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    LES " REPERES " de SERVIAM : Signes d'Espérance
    " Un temps viendra où les hommes ne supporteront plus la saine doctrine, mais au contraire, au gré de leurs passions et l'oreille les démangeant, ils se donneront des maîtres en quantité et détourneront l'oreille de la vérité pour se tourner vers les fables.
    St Paul, 2 Epître à Timothée 4-1à 5

    Il suffit de tendre l'ouïe, le regard, la raison, pour constater l'ampleur du désastre dans lequel l'homme moderne s'enfonce en se détournant de son créateur... C'est pour aider à reprendre le bon cap que le site serviam propose une série de " repères " à ses correspondant
    Né en 1963, le Père Ludovic Lécuru a d'abord fait ses études à lÉcole normale de Beauvais puis à l'université de Paris-V où il a obtenu une licence en Sciences de l'éducation. Depuis 1988, il est moine bénédictin à lAbbaye Saint-Wandrille (Seine-Maritime). Ordonné prêtre en 1997, il estplus spécialement chargé de l'accueil des hôtes, charge qui l'amène à rencontrer de nombreux jeunes et leur famille.
    Serviam remercie les Editions du Sarment de leur aimable accord de reproduction partielle de l'ouvrage particulièrement intéressant : " On demande des parents "

    Mai 2002, L'enfant et l'éducation

    En théorie, tout le monde est d'accord pour souligner l'importance de l'éducation. De l'ins-truction d'abord, ne serait-ce que pour apprendre à lire et à écrire, acquérir un minimum de connaissances et de méthode. Tout le monde est unanime: parents, enseignants, pou-voirs publics, et les enfants eux-mêmes malgré leur enthousiasme relatif à se plier à une disci-pline scolaire.
    Cependant, les chamboulements constants des programmes scolaires des classes primaires et du lycée, la réforme à la va-vite des écoles normales devenues les IUFM en 1990 après un court délai d'expérimentation de onze mois dans seulement trois établissements, trahissent comme un malaise. Depuis les années 70, la non-directivité en classe s'est présentée comme la vraie formule pédagogique: l'enfant doit disposer de la plus large autonomie possible à l'école.
    Cette méthode dite d'éveil, au demeurant fort pertinente, est devenue exclusive. Elle a supplanté les pédagogies plus direc-tives en laissant croire que pour bien apprendre, l'enfant devait être le producteur de son propre savoir. Seulement, les résultats sont là: les méthodes de lecture dite " globale " créent des pépinières d'analphabètes et de dyslexiques qui confondent les mots et qui sont incapables de lire des noms propres. Nombreux les élèves, tous niveaux confondus, qui comprennent à grand-peine le libellé d'un sujet. Les grands élèves, à part les plus motivés et ceux qui ont reçu le soutien nécessaire, arrivent au lycée sans véritable méthode de travail. Ils manquent de capacité d'écoute. Il suffit d'ailleurs de regarder certains bacheliers pour s'apercevoir que beau-coup parmi eux affrontent leurs études ou leur formation humaine sans grande conviction, ni confiance en l' avenir.

    L'école ne fait pas tout; l'éducation exige bien davantage que des notions d'histoire-géo, de grammaire ou d'algèbre: elle doit permettre à l'enfant de découvrir le but de sa vie et les voies pour l'atteindre. La tâche n'est pas rendue aisée par l'individualisme régnant. Il contraint souvent la personne à abdiquer son identité en faveur de stéréotypes issus des modes ou des statistiques.
    La santé morale de notre société n'est pas bonne: on ne prend plus suffisamment en compte l'impératif de la dignité de la personne humaine, condition préalable à tout processus éducatif. L'absence de conception globale de l'enfant en tant que personne humaine sape les bases d'une éducation digne de ce nom.
    Que devient l'éducation dans ce contexte ? Manifestement une réalité floue, qui change au gré des ministères. Quel ministre de l'Éducation ne rêve d'associer son nom à une réforme scolaire ?

    La fragilité de l'éducation n'est pas une fatalité. On a moins à s'interroger sur les conséquences d'une telle carence (beaucoup de jeunes ont de plus en plus de mal à se repérer de façon cohérente dans la société actuelle) que sur ses causes. Ses causes, ce sont les ingré-dients d'une société dont les fondements sont en ruine: absence de convictions, mainmise de l'État sur la famille, souci électoral des gouver-nements en place, mission des parents rendue difficile en raison de la permissivité et du laxisme ambiants.
    Bien des jeunes, cependant, attendent des adultes qu'ils jouent leur rôle en matière d'éducation et les aident à préparer leur avenir. Mais ces derniers hésitent de plus en plus à se poser comme tels. L'absence de normes morales et sociales, le manque de repères culturels, la peur de dire non ou d'imposer des choix mettent certains adultes bien en peine de transmettre aux plus jeunes de quoi s'ouvrir à l'avenir et devenir autonomes. C'est pourquoi il est raisonnable de concevoir l'éducation humaine à partir d'une anthropologie fondée sur la Révélation divine.

