Chapitre IV : L'orgueil me perd...

L'Écriture ne cesse de dénoncer l'orgueil qui abîme le coeur de l'homme et le rend odieux aux yeux du Seigneur et de ses frères (Si 10, 7).
Cet orgueil se présente sous des formes diverses.
Il y a le vaniteux qui cherche à se faire remarquer en occupant la place d'honneur dans les banquets (Lc 14, 7) et qui jalouse les autres (Ga 5, 26) ; l'insolent au regard altier (Pr 6, 17) ; le riche arrogant qui étale son luxe (Am 6, 8) ; l'hypocrite qui ne fait le bien que pour être apprécié et dont le coeur est corrompu (Mt 23, 5-25) ; le pharisien tellement fier de ses performances spirituelles qu'il en vient à mépriser les autres (Lc 18, 9-14). Il y a enfin le superbe qui ne veut pas reconnaître sa condition de créature et se fait l'égal de Dieu (Gn 3, 5 ; Jn 5, 18) : il pèche effrontément (Nb 15, 30) et se moque des promesses de Dieu (2 P 3, 3 s.) comme de ses serviteurs (Ps 119, 51).
L'Écriture exalte en revanche l'attitude de celui qui reconnaît avec humilité qu'il a reçu de Dieu tout ce qu'il possède (1 Co 4, 7) et qui Lui demande la guérison de ses péchés (Is 6, 4 ; Lc 5, 8). Cet homme humble, Dieu le glorifiera, car " Il résiste aux orgueilleux, mais aux humbles Il donne sa grâce " (Jc 4, 6 ; Pr 3, 34).

Une erreur pernicieuse

Pourquoi la Bible condamne-t-elle avec autant de vigueur le vice de l'orgueil ? Parce qu'il empêche notre coeur de s'ouvrir à l'amour de Dieu et de nos frères.

Lorsque nous glissons sur cette pente, nous devenons tellement épris de notre petite personne qu'elle se fait idole à laquelle nous sacrifions tout. Nous n'avons plus d'yeux que pour elle. La seule chose qui nous intéresse, c'est notre " moi ", l'idée que les autres s'en font, notre réputation et les moyens à prendre pour l'améliorer.
Nous finissons par penser que nous sommes le centre du monde et que les hommes n'existent que pour nous servir, nous admirer, nous féliciter et propager urbi et orbi l'excellente idée que nous avons de nous-mêmes.
Nous ne pensons même plus à remercier Dieu de tous les dons reçus de Lui : nous ne les utilisons que pour nous prouver à nous-mêmes et aux autres que nous sommes les meilleurs !
Lorsque nous cédons à l'orgueil, nous oublions complètement notre condition de créatures, et peu à peu nous la nions.
Nous finissons par ressembler à Lucifer ; refusant d'adorer Dieu, nous nous enfermons dans l'adoration ridicule de nous-mêmes, jusqu'au jour où nous découvrons avec effarement notre erreur.
Quand il décrit la misère de l'homme, Pascal ne manque pas de signaler et d'analyser cette idolâtrie du moi. Une analyse à laquelle l'auteur des Pensées se livre d'autant plus volontiers qu'il a vécu lui-même dans cette illusion avant sa conversion définitive dans la nuit du 23 novembre 1654.


" Le moi est haïssable, écrit-il, parce qu'il est injuste qu'il se fasse centre de tout. "
" La vanité est si ancrée dans le coeur de l'homme qu'un soldat, un goujat, un cuisinier, un crocheteur se vante et veut avoir ses admirateurs ; et les philosophes mêmes en veulent ; et ceux qui écrivent contre veulent avoir la gloire d'avoir bien écrit ; et ceux qui les lisent veulent avoir la gloire de les avoir lus ; et moi, qui écris ceci, ai peut-être cette envie. "

Si l'homme acceptait de se voir tel qu'il est, il apercevrait pourtant que son moi est " plein de défauts et de misères : il veut être grand, et il se voit petit ; il veut être heureux, et il se voit misérable ; il veut être parfait, et il se voit plein d'imperfections ; il veut être l'objet de l'amour et de l'estime des hommes, et il voit que ses défauts ne méritent que leur aversion et leur mépris "
( oeuvres complètes

