Liberté, Vérité Amour... La vie a-t-elle un sens ? - 4 -
Le site SERVIAM met en ligne
quelques extraits de l'ouvrage " Liberté, Vérité,
Amour " du Père Marie-Dominique Philippe.
On peut se procurer le texte intégral en librairie ( Editions
Fayard, 1 volume 13x21, 300 pages, F 120.00 + port et emballage).
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Vivre de la Résurrection
Par l'espérance chrétienne, c'est le mystère même de la Résurrection de Jésus, sa victoire d'amour sur le péché et sur toutes les conséquences du péché, qui nous est donné. Le mystère de la Résurrection du Christ est présent dans le cur du chrétien qui espère. C'est bien ce que l'Épître aux Hébreux nous révèle en nous faisant comprendre comment, si nous sommes encore dans la lutte, nous sommes cependant déjà arrivés au port : dans l'espérance, en effet, " nous avons comme une ancre de notre âme, sûre autant que solide, et pénétrant par-delà le voile, là où est entré pour nous, en précurseur, Jésus, devenu pour l'éternité grand-prêtre selon l'ordre de Melchisédech 29 ".
C'est en effet ce qu'il y a de contradictoire dans l'espérance chrétienne : nous sommes déjà participants de la Résurrection du Christ, nous sommes déjà ancrés dans le Royaume, et pourtant nous demeurons encore dans la lutte, et nous devons " suivre l'Agneau partout où il va " dans ses luttes apostoliques, jusqu'à l'Agonie, à la Croix et au Sépulcre. Ne considérer qu'un de ces deux aspects de l'espérance chrétienne, c'est la détruire. Car il n'est pas vrai de prétendre que nous sommes déjà ressuscités avec le Christ, en ne voulant plus regarder la Croix ; et ne regarder que la lutte sans vivre de la Résurrection, c'est encore mutiler la vérité.
Il y aura toujours ainsi deux versants de l'espérance chrétienne, et nous aurons, successivement, l'expérience vécue de l'un ou de l'autre. Et si nous nous en tenons uniquement à cette expérience partielle, ramenant à elle tout le mystère même de l'espérance chrétienne, nous risquerons toujours de ne plus comprendre ceux qui expérimentent intensément l'autre versant. Autrement dit, évitons la tentation de prétendre, à partir d'une certaine expérience, que la vie chrétienne, sur terre, n'est que mystère de Résurrection (la Croix étant considérée comme ayant existé, certes, mais comme étant dépassée, et l'Église comme n'étant que l'Église du Ressuscité). D'autre part, évitons l'autre tentation, qui consiste à s'enfermer dans une pseudo-mystique de l'échec, de la tristesse, de la douleur, en ne vivant pas actuellement le mystère actuel de la Résurrection du Christ, en ne regardant que le mystère futur de la Résurrection totale des membres du Christ. Dans cette perspective, où l'Église de la terre n'est que l'Église du Crucifié, on oublie trop que l'Église de la terre est indissociablement l'Église du Christ crucifié et du Christ ressuscité, puisque Jésus, en donnant son Esprit de Ressuscité, demande à l'Épouse de continuer à vivre ce que lui-même a vécu, de faire oeoeuvre commune avec lui, de réaliser l'oeuvre du Fils.Le sens plénier de notre vie
Dans cette lumière de l'espérance, notre vie chrétienne a une signification plénière, puisque c'est le mystère même du Christ que nous devons vivre, dès cette terre, substantiellement. Et dans le mystère du Christ, ne l'oublions pas, la vie humaine acquiert, dans la vie divine, son sens plénier. La vie humaine n'est pas détruite par cette transformation ; elle est au contraire pleinement elle-même, parce que la vie divine ne peut être rivale de la vie humaine : elle est infiniment plus parfaite.
