Une Eglise qui prend le chemin de Pâques
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Une expérience fondatrice
Pâques, qu'est-ce à dire ?
Le mot « pâques » veut dire « passage » en hébreu. L'évènement
fondateur du peuple d'Israël a été celui d'un double passage :
passage de Dieu dans la terre de servitude (l'Egypte) qui a entraîné
un passage des hommes vers la terre de liberté.
Un apprentissage de la liberté dans la communion
Dans ce "passage", s'est réalisé un double apprentissage : celui
de la liberté et celui de la communion.
Le peuple de l'Exode a fait l'expérience que, pour être libre,
il ne suffit pas de sortir de la terre de servitude. On peut garder
une âme d'esclave (irresponsable et qui attend tout du maître).
Il faut faire l'apprentissage de la liberté et de ses risques.
Non pas la liberté-caprice (liée au rêve de toute-puissance, négation
même de la condition humaine), mais la liberté de s'attacher librement
(dans l'Alliance) pour devenir, en vérité, un être de communion.
A la suite du Christ
C'est par rapport à cette première expérience que Jésus lui-même
se situe pour interpréter le sens profond du don de sa vie comme
étant la "Pâque nouvelle", le « passage » définitif. Comme disciples
de Jésus, nous avons, nous aussi, sans cesse à revenir à cet événement
fondateur pour percevoir les enjeux les plus profonds de notre
existence.
Au seuil du Carême, l'Evangile des tentations (Mt 4,1-11 ; Lc
4,1-13)
Cet évangile met en scène trois réalités : un lieu, une mise à
l'épreuve, un combat dans la durée.
1. Un lieu, le désert
Tout commence après le baptême de Jésus. Il en avait été de même
pour le peuple de l'Exode (qui commença par traverser la mer)
et il en est de même pour tout chrétien: tout commence avec le
baptême. Mais il ne suffit pas d'être baptisé, il nous reste encore
à vivre ce que signifie le baptême, à savoir le passage, à la
suite de Jésus, vers la liberté et la communion véritables. Et
c'est là qu'intervient le désert.
Bien plus qu'un lieu géographique - le récit des évangiles n'est
pas un reportage, mais un message -. Le désert est le lieu symbolique
d'une expérience, une expérience humaine et une expérience proprement
religieuse.
- Il s'agit d'une situation vécue : celle qui se caractérise par
le vide et le manque. Et ce premier trait du désert, nous renvoie
à ce qu'il y a de plus radical en nous, par delà toutes les expériences
de manque que nous pouvons connaître.
- Un second trait est au coeur de l'expérience biblique du désert
: c'est le lieu des fiançailles des hommes et de Dieu, qui se
lie à eux par une parole et les met à l'épreuve.
D'où le deuxième élément du récit :
2. Une mise à l'épreuve
Le Christ triomphe des tentations que connaît tout homme qui cherche
à devenir libre
La tentation se rencontre dans notre vie chaque fois que nous
sommes placés dans une situation de choix qui engage notre liberté.
C'est une expérience des limites (je ne peux tout avoir et il
faut que je laisse la place à l'autre...) et, dans cette mesure,
elle est douloureuse. Mais elle révèle en même temps notre grandeur
et notre liberté. Si un être est totalement conditionné, on ne
peut parler, à son sujet, de tentation, car il n'y a pas de choix
possible pour lui (c'est ainsi que fonctionne, d'une certaine
façon, l'instinct des animaux). Il n'en est pas ainsi de l'homme.
Même s'il est bien vrai que ma liberté est limitée, il demeure
que je suis capable de choisir et j'aurai à répondre de mes choix.
Dans le Christ, il n'y a aucune complicité avec le mal ; mais,
comme tout homme, il a été tenté. Affirmer cela, c'est affirmer
sa liberté d'homme, c'est prendre au sérieux le mystère de l'incarnation.
Trois esclavages
Matthieu et Luc les synthétisent en trois tentations. Luc précise
: « ayant épuisé toutes les formes de tentation, le démon le quitta...
» (Lc 4,13)
- La première tentation ("...Si tu es Fils de Dieu, ordonne que
ces pierres deviennent du pain..") nous renvoie à la façon dont
nous réagissons face à nos manques. La façon la plus immédiate,
c'est la consommation ; mais c'est souvent se tromper que d'en
rester là. Car la consommation ne comble pas vraiment ce qui nous
manque. On peut « tromper sa faim », comme on dit, mais on reste
affamé. Et le symptôme en est la poursuite indéfinie de la consommation
(sur laquelle nos économies occidentales sont basées !)
Notre faim véritable est d'un autre ordre. Elle se situe sur un
autre registre : non pas celui de l'avoir, mais celui de l'être.
Et c'est à ce niveau qu'intervient la démarche religieuse. Mais,
à ce niveau là, la tentation se redouble, si l'on peut dire. L'illusion
et la tentation radicale qui guette toute religion, c'est de faire
servir Dieu à la satisfaction de nos besoins. On fait entrer Dieu
dans le monde de la consommation !
