Le prophète signe sa parole en son sang comme le berger donne sa vie pour son troupeau.
Veiller pour éveiller
Prophète est celui qui veille. Au long des nuits, il scrute l'horizon. Il y guette les signes de l'aurore :
" Sur la tour de guet, je me tiens tout le long du jour ; à mon poste de garde je me tiens debout toute la nuit. On me crie : veilleur, où en est la nuit ?" " [Is 21, 8]
Il voit venir de loin. De suite, il pré-vient. Il voit : et les nuages qui s'amoncellent, et l'horizon qui s'éclaire, et le gel qui grille les bourgeons, et le printemps qui approche.
Il dénonce le danger. Il annonce la beauté. Il voit : et l'ennemi qui approche, et la victoire qui l'emportera. Il arrache à la somnolence, secoue la torpeur. Quelle que soit l'heure de la nuit, il réveille le peuple pour qu'il soit debout et à l'heure du combat, et à l'heure de la victoire. À l'heure du combat, il l'entraîne en première ligne. À celle de la victoire, il l'empêche de s'endormir sur ses lauriers.
Il diagnostique et dénonce le mal, en stigmatise le danger, détecte le virus, alerte sur les risques, désigne l'ennemi. Il ne triche pas, ne biaise pas, ne minimise pas. Il ne dramatise pas : il réalise. Il n'est pas pessimiste : il est réaliste.
Désastreux, les risques de l'inadvertance, les conséquences de l'assoupissement. Veiller l'il ouvert, l'oreille tendue, le coeur sur le qui-vive, l'esprit en alerte, l'âme aux aguets...
" Quand je fais venir l'épée sur un pays, ils prennent un homme et le placent comme guetteur. S'il voit venir l'épée contre le pays, il sonne du cor pour avertir le peuple. Si le guetteur a vu venir l'épée et n'a pas sonné du cor, si bien que le peuple n'a pas été averti, et que l'épée survienne et fasse chez lui une victime, celle-ci périra victime de sa faute, mais au guetteur je demanderai compte de son sang. " [Ez 33, 1-9].
Quand on voit aujourd'hui l'épée faire, non pas une victime, mais des millions. Quand on voit l'Ennemi décimer une population, détruire les foyers, pervertir les petits enfants, démolir des jeunes, inoculer jusqu'à l'obsession des virus de désespoir et de mort. Quand on voit les plus innocents et les plus vulnérables assassinés dès le premier berceau, sans personne pour crier en leur nom... Quand on voit tout cela, comment se taire sans risquer d'avoir du sang sur les mains ?
Le silence du prophète rejoint la lâcheté du berger :
" Le mercenaire voit-il venir le loup, laisse là les brebis et s'enfuit ? Le loup s'en empare... " [Jn 10]
Pour éviter des chutes mortelles, il faut d'ardentes sentinelles.
" Quand les prophètes se taisent et que disparaît la vision : le peuple tombe dans une grande torpeur " [Is 2]
Torpeur ou peur ? Sommeil ou inconscience ? Si les prophètes se taisent et les bergers se défilent, qui donc nous arrachera à notre tragique insouciance, à notre pathétique ignorance ? Qui nous empêchera de tomber dans les traquenards de l'ennemi ?
Qui donc arrachera notre peuple à sa mortelle léthargie ? Qui donc, à la Chambre des députés, en cabinet ministériel, en assemblée de l'épiscopat, s'est mis à crier, à sangloter sur le sort des plus pauvres et des plus petits de notre peuple, ne fût-ce que l'espace d'une demi-minute ? Pour manifester que Dieu est Dieu. Et qu'en chacun, Dieu, lui, en crie, en pleure, en meurt... Qui donc a fait pleurer un peuple sur ce qui l'attend ?
Ces pasteurs prophètes jusqu'au martyre
Prophète et pasteur : deux charismes différents en soi. Le prophète débusque le danger. Le berger fait en sorte que le troupeau l'évite. Le prophète crie sans édulcorer son message par nuances et précautions littéraires. Le berger cherche comment faire passer au mieux le message. Le prophète s'impatiente avant qu'il ne soit trop tard. Le berger doit souvent composer avec le temps.