    Dieu, le seul pédagogue

    Pour comprendre la pédagogie de Dieu et son initiative de se révéler à nous, il suffit d'écouter Dieu lui-même nous parler dans la Bible. D'un bout à l'autre de l'Ancien Testament, Dieu agit auprès d'Israël comme un pédagogue qui éduque son fils pour le rendre adulte et libre: " Mon fils premier-né, c'est Israël, dit Yahvé " (Ex 4,22). Pour conduire ce peuple-fils, Yahvé lui fait connaître ses décrets et ses lois et lui révèle l'amour dont il est l'objet. Ainsi, en découvrant la volonté de Dieu sur lui, Israël découvre en même temps et comme une même réalité, et son identité et l'amour dont il est aimé.

    La mystérieuse relation entre Dieu et les hommes passe par cette éducation. À travers elle, Dieu dévoile l'immense tendresse qu'il porte aux hommes. Littéralement, le mot tendresse (rahamim, en hébreu) veut dire entrailles, sein maternel. On trouve l'écho de cette " ten-dresse-entrailles " dans l'évangile de Luc : Zacharie, le père de Jean-Baptiste, chante l'amour du Dieu Sauveur en évoquant les " entrailles de miséricorde du Très-Haut " ( 1,78) .Comme une mère donne la vie à l'enfant qu'elle porte dans son sein, Dieu donne la vie à son peuple par la tendresse viscérale de son cœur de Père.

    Un autre terme hébreu, hésed (près de deux cents fois dans l'Ancien Testament), insiste lui aussi sur l'intensité de la tendresse divine. Le mot hésed désigne la relation intime qui unit deux êtres et implique fidélité. Il est traduit par le mot miséricorde, d'après le grec éléos. La misé-ricorde, telle qu'on l'entend ici, est bien plus qu'une bonté instinctive et passagère, un mouvement fugace de l'âme.
    Elle est encore moins une démission navrée devant le mal. Elle mani-feste au contraire une bonté consciente, voulue, doublée d'une fidélité de Dieu envers sa créa-ture. Sa miséricorde est celle d'un Père qui ne se résigne ni à la perte de son " premier-né ", ni à ses infidélités. À chaque fois que Dieu fait preuve de hésed, il sauve sa créature et la relève de sa chute après en avoir eu le cœur arraché. " La miséricorde signifie une puissance parti-culière de l'amour qui est plus fort que le péché et l'infidélité du peuple élu . "

    Pour comprendre la valeur de la pédagogie de Dieu, il faut nécessairement la relier à sa ten-dresse et à sa miséricorde. C'est Dieu lui-même qui le dit: " Quand Israël était enfant, je l'aimai. À Éphraïm, j'avais appris à marcher en le pre-nant par les bras. Mais ils n'ont pas compris que je prenais soin d'eux. Je les menais par des attaches humaines, avec des liens d'amour ; j'étais pour eux comme celui qui soulève un nourrisson tout contre sa joue et je m'inclinais vers lui et le faisais manger " (Os 11, 1-4) .
    Cette extrême tendresse montre avec réalisme l'amour prévenant de Dieu pour les hommes. Il s'agit d'un amour visible, tangible, " joue contre joue ". Ce Dieu qui éduque son peuple n'est nullement un dieu tatillon, redresseur de torts. Il est le Dieu de Tendresse qui amène Israël à découvrir la densité de son amour de Père. Ainsi Israël prend-il conscience de son exis-tence tout au long de son histoire à travers l'amour sans mesure de Dieu pour lui.

    Toutefois, pour atteindre ce but, Dieu n'hésite pas à utiliser les grands moyens. Il cor-rige, il reprend, et s'il le faut, il châtie. " Je vous châtierai comme le méritent vos actions ", pré-vient-il par la bouche du prophète Jérémie. Car Israël murmure sans cesse contre Dieu: au désert, le voilà qui regrette le temps de l'escla-vage en Égypte, où au moins il ne mourait ni de faim ni de soif. Jamais content, Israël est un peuple rebelle, orgueilleux, " à la nuque raide " (Ba 2, 30) .Les prophètes soulignent le caractère éducatif des châtiments divins. " C'est à cause de leur méchanceté que je les punirai " (Os 7, 12). Et Jérémie insiste pour dire qu'Israël a été suffisamment prévenu avant que les malheurs ne s'abattent sur lui. Israël est vrai-ment " la nation qui n'écoute pas la voix de Yahvé son Dieu et ne se laisse pas instruire " (Jr7,28).

