1- "L'Eglise est faite pour étendre le règne du Christ à toute la terre, pour la gloire de Dieu le Père ; elle fait ainsi participer tous les hommes à la Rédemption et au Salut.
On appelle apostolat toute activité du corps mystique qui tend vers ce but : l'Eglise l'exerce par tous ses membres, toutefois de diverses manières ."
Cette définition que le Concile Vatican II nous invite à méditer montre que l'apostolat est une oeuvre plus vaste que les démarches ponctuelles que nous pouvons tenter lors d'une discussion avec des voisins, ou à l'occasion d'une "semaine d'évangélisation".
Elle rappelle également que nous sommes tous appelés à imiter les apôtres dans leur annonce du Christ, mais en respectant notre propre condition. Si nous sommes laïcs, notre participation à la mission de l'Eglise est donc aussi nécessaire que celle d'un évêque, mais ne tire pas ses forces de la même source. Elle se nourrit principalement de la grâce reçue au Baptême, qui puise dans la mort et la résurrection du Christ la mission en même temps que les moyens de faire vivre et grandir son corps qui est l'Eglise. Comme le rituel le rappelle, cette grâce baptismale rend le nouveau chrétien "prêtre, prophète et roi". Essayons de comprendre le sens de cette obscure formule, et laissons-la devenir l'âme de notre apostolat.
2- L'Eglise forme un royaume de prêtres : voilà une affirmation qui peut choquer au premier abord, puisque tout le monde n'est pas appelé à recevoir le sacrement de l'ordre. On parle pourtant d'un "sacerdoce commun des baptisés", distinct du "sacerdoce ministériel" conféré aux évêques, prêtres et diacres. Etymologiquement, "sacerdoce" vient du latin sacra dans, celui qui donne les choses saintes, ce qui signifie autant donner à Dieu toutes les choses du monde pour qu'il les rende saintes, que recevoir de Dieu la grâce ce qu'il nous donne, et qui est sainte.
Celui qui exerce un sacerdoce est donc intermédiaire, médiateur entre Dieu et les hommes. On voit qu'il s'agit d'une réalité à plusieurs degrés, puisque l'épître aux Hébreux nous enseigne longuement que le Christ est le Médiateur parfait, qu'il est "survenu comme le grand prêtre des biens à venir". La médiation du Christ est donc l'image parfaite du sacerdoce que les autres modes imitent : ainsi, l'Eglise ordonne prêtres des hommes qui pourront offrir à Dieu le sacrifice du Christ sous sa forme eucharistique, et distribuer ses grâces aux fidèles.
Le sacerdoce des baptisés leur permet également d'offrir à Dieu, et de recevoir ce qui vient de Dieu, quoique d'une autre manière : ils offrent leur propre vie, leur personne avec ses talents et ses limites, leurs occupations quotidiennes, en les unissant au sacrifice rédempteur du Seigneur, selon l'exhortation de saint Pierre : "Vous-même comme des pierres vivantes prêtez-vous à l'édification d'un édifice spirituel, pour un sacerdoce saint, en vue d'offrir des sacrifices spirituels agréables à Dieu par Jésus-Christ ". Ils répandent les dons de Dieu, non pas de manière sacramentelle, mais par leur prière d'intercession qui s'élargit sans cesse aux besoins du monde entier, et qui imite encore la grande "prière sacerdotale" du Christ avant sa Passion .
Sainte Thérèse de Lisieux est un beau modèle pour nous apprendre à exercer le sacerdoce baptismal : elle qui rêvait d'être prêtre, elle fut patronne des missions en adorant Jésus dans chacune de ses plus petites occupations, et, ainsi unie à lui, en obtenant tout ce qu'elle demandait pour ses filleuls missionnaires, et encore aujourd'hui pour ceux qui font appel à son intercession. Elle voulait être apôtre, elle l'a magnifiquement été, en faisant vivre son apostolat de son sacerdoce de baptisée.
3- Pour compléter ce sacerdoce, chaque baptisé devient également prophète, accomplissant l'annonce transmise par Joël : "Je répandrai mon esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens auront des songes, vos jeunes gens, des visions". On ne peut pas comprendre cela comme l'usage de pouvoirs spectaculaires ou magiques, parce qu'ils seraient réservés à un petit nombre, et ne conduiraient pas toujours à Dieu. Mais puisque le Baptême nous rend semblables à Jésus-Christ, c'est son propre prophétisme que nous devons imiter. La constitution Lumen gentium nous en livre les deux facettes : "Le Christ, grand prophète, par le témoignage de sa vie et la puissance de sa parole a proclamé le royaume du Père ."