De plus, dans le mystère du Christ ressuscité, c'est l'harmonie parfaite de notre vie sensible, physique, et de notre esprit qui est progressivement reprise. Évidemment, ici-bas, cette harmonie n'est pas toujours visible, puisque nous demeurons dans la lutte, et que la lutte implique toujours un certain désordre (les conséquences du péché originel demeurent et sont source d'un déséquilibre ressenti au plus intime de notre psychisme humain). Mais, dans notre espérance, nous savons que le Christ est victorieux du péché et qu'un jour cette victoire se manifestera jusque dans notre corps mortel, qui sera totalement spiritualisé. La résurrection et la glorification du corps du Christ sont déjà la résurrection et la glorification de notre corps, ici-bas d'une façon voilée, plus tard dans la lumière.
Nous comprenons par là comment tout, en nous, est ordonné à l'amour divin et acquiert, dans cet amour, une signification plénière. Notre corps, notre vie biologique, toutes les fibres de notre sensibilité (sauf, évidemment, nos fautes actuelles), sont ordonnés à l'amour de Dieu, sont ordonnés à la victoire de l'amour du Christ et acquièrent en cet amour un sens plénier et ultime.La matière même de notre monde...
La matière même du monde, dont notre corps fait partie, prend alors sa signification dernière. Cette matière, déjà dans le corps glorifié du Christ (puisque le corps glorieux du Christ est celui qui a été formé en la femme), est tout assumée par l'amour, et permet la manifestation et le resplendissement de cet amour. Elle est donc bien, dans le corps du Christ, mystère de splendeur et de beauté. Or ce qui est vrai du Christ est vrai de tous ses membres, de tous les corps des hommes. Donc, dans l'espérance chrétienne, la matière de notre univers prend une signification nouvelle ; elle permet l'épanouissement glorieux de l'amour.
L'espérance chrétienne, qui est une espérance personnelle, est en même temps une espérance communautaire, car le Christ est le Sauveur de tous les hommes. Ce qui est vécu au plus intime de notre espérance n'est jamais vécu d'une manière purement individuelle, mais pour tous. Si l'esprit est seul capable d'atteindre l'universel, et par là seul capable de donner à la vie une véritable signification, l'espérance chrétienne, elle, est universelle d'une manière toute nouvelle : d'une universalité d'amour divin, substantiel, une universalité de salut. Elle donne donc une nouvelle signification à toute vie humaine dans le Christ. Personne n'est exclu : le salut est donné à tout homme de bonne volonté.
L'espérance chrétienne nous permet donc d'affirmer que notre vie biologique (ainsi que toute vie biologique), par l'esprit, a une signification ultime dans le mystère de la Résurrection du Christ. L'homme, en définitive, s'achève dans le mystère du Christ ; par le Christ, tout est relié à Dieu. Il ne faudrait pas en conclure que la vie et l'esprit n'ont pas de sens en eux-mêmes, et par le fait même que la philosophie est obligée d'admettre l'absurdité de la vie. Nous avons vu précédemment la réponse du philosophe ; elle demeure vraie même dans la perspective chrétienne, qui apporte une lumière nouvelle, dans un sens tout autre, certes, et imprévisible par le philosophe, mais ne s'opposant pas à ses découvertes philosophiques.Les caricatures de l'espérance chrétienne
Il importe maintenant de bien discerner le mystère de l'espérance chrétienne, de ses caricatures. Le démon ne s'efforce-t-il pas toujours, à chaque époque de l'Église, de caricaturer l'oeuvre de l'Esprit Saint en elle ?