Mais il est trop facile de critiquer nos pasteurs, dont le rôle est d'une telle complexité, d'une telle délicatesse, et qui ne peuvent rien faire sans nous. Qui donc n'est pas pasteur quelque part ? Chacun porte la responsabilité de ceux qui l'entourent. Au moins pour quelques personnes, n'es-tu pas berger ? Donc guetteur. Donc prophète. Cherche où est ton troupeau. Trouve ce qu'il attend de toi. Ce que Dieu exige de toi pour lui.
Mais le pasteur est souvent appelé à être aussi prophète, surtout en temps de grands combats. Combien de grands évêques ont été de courageux prophètes !
" Combien il est dangereux de se taire pour le guetteur chargé d'avertir ! " [saint Augustin].
" Ne soyons pas des chiens muets, des guetteurs silencieux, des mercenaires fuyant devant le loup " [saint Boniface].
" Que notre langue ne soit pas engourdie quand il faut exhorter. Une fois que nous avons accepté la charge de la prédication, que notre silence ne nous assigne pas devant le juste Juge ! Le silence du pasteur est nuisible quelquefois à lui-même, mais toujours à son peuple. Nous abandonnons le ministère de la prédication. En effet, ceux qui nous ont été confiés abandonnent Dieu, et nous nous taisons. Ils sont tombés, et nous ne leur tendons pas la main en les corrigeant " [saint Grégoire].
Mais pas seulement des évêques, des prêtres aussi. Je pense à un Père Lebbe, missionnaire de feu, Chinois avec les Chinois. Une de ses dernières missives, alors que la bataille fait rage :
" Je mourrais bien content, plutôt que de vivre veulement, neutre, n'osant appeler le bien et le mal de leur nom, et ne jetant pas tout mon sang du côté des opprimés, ne fût-ce que pour manifester - dussè-je être seul au monde - l'indignation chrétienne contre le démon de l'impérialisme. Non, je ne serai jamais un chien muet incapable d'aboyer ! " [20/09/1939]
Et déjà six mois plus tôt :
" Faut-il que seuls restent dans leur fauteuil ou leur prie-Dieu de velours rouge les disciples du Maître des huit béatitudes et des huit malheurs ? " [20/03/1939]
De Tientsin à Tamanrasset, de la Seconde Guerre mondiale à la Première, voici le doux et frémissant petit frère Charles, l'universel :
" Le gouvernement temporel commet une grave injustice contre ceux dont nous sommes dans une certaine mesure chargés... Il faut le lui dire, car c'est nous qui représentons sur terre la justice et la vérité, et nous n'avons pas le droit d'être des "sentinelles endormies", des "chiens muets", des "pasteurs indifférents" "
" Je ne veux pas être mauvais pasteur ni chien muet... J'ai peur de sacrifier Jésus à mon très grand goût pour la tranquillité, et à ma lâcheté et timidité naturelle " [07/02/1902].
Faire exister en refusant la complicité
Si le berger-prophète tergiverse, on lui demandera compte de ses atermoiements. S'il ferme les yeux, ses mains seront maculées de sang. S'il se tait, il aura à répondre de son silence.
" L'épiscopat s'est souvent tu quand il aurait dû parler. Un tel silence fait mal. L'Église a un message à délivrer. Que de gens ont souffert de ne pas l'entendre ! Que de chances ont été gâchées ! " [Mgr Elchinger, évêque de Strasbourg].
" Car le monde n'est pas perdu à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire " [Einstein, cité sur une banderole de la grande marche blanche de Bruxelles].
Le cardinal Balland sur Radio Fourvière, osait : " Il ne faut pas que dans vingt ans, des évêques de France soient tenus de demander pardon pour des silences d'aujourd'hui... "
Ces jours-ci, ils ont bien relevé le défi.
Prophète qui exhorte à la résistance, il fustige les lâches compromissions avec les puissants du monde. Il refuse les connivences ambiguës avec l'idéologie dominante.