 

Aveuglés par notre orgueil, nous finissons aussi par écraser pesamment les autres de notre suffisance. Nous ne prêtons plus attention à leurs problèmes, à leurs souffrances, ni même à leur présence ! Les autres ne nous intéressent que dans la mesure où ils nous félicitent.
Ils nous rendent d'ailleurs bien la monnaie de notre pièce. Si nous obtenons quelques applaudissements de leur part, ils ne nous ouvrent pas les portes de leur coeur, et nous restons affreusement seuls. Les êtres les plus adulés de ce monde ne sont pas forcément les plus heureux. S'ils ne manquent pas de public, ils manquent souvent de vrais amis.

Plus qu'une erreur, l'orgueil est d'ailleurs une véritable folie. Une folie qui égare l'esprit de l'homme le plus intelligent. L'orgueilleux oublie en effet qu'il peut perdre tous ses biens d'une minute à l'autre.
Une congestion cérébrale peut lui ôter en un instant l'éloquence dont il se glorifie ; une maladie grave s'installer subitement dans son organisme et l'empêcher de mettre un terme à ses recherches.
Il suffit de parcourir les allées d'un cimetière pour vérifier la rapidité avec laquelle on est oublié.
Qui se souvient encore de cette personne qui, vu l'importance de sa tombe, a dû recueillir beaucoup d'hommages tout au long de sa vie, sans parler de ses funérailles ?
Sic transit gloria mundi, dit le proverbe. Elle passe vraiment très vite, la gloire de ce monde.
Le monde se divise en deux parties : " entre ceux qui éclairent et ceux qui éblouissent ",
pierre de perthuis.

Vanité, orgueil, ambition
Dans la mesure où le vaniteux recherche l'estime d'autrui, il a quelque chose de sympathique : il avoue accorder du prix au jugement de ses frères. L'orgueilleux, au contraire, pense n'avoir nul besoin d'autrui ; enfermé dans sa solitude, il n'attache d'importance qu'à son propre jugement. S'il ne se vante pas, c'est qu'en définitive il méprise ses semblables et l'opinion qu'ils peuvent avoir sur lui.

" Une secrète vanité nous fait croire que chacun a les yeux fixés sur nous, quoique personne ne nous regarde. " fléchier dans Dictionnaire de Trévoux, Paris, 1771.
" La vanité [...], c'est une admiration de soi fondée sur l'admiration qu'on croit inspirer aux autres. "
h. bergson, Le rire, Paris, PUF, 1900, p. 132.

L'humilité est par ailleurs tout à fait compatible avec l'ambition.
Dieu ne nous a pas donné des talents pour que nous les enfouissions en terre sans les faire fructifier. Il est légitime de chercher à occuper la première place, si nous estimons être capable d'y exercer des responsabilités qui rendront service à beaucoup de monde.
Qui oserait contester la conduite d'un Robert Schuman ou d'un Edmond Michelet se battant avec ardeur pour conquérir à l'Assemblée Nationale un siège de député ? L'engagement dans la vie politique, aimait répéter le pape Pie XI est une forme éminente de charité fraternelle.

