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    LES " REPERES " de SERVIAM : Signes d'Espérance
    " Un temps viendra où les hommes ne supporteront plus la saine doctrine, mais au contraire, au gré de leurs passions et l'oreille les démangeant, ils se donneront des maîtres en quantité et détourneront l'oreille de la vérité pour se tourner vers les fables.
    St Paul, 2 Epître à Timothée 4-1à 5

    Il suffit de tendre l'ouïe, le regard, la raison, pour constater l'ampleur du désastre dans lequel l'homme moderne s'enfonce en se détournant de son créateur... C'est pour aider à reprendre le bon cap que le site serviam propose une série de " repères " à ses correspondant
    Né en 1963, le Père Ludovic Lécuru a d'abord fait ses études à lÉcole normale de Beauvais puis à l'université de Paris-V où il a obtenu une licence en Sciences de l'éducation. Depuis 1988, il est moine bénédictin à lAbbaye Saint-Wandrille (Seine-Maritime). Ordonné prêtre en 1997, il estplus spécialement chargé de l'accueil des hôtes, charge qui l'amène à rencontrer de nombreux jeunes et leur famille.
    Serviam remercie les Editions du Sarment de leur aimable accord de reproduction partielle de l'ouvrage particulièrement intéressant : " On demande des parents "

    " Les enfants savent..."


    Parler de l'enfant ne dépend pas d'abord d'observations psychologiques, sociologiques ou pédagogiques, si nécessaires soient-elles, mais d'une anthropologie qui s'éclaire à la lumière de Dieu. La personne humaine, dès son plus jeune âge, ne se découvre qu'en s'ouvrant à sa réalité la plus personnelle par un chemin intérieur au bout duquel Dieu et l'humain se laissent trouver. On ne parle bien de l'enfant que dans la mesure où l'on reconnaît sa dignité d'être créé à l'image et à la ressemblance de Dieu (cf. Gn 1,27). Cela signifie que Dieu sus-cite dans le cœur de la personne une conscience de soi, une relation avec Lui en vertu de laquelle l'homme ne devient lui-même que s'il consent au projet du Créateur et oriente sa liberté selon les exigences morales conformes à sa nature humaine. Ces exigences n'ont rien à voir avec quelques énoncés abstraits, mais elles vivifient l'homme de l'intérieur et lui révèlent son image et sa ressemblance avec Dieu.

    Mais pour fondamental qu'il soit, ce discours ne s'arrête pas là. L'enfant est trop petit pour grandir tout seul! Doué de potentialités insoup-çonnées, il n'en reste pas moins un être ina-chevé, l'objet de ses instincts et de ses pulsions. Il doit devenir homme, et pour cela il doit consentir au don de lui-même, afin de conquérir et d'accepter sa liberté. Il a besoin d'être guidé pour renoncer à sa toute-puissance narcissique et accepter ce qui n'est pas lui. Et c'est toute une affaire! Aussi son éducation demande-t-elle du temps, autant de temps que le développe-ment de sa personnalité. L'éducation a pour but d'enrichir la vie psychique du sujet et de lui per-mettre de s'inscrire dans la continuité au lieu d'en rester au stade de la confusion. Pour éviter que l'enfant ne se maintienne dans le statut de centre du monde, il importe qu'il soit aidé pour réaliser le passage du stade fusionnel - rappel de la relation avec la mère - au stade relationnel et social qui n'est possible que par la médiation parentale - père et mère - dans une relation éducative.

    En toute logique, une éducation digne de ce nom s'inspire de la même anthropologie, c'est--à-dire d'une conception de l'homme qui repose sur la loi objective révélée dans la conscience du sujet. Quand tous les repères éthiques dispa-raissent, l'enfant est projeté dans un univers insaisissable qui n'offre ni limites ni but. Pour se comprendre, la personne humaine, dès les premières années de son existence, a besoin de découvrir les certitudes universelles qui donnent sens à l'existence. En un mot, l'éducation doit révéler au sujet l'ultime fondement de son existence. Sinon, il risque de rester le jouet de sa vision égocentrique et tyrannique du monde. Comme toutes les autres intuitions, celle d'être aimé est au fondement de la raison, et c'est cette intuition, au milieu de bien d'autres, qui éveille la conscience, oriente les conduites et influence la psychologie. Seul l'amour humain authentique dicte les vrais comportements et permet de se donner des exi-gences.