Une assurance sur la vie
La première déformation du mystère de l'espérance chrétienne consiste à prétendre que celle-ci est comme une assurance sur la vie. " Inutile de lutter, puisque Dieu a promis de nous sauver, puisque le Christ est ressuscité et victorieux de tout. " Sans doute cela, la plupart du temps, n'est-il pas formulé explicitement ; mais n'est-ce pas ce que vivent inconsciemment certains chrétiens ? Rien n'est plus irritant, pour qui ne croit pas, que de constater cette attitude chez un chrétien. Sous prétexte que l'on a confiance en Dieu, que l'on compte sur son secours, on ne prend plus en main l'orientation de sa vie. Au lieu de vivre du véritable abandon divin, on tombe dans un abandon psychologique et, instinctivement, on en arrive à qualifier tous les événements de " providentiels ", même les accidents qui peuvent nous arriver ou arriver aux autres. Certes, Dieu, dans sa sagesse, voit toutes choses, même les accidents les plus " accidentels ". Mais il laisse toujours le jeu des libertés dans l'ordre des activités humaines, économiques, politiques. Si, roulant prudemment sur une grand-route, nous voyons un fou se jeter sur nous et provoquer un accident, cet accident est-il providentiel ? Comment pouvons-nous le dire ? Nous devons reconnaître tout simplement qu'un fou s'est jeté sur nous, que Dieu l'a permis, mais Dieu n'a certainement pas voulu qu'il se jetât sur nous. Nous ne pouvons donc pas dire immédiatement que c'est " providentiel ". Si nous le prétendons, nous faussons ce qu'est véritablement l'espérance chrétienne et notre confiance en la Providence ; et nous irritons les gens de bonne volonté.
L'espérance chrétienne ne doit absolument pas nous conduire au fatalisme ; elle n'est pas un fatalisme. Pour celui-ci, en effet, c'est Dieu qui explique immédiatement toutes choses, " télescopant " ainsi le jeu des causes secondes. Certes, Dieu donne un sens ultime à tout ce qui existe ; mais il ne le donne pas de la même manière à toutes choses. Car il veut que nous prenions pleinement nos responsabilités, puisqu'il veut que nous soyons des êtres libres, capables d'aimer et capables de désirer la béatitude.
En d'autres termes, l'espérance chrétienne demande à chaque chrétien d'avoir un sens de ses responsabilités plus profond, et un respect de celles des autres plus grand, que s'il ne possédait pas la grâce de cette espérance.
En face des non-croyants, surtout dans le monde d'aujourd'hui, les chrétiens doivent être très soucieux de montrer que leur espérance n'est pas une abdication de leurs responsabilités. C'est pourquoi ils ne doivent pas bouder l'efficacité de leur travail, ni les possibilités de développement et d'efficacité qui leur sont offertes. Mais il faut qu'ils comprennent que toute efficacité est ordonnée à l'amour, qu'elle ne doit pas s'opposer en rivale à la poursuite de leur véritable finalité : la béatitude divine. La recherche de cette béatitude doit assumer pleinement toutes les possibilités d'un travail vraiment efficace. On peut dire la même chose par rapport à tous les développements de la technique. L'espérance chrétienne est un désir divin qui nous fait user de tout d'une manière divine, mais qui ne s'oppose pas à l'efficacité du travail humain ni à celle des techniques, puisqu'elle est d'un ordre infiniment supérieur.
Puisque l'espérance chrétienne nous lie au Christ et fait que sa victoire, celle de la Croix, est notre victoire, elle nous met dans une attitude de victorieux (il s'agit évidemment de la victoire de l'amour, et non d'une victoire temporelle, qui conduirait au triomphalisme). Le Christ, par son amour, nous a donné sa victoire sur le mal, sur le péché, sur la mort et tout ce qui conduit à la mort. En lui, nous avons vaincu le péché et toutes ses conséquences. Mais, comme nous l'avons dit, le Christ veut qu'ici-bas nous continuions constamment la lutte. Plus nous vivons de la gratuité de l'amour, plus le Christ veut notre coopération, plus il veut que nous consacrions notre intelligence et notre volonté à la recherche des moyens tendant à l'épanouissement plénier du désir de béatitude qui est en nous et dans nos frères.Le messianisme temporel
L'autre défiguration de l'espérance chrétienne, à l'opposé de la première, est le messianisme temporel. Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet, car le messianisme temporel rebondit aujourd'hui, sous de multiples formes, avec une violence extraordinaire. Il a été, au moment de la venue du Christ, la grande tentation d'Israël, et l'a empêché de reconnaître l'Envoyé de Dieu, celui qui, précisément, ne venait pas rétablir le royaume d'Israël comme on l'eût souhaité et à la manière dont on l'eût souhaité, mais qui venait pour accomplir une mission avant tout intérieure : " Mon royaume n'est pas de ce monde. " Ce messianisme temporel ne demeure-t-il pas encore aujourd'hui, sous d'autres formes, la grande tentation du Peuple de Dieu ?
