Oui, mon adolescence a été une continuelle recherche d'identité, sans Dieu.
Je m'appelle José Carlos et j'ai 26 ans. Je viens de Salto, un petit village de seulement trente habitants, situé au sud du Portugal, dans une région qui s'appelle "Alentejo". Là-bas nous n'avons pas d'église, et l'éducation religieuse des habitants est confiée seulement au bon exemple des aînés qui ont été éduqués dans la foi. On les appelle généralement "catholiques non pratiquants", parce qu'ils croient en l'Eglise Catholique et ils prient comme des catholiques, mais ils ne connaissent ni le catéchisme ni tout ce qu'il implique, c'est-à-dire qu'ils ne vivent plus les Sacrements s'il n'y a pas de prêtre.J'ai reçu le baptême à neuf ans, et j'ai vécu toute ma prime jeunesse avec cette mentalité religieuse, sans rien connaître du catéchisme. Je savais à apine prier le "Notre Père , et le " Je vous salue Marie", et quelque autres petites prières.
Lors de mes études secondaires, j'ai participé à un groupe de jeunes catholiques. Mais mes intentions, comme celles de la plus grande partie de mes amis, étaient seulement d'avoir des amis et de partager avec eux des fêtes et des voyages, non pas véritablement la recherche de Dieu.
Une fois finies les études secondaires, éveillé intellectuellement aux grandes interrogations de mon existence par les études de philosophie, j'ai commencé une longue, profonde et parfois abyssale recherche de réponses à mes doutes intellectuels et spirituels.
Ma soif de spiritualité a commencé à se contenter des moyens mis à ma disposition par la philosophie. Je suis entré à l'université de Coïmbra, en faculté de Philosophie, rempli d'enthousiasme et gagnant mon indépendance.A partir de ce moment, Dieu a commencé à se montrer à mon horizon, mais sans influencer beaucoup la trame de ma vie. Les courants philosophiques modernes et contemporains de l'athéisme, comme ceux que représentent Nietzsche et Feuerbach, me semblaient plus logiques et plausibles, à la lumière de la raison philosophique. Mais, au cours de ma première année d'études, j'ai découvert la connaissance de Dieu par l'étude des Saints Pères de l'Eglise. Avec eux j'ai cessé de croire à l'athéisme moderne pour admettre, bien que superficiellement, l'existence d'un Dieu; mais j'étais encore bien loin de croire de tout mon être au Dieu biblique ou au Dieu incarné.
Cette année, la mort subite de mon père a provoqué en moi en même temps un mélange de supplications et de rébellion. Pour la première fois, j'ai senti l'absurdité de la vie, étant donné la certitude de la mort. J'ai cherché une explication en me réfugiant dans l'existentialisme. J'ai approfondi mes connaissances scientifiques, mon projet étant de me dédier à la recherche philosophique. J'ai alors découvert la profondeur du Christianisme grâce à une amie qui m'a fait connaître la mystique de Saint Jean de la Croix : son "Cantique spirituel" m'a enthousiasmé, mais je n'ai pas découvert le Christ, et la mystique sans Dieu n'a pas de substance.
Les années suivantes ont été marquées par un genre de vertige, qui ont mené mon existence à une sorte d'abîme, parce que je ne trouvais pas de sens ou de justification à la souffrance. J'avais besoin de croire en quelque chose ! Mais Dieu ne me remplissait pas spirituellement, parce que la philosophie ne m'enseignait Dieu que comme un concept abstrait, comme un "transcendental- kantien. Et j'avais besoin d'un Dieu intime, personnel. "Un tel Dieu existe-t-il ? Et s'il existe, où est-il ? M'aime-t-il ?". Ces questions inquiétaient le plus profond de mon cur. Et je me sentais comme l'un de tous ces "anti- Christs", absurde dans un monde étranger et froid. J'étais intérieurement détruit. Et la philosophie ne pouvait plus m'aider à résoudre mes doutes existentiels. Elle m'avait déçu. Je me sentais chaque fois plus perdu dans le chaos de tant de théories emplies de relativisme et sans rien qui reflète une vérité absolue et éternelle.
Mais un jour, apparemment poussé par la curiosité qui caractérise les "amants de la sagesse", je suis entré dans une librairie, comme j'en avais l'habitude et, en réponse à un appel intérieur, j'ai acheté une Bible: ma première Bible ! J'ai couru à ma maison et j'ai commencé à la lire comme quelqu'un qui, après avoir traversé le désert, trouve une fontaine d'eau fraîche. Les paroles du Christ me semblaient si simples et chaudes qu'elles donnaient à mon cur une sensation de chaleur, comme un feu qui brûlerait en soi sans qu'on puisse le voir. Mais un feu de passion ! Et je ressentais ce que sent un jeune quand il tombe amoureux pour la première fois, avec tous les enthousiasmes d'un premier amour.