La lumière qui libère

Comment parvenir à la véritable humilité ?
Tout commence habituellement par une grâce de lumière qui nous fait comprendre un beau jour que Dieu seul est infiniment bon et infiniment aimable et qu'il est par conséquent ridicule de Lui préférer notre petit moi.
Dieu seul est infiniment bon. Lui seul est capable de combler le " gouffre infini " de notre coeur, comme disait Pascal. Dieu ne nous reprochera jamais d'avoir une folle envie d'être aimé. C'est Lui qui a déposé ce désir tout au fond de notre coeur pour que, précisément, nous nous tournions un jour vers Lui, Lui-même étant la seule personne capable de nous chérir d'un amour infini.
Lorsque Jésus demande à ses disciples de devenir " doux et humbles " à son image, Il leur propose de porter sur eux son joug (Mt 11, 29). Ce joug ne serait-il pas le poids infini de tendresse qui pèse sur ses propres épaules et qui remplit son coeur d'une tranquille humilité ?
Pour parler de la gloire de Dieu, la Bible utilise le mot kabôd, qui signifie littéralement " poids ". Quand on se laisse saisir, investir par la gloire de Dieu, quand on laisse peser sur sa nuque le poids infini de son amour, on est heureux de se faire tout petit sous sa main toute-puissante de Père et de se prosterner devant Lui.
Rappelons à ce propos l'étymologie du mot hébreu berakka qu'on traduit, faute de mieux, par le mot français " bénédiction ". Il vient d'une racine hébraïque qui signifie " s'agenouiller ". Quand l'homme s'agenouille devant Dieu pour Le bénir, Dieu le bénit à son tour. Le mot berakka signifie donc à la fois la bénédiction que l'homme adresse à Dieu (en s'agenouillant devant Lui) et la bénédiction dont Dieu bénit ses enfants.
Les musulmans utilisent un mot presque identique pour désigner la bénédiction divine qu'ils désirent recevoir. Quand ils réussissent dans l'une de leurs entreprises, ils disent qu'ils ont eu la baraka avec eux.
Oui, il y a grande joie dès cette terre à s'agenouiller devant Dieu avec un coeur d'enfant ; comme le chante Raymond Fau :
Tout petits devant Toi, nous voici, Seigneur,
Nous voici tout petits devant Toi.
Garde-nous ton amour, purifie nos coeurs,
Garde-nous tout petits devant Toi !

Se mettre à genoux devant Dieu - quand on a la chance d'avoir des rotules en bon état et qu'on ne souffre pas d'arthrose ! - n'a rien d'humiliant, car il n'est pas question de s'aplatir devant un tyran, comme serait obligé de le faire un esclave. Il s'agit simplement de nous tenir devant Dieu en vérité. Un geste auquel les Psaumes nous invitent souvent : Venez, prosternons-nous à terre, Devant Qui se plut à nous faire. Ps 95. Traduction de Marie Baudouin-Croix.
Cet agenouillement est la suite logique de la découverte émerveillée de la grandeur et de la tendresse de Dieu.
On ne cherche plus désespérément à monter sur tous les podiums du monde, on préfère se tenir prosterné de bonheur devant le trône divin, confus d'être aimé à ce point par le Roi des rois et Seigneur des seigneurs. Au lieu de consacrer toutes ses énergies à se prouver à soi-même et aux autres qu'on est le plus fort, on s'enthousiasme à la pensée d'avoir son nom dans le coeur de Dieu et d'avoir du prix à ses yeux. Et l'on se met à chanter :
Qu'est-ce que l'homme pour que tu penses à lui,
Le fils d'un homme, que tu en prennes souci ?
Ps 8, 5.

Infiniment aimant, le Seigneur est également infiniment aimable : tout en Lui est admirable, infiniment digne d'être aimé. Aussi est-il juste et bon de nous élancer vers Lui de tout notre cur en Lui redisant à la suite de saint François d'Assise :
Très-Haut, tout-puissant et bon Seigneur,
À Vous les louanges, la gloire, l'honneur et toute bénédiction.
À Vous seul elles sont dues
Et nul homme n'est digne de Vous nommer.

Comme le disait si justement saint Augustin au début de ses Confessions : " Tu nous a faits pour Toi, Seigneur, et notre coeur est sans repos tant qu'il ne repose en Toi ! "
C'est pourquoi le Seigneur nous ordonne de L'aimer de tout notre coeur (Dt 6, 5) et de renoncer à toutes les idoles qui nous empêcheraient de nous élancer vers Lui de toutes nos forces. Notre bonne santé, la beauté et l'harmonie de notre corps, la réussite de nos affaires, notre réputation, sont évidemment des biens que nous avons le droit d'apprécier et de protéger, mais ils ne doivent jamais devenir les idoles de notre coeur : ils ne sont pas le but ultime de notre vie.
Dieu seul mérite d'être aimé par-dessus tout et de plus en plus. Il faut que nous puissions redire chaque jour avec la bienheureuse Élisabeth de la Trinité : " Que rien ne puisse troubler ma paix, ni me faire sortir de Vous, ô mon Immuable, mais que chaque minute m'emporte plus loin dans la profondeur de votre Mystère ! "