Bref : aujourd'hui exister est devenu synonyme de résister :
" J'accuse la télé de détruire nos familles. J'appelle à la résistance face au despotisme, à la tyrannie des médias. Ce sera une guerre de défense " [cardinal Moreira Neves, Jornal do Brasil, 13/01/1993].
Devant le mal, neutralité égale complicité.
" Face au mal, neutralité équivaut à complicité. Si la hiérarchie aux Philippines s'était tue face au scandale, elle aurait mérité à tout jamais le reproche de lâcheté et de complicité avec le mal " [cardinal Sin].
Et parfois une sainte colère fait jaillir la lumière :
" On ne peut pas prôner la publicité de moyens prophylactiques sur lesquels on peut réfléchir et discuter, et en même temps organiser la perte des repères de toute une génération. À qui profite tout cela ? Où va l'argent ? Où va le plaisir ? Vous voulez nous forcer à parler sur les préservatifs, alors que dans le même temps on organise la prostitution des gosses ! Non ! " [cardinal Lustiger, sur TF.1].
Face à l'idéologie libéralo-immorale d'aujourd'hui, virant au totalitarisme, les bergers-pasteurs ont besoin du même courage que ces courageux bergers face aux grands totalitarismes du siècle écoulé.
" Malheur au pays où la jeunesse et la famille sont dépouillées de Dieu ! [cardinal Faulhaber, de München, alors qu'on manifeste devant son évêché "Envoyez-le à Dachau !"].
" L'obéissance qui asservit les âmes est le plus vil des esclavages. Elle est pire que le meurtre. Elle consacre l'avilissement de la personne. C'est une attaque contre Dieu lui-même ! " [cardinal von Galen, de Munster].
Ou aux évêques de France sous le nazisme : Salièges bien d'autres. Et encore, ceux qui sous le totalitarisme communiste, ont crié pour la liberté de leur peuple, au risque et au prix de la prison et des tortures.
Parmi des centaines d'autres : les archevêques orthodoxes Venyamin de Saint-Petersbourg, Tickon de Moscou et Vladimir de Kiev. Les évêques catholiques : Beran de Prague, Mindszenty de Budapest, Stepinac de Zagreb, Slipiy de Lviv, Wyszinski de Varsovie, A. Frenyeet et Todea de Roumanie, Prenushi de Tirana, Bossilkov de Sofia, Reinis de Lituanie.
Tous des prophètes-courage car...
Pas de témoignage sans courage !
Première caractéristique du prophète-berger : le courage ! Ce vaillant lutteur de Cardinal Wyszinski, qui sait de quoi il parle :
" Si un homme courageux peut être véritablement perspicace et juste, pour maîtriser la technique du mensonge, il faut des hommes en quantité. Il suffit de quelques-uns pour proclamer la vérité. La vérité est immortelle. Le mensonge périt de mort rapide ".
" En exigeant le courage, soyons chaque jour courageux ".
" On ne peut tromper la vie [tout comme on ne peut tromper la terre]. Si l'on sème de l'ivraie, on récolte des mauvaises herbes. Les idéologies qui s'inspirent du mensonge et de la contrainte s'écroulent ".
" La nation dépérit quand elle manque de courage, quand elle se ment à elle-même en disant que tout va bien quand tout va mal ".
" Malheur à la société dont les citoyens ne sont pas guidés par le courage ! Ils cessent alors d'être des citoyens pour devenir de simples esclaves. Si le citoyen renonce au courage, il devient esclave, même si la peur lui fait facilement obtenir du pain. Malheur aux gouvernements qui veulent acheter le citoyen au prix de la crainte servile ! "
" Nous sommes dans une large mesure coupables de notre esclavage lorsque, par peur ou par commodité, nous acceptons le mal. Alors nous perdons le droit de stigmatiser ce mal, car nous sommes devenus ses créatures en contribuant à le légaliser " [mai 1984].