J'avais rencontré l'amour de ma vie ! Tout me paraissait merveilleux ! Ma froide raison était "détrônée" par la chaleur de la grâce de la foi. Rationnellement ce que je ressentais n'avait pas beaucoup de sens. Mais l'important est que ça me remplissait. Et comme conséquence de cet amour ineffable, j'ai pris la décision radicale d'abandonner Coïmbra et l'Université et d'essayer de trouver la forme adéquate de réponse à Dieu.
Je suis retourné à mon village, avec l'intention de partir en pèlerinage à Fatima, comme sacrifice et action de grâce pour avoir rencontré Dieu. Ce serait le début d'une nouvelle vie, un "naître de nouveau" par la Grâce, l'émouvant retour du fils prodigue à la maison de son Père, à l'Eglise. J'avais trouvé la source de toute sagesse : Dieu. L'Evangile serait, à partir de ce moment, ma "philosophie de la vie" * Dieu m'appelait, non pour suivre un "anti-Christ", mais bien le Christ. Et Fatima était le début de cet "être et devenir le Christ". Poussé par lEsprit-Saint, comme Jésus conduit au désert pour y être tenté, je désirais aussi être mis à l'épreuve par Dieu. Et les épreuves ne manquèrent pas.
Ma famille ne comprenait pas ce qui se passait en moi, bien que j'ai tenté de leur expliquer. Ils croyaient que j'étais devenu fou ou que j' avais une grosse fatigue cérébrale, parce que j'étudiais trop. Ils essayèrent tout ce qu'ils purent pour empêcher mon pèlerinage à Fatima, parce qu'ils avaient peur de me perdre. J'ai dû attendre au moins deux semaines pour les convaincre de me laisser partir. Ce furent pour moi des jours d'anxiété; le sentiment qui surgissait de mon cur était tellement exclusif que j'en perdais jusqu'à l'appétit. Je sentais que seul ce pèlerinage à Fatima pourrait calmer l'anxiété de la flamme qui me brûlait. Je n'avais plus de forces pour supporter cette passivité face à l'amour de Dieu qui m'appelait. Je vivais comme l'aimée à laquelle on refuse celui qu'elle aime, et pour cela je défaillais, parce qu'il est pour elle "le Chemin, la Vérité et la Vie".
C'est ainsi que, la deuxième semaine d'octobre 1997, je suis parti de ma maison avec seulement les vêtements que je portais et ma Bible, cheminant à travers champs et confiant en la Providence Divine. J'ai commencé à prier avec plus de dévotion et à demander à Dieu de m'envoyer un signe de ce que je devrais faire après ce pèlerinage en réparation de mes péchés. Le Seigneur m'a parlé par la médiation d'un prêtre franciscain, ami de ma famille, que j'ai eu la grâce de rencontrer sur mon chemin. Je lui ai confié ce qui était en train de m'arriver et les doutes que j'avais sur la façon de suivre le Christ. Il me dit que la volonté de Dieu pour l'avenir immédiat était que je reprenne mes études et que je les termime, et quIl ne m'enverrait un signe qu'après.
Ce furent deux longues années d'attente. Mais une belle nuit Dieu m'a visité dans un songe : je me voyais appartenant à une communauté religieuse où il n' avait pas seulement des religieux, mais aussi des enfants et des jeunes. Le Supérieur me revêtait d'une aube blanche, comme signe d'appartenance à cette communauté. A ce moment merveilleux, je me suis éveillé, pleurant de joie. Mon bonheur était tellement intense que j'ai eu bien de la difficulté à me rendormir. C'est ainsi que, à partir de ce jour, j'ai commencé à croire que la volonté de Dieu était que je sois prêtre dans une communauté religieuse. Quant aux enfants et aux jeunes, je n'y donnais aucune importance.
Au cours des mois, vinrent des doutes: où Dieu voulait-il que je me prépare pour le sacerdoce ? Je sentais le besoin de parler avec quelqu'un qui me connaisse intimement et qui ait plus d'expérience que moi en matière d'Ordres et de Congrégations Religieuses.
