblement blessés par les épreuves de notre vie.À l'exemple du Christ, le chrétien essaie aussi de " profiter " des souffrances que ses frères lui infligent pour leur montrer que, en définitive, il ne leur en veut pas et qu'il est même heureux d'avoir cette occasion privilégiée de leur manifester son amour. Telle est la délicatesse du " pardon " chrétien.
Telle est aussi la victoire de l'amour sur la haine : alors que l'autre voulait me démolir par le mal qu'il m'infligeait - et qui continue à m'affliger -, je me sers de ce mal pour lui montrer que je continue à l'aimer.
Et si mon frère n'accepte pas mon pardon, je sais que je ne perds pas mon temps à l'aimer encore dans l'espérance d'une réconciliation future.
Les chrétiens n'oublient pas qu'il y a d'autres façons de porter sa croix chaque jour à la suite du Christ.
Dieu exagère ? Oui, pas dans le sens où tu es tenté de le penser lorsqu'une nouvelle épreuve tombe sur toi.
Regarde ton crucifix ! Contemple longuement le corps de Jésus dépouillé de ses vêtements et affreusement torturé, ses poignets et ses pieds encloués, son visage de supplicié, et tu verras qu'Ils est vraiment " mis en quatre " pour te prouver son amour.
Oui, Il a laissé les hommes distendre ses quatre membres sur les deux bras de la croix pour que plus jamais on ne puisse dire : " Dieu ne sait pas ce que c'est que de souffrir ! "
Dieu, Tu exagères ! Mais c'est en amour que Tu exagères !
Et ton amour est si délicat que Tu veux bien associer nos épreuves au sacrifice que Tu as offert une fois pour toutes à Jérusalem pour nous sauver.
Apprends-moi, s'il Te plaît, à transformer peu à peu mes cris de révolte en chants d'amour et de reconnaissance.--------------------------------------------------------------------
La mystérieuse fécondité du martyre
Les apôtres de tous les temps ont cru à la formidable fécondité du martyre. Apparemment, le martyr est un homme qui échoue complètement dans son apostolat, puisqu'il n'a pas réussi à convertir ceux qui le condamnent et qui interrompent ainsi son ministère. Mais, à la suite de Tertullien, il ose penser que " le sang des martyrs est une semence de chrétiens ".
C'est pourquoi les martyrs voient souvent arriver leur supplice avec une merveilleuse sérénité.
Ainsi saint Théophane Vénard, ce jeune prêtre des Missions étrangères de Paris, décapité au Tonkin en 1861, à l'âge de trente-deux ans.
Quelques jours avant sa mort, il écrivait à son père :
" Très cher, très honoré et bien-aimé Père,
" Puisque ma sentence se fait encore attendre, je veux vous adresser un nouvel adieu, qui sera probablement le dernier. Les jours de ma prison s'écoulent paisiblement. Tous ceux qui m'entourent m'honorent, un bon nombre m'aiment.
Depuis le grand mandarin jusqu'au dernier soldat, tous regrettent que la loi du royaume me condamne à mort. Je n'ai point eu à endurer de tortures, comme beaucoup de mes frères. Un léger coup de sabre séparera ma tête, comme une fleur printanière que le Maître du jardin cueille pour son plaisir.
Nous sommes tous des fleurs plantées sur cette terre que Dieu cueille en son temps, un peu plus tôt, un peu plus tard. Autre est la rose empourprée, autre le lys virginal, autre l'humble violette. Tâchons tous de plaire, selon le parfum ou l'éclat qui nous sont donnés, au souverain Seigneur et Maître.
Je vous souhaite, cher Père, une longue, paisible et vertueuse vieillesse. Portez doucement la croix de cette vie, à la suite de Jésus, jusqu'au calvaire d'un heureux trépas. Père et fils se reverront au paradis. Moi, petit éphémère, je m'en vais le premier. Adieu.
Votre très dévoué et respectueux fils,
J. Th. Vénard. "
(Cité dans Ch. SIMONNET, Théophane, celui qui embellissait tout, Le Sarment-Fayard, 1983, p.*4126-127.)
Porte-moi sur ton coeur
Ô Berger, mon Sauveur,
Pour que je n'aie plus peur
De souffrir aussi fort.
C'est bien l'envers du canevas
Que tu tapisses de tes croix,
Mais au Ciel Dieu te montrera
La beauté des points à l'endroit.
La brûlure du four
Donnera la beauté
Du vase oeuvré au tour
Par le divin Potier.
Ne te reproche pas
D'avoir peur de souffrir,
Car Jésus l'éprouva
La veille de mourir.
Si tu te sens trop las,
Dis-toi que Dieu est là.Marie Baudouin-Croix.