Et son disciple de coeur, l'humble et ardent Jerzy Popieluszko, admirable figure de proue du sacerdoce aujourd'hui :
" Pour demeurer libre dans l'âme, il faut vivre dans la vérité. Le témoignage courageux de la vérité est un chemin qui mène directement à la liberté. L'homme qui témoigne de la vérité est un homme libre, même dans des conditions extérieures d'esclavage, même dans un camp, dans une prison ".
" Depuis que le Christ est mort sur la Croix, aucune souffrance, aucune humiliation ne nous font honte. La honte est le sort de ceux qui les provoquent ".
" La vérité qui ne coûte rien est mensonge. La condition essentielle de la libération de l'homme, pour lui permettre de vivre en vérité, c'est le courage. Le courage est une victoire sur la peur. Si le citoyen renonce au courage, il devient esclave. La seule chose dont il faut avoir peur, c'est la trahison du Christ, pour quelques deniers de calme éphémère ".
" On ne sert pas la vérité en faisant des programmes de télévision selon la propagande officielle de la culture laïque, comme s'il n'y avait pas de chrétiens en Pologne ".
" L'État se transforme parfois en apôtre de son "dieu", l'athéisme ou le laïcisme, et il demande à la nation de s'incliner devant un dieu conçu à sa mesure. Nous ne sommes pas la nation d'un jour. Nous sommes une nation chargée de transmettre des forces accumulées pendant 1000 ans "
Comme ces mots brûlent d'actualité aujourd'hui. Quelle force d'âme !
Nul n'est prophète comme le martyr
Ce franc parler, il l'a payé de son sang, comme tant et tant d'autres. Je pense à notre cher Pierre Claverie, évêque d'Oran :
" Nous devons subir en silence les absurdité de [ceux] qui dénigrent, déforment ou ridiculisent nos convictions. Nous devons accepter de passer pour les éternels croisés [...] et ne pas réagir aux pressions exercées sur les nôtres... Faudrait-il se laisser égorger en silence ? Est-ce faire de la politique que de crier son désarroi devant la terreur ? "
À Mgr Oscar Romero, que le Pape évoquait au Colisée, ce 7 mai :
" Je cours le risque que court tout prédicateur de la Vérité. Le risque du pasteur qui a choisi de donner jusqu'à sa vie pour que vive le peuple qu'il aime ".
Trois mois avant d'être tué à l'autel, il demandait à 300 de ses frères prêtres, durant une retraite du Père Tardif à Mexico, de prier sur lui afin d'être fortifié par une nouvelle effusion de l'Esprit. Il passait ces dernières nuits dans sa sacristie, chapelet en main, regard rivé sur le tabernacle. Il était prêt !
Oui, aujourd'hui comme hier, les sanglots de Dieu avertissent :
" Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés [Lc 13, 34]. Il pleure sur ce " sang versé depuis le sang d'Abel jusqu'au sang de Zacharie qui a péri entre l'autel et le sanctuaire " [Lc 11, 49].
Oui, aujourd'hui comme hier, le martyre est le couronnement de la prophétie. Nul n'est prophète comme le martyr ! Il signe son courage par le témoignage suprême. Par son sang même, il crie la vérité, car il " n'est venu en ce monde que pour témoigner de la vérité ". Et ce sang mène sa parole au-delà de la Parole.
Tous ces bergers-prophètes ont entendu Dieu :
" Fils d'homme, je t'ai fait prophète pour la maison d'Israël. Si tu ne parles pas pour avertir le méchant d'abandonner sa conduite mauvaise afin qu'il vive, c'est à toi que je demanderai compte de son sang " [Ez 3, 16].
À Dieu, ils ont obéi :
" Un destructeur s'avance contre toi : monte la garde au rempart ! Surveille la route ! Ceins-toi les reins ! Rassemble toutes tes forces ! " [Na 2, 2].