L'importance du témoignage n'est pas ignorée de nos jours. Nous pouvons tout de même en rappeler la dimension temporelle : comme les prophètes de l'Ancien Testament, le laïc d'aujourd'hui rappelle que Dieu agit hier, maintenant et demain. Dieu a déjà sauvé son peuple, c'est lui qui à présent nous fait vivre dans sa grâce, et qui nous fera demain vivre dans sa gloire si nous accueillons son amour. La manière de vivre du chrétien, ses préoccupations principales, sa profession, ses loisirs, son rapport aux richesses, doit montrer qu'il a déjà été affranchi des séductions du monde, qu'il vit à chaque instant sous le regard de Dieu, et qu'il n'est que pèlerin sur cette terre.
Même lorsqu'il est aussi profond, le témoignage pourtant ne suffit pas, parce qu'il peut être interprété comme un choix de vie subjectif soutenu par des forces personnelles d'exception, alors qu'il n'est que la réponse à l'appel universel du Seigneur qui nous donne lui-même de le suivre. Le concile Vatican II le rappelle : "Cet apostolat cependant ne consiste pas dans le seul témoignage de la vie ; le véritable apôtre cherche les occasions d'annoncer le Christ par la parole, soit aux incroyants pour les aider à cheminer vers la foi, soit aux fidèles pour les instruire, les fortifier, les inciter à une vie plus fervente ." Combien pourtant nous restons souvent silencieux, comme si nous avions honte de notre Foi, alors que tant de foules s'émerveillent de sa beauté lorsqu'il se trouve quelqu'un pour leur en parler ! La tentation du démon qui rend muet fait d'autant plus souvent fléchir notre ardeur que nous sommes influencés par les doctrines fausses qui enseignent que la Foi s'oppose à la liberté, alors que le Seigneur nous rappelle qu'au contraire la liberté parfaite ne se trouve que dans sa vérité.
Sainte Edith Stein peut nous être un bel exemple de prophète, elle qui par sa conversion, son entrée au Carmel puis son martyre à Auschwitz a rendu un témoignage très fort de son attachement au Seigneur, et n'a pas manqué non plus de l'enseigner explicitement dans sa vie intellectuelle.
4- Enfin, revêtus du Christ, nous imitons également sa royauté. Lui est roi parce qu'il domine toute la création en la rendant à son Père, et parce que sa nature humaine est restée parfaitement libre de tout péché. Possédant une intelligence humaine, il ne l'a pas laissée adhérer à des erreurs. Utilisant sa volonté humaine, il ne l'a pas détournée du bien. Ressentant tous les sentiments humains, il ne les a pas laissés troubler sa liberté, et il a soumis jusqu'à son corps par le jeûne au désert et les souffrances physiques de la Passion.
C'est donc cela que nous devons imiter : notre condition de laïcs nous envoie vivre au milieu du monde, et nous devons en ordonner toutes les parties pour qu'elles conduisent à Dieu. Le milieu professionnel, l'école, la culture, la santé etc sont appelés à être élevés à la perfection apportée par le salut, et c'est à nous qu'il revient très concrètement de les y conduire, à la lumière des principes que l'Eglise indique dans sa doctrine sociale. Ce qui repose sur notre propre "liberté d'enfants de Dieu", c'est-à-dire cette maîtrise de soi à laquelle nous devons tendre pour mieux imiter celle du Christ, et qui est l'exercice de notre domination par rapport aux désirs matériels et sensibles.
Il est encore un dernier aspect de la royauté de Jésus qui est moins souvent décrit, et dont Ponce Pilate se fait le témoin involontaire lorsqu'il annonce à l'entrée du Christ flagellé et en sang : "Voici votre roi ." Sa couronne est d'épines, son royaume "n'est pas de ce monde ", son pouvoir est service et souffrance offerte. Voilà ce que notre Baptême nous fait imiter : être roi à la suite du Christ, c'est porter la croix qu'il nous propose, et se faire l'esclave du prochain. Nous pouvons ici nous appuyer sur le modèle de Mère Teresa, qui n'a pas hésité à abandonner sa vie aisée pour se mettre au service des plus pauvres et leur communiquer la santé de l'âme avec celle du corps.
5- Voilà les dons du Baptême, qui faisaient s'écrier à saint Léon : "Chrétien, reconnais ta dignité !" Ils contiennent bien d'autres richesses que nous n'avons pu décrire, et qui font de nos actes quotidiens des uvres d'apôtres. Mais il nous revient surtout de faire appel à ces forces que nous délaissons trop souvent, de vivre à chaque instant comme prêtres, prophètes et rois, comme le Saint-Père nous y a invités à Tor Vergata en reprenant les mots de sainte Catherine de Sienne : "Si vous êtes ce que vous devez être, vous enflammerez le monde."Isabelle Perouse
IPC - Faculté Libre de Philosophie.
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