Un combat incessant

Ne nous étonnons pas d'avoir beaucoup de mal à aimer Dieu ainsi. Étant donné la blessure du péché originel dont nous restons tous affectés, nous sommes toujours tentés de nous replier sur nous-mêmes, de faire de notre petit moi la préoccupation majeure de notre vie et de reléguer Dieu au rang des moyens éventuellement utiles à la réussite de nos " affaires " !
Nous ne sommes pas spontanément humbles comme l'a été la Vierge Marie dès le premier instant de son existence.
Nous naissons tous avec une terrible propension à nous glorifier de la moindre de nos performances au lieu de lever immédiatement les yeux vers Celui qui nous donne de les réaliser.
Le Magnificat serait désespérant s'il se contentait de proclamer la victoire des humbles et la défaite des orgueilleux. Puisque la miséricorde du Sauveur s'étend d'âge en âge sur tous ses enfants, elle ne demande qu'à renverser les orgueilleux et les puissants de leurs trônes afin de les conduire devant le trône même de Dieu.
Pour évoquer la liturgie du Ciel, l'Apocalypse met en scène vingt-quatre vieillards. Agenouillés devant le trône de Dieu, ils lancent vers Lui leurs couronnes en chantant :
" Tu es digne, ô notre Seigneur et notre Dieu, de recevoir la gloire, l'honneur et la puissance, car c'est Toi qui créas l'univers " (4, 10-11). Cet élan de tout notre être vers Dieu sera un aspect essentiel de notre joie éternelle. L'aiguille de notre boussole ne connaîtra plus d'oscillation. Notre coeur aura enfin trouvé le pôle qu'il cherchait plus ou moins obscurément depuis toujours.
Dans le Ciel, notre désir d'être aimé de tous sera d'ailleurs pleinement satisfait. Nous n'y rencontrerons pas de regards indifférents, faisait remarquer Thérèse de Lisieux, "
parce que tous les élus reconnaîtront qu'ils se doivent entre eux les grâces qui leur auront mérité la couronne ".
Cette perspective, expliquait-elle, doit nous permettre de ne pas céder à nos tentations d'orgueil et de vanité.
" Pourquoi désirez-vous tant être oubliée et comptée pour rien ? lui demandait un jour soeur Marie de la Trinité, sa plus jeune novice. Moi, je trouve cela très agréable d'être aimée et considérée.
- Je suis bien de votre avis, répondit Thérèse. C'est justement parce que j'ai soif d'amour et de gloire que je méprise ceux de la terre, qui ne sont que mirages et illusions. Au Ciel seulement j'en pourrai jouir réellement et pleinement ; là, il me faudra, pour me satisfaire, l'amour de tous les coeurs et, s'il me manquait seulement l'amour d'un seul, il me semble que je ne pourrais m'empêcher de dire à Jésus, comme Aman pour Mardochée : "Seigneur, tant que celui-là ne m'aimera pas, mon bonheur ne sera pas complet ."
Une novice de sainte Thérèse, Éd. du Cerf, 1986, p.4114-115.
Qu'est-ce que réussir sa vie ?
Le succès remporté par ses romans - neuf millions d'exemplaires vendus de son vivant - n'a pas fait sombrer Gilbert Cesbron dans l'orgueil.
" Je n'ai pas réussi grand-chose, confiait-il à la fin de sa vie, beaucoup de choses m'ont réussi. "
D'ailleurs, à la question de savoir en quoi consistait la réussite d'une vie, il répondait : " Remplir son contrat avec la société s'appelle la réussite. Avec les siens, le bonheur. Avec Dieu, la sainteté. "

Crainte de Dieu
Dans la Bible, Dieu ne cesse de nous redire : " Ne craignez pas ! " Cet impératif divin revient 366 fois dans le texte sacré. Il accompagne notamment tout envoi en mission. Dieu demande à ses prophètes de ne pas céder à la peur devant les difficultés de l'uvre qu'Il leur demande d'accomplir. Sa puissance et sa protection ne leur feront pas défaut.
En réponse à cet ordre divin, nous chantons souvent, en reprenant les paroles du psaume :

Le Seigneur est mon berger,
rien ne saurait me manquer.
Si je traverse les ravins de la mort,
je ne crains aucun mal :
ton bâton me guide et me rassure.
Ps 23, 1-4.