Ce prophète-berger nous faisant passer d'un millénaire à l'autre
Notre Jean Paul II, comme il a vécu lui-même ce qu'il confiait aux prêtres de France rassemblés à Ars, le 5 octobre 1986 :
" Le Curé d'Ars avait le courage de dénoncer le mal sous toutes ses formes, sans complaisance, car il y allait du salut éternel de ses fidèles. Si un pasteur reste muet en voyant Dieu outragé et les âmes s'égarer, malheur à lui ! Cette responsabilité était son angoisse de curé ".
Aux nouveaux cardinaux :
" Le Christ nous demande surtout cette force de confesser devant les hommes sa vérité et sa cause, sans se demander si ces hommes seront ou non bienveillants à cette cause, s'ils ouvriront leurs oreilles et leur cur à cette cause, ou s'ils les fermeront au point de ne pouvoir l'entendre. Nous devons confesser et annoncer dans l'obéissance la plus profonde à l'Esprit de vérité... Il trouvera lui-même les chemins pour atteindre le fond des consciences et des curs. Nous, du moins, nous devons confesser et rendre témoignage avec une telle force, que ce ne soit pas nous qui portions la responsabilité du fait que notre génération aura renié le Christ devant les hommes ! "
" Chacun doit être prêt à se comporter avec une force indomptable pour le développement de la foi, pour la liberté et la diffusion de l'Église. Servir et donner sa vie pour ses frères jusqu'à l'effusion de sang, telle est la consigne [de cette liturgie] : "Tu devras te montrer plein de courage" " [28/06/1991].
Il ne craint rien ni personne. À Palerme, en plein dans leur fief, il crie aux maffiosi : " Ceux qui sont tachés de sang humain en répondront devant la justice de Dieu ! "
Et aux autres : " Levez-vous ! Pas de place pour l'inertie et la lâcheté ! " [1985] Face au dictateur de Haïti : " Il faut que cela change ! "
Face à ceux qui travestissent l'amour et galvaudent la vie :
" Celui qui attente à la vie de l'homme attente à Dieu lui-même... "J'étais un enfant à naître, et vous n'avez pas voulu de moi !" Cela s'applique aussi aux institutions, organismes et gouvernements ".
" C'est la guerre des puissants contre les faibles. La vie du plus faible est dans les mains du plus fort. C'est la mort de la vraie liberté " [Evangelium vitae]
" Qui menace la famille menace l'homme " [Rio, 1998].
" Un pays qui tue ses enfants n'a pas d'avenir " [Varsovie, 1998].
" Amérique, tu veux la liberté ? Aime la vie ! " [Denver, 1993]
À ceux qui fomentent la guerre :
" La guerre est une aventure sans retour "
" Qu'aucun gouvernement n'aille jamais jusqu'à charger d'arme les fragiles épaules d'un enfant. Les enfants sont sacrés ! " [mai 1988].
" Jamais plus les uns contre les autres ! Jamais plus ! De vos mains, laissez tomber les armes ! Les armes à la main, on ne peut aimer ! Nous poussons le cri de l'humanité : ça suffit ! Au nom du Seigneur, nous crions : arrêtez ! [onu]
Durant la guerre des Balkans :
" Qui se livre à des exactions aura à répondre devant Dieu. Les États n'ont pas le droit à l'indifférence. Leur devoir : désarmer l'agresseur. Ce n'est autre qu'un génocide. Tout le monde le sait. Tout le monde le voit. Personne ne pourra dire : je ne savais pas ! " " Les Églises ne peuvent se taire : "Qu'as-tu fait de ton frère ?" " " Sarajevo : Dieu jugera l'humanité sur ce qui se passe sous tes yeux ! "
Face aux persécuteurs : " L'homme est faible quand il est victime. Plus faible encore quand il est oppresseur ! " [Vilnius, 1993].
" Nous devons crier vers le Christ, crier ensemble ! Je le fais, moi, devant le monde. Pas de pire injustice que de tuer l'homme pour sa foi ! " [27/04/1986].
Innombrables, ses ardentes exhortations au courage de la vérité ! Cela, oui, jusqu'au sang versé, jusqu'à la vie donnée.