    Des exigences. Tout le problème est là. L'éducation suppose une relation d'autorité, laquelle fait précisément défaut aujourd'hui. On croit l'enfant ou l'adolescent achevé alors qu'il est en formation et loin encore de pouvoir affronter les réalités de la vie sans le secours des adultes. Pour y parvenir - et il le souhaite -, il doit nécessairement découvrir qu'on ne fait pas impunément tout ce dont on a envie, sous peine de se heurter à une fausse représentation du réel. Ne pas éduquer la conscience de l'enfant ni lui permettre de comprendre ce qui se passe en lui, c'est le laisser sans loi et sans limites. C'est le rendre difficilement capable de se repé-rer et d'acquérir son autonomie spirituelle, psy-chique et affective. Certes, il importe de laisser au sujet un espace de liberté et de faire preuve d'une réelle souplesse dans la relation éduca-tive, à condition toutefois que ce ne soit pas au détriment de l'apprentissage des lois. Le monde intérieur de l'enfant doit se structurer, d'où l'importance de repères culturels et moraux apportés par les parents. Quand ces repères ne sont plus indiqués, l'enfant demeure un être fragile qui ne sait plus distinguer entre le bien et le mal, et finalement leur accorde autant de droits.

    Si vos enfants ont raison, c'est parce que leur conscience filiale, caractérisée par leur besoin naturel d'un papa et d'une maman, coïncide avec le désir humain d'atteindre sa fin grâce à la connaissance d'une loi objective - " fais ceci, évite cela ". Regretter que tant de jeunes soient dépourvus de l'apprentissage des lois, c'est reconnaître au préalable que leurs attentes n'ont pas été comblées et qu'ils ont dû se débrouiller tout seuls, sans règles ni repères.

    L'éducation morale est un point de départ indispensable pour l'éveil de la conscience. Quand cette éducation fait défaut, la loi morale ne s'impose plus comme fondement de l'agir mais devient ce que chacun décrète à partir de ses pulsions et de ses expériences subjectives. Plus rien ne se fait dans la durée, tout est ponc-tuel. Au total, l'enfant puis l'adolescent risque de croire que tout dépend de l'envie du moment et que rien ne peut s'inscrire dans le temps. Il ne peut plus tenir compte de normes objectives pour donner cohérence à son agir . C'est une des raisons pour lesquelles tant de jeunes ne savent plus faire l'expérience de l'effort. Dès qu'il s'agit pour eux de se concen-trer sur un travail ou une lecture, ils ont tôt fait de déclarer que " ça leur prend la tête ". Seul et sans normes, incapable de faire preuve d'atten-tion de façon suivie, le jeune est en grand dan-ger de se disperser dans toutes les directions possibles.

    On se plaint, à juste titre, que les grands ado-lescents s'attardent indéfiniment dans les études par peur de s'engager. C'est parce que l'engagement et la durée représentent à leurs yeux une frustration de tous les autres choix possibles. À force d'avoir comblé leurs désirs les uns après les autres sans résistance ni effort, il ne faut guère s'étonner que nombre d'entre eux éprouvent des difficultés pour se stabiliser affec-tivement et donner une orientation à leur vie d'adulte. Au reste, ce qui résulte d'un manque de relation éducative est parfois attribué à des troubles du comportement et est réglé par mode de thérapie. Pour un oui pour un non, on envoie l'enfant - souvent très jeune d'ailleurs -consulter un " psy ". Comme ces parents qui, à l'approche de leur deuxième enfant, conduisent leur premier, âgé de quatre ans, chez le " psy " afin de le préparer à la venue d'un petit frère. Après tout, n'est-ce pas aux parents de faire ce " travail " ? Pour gérer au mieux cette absence de relation éducative, les parents se croient obligés de se justifier, avec le risque de faire croire à l'enfant que tout se négocie et ne repose sur aucune exigence morale.

    Cette attitude est largement affectée par la façon dont on considère l'enfant. En 1968, l'encyclique Humanæ vitæ n'exposait pas seule-ment quelques mises au point sur la contracep-tion. Prophétique, ce document mettait en garde contre les bouleversements que ne man-querait pas de susciter une conception de la sexualité détachée de la nature intime de la per-sonne humaine, de sa maturité affective et de ses lois biologiques. De ce fait, l'enfant " est de moins en moins perçu comme un don de Dieu et de plus en plus comme l'objet du désir de l'homme ". Autrement dit, l'enfant est devenu l'enfant-miroir de l'adulte, l'élément valorisant. Il est devenu une fin en soi. Seuls comptent son épanouissement et son confort en dehors de toute contrainte et de toute exigence. Tout est fait pour qu'il grandisse en conservant sa psy-chologie infantile. Le pire est que ce modèle inspire le comportement des adultes eux--mêmes: rester jeune, adopter la manière de parler et de s'habiller des adolescents est devenu une référence, un style. Les indices ne manquent pas. On voit des vedettes du cinéma ou de la chanson afficher des allures d'adoles-cents. Quant aux motifs de certains vêtements pour adultes (cravates et chaussettes), ils n'ont rien à envier à ceux des pyjamas pour enfant. Bien entendu, l'enfant demeure prisonnier de ces modèles et a de grandes chances de les adopter à son tour en grandissant.