Une amie d'études, Lucia, a commencé à m'écouter. Une fois que nous parlions de ce thème, elle me proposa de me présenter à un groupe de jeunes missionnaires séminaristes qui étudiaient à Tolède (Espagne), parce que, selon elle, ils vivaient le charisme que je recherchais ; c'est ainsi que j'ai entendu parler pour la premièrefois du Mouvement des Serviteurs des Pauvres du Tiers-Monde.Mais l'idée d'aller en Espagne après un an d'expérience au Pérou ne m'enthousiasmait pas beaucoup. J'ai donc oublié la Mission comme une possible vocation, parce que je pensais que la volonté du Seigneur était autre. Cependant, une semence restait en moi. Malgré tout, mon amie Lucia continuait d'insister avec l'idée que je serais plus heureux si je choisissais de suivre le Christ- Pauvre avec le Mouvement. Son insistance commençait à me peser, comme une tentation fastidieuse, puisque j'étais convaincu que la volonté de Dieu était tout autre. Elle m'invita à venir à son village, Luso, puisque les Séminaristes du Mouvement, après leur retraite annuelle à Fatima, iraient là-bas donner un témoignage. J'étais fatigué de ses instances, et pour qu'elle me laisse en paix une fois pour toutes, j'ai décidé d'accepter seulement pour lui prouver que ce n'était pas ma vocation. Nous y sommes allés et... tout s'est passé à l'envers !
Les paroles vives des séminaristes ont touché le fond de mon âme, et à certains moments l'émotion était telle que je devais baisser la tête pour retenir mes larmes. Une fois de plus, le Christ m'appelait à le servir en servant les hommes. Parce que seul Dieu peut et sait parler de cette façon brûlante dans le cur des hommes. Poussé par ce que je ressentais, à peine finie la rencontre, j'ai parlé avec le P. Alvaro et lui ai exposé ma situation et mon intention d'aller au Pérou pour un an d'expérience.
Quelques jours plus tard je partais à Ajofrin (Tolède) pour parler personnellement avec le fondateur du Mouvement, le P. Giovanni Salerno. Les jours que j'ai passé làbas, au séminaire Sainte Marie Mère des Pauvres, ont rassasié ma soif de Dieu. Le silence intense et la vie profondément contemplative des Frères séminaristes m'ont appris qu'une communauté véritablement fraternelle se fondait sur l'oraison comme aliment spirituel. J'ai appris à apprécier le silence. Je suis sorti d'Ajofrin avec la décision de continuer mon engagement au Christ-Eglise dans le Mouvement. Et, après avoir fait ma première communion, je suis parti au Pérou, en compagnie de deux frères séminaristes. Je suis arrivé à Cuzco la veille de Noël 1999.
Actuellement, je vis dans la communauté des frères, servant les pauvres comme "Missionnaire", en même temps que je discerne ma vocation. Et, au moment inoubliable où j'ai revêtu l'aube blanche que
tous les frères revêtent toujours pour les célébrations liturgiques, je me suis souvenu du rêve que i , avais eu, surtout de la particularité des enfants et des jeunes qui faisaient Partie de la communauté rêvée.
J'ai su alors où Dieu voulait que je vive.En plus des missions dans les villages de la Haute Cordillère auxquelles j'ai participé, j'enseigne la Théorie du Language aux jeunes des ateliers, dans notre académie "Saint Thomas d'Aquin". Je donne aussi des cours d'Histoire de l'Eglise aux élèves aspirant au sacerdoce. Pour moi c'est une grande grâce et une grande joie, parce que quand j'ai accepté de venir ici, je n'aurais jamais pensé venir donner des cours, mettant ainsi ma formation universitaire au service des pauvres. Béni soit Dieu !
Les expériences de ces derniers mois ont été nombreuses, mais aucune n'a atteint celle que j'ai vécu à Ajofrin quand j'ai découvert la joie du silence et de la prière. Et ceci fait que j'ai commencé à soupçonner que, peut-être, la volonté de Dieu est que j'aille un peu plus loin dans mon discernement vocationnel, choisissant plutôt d'être prêtre contemplatif. Mes doutes ont été balayés quand, au cours d'une Adoration Eucharistique devant le Saint Sacrement exposé, j'ai entendu une voix intérieure qui me disait : "Ce qui te manque est le courage pour faire ce pas en avant. Je veux que tu sois Prêtre Contemplatif!".
J'espère que le Seigneur me donnera les grâces nécessaires pour continuer à aller de l'avant avec cette intention. Et je suis sûr que, si Dieu a attendu tout ce temps pour me le dire, et si il est vrai que tout ce que je sais sur le silence et la contemplation, je le dois au charisme du Mouvement, c'est parce que Dieu désire que je vive dans ce Mouvement ma vocation de prêtre dévoué tout spécialement au silence et à la prière.
C'est pourquoi la maison de prière "Notre Dame du Silence" d'Urubamba sera, si Dieu le veut, l'endroit choisi par Lui pourfaire de moi un autre Christ et servir, de cette façon si belle, les plus pauvres.Je termine, frères et surs, conscient d'être le fruit de vos prières, en me recommandant à celles-ci, avec humilité et au nom de Jésus et de Marie. Continuez de prier pour que je puisse persévérer, parce que c'est la vocation la plus belle, mais aussi la plus fragile de toutes. Avec les meilleurs voeux d'abondantes bénédictions, votre frère en Christ,
José Carlos Eugénio Caetano.