Ne peut-on lui appliquer ce qu'il dit des martyrs dans Veritatis Splendor : " C'est la vérité qui rend libre face au pouvoir, et qui donne la force du martyre... La charité [et ici la charité politique] peut amener le croyant au témoignage suprême du martyre. Comme Jésus qui a rendu son beau témoignage, confirmant la vérité de son message par le don de sa vie ".
" Les martyrs et plus généralement tous les saints de l'Église, par l'exemple éloquent et attirant d'une vie totalement transfigurée par la splendeur de la vérité morale, éclairent toutes les époques de l'Histoire en y réveillant le sens moral. Rendant un témoignage sans réserve au bien, ils donnent une constante actualité aux paroles du prophète : "Malheur à ceux qui appellent le mal bien, et le bien mal, qui font des ténèbres la lumière, et de la lumière les ténèbres, qui font de l'amer du doux et du doux l'amer !" " [Is 5, 20]
" La voix de la conscience a toujours rappelé sans ambiguïté qu'il y a des vérités et des valeurs morales pour lesquelles on doit être disposé à donner jusqu'à sa vie. Dans les paroles qui défendent les valeurs morales et surtout dans le sacrifice de la vie pour les valeurs morales, l'Église reconnaît le témoignage rendu à cette vérité qui, déjà présente dans la création, resplendit en plénitude sur le visage du Christ ".
" Si le martyre représente le sommet du témoignage rendu à la vérité morale [...], il n'en existe pas moins un témoignage cohérent que tous les chrétiens doivent être prêts à rendre chaque jour, même au prix de souffrances et de durs sacrifices. En effet, face aux nombreuses difficultés que la fidélité à l'ordre moral peut faire affronter, même dans les circonstances les plus ordinaires, le chrétien est appelé, avec la grâce de Dieu implorée dans la prière, à un engagement parfois héroïque. Le martyre est enfin un signe éclatant de la sainteté de l'Église : la fidélité à la loi sainte de Dieu, à laquelle il est rendu témoignage au prix de la mort, est une proclamation solennelle et un engagement missionnaire usque ad sanguinem pour que la splendeur de la vérité morale ne soit pas obscurcie dans les murs et les mentalités des personnes et de la société. Un tel témoignage a une valeur extraordinaire ".
Et c'est même aux jeunes qu'il ose poser la question, en pensant aux persécutés d'Albanie :
" Face aux suggestions de certaines idéologies contemporaines, je vous le demande : êtes-vous prêts, avec pleine conscience et conviction, à préférer mourir pour le Christ, plutôt que de le renier ? " [Otrante]
Ces mêmes jeunes auxquels il ose lancer : " Soyez les sentinelles du matin ! " [JMJ 2000]. Et encore : " Rebellez-vous contre la civilisation de l'égoïsme ! Soyez prophètes de la vie, de l'amour, de la joie ! "
Et encore : " Soyez des lutteurs, comme ceux qui ont témoigné à l'Est jusqu'au martyre. Voici venue votre heure ! " [Czestochowa, 1991].
Exhortations signées de son propre sang. Et jusqu'au bout, il est prêt à être tué plutôt que bâillonné, à mourir plutôt que de trahir.
Pour votre courage ici et aujourd'hui, soyez bénis !
Dans le sillage de tels maîtres, ici et aujourd'hui, que se lèvent des pasteurs qui soient prophètes ! Au moins quelques-uns ! Quelques grandes voix, cela suffirait pour faire sortir un demi-mort de son coma. Mais à une condition : crier d'une voix forte. Tel un certain Galiléen devant une certaine tombe. Elle en fut vidée...
Alors, ici aujourd'hui, qu'ils prennent la tête de leur peuple devant l'amour prostitué, la vie menacée, le plus vulnérable éjecté, le plus faible euthanasié, l'enfant perverti, le jeune corrompu, la famille éclatée...
Qu'ils soutiennent les parents au bord du découragement, qui luttent pour protéger leurs enfants ! Qu'ils entraînent les jeunes à promouvoir l'amour, face à ce qui le détruit, à sauver la vie dans cette gigantesque conspiration contre le bonheur !