Dans le messianisme temporel, on identifie les intérêts des hommes aux intérêts de Dieu. On veut la conquête du monde pour glorifier Dieu. Par le fait même, on considère que le chrétien est premièrement quelqu'un qui doit s'engager temporellement, politiquement, pour la gloire de Dieu ; car Dieu doit régner sur tout le monde temporel à la manière dont un souverain règne sur son État.N'est-ce pas là faire une grande confusion entre les exigences de la communauté humaine (où nous sommes tous engagés et devons l'être, selon nos capacités et notre vocation) et les exigences de la grâce chrétienne, de l'Église du Christ ? Ces exigences, on les assimile constamment les unes aux autres en les confondant et en ne respectant pas leur finalité propre. On en arrive alors à considérer que la grâce chrétienne doit, dans le chrétien, exalter avant tout l'homme, faire de lui en premier lieu un homme parfait qui doit exercer en premier lieu un pouvoir sur les hommes, un pouvoir sur le monde, pouvoir qui, la plupart du temps, est uniquement un pouvoir d'efficacité, exercé en premier lieu sur les structures sociales. On ramène alors l'espérance chrétienne à l'efficacité pure, aux réalisations temporelles et sociales. Elles seules comptent, et l'on juge la perfection de la vie chrétienne d'un homme en fonction de ce qu'il a réalisé.
Le messianisme temporel pourra évidemment prendre des formes multiples : économiques, sociales, artistiques, politiques, et même intellectuelles. Le désir, par exemple, d'assumer dans la pensée de l'Église toutes les formes actuelles de la philosophie n'est-il pas une forme très subtile, la plus subtile, de messianisme temporel ? Car ces philosophies sont des idéologies temporelles (historiques, économiques, psychologiques...) ; et si on les allie à la foi, elles engendrent une théologie de la temporalité, laquelle n'est plus une véritable théologie regardant en premier lieu le mystère de Dieu et de son amour éternel. Ce mystère de l'amour de Dieu, certes, assume le temps, mais il ne se ramène pas à la temporalité.
Nous retrouvons donc ici ce que nous avions noté précédemment : ce théologien, qui accuse l'Église de n'avoir pas intégré les philosophies contemporaines et d'être, par là, responsable des divers athéismes d'aujourd'hui, ce théologien confond l'espérance chrétienne et le messianisme temporel.
D'autres prétendront que l'Église n'a pas fourni assez d'exemples de grandes réalisations, qu'elle n'a pas su, par exemple, garder la classe ouvrière... Elle qui, à un moment donné, était à la tête de la culture, ne l'est plus aujourd'hui. Et parce qu'elle n'occupe plus cette place, on estime qu'elle a perdu toute utilité et n'a plus qu'à disparaître : seul celui qui est efficace a le droit de parler.
Là encore, l'espérance chrétienne est confondue avec le messianisme temporel. La grâce du Christ n'est plus regardée que dans ses réalisations temporelles. Au lieu de comprendre que le mystère de la grâce (de la foi, de l'espérance et de l'amour) est comme le grain de sénevé qui doit assumer tout ce qui, dans l'homme, peut être assumé pour croître et devenir un grand arbre, on veut au contraire que le mystère de la grâce, celui de l'espérance, soit au service de l'exaltation de la pâte humaine. En réalité, l'erreur de ce messianisme temporel est de ne plus respecter l'ordre divin du levain et de la pâte, du temporel et de l'éternel. L'éternel seul assume le temporel ; l'exaltation du temporel ne peut jamais rejoindre l'éternel.