    Les enfants sont aimés, le problème n'est pas là. C'est la relation d'autorité qui pose pro-blème. Son absence est perçue par l'enfant ou l'adolescent, inconsciemment ou non, comme un manque d'amour. L'adulte qui hésite à exer-cer son autorité par crainte de décevoir l'enfant ou d'être privé de son affection, risque de som-brer dans l'infantilisme, et pour l'enfant et pour lui-même. L'autorité effective signifie pour l'adulte, et particulièrement pour les parents, l'adhésion à sa vocation, et pour l'enfant un gage de maturité.

    Quel regard la société porte-t-elle sur l'enfant? De nombreux parents montent au cré-neau pour rappeler qu'il est un don de Dieu, que la famille est une école d'humanité et que la présence d'adultes conscients de leurs respon-sabilités et des exigences de la dignité humaine constituent la meilleure contribution à l'éduca-tion des petits. Seulement, pour qui est obser-vateur, ces parents sont très isolés et leurs enfants ne paraissent guère intéresser la société. On en veut pour preuve la polémique provo-quée par la mise sous conditions de ressources des allocations familiales au début de l'année 1998. Cette décision a été prise en même temps que la promesse du gouvernement de légiférer sur les contrats d'union en faveur des couples homosexuels. Il faut interpréter cette coïnci-dence comme un double aveu: d'une part, l'enfant en tant que tel n'intéresse pas la com-munauté nationale, surtout pas celui issu des milieux aisés (ségrégation, donc, alors que l'argument législatif repose sur l'égalité sociale), et d'autre part, il importe de satisfaire les ten-dances sexuelles de quelques-uns. Pourquoi vouloir à tout prix légaliser ce qui va à contre-sens de l'éthique personnelle et sociale ?

    Les enfants et les jeunes ont besoin d'un témoignage de vie. Tout semble être mis en place pour les encourager à une permissivité que les adultes ne savent plus gérer autrement qu'en dépénalisant. Deux exemples parmi d'autres, d'enjeux différents certes, mais qui relèvent d'une même impasse: l'orthographe et la drogue. L'orthographe: son maintien suscite un débat parmi les intellectuels de tout poil pour savoir si, oui ou non, il convient de réduire la langue française, du moins dans sa forme écrite, à sa plus simple expression. Autrement dit, supprimer les dictées empêchera-t-il les écoliers de faire des fautes d'orthographe ? La drogue: faut-il oui ou non légitimer son usage depuis qu'un nombre de plus en plus important de jeunes " fument du shit " ? En fait, derrière ces deux débats, c'est l'aveu d'impuissance à affronter les problèmes en cause qui se pose de façon aiguë. Est-ce parce que l'école ne sait plus enseigner la langue française qu'il faut abo-lir ses règles ? Est-ce parce que de plus en plus de jeunes deviennent toxicomanes qu'il faut libéraliser les stupéfiants ?

    Au nom de la tolérance, on voit s'exercer une pression qui oblige les gens à admettre que tout est permis et que tout se vaut. Ce néo-libéra-lisme impose des conceptions et des attitudes sans aucune référence à la valeur transcendante de la personne humaine. Seulement, tant que la société se fondera sur l'indifférentisme moral, elle n'offrira à l'enfant aucun interdit suscep-tible d'enrichir son humanité. Elle le laissera baigner dans le virtuel et s'emparer de modèles imaginaires. L'enfant grandit dans une société -couveuse qui uniformise les consciences pour pallier le manque d'interdits. Une société qui confisque les enfants et licencie les parents. Dans ces conditions, il est difficile pour un jeune de trouver dans sa famille des codes de vie indispensables à l'enrichissement de ses relations sociales et de sa vie spirituelle. D'où, entre autres, cette affluence grandissante vers les rave-parties ou les concerts de musique techno, où les jeunes se cachent et disparaissent dans une atmosphère de fusion.

