3. C'est auprès des autres, une condition de succès dans l'éducation et l'apostolat
Dans l'éducation
S'il y a en matière d'éducation, un apprentissage qui s'impose, c'est celui de la bonne humeur. Faire oeuvre d'éducation, en effet, consiste à dégager dans une âme tout ce qu'il a de bon et à le faire grandir.
a) Or, les progrès seront d'autant plus rapides qu'ils seront accomplis dans une atmosphère de bonne humeur, car ce qui entre dans le coeur à la faveur d'un rayon de joie s'y grave bien mieux.
La joie facilite les efforts généreux et fait accepter gaiement même la peine qu'il faut se donner pour vaincre. Le vice revêt assez d'attraits. Si l'éducateur veut faire oeuvre durable, il faut qu'il s'applique à rendre la vertu aimable et qu'il s'arrange pour que l'enfant trouve "comme du plaisir" à devenir meilleur. Il faut associer dans l'esprit de l'enfant les trois mots : "vertu, effort, joie".
"Si l'enfant se fait une idée sombre de la vertu, disait Fénelon, si la liberté et le dérèglement se présentent à lui sous une figure agréable, tout est perdu !".
b) Il n'y a pas de véritable éducation sans une certaine dose d'optimisme, donc de bonne humeur.
Le vrai travail du jardinier, en effet, ne consiste pas tant à arracher les mauvaise herbes qu'à faire pousser les plantes utiles ; la vraie méthode d'éducation ne consiste pas tant à enlever les défauts qu'à faire grandir les vertus.
Pour cela, il faut montrer à ceux qu'on veut conduire dans la voie du bien, non pas le tableau (souvent attristant) de ce qu'ils sont, mais le tableau séduisant de ce qu'ils pourraient être s'ils le voulaient ; et c'est alors qu'interviennent la bonne humeur et l'optimisme de l'éducateur, qui ont pour principal effet de tendre vers un idéal attirant les énergies latentes de l'âme à éduquer.
C'est un fait : un éducateur qui sait faire épanouir les visages autour de lui, qui relève à propos les actes de bonne volonté, qui fait toucher du doigt les qualités à acquérir, aura toujours plus d'influence que celui qui commande d'un air triste ou chagrin et qui n'a sur les lèvres que des mots de reproche.
Don Bosco disait que "rien de solide n'est construit si l'enfant n'a pas livré son coeur". Or, rien ne provoque mieux la confiance, rien ne dilate autant l'âme de l'enfant qu'une atmosphère de joie.
De plus, pour réussir dans l'éducation, il importe d'avoir beaucoup de calme et de continuité. Or, ces deux qualités sont souvent difficiles à conserver. S'il n'y a pas la bonne humeur pour les maintenir, il se produira fatalement des contradictions dans la manière d'agir et des énervements qui compromettront l'oeuvre éducatrice.
Dans l'apostolat
Il est iinutile de chercher à faire du bien aux autres si l'on a un air triste et une figure maussade. Les hommes vont à ceux qui annoncent le bonheur.
Le chrétien qui veut éclairer les esprits et réchauffer les coeurs doit être comme un rayon de soleil, un "semeur de joie" ; selon de mot de Dom Guéranger, il doit être Alléluia de la tête aux pieds.
Le messager d'une "Bonne nouvelle" n'a pas le droit d'être triste, sinon ce serait une contradiction vivante. Or, l'apôtre est le messager de l'Evangile.
La première fois que Notre Seigneur a ouvert la bouche, durant sa vie publique, ce fut pour annoncer le bonheur : Bienheureux... Beati... (sermon sur la montagne) (Mt 5, 3-11 ; Lc 6, 20-22).
"Dieu reprochera à beaucoup de chrétiens leur tristesse, dit Mgr Gay, parce que cette tristesse donne une fausse idée de la religion".
Voltaire résumait son progamme par ces mots : "Si nous voulons tuer la religion, arrangeons-nous pour en faire un hibou".
Nietzche n'affirmait-il pas, en parlant des chrétiens : "il faudrait qu'ils me chantassent de meilleurs chants pour que j'apprenne à croire en leur Sauveur ; il faudrait que ses disciples aient un air plus sauvé".
"Où diable cachez-vous votre joie ? interroge Bernanos. On ne croirait pas, à vous voir vivre comme vous vivez, qu'à vous et à vous seuls a été promise la joie du Seigneur".
Paul Claudel fait dire à l'un de ses personnages, dans le soulier de satin : "Mon Dieu, vous m'avez donné ce pouvoir que tous ceux qui me regardent aient envie de chanter ; c'est comme si je leur communiquais la mesure tout bas...".
Dans le même esprit, Elisabeth Leseur, qui avait parfaitement compris l'action apostolique de la bonne humeur, prenait les résolutions suivantes : "Par la sérénité que je veux acquérir, je prouverai que la vie chrétienne est belle, et qu'elle apporte la joie avec elle..." (Elisabeth Leseur, Journal et Pensées, p. 62).
"En vue d'un bien plus grand, d'une fin plus haute, veiller même sur mon attitude, sur ma toilette ; me faire "séduisante" pour le bon Dieu. Rendre mon foyer attrayant, en faire un centre d'influences bonnes et salutaires... (ib p. 147).
"Que jamais une âme ne s'éloigne découragée de la mienne, parce que les agitations et les complications humaines lui en auraient caché les abords. Que mon âme se fasse souriante à tous, ainsi que mes lèvres ; et que votre Verbe, mon Dieu, inspire mon humble verbe et lui donne la fécondité" (ib p. 119)
Et le R.P. Plus nous dit : "Nous sommes de grands coupables, alors que nous possédons seuls une "conception triomphale de la vie", de laisser supposer qu'elle est triste, la religion de notre divin Sauveur ; alors que nous avons le privilège et l'obligation de vivre dans la sainte liberté des enfants de Dieu, de traîner une existence écrasée, ou même simplement de ne pas apparaître au monde comme déjà beau".
"Aux chrétiens, il importe souverainement d'inculquer l'esprit vrai de la Bonne Nouvelle qu'ils ont reçue ; aux incroyants, il importe de présenter le message du Christ comme souverainement épanouissant. La grande apologétique de notre temps, la voilà !".
Concluons avec le Père Foch : "Quoi qu'on entreprenne pour Dieu, pour soi-même, pour les autres, rien ne réussit bien que ce que l'on fait avec joie" (Paix et joie, Apostolat de la Prière, p. 58).