Mais, par ailleurs, la Bible nous encourage souvent à " craindre le Seigneur " (Dt 4, 10 ; Jb 1, 1 ; Ps 22, 24 ; 25, 12, etc.). Marie n'est pas la seule à exalter les " craignant Dieu ". Car viendra le jour où le Seigneur jugera tous les hommes et rendra à chacun selon ses oeuvres. Il s'agit d'être prêt à paraître devant Lui ce jour-là. Jésus Lui-même a multiplié les paraboles pour exhorter ses disciples à la vigilance : qu'ils soient toujours prêts à rendre compte de la gestion de leurs talents quand Il reviendra dans sa gloire (Mt11, 20-24 ; 25, 1-46).
Mais alors, comment l'apôtre Jean peut-il affirmer que " le parfait amour bannit la crainte, car la crainte implique un châtiment " (1 Jn4, 18) ? Nous devons, dit-il encore, " avoir pleine assurance devant Dieu ", car " si notre coeur venait à nous condamner, Dieu est plus grand que notre coeur " (1 Jn*43, 20-21). Et saint Paul aime à nous rappeler que nous n'avons pas reçu " un esprit d'esclaves pour retomber dans la crainte, mais un esprit de fils adoptifs qui nous fait nous écrier : "Abba ! Père" " (Rm*48, 15).
Alors, qu'en est-il ? Quelle place le chrétien doit-il faire à la crainte de Dieu dans sa vie spirituelle ?

Dans son commentaire de la première lettre de saint Jean, saint Augustin nous suggère une réponse.
Il y a, dit-il, une certaine forme de crainte de Dieu qui est une première étape dans la vie spirituelle. Elle aide le pécheur à se convertir. Par peur d'être entraîné par le diable en enfer, le pécheur se détourne du mal et commence à mener une vie plus conforme à l'Évangile. Le pasteur africain ne prétend nullement que cette attitude soit mauvaise. Bien au contraire ! Cette première forme de crainte de Dieu, écrit-il, " donne accès à la charité ".
En ce sens, elle est, comme le dit l'écriture, " le commencement de la sagesse " (Ps1 11, 10) et " mène à la vie " (Pr 19, 23), car elle pousse le pécheur à se convertir et à éviter ainsi la mort éternelle.
Mais, continue saint Augustin, il est souhaitable que notre pratique du bien soit motivée par cet amour fervent du Seigneur dont parle l'apôtre Jean et " qui bannit la crainte ".
Est-ce à dire que la crainte n'existe plus du tout dans le coeur de celui qui se met à aimer Dieu pour Lui-même ? Si, mais c'est une autre crainte. Ce n'est plus la peur d'être damné, mais la crainte de perdre Dieu, un peu à la manière de l'épouse fidèle qui s'inquiète à l'idée que son mari pourrait ne plus revenir chez elle par suite d'un accident !

