Réparer le préjudice de vivre ?

La justice a tranché : ce jeune homme de 17 ans, gravement handicapé, doit être indemnisé du préjudice de vivre.
Sa mère, atteinte de la rubéole pendant sa grossesse, souhaitait recourir à l'avortement thérapeutique au cas où l'enfant qu'elle portait devrait en subir les conséquences. Rassurée par les médecins, elle a poursuivi sa grossesse, mais n'a jamais accepté le fait que l'enfant soit né handicapé. Elle a donc demandé et obtenu une indemnité pour une erreur de diagnostic.
Mais aujourd'hui, c'est du préjudice de l'enfant dont "on" a jugé, cet enfant qui n'aurait pas dû être handicapé puisqu'il n'aurait pas dû naître.
On peut analyser cette décision face à ses conséquences, en imaginant qui pourrait aujourd'hui demander réparation, combien d'enfants, désespérés par la culture suicidaire ambiante, pourraient porter plainte contre leurs parents pour les avoir laissé vivre une vie "aussi minable". La presse n'a pas manqué de le faire. On donc aussi s'interroger sur les présupposés qu'exprime et que transmet un tel verdict.

"Il vaut mieux ne pas naître que naître handicapé", "Vivre handicapé n'est pas une vie vraiment humaine, elle ne mérite pas d'être vécue" : voilà premièrement ce qui se répand dans les esprits. On juge ainsi de la valeur d'une vie humaine à la valeur des activités que peut exercer la personne, ce qui n'est pas autre chose que, dans la vie courante, juger quelqu'un par ses qualités extérieures: son salaire, ses compétences professionnelles, la taille de sa maison ou la marque de sa voiture. Un homme ne mérite qu'on s'y intéresse qu'à partir de 200 KF, un collégien à partir de 14/20, un ouvrier à 5 palettes par heure : en deçà, on élimine..
Cette sélection appliquée aux personnes handicapées conduit à poser arbitrairement un "seuil de tolérance" à partir duquel la personne serait vraiment humaine, parce que l'on juge qu'elle peut avoir suffisamment l'exercice de ses différentes facultés. Voilà qui est déjà intolérable.

Mais le deuxième aspect que l'on peut dégager du jugement rendu, c'est que cette appréciation n'a aucune objectivité : il dépend du choix des parents. Certains accepteront d'accueillir dans leur foyer un enfant très lourdement handicapé, alors que d'autres demanderont une IVG pour une malformation mineure, comme un bec-de-lièvre, que la chirurgie pourrait facilement réparer. Que penser des grands discours sur la tolérance et la solidarité, dans une société qui ne sait même plus définir ce qui relève, et ce qui ne relève pas d'un handicap, et où la thérapie consiste à tuer le plus tôt possible ?

Un troisième aspect est également souvent voilé : dans toutes ces situations, on décide de la vie d'un autre. Quand une femme dont la situation familiale, conjugale et affective est telle qu'elle se demande si elle pourra assumer sa grossesse, on ne lui dit jamais qu'il s'agit d'accueillir un enfant, c'est-à-dire quelqu'un d'autre qu'elle, quelqu'un d'unique à qui jamais plus il ne sera donné de vivre, quelqu'un pour qui une place mystérieuse est réservée sur Terre, qui restera vide si ce petit d'homme ne voit pas le jour! La naissance d'un enfant handicapé est bien sûr une souffrance immense pour la famille et les proches.
Mais ne pas laisser naître une personne humaine, si défigurée par la maladie qu'elle puisse être, et décider qu'elle a droit à la mort, est plus atroce encore. C'est moins visible, moins palpable, parce que plus essentiel.

C'est pour veiller sur ce qui est caché comme un enfant dans le ventre de sa mère, comme la beauté d'une personne trisomique, comme la dignité d'un petit qui jamais ne verra ni n'entendra, que nous sommes appelés, chacun à notre mesure, à changer notre regard sur l'autre. C'est lorsque nous saurons contempler à quel point chacun est unique, à tout âge et dans n'importe quelle condition, que nous pourrons être pierres de taille pour bâtir la civilisation de l'Amour.

Isabelle Perouse, étudiante en 4e année à la Faculté Libre de Philosophie Comparée
(www.flpc-asso.com)

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