Qu'ils montent en première ligne ! Qu'ils veillent au créneau !
Qu'ils prennent quelque chose du courage, de l'intrépidité, de la ténacité des femmes, dans ce combat, pour que " la vie et la mort ne perdent pas leur valeur " [Jean Paul II]. Ces femmes dont Jean Paul II dit qu'elles savent vaincre la peur. Ces femmes qui si souvent ont un charisme prophétique [nous y reviendrons].
" Le monde connaît tant de moyens pour affaiblir la volonté en obscurcissant la conscience. Il faut les protéger jalousement contre toutes les violences " Jean Paul II, chemin de Croix au Colisée, 20/04/2000].
Pensons aux grands prophètes de la liberté, comme Soljenitsyne, ou de la vie, comme Jérôme Lejeune. Ils ont illuminé le siècle finissant.
Dans le coeur d'un grand nombre, en certains pays, montent parfois des questions douloureuses : les pasteurs-prophètes, où sont-ils donc ? Les a-t-on achetés ? Bâillonnés ? De quoi ont-ils donc peur ? D'être tués ? Mais les prophètes sont faits pour être tués ! Et les pasteurs aussi, si c'est pour la vie de leur troupeau. Pour la vie des enfants qui leur sont confiés. Ces enfants, n'en sont-ils pas les Pères ? Un père n'est-il pas fait pour sauver ses enfants ? Au prix de sa vie s'il le faut ?
Nul n'est pasteur donné, s'il n'est agneau livré. Comme le dit magnifiquement Pierre - celui d'aujourd'hui -, serait-ce cela " se faire transparence, épiphanie du Bon Pasteur qui donne sa vie " ?
Et quelle gloire pour notre Église, que tant de ces beaux bergers ayant aujourd'hui donné leur vie pour leur troupeau : un Alexander Men, un Jean-Luc Cabbes, un Guiseppe Puglui victime de la maffia. De ces dizaines de prêtres-missionnaires assassinés dans l'exercice même de leur ministère [chaque année, la Congrégation pour l'évangélisation des peuples en donne le martyrologe]. Simplement parce qu'ils ont refusé d'abandonner leur troupeau au moment du danger. Cela dans presque tous les pays du monde : du Soudan aux Moluques, de l'Indonésie au Salvador, du Pakistan au Pérou, du Burundi au Cambodge, de l'Algérie au Rwanda [où plusieurs de mes propres amis ont librement donné leur vie]. Cela uniquement pour ce qui est des prêtres et consacrés. Donc sans parler de tant de femmes, de jeunes et d'enfants [nous y reviendrons].
Dénoncer pour annoncer, contester pour attester
Mais attention ! N'avertir du danger que pour dire et redire la Vérité. Ne dénoncer que pour annoncer. Ne contester que pour attester. Ne dépister l'erreur que pour manifester le Sauveur. Ne stigmatiser le mensonge que pour préciser la Vérité. Ne signaler les ornières que pour baliser de lumière.
Dénoncer non pas impitoyablement mais loyalement. C'est-à-dire avec une absolue fermeté. Pour pouvoir proclamer non pas durement mais durablement. C'est-à-dire avec une absolue clarté.
Diagnostiquer la maladie sans proposer la thérapie, détecter le poison sans offrir le pardon, ce serait criminel !
Le prophète secoue le peuple, puis il le réconforte. Il crie : " Sors ! Le feu est aux portes ! " Puis il murmure : " N'aie pas peur ! Paix à ton coeur ! " Il crie : " Terrible, ta blessure ! Fais-toi opérer ! " Puis : " Tu es guéri, rends grâces ! " D'abord : " Jeûne et fais pénitence ! " Puis : " Tu es jeune, bondis et danse ! "
Il a la violence de Jean, le prophète par excellence : " Race de vipères... ", mais aussi sa douceur : " L'ami de l'Époux est ravi de joie à sa voix ".