Le premier esclavage qui nous guette, c'est de mettre Dieu au
service de nos besoins. Jésus n'y cède pas et il reprend la parole
du Deutéronome : « L'homme ne vit pas seulement de pain, mais
de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » (Dt 8,3)
Il invite ainsi à reconnaître que seule peut nous combler une
parole qui nous crée comme sujet. Or c'est très précisément la
parole que Jésus a entendue à son baptême :
« Tu es mon fils, en toi j'ai mis tout mon amour » (Mt 3,17 et
//)
Et, dans la mesure où c'est à Jésus comme homme que cette parole
est dite, c'est aussi à chacun de nous qu'elle est adressée. Reste
à l'accueillir. Il faut pour cela se libérer de deux autres esclavages
que manifestent les deux autres tentations des récits évangéliques
:
- Le deuxième esclavage dont il faut se libérer c'est l'esclavage
de l'irresponsabilité liée à une image fausse de la bonté de Dieu.
C'est ce que met en scène la deuxième tentation: « Si tu es le
fils de Dieu, jette-te toi en bas... » Comme si la bonté de Dieu
consistait à nous laisser faire tous nos caprices en nous rattrapant
de toutes façon. Le type même du dieu pervers !
Jésus refuse d'entrer dans un tel schéma. Comme tout homme, il
est soumis aux lois de la pesanteur et il ne rêve pas de s'y soustraire
par bravade, en invoquant la protection de Dieu.
Quant à nous, trop souvent encore, dans nos prières n'est-ce pas
l'inverse de la demande du Notre Père qui apparaît ? Non pas :
« que ta volonté soit faite » (par moi), mais : « que ma volonté
soit faite » (par toi). Nous disons à Dieu ce que nous voulons...
avec des courbettes, s'il le faut... Et nous sommes alors victimes
du troisième esclavage :
- Le troisième esclavage, c'est celui de la volonté de puissance.
Celle que l'on exerce sur les autres et celle que l'on subit soi-même.
Car telle est bien la logique infernale de la proposition du démon
: « tout cela, je te le donne si tu te prosterne devant moi. »
(Lc 4,6 // Mt 4,8))
Rien de tel chez Jésus qui proclame bienheureux les doux, les
humbles (les deux termes vont très souvent ensemble dans la bible),
ceux qui ne s'imposent pas. Et il déclare que c'est à eux qu'est
promise la terre. Non pas une terre parmi d'autres, une terre
à accaparer - Et l'on sait ce que cela donne, en Palestine et
ailleurs ! - mais la terre toute entière, car eux seuls peuvent
la rendre habitable et fraternelle à tous.
De la terre accaparée à la terre partagée, le chemin est encore
long - c'est le moins qu'on puisse dire ! - Mais l'important c'est
de s'y engager. Et c'est là qu'il faut prendre conscience à nouveau
de l'importance du temps. D'où la troisième réalité mise en scène
par les évangélistes :
3. Un combat dans la durée
L'épreuve de Jésus au désert dure 40 jours. Tout au long de la
bible, à des moments décisifs, on retrouve ce chiffre. Il y a
les 40 jours du déluge, les 40 jours de Moïse au Sinaï, les 40
jours pendant lesquels Goliath, le Philistin, défie Israël en
disant : » amenez-moi un homme ! » - Alors même qu'il y a des
centaines de guerriers en présence... ! - Et c'est David et non
pas un guerrier qui va être cet homme. Il y a encore les 40 jours
de la marche d'Elie vers l'Horeb, la montagne de Dieu et, bien
sûr, les 40 ans au désert du peuple de l'Exode. A chaque fois,
est ainsi suggéré le temps qu'il faut pour que naisse des hommes
en qui se manifeste la vie du Dieu vivant. 40, c'est le chiffre
de la transformation et de la naissance. Ne faut-il pas 40 semaines
pour que naisse un petit d'homme ?
Or c'est cela encore qui est en cause dans la durée du temps de
carême, pour chacun de nous.
Une Eglise qui prend le chemin de Pâques
Une Eglise qui prend le chemin de Pâques, c'est une Eglise qui
prend les moyens de repérer les tentations auxquelles elle est
affrontée.
Une Eglise où les chrétiens s'efforcent, en accueillant la puissance
de l'Esprit, de surmonter les obstacles qui les empêchent de témoigner
de la victoire de Dieu sur toutes les puissances de mort.
La tradition la plus ancienne de l'Eglise a développé pour cela
une discipline du Carême qui met en oeuvre, en quelque sorte,
une triple réponse aux trois tentations : le jeûne, la prière
et le partage.
Le jeûne, la prière et le partage
Pour faire la vérité par rapport à nous même et par rapport à
notre manque fondamental, le jeûne peut Jouer le rôle de révélateur
(peut-être sommes-nous en train de le redécouvrir, par le détour
d'expériences partagées avec d'autres que les chrétiens, bien
au delà d'un légalisme qui l'avait réduit à une simple formalité...).
Pour faire la vérité par rapport à notre dépendance vis à vis
de Dieu, la prière peut jouer le rôle de révélateur : quel rôle
reconnaissons-nous à Dieu dans notre prière ?
Pour faire la vérité par rapport à nos liens avec les autres,
la façon dont nous pratiquons le partage est un test. Sans doute
peut-on se réjouir de l'impact qu'ont auprès de beaucoup de chrétiens
les campagnes de solidarité proposées durant le Carême ! Mais
la question demeure posée à chacun de nous : Qu'est-ce que tu
es prêt à partager ?
Avec le Carême, voici que nous est donné
- un temps pour renaître
- un temps pour accueillir à nouveau le souffle de Dieu qui se
lève sur la poussière de nos déserts pour lui donner vie.
- Un temps pour entendre d'une façon neuve l'Evangile de Jésus
Christ et entrer dans son dynamisme.
Père Bernard-Dominique MARLIANGEAS, op.
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