Les deux façons de craindre Dieu

On ne peut mieux expliquer la distance qui sépare ces deux craintes, l'une que bannit la charité, l'autre, chaste, qui dure dans les siècles des siècles, qu'en les comparant à deux femmes mariées.
Suppose que l'une d'elles soit désireuse de commettre l'adultère, qu'elle se complaise dans le mal, mais craigne la réprobation de son mari. Elle craint son mari, mais c'est parce qu'elle aime encore le mal qu'elle le craint : la présence de son mari ne lui est pas douce, mais à charge ; et s'il lui arrive de se conduire mal, elle craint que son mari ne survienne. Tels sont ceux qui craignent que ne vienne le jour du jugement. Imagine une autre femme qui aime son mari, qui réserve pour lui ses chastes embrassements, qui ne se laisse pas effleurer par la moindre souillure d'adultère : elle souhaite la présence de son mari. Et comment distinguer ces deux craintes ? L'une craint, et l'autre craint. Interroge-les : elles te répondent comme d'une même voix. Demande à l'une : crains-tu ton mari ? Elle répond : je le crains. Demande aussi à l'autre si elle craint son mari ; elle répond : je le crains. La réponse est la même, mais le coeur est différent.
Si maintenant tu leur demandes : Pourquoi ? L'une répond : Je crains que mon mari ne vienne ; et l'autre : Je crains que mon mari ne s'en aille. L'une dit : Je crains qu'il ne me réprouve ; l'autre : Je crains qu'il ne m'abandonne. Mets ces mêmes sentiments dans le coeur des chrétiens : et tu découvres la crainte que bannit la charité, et l'autre crainte, chaste, qui demeure.
Saint Augustin, Commentaire de la première lettre de saint Jean, IX, 5-6.

Tâchons de préciser un peu plus la nature de cette crainte de Dieu que la Tradition chrétienne considère comme le premier des dons du Saint-Esprit... Quel est son effet ?
Il nous donne, dirions-nous en langage moderne, le sens de Dieu. On ne s'adresse pas à Dieu comme à un camarade ou même comme à son supérieur. Dieu est saint ! Il est le tout-autre ! Devant Lui on éprouve le besoin de se déchausser et de se prosterner. Comme Moïse au Sinaï quand Dieu s'est manifesté à lui. Attitude de " crainte révérentielle " qui n'a absolument rien de morbide !
Le vrai " craignant Dieu " connaît aussi sa faiblesse, sa fragilité foncière de créature blessée par le péché. Il se méfie de lui-même, ou plutôt, il se méfie du diable et demande à Dieu de l'en délivrer (Mt*46, 13). Il se souvient que Jésus a dit à ses disciples : " Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l'âme. Craignez plutôt Celui qui peut perdre dans la géhenne à la fois l'âme et le corps (Mt 10, 28). "
Plus un chrétien progresse, plus il a conscience qu'il pourrait, si Jésus ne le tenait pas solidement en mains, tomber dans l'orgueil et faire ainsi le jeu du démon.
Cette crainte tout évangélique n'est nullement traumatisante, comme peut l'être la peur panique qui s'empare de ceux qui voient le diable partout. C'est la crainte de l'enfant qui connaît sa fragilité et qui, loin de faire valoir ses bonnes uvres quand il se présente devant Dieu, préfère répéter avec le publicain :
" Prends pitié, Seigneur, du pécheur que je suis " (Lc 18, 13).

On ne dira jamais assez que le Dieu de la Bible est un " Dieu de tendresse et de miséricorde, lent à la colère, plein d'amour et de fidélité ". " Nemo tam pater " (Personne n'est aussi père), disait Tertullien. Il n'est donc pas question d'en avoir peur ou de douter un seul instant qu'Il puisse nous secourir.
Mais l'enfant de Dieu sait aussi qu'il doit demander son aide " avec crainte et tremblement ", c'est-à-dire avec l'humilité foncière d'une créature, car la grâce de Dieu n'est pas un dû, mais un don absolument gratuit.
La crainte de Dieu nous empêche de mettre la main sur les dons de Dieu. Elle nous les fait désirer et demander comme des enfants bien élevés qui n'oublient jamais à Qui ils s'adressent lorsqu'ils prient Dieu.

Si tu as du talent
Ou même du génie
Tout vient du Saint-Esprit,
Tu n'es que l'intendant.
Quand tu te crois très grand,
Mets-toi vite à genoux.
Que t'offriront tes palmarès
Et ton goût de faire florès
Quand tu t'en iras ad patres ?
Au Ciel le saint se réjouit
D'être un orgueilleux converti.
Plus tu crois ne rien mériter,
Plus Dieu se plaît à te choyer,
Ce n'est pas ta vigueur
Qui plaît à ton Seigneur
Mais cette pauvreté
Que tu te reconnais.
Marie Baudouin-Croix.


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