La violence du plus doux et humble des enfants jamais nés de la femme : " Malheur à celui qui fait chuter un de ces petits ! Il vaudrait mieux pour lui... ", mais aussi toute sa tendresse : " Venez à moi, vous qui n'en pouvez plus... ".
Avec Isaïe, il brandit la menace : " Ardente sa colère, pesante sa menace... ", mais pour ajouter : " Une femme oublie-t-elle son petit ? Comme un enfant sur les genoux de sa mère... "
Projeter la lumière du ciel
Le prophète projette la lumière de Dieu sur les événements continentaux, internationaux, planétaires, économiques, politiques, sociaux, culturels, religieux, familiaux, personnels. Parfois dans un seul domaine, d'autres fois sur plusieurs. Très rarement sur tous. Dieu peut susciter des prophètes pour un peuple, une Église, une communauté ecclésiale, une famille. D'autres sont prophètes à une échelle plus restreinte.
Prophète alors est celui qui conforte une personne dans le regard de Dieu posé sur elle, discerne les préférences de Dieu pour elle, et l'aide à fleurir là où Dieu l'a semée.
Ayant du recul, il peut discerner d'un coup d'il l'ensemble des éléments. Il interprète faits et circonstances selon la pensée de Dieu. Mais cela pourrait n'être que science humaine, si Dieu ne lui donnait lui-même son propre regard sur choses et événements. Des rayons d'Esprit Saint traversent son esprit, illuminant son regard intérieur.
Bien sûr, son manque de docilité intérieure peut obscurcir ces rayons, embrumer son regard. Mais il finit toujours par en filtrer quelque chose. Il lui faut une transparence de plus en plus grande à cette lumière du dedans. Il lui faut la transparence d'un prisme de cristal, ou plutôt celle d'un vitrail traversé par le soleil. Car cette lumière prend toutes les colorations et les teintes de son esprit, de sa culture, de son tempérament et de son caractère.
Marie, la Reine des prophètes, projette sur les pastoureaux de Fatima les rayons émanant de ses mains. Et eux de se voir dans la lumière même de Dieu, buissons ardents flambant du feu de Dieu !
Prophète témoin du futur
Pour scruter l'horizon, celui-ci doit être le plus vaste possible. De ses yeux d'aigle, le prophète perce le brouillard. D'un coup, il balaie la ligne d'horizon : il voit large. Au ciel, il lève les yeux : il voit haut. Il pressent les grands desseins de Dieu : il voit profond. Il voit même au-delà de la mer, au-delà de la planète terre : il devine l'au-delà de la phase terrestre de l'existence. Il garde les yeux rivés sur l'à-venir. Quitte à court-circuiter l'entre-deux, car les différents plans se chevauchent. Il est témoin du futur. Son doigt pointe vers le Royaume, en son ultime et définitive réalisation.
Faits et événements, il les met en perspective : toujours celle du Point Omega. Il lit l'actualité, déchiffre les signes, décode les mots de passe, saisit les tenants et les aboutissants, mais toujours dans une clarté d'éternité.
Dans la lumière de Dieu posée sur le monde et l'Histoire, le prophète saisit le présent au dedans de sa trajectoire vers l'à-venir. Il voit l'instant dans la lumière qui lui vient du dedans. Car pressentir l'au-delà des choses, c'est en voir l'au dedans :
" Vous paraissez faibles et malades aux yeux des hommes : devant Dieu vous êtes grands et lumineux ! " [Jean Paul II à des personnes handicapées, le 22/03/1982]
D'un mot Jean Paul II l'a dit :
" Avoir la personnalité d'un homme qui vit tout seul au sommet d'une montagne, pénétrant par ses yeux d'aigle jusque dans les profondeurs du mystère de Dieu. Et qui ensuite redescend, lumineux et ardent, pour transmettre le message et la grâce divine jusqu'aux frontières extrêmes de l'activité humaine " [Vienne, 15/09/1982].
Eremo de la Verna [l'Alverne], 10 octobre du Grand Jubilé de l'Amour fait chair, Fête des saints martyrs franciscains Daniele et Angelo [!], pendant le Jubilé des familles