( A l'occasion d'une conférence donnée par Monsieur Frédéric LAUPIES* organisée conjointement par le Lycée Saint-Vincent de Rennes et l'Institut Universitaire Saint Melaine, le 19 décembre 2000, le Doyen Hervé PASQUA** nous livre quelques unes de ses réflexions sur le mal.)
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Promenade à Amsterdam. J'erre le long des canaux baignant dans l'euphorie ensoleillée des vacances, quand soudain, je reçois en plein visage cette phrase de Camus jetée sur un mur de la ville : "les hommes meurent et ne sont pas heureux".
Les rues grouillantes de vie continuent de déverser leur flot humain dans l'indifférence.
Cela me divertit. Mais à quoi bon tricher ? Le mal est là, à deux pas, dans ce miséreux qui me tend la main. Son visage est multiple, invisible et dur. Voyez cet ami, un prion va bientôt lui serrer la gorge et lui arracher la vie. Quelle action humanitaire, quelle oeuvre humaine, quel pouvoir politique vont le sauver ?
La société se détourne le plus souvent de ces questions que nos journaux hésitent à poser.
Le philosophe se doit de les formuler. Le mérite de Frédéric Laupies est de se demander clairement, à travers les textes qu'il a choisi de présenter dans son ouvrage (1), si la douleur a un sens ou si elle frappe irrémissiblement l'existence de non-sens.
Question incontournable que la somme des progrès humain ne parviendra jamais à supprimer, que nul anesthésiant ne pourra chasser du coeur de l'homme. Et cependant, on voudrait occulter la réalité. Par hypocisie, par crainte ou par lâcheté... La société fonctionne comme une vaste entreprise de divertissement au sens pascalien. Elle nous fait oublier. Mais il faut avoir le courage de voir la réalité en face et se demander, pour vivre ou pour en mourir, si oui ou non l'existence est absurde.
"L'absurde, écrit Camus, est le péché sans Dieu".
Si Dieu n'existe pas, en effet, rien n'est bien, rien n'est mal. La tentation manichéenne, toujours renaissante, est de dire que tout est bien ou tout est mal. Ainsi passe-t-on d'un extrême à l'autre. Cela se vit au quotidien. On cache la mort à l'hôpital avec une pudeur excessive, ou on l'étale dans toute son horreur sur les écrans de télévision. Ce comportement n'est-il pas irréaliste ? En vérité, le mal apparaît toujours lié au bien.
Ce qui nous frappe, en effet, ce n'est pas l'existence du mal, c'est la coexistence du mal et du bien, c'est leur mystérieuse solidarité.
Notre tort est de concevoir le mal comme le contraire du bien alors qu'il n'en est que la privation. La cécité par exemple, est un mal pour l'homme parce qu'elle le prive de la vue. Elle n'en est pas un pour la pierre, car il n'est pas de la nature de cette dernière de voir. Le mal apparaît bien dans cet exemple comme une réalité privative. Il n'existe que dans un être qu'il prive de son bien. Hors de ce bien qu'il détériore, le mal n'est rien. toute sa réalité se réduit à l'atteinte portée au bien qu'il altère. Le mal ne s'affirme que sur fond de bien.
On peut dire en ce sens que le mal est la preuve du bien.
En affirmant que le mal existe mais qu'il n'a pas de susbstance propre, le christianisme confond le manichéisme et résout la contradiction de ceux qui nient la réalité du mal au nom de la bonté de Dieu et de ceux qui nient la bonté de Dieu au nom de la réalité du mal.
Le mal ne frappe donc pas la vie de non-sens. Il a un sens qu'il tire du bien lui-même. La souffrance - le mal qui fait mal - consume en nous ce qui est corruptible au profit de ce qui est incorruptible : en nous brisant, loin de nous enfermer dans le désespoir de la corruption et du tombeau, elle nous dévoile la profondeur de notre destinée.
L'épreuve, loin d'être le dernier mot de l'absurde, fait triompher le noyau résistant de l'âme en lui donnant l'éclat et la pureté de l'esprit. elle réactive les racines de l'espérance qui plonge dans la toute-puissance divine, rasemble dans le devenir ce qui est plus fort que le devenir et revêt d'immortalité notre existence mortelle.

Hervé PASQUA, Directeur de l'Institut Universitaire Saint Melaine - Rennes

*(Professeur des classes préparatoires au Lycée Notre-Dame du Grand-Champ à Versailles, auteur entre autres ouvrages de Leçon philosophique sur le mal publié aux PUF, co-directeur de la collection Major et Coordinateur du Dictionnaire de culture générale chez le même éditeur)
** Doyen de l'Institut Universitaire Saint Melaine - Enseignement Catholique Supérieur d'Ile et Vilaine, auteur du récent ouvrage "Pascal, penseur de la grâce", Téqui, 2000)
(1) Frédéric Laupis, Leçon philosophique sur le mal, PUF, 2000, 146p.

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