    Bien sûr, il ne suffit pas de s'en prendre aux conséquences, il faut s'attaquer aux causes. La cause, après tout, c'est peut-être de ne pas prendre suffisamment au sérieux le sens filial de l'enfant et, de ce fait, de laisser muette sa conscience morale. L'être humain apprend la vérité sur lui-même auprès de ses parents. D'eux, il apprend comment mettre en œuvre sa propre vie. La présence à ses côtés de parents unis (si le divorce sépare les deux parents, il divise aussi l'enfant qui est seul à le vivre), de parents capables de lui révéler les valeurs fonda-mentales de l'existence humaine à travers l'éducation, peut motiver l'enfant à donner une juste direction à sa vie. Saint Paul encourage à plu-sieurs reprises les parents à ne pas exaspérer ni décourager leurs enfants (cf. Ph 6, 4 ; CoI 3,21). Si l'Apôtre entendait par " exaspé-rer " une excessive autorité, peut-être faut-il entendre aujourd'hui une excessive permissi-vité, tout aussi exaspérante et décourageante avec sa sempiternelle rengaine: " Fais comme tu le sens. " Pourtant, de l'esprit filial de l'enfant - comme de l'adulte - à l'égard de ses parents et de Dieu, dépend son sens moral. Quand le quatrième commandement " honore ton père et ta mère " n'est plus respecté, ce sont les orientations morales qui disparaissent, et avec elles le sens de l'amour humain, le respect de la vie et la justice à l'égard de soi et d'autrui. Précisément, si tant de jeunes se maintiennent dans un comportement irresponsable et imma-ture, c'est probablement parce que les adultes ont laissé sans réponse leurs interrogations humaines et spirituelles.

    Se plaindre de l'indifférentisme moral des jeunes est trop facile. Parents, éducateurs, poli-tiques et gouvernants seraient-ils à ce point bla-sés ou égarés au plan moral qu'ils n'aient plus rien à dire aux jeunes pour les aider à réfléchir sur le sens de la vie et à construire l'avenir ? Que la société fasse donc son mea culpa et s'interroge pour savoir si, oui ou non, elle aide les familles à transmettre aux enfants un message de vie et d'amour, garant de la dignité de la personne et de l'ordre social. On dit que les parents abdiquent. Ne sont-ils pas plutôt licenciés par une société qui impose ses idées standard ? Ce qui est sûr, c'est que ce ne sont pas les lois qui remédieront, comme par un coup de baguette magique, au désarroi de beaucoup de parents et d'enfants. Mais c'est famille par famille, enfant par enfant, que les choses changeront. D'ail-leurs, des parents le font déjà très bien, à l'insu de tous et souvent privés d'une partie de leurs allocations familiales. Des parents dont les enfants ressemblent vraiment à des enfants. Des parents qui, à travers leur exemple, les aident à s'éveiller au sens de l'amour humain, aux valeurs chrétiennes et aux exigences morales qu'elles impliquent, afin que soit respectée contre vents et marées la dignité de l'homme. Ce sont des parents qui, sans le savoir encore, voient grandir sous leurs yeux les pères, les mères, les prêtres, les saints de la société et de l'Église de demain.

    Tout enfant qui naît est marqué par le péché originel, comme tout le monde. En grandissant, la blessure se confirme. Ses actes, parfois, se contredisent. Ses refus transgressent l'autorité. Pourtant, " les enfants savent ", dit Saint-Exu-péry dans Le Petit Prince. Que savent-ils ? Ils savent voir le côté enchanté des hommes et du monde. Pour Saint-Exupéry, l'enfance est exemplaire, elle est éducatrice de l'âge adulte. L'enfant sait reconnaître les réalités cachées, celles qu'" on ne voit bien qu'avec le cœur ". La compréhension intuitive des petits coïncide avec la valeur morale des choses. " Les grandes personnes aiment les chiffres, constate Saint--Exupéry dans Le Petit Prince. Quand vous leur parlez d'un nouvel ami, elles ne vous ques-tionnent jamais sur l'essentiel. Elles ne vous disent jamais: "Quel est le son de sa voix ? Quels sont les jeux qu'il préfère, est-ce qu'il col-lectionne les papillons ?" Elles vous demandent: "Quel âge a-t-il ? Combien a-t-il de frères? Combien pèse-t-il? Combien gagne son père ?" Alors seulement elles croient le connaître. Si vous dites aux grandes personnes : "J'ai vu une belle maison en briques roses, avec des géraniums aux fenêtres et des colombes sur le toit..." elles ne parviennent pas à s'imaginer cette maison. Il faut leur dire: "J'ai vu une mai-son de cent mille francs ." Alors elles s'écrient : "Comme c'est joli!"(...). Elles sont comme ça. Il ne faut pas leur en vouloir. Les enfants doivent être très indulgents avec les grandes personnes. "

    Les petits indiquent le sentier d'un nouvel humanisme. Ils sont l'aurore de demain. Ils savent discerner le vrai à travers les apparences. Ils portent le même regard que Dieu sur le monde: ils vivent d'amour, ils s'émerveillent, ils font confiance, ils pardonnent.

    Être adulte, après tout, c'est peut-être regarder le monde avec les yeux de Dieu et des enfants.

    Abbaye de Fontenelle
    76490 SAINT- WANDRILLE

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