    Cependant " les entrailles de Yahvé s'émeuvent toujours " (Jr 31,20), comme si l'inconduite de son peuple ne faisait que relancer sa tendresse pour lui. Dieu, fidèle à son dessein, patient en vue du résultat recherché, conduit son peuple à la conversion. Israël reconnaît sa sottise et se laisse guérir par l'amour de Dieu: " Ah ! Yahvé, tu m'as corrigé, j'ai subi la correction comme un jeune taureau non dressé. Fais-moi revenir, que je revienne, car tu es Yahvé mon Dieu " (Jr 31,18).

    Nous sommes ces jeunes taureaux mal dressés et avons besoin d'être éduqués. Les pro-phètes de l'Ancien Testament soulignent combien Dieu s'est chargé directement de l'éducation de son peuple. Sa pédagogie a pour but de faire de nous des fils libres, des fils capables de découvrir leur identité d'enfants aimés de Dieu. Il en va de même dans chaque histoire personnelle: l'enfant ne découvre son existence que s'il est aimé. Manquer d'amour, c'est ne pas naître tout à fait. L'éducation n'est pas une réalité générale et vague; elle conjugue croissance et amour et engage toute la vie. En somme, l'éducation, c'est l'amour en acte.

    Les auteurs sacrés semblent s'être inspirés des conceptions éducatives de leur temps pour parler de la pédagogie de Dieu. Les livres sapientiaux, celui des Proverbes en particulier, sont très révélateurs à ce sujet. Pleins de bon sens et de finesse, les Proverbes sont de véritables guides pratiques pour les éducateurs de tous les temps. L'éducation y est conçue comme l'apprentissage de la vie. Au plan concret, elle livre un savoir-faire. Au plan spiri-tuel, elle apporte le discernement entre ce qui conduit à la vie et ce qui mène à la mort. L'édu-cation ainsi conçue devient la manière de diri-ger sa vie conformément à la Loi de Dieu.
    Dans ce processus, il revient au maître de transmettre ce bon sens, quitte à faire usage de la baguette s'il le faut pour faire entrer son enseignement dans l'esprit du disciple: " Baguette et répri-mande procurent la sagesse " (Pr 29,15). Nulle part il n'est dit que l'insensé ou l'indocile regrettera les bleus; au contraire, il saura gré à son maître des coups reçus: " Qui aime la disci-pline aime le savoir " ( 12, 1).

    Conséquence pratique: quand il le faut, notamment pour notifier à l'enfant qu'il a adopté une attitude inadmissible, le père doit savoir donner une paire de claques (sans jeu de mots). Cette attitude, pour extrême qu'elle soit, exige de l'enfant des limites à son comporte-ment, limites qui ne sont pas le fait des humeurs ou des caprices de l'adulte, mais des réalités et des lois.

    Si, dans les livres sapientiaux, éducation rime avec correction, autorité rime avec liberté. L'auteur du livre des Proverbes le sait bien : l'absence d'éducation entraîne l'esclavage des vices: injustice, ivrognerie, adultère, paresse, vengeance. Ces vices sont à ses yeux des entraves au bonheur. Aussi met-il en garde son disciple du danger qu'il court à les suivre : " Mon fils, si des pécheurs veulent te séduire, n'y va pas " (1, 10).
    Pour persévérer dans le bien, un long apprentissage est indispensable. D'où la nécessité pour le sage d'instruire son disciple à la lumière de la loi divine. Dans les livres sapientiaux, l'éducation apparaît claire-ment comme un don de Dieu fait à l'homme et un effort de l'homme pour se l'approprier.

    Quant à la famille, elle apparaît comme un véritable facteur d'éducation. C'est en son sein que l'enfant grandit et que les parents lui com-muniquent les principes de la vertu: " Écoute, mon fils, l'instruction de ton père, ne méprise pas l'enseignement de ta mère " (1,8).
    Heureux les parents qui accomplissent ce devoir et qui trouvent la joie dans l'obéissance et l'amour de leurs enfants: " Il est au comble de l'allégresse, le père du juste! " (23, 24). Mais malheur aux parents dont les enfants se perdent, faute de leur avoir enseigné les principes de la vraie sagesse: " Qui hante les débauchés est la honte de son père " (28, 7), " Le jeune homme laissé à lui-même sera la honte de sa mère " (29, 15).

    Dans la perspective des sages d'Israël, l'édu-cation peut se définir comme l'intégration des volontés divines dans le cœur humain pour le libérer de son orgueil et le faire parvenir à sa stature définitive. Plus tard, saint Paul, en com-mentant le quatrième commandement -" Honore ton père et ta mère " -demandera aux parents de pratiquer l'éducation à la manière de Dieu - instruction et fessées - car ils sont les mandataires de Dieu, seul véritable éducateur de la personne humaine.
    La morale domestique de saint Paul est certainement la première du genre dans l'Antiquité : " Et vous parents, n'exaspérez pas vos enfants, mais usez, en les éduquant, de corrections et de semonces qui s'inspirent du Seigneur " (Ép 6,4).

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