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    LES " REPERES " de SERVIAM : Signes d'Espérance
    " Un temps viendra où les hommes ne supporteront plus la saine doctrine, mais au contraire, au gré de leurs passions et l'oreille les démangeant, ils se donneront des maîtres en quantité et détourneront l'oreille de la vérité pour se tourner vers les fables.
    St Paul, 2 Epître à Timothée 4-1à 5

    Il suffit de tendre l'ouïe, le regard, la raison, pour constater l'ampleur du désastre dans lequel l'homme moderne s'enfonce en se détournant de son créateur... C'est pour aider à reprendre le bon cap que le site serviam propose une série de " repères " à ses correspondant
    Né en 1963, le Père Ludovic Lécuru a d'abord fait ses études à lÉcole normale de Beauvais puis à l'université de Paris-V où il a obtenu une licence en Sciences de l'éducation. Depuis 1988, il est moine bénédictin à lAbbaye Saint-Wandrille (Seine-Maritime). Ordonné prêtre en 1997, il estplus spécialement chargé de l'accueil des hôtes, charge qui l'amène à rencontrer de nombreux jeunes et leur famille.
    Serviam remercie les Editions du Sarment de leur aimable accord de reproduction partielle de l'ouvrage particulièrement intéressant : " Connaître et aimer sa vocation " duquel est tiré le texte suivant... Pour commander l'ouvrage : cliquez ici

    " Sois l'époux de ton épouse..." : La vocation conjugale - 2 -

    Et si l’on ne cohabitait pas avant de nous marier ?

    À Paris, comme dans d’autres grandes villes de France, 90 % des couples ont cohabité avant leur mariage (contre 10 % en 1965). Deux couples sur trois divorcent durant les cinq premières années de mariage. Parmi ces couples, presque tous les conjoints ont eu des relations sexuelles avant de cohabiter. Alors pourquoi se voiler la face et refuser d’admettre que les relations sexuelles précoces disposent à la cohabitation et que la cohabitation dispose au divorce ? Ce n’est pas le mariage qui pousse au divorce, mais l’ignorance de sa nature et de l’exigence de sa vocation.
    Le concubinage repose sur une tendance favorisant les évolutions tacites, les itinéraires individualisés en marge de toute institution. Dans une société de rupture avec le passé, les rites ne se sont pas transmis, ni leur signification qui donnait force et cohérence à la vie sociale tout entière. Quand on ne voit personne se marier, pourquoi se marier ? On se met en ménage progressivement, presque sans s’en rendre compte, parce que c’est plus pratique, plus commode, ça se fait partout et ça revient moins cher. On passe d’une situation à une autre sans vraie décision : flirt, relations sexuelles, vie commune. Aucune décision ne veut être prise. On se laisse conduire par les circonstances sans jamais engager l’avenir . Certains couples en union libre (pas tous), après avoir constaté que finalement les choses durent et que les enfants sont là, décident finalement de se marier. Mais, pour ces couples, le mariage n’est plus, ni le symbole d’entrée dans la vie adulte, ni l’acte inaugural de la famille. C’est le constat d’une situation qu’ils n’ont pas franchement voulue et qu’ils ont laissée venir sans s’en apercevoir. Les plus concernés l’avouent eux-mêmes :
    " On a tout fait dans le désordre. D’abord un bébé, ensuite apprendre à vivre ensemble, et puis se marier. On a perdu le mode d’emploi. Alors on navigue à vue . "
    A y regarder de plus près cependant, le mariage n’a pas disparu de l’horizon social . C’est le regard que la société porte sur le mariage et sur la famille qui pose problème. Alors que les couples sont majoritairement mariés, la société, par médias interposés, a tendance à présenter les situations anormales et minoritaires comme des perspectives d’avenir. Force est de constater que cette mentalité s’infiltre jusque dans la législation. Légaliser le concubinage ou le Pacs, c’est finalement préférer les situations instables. On ne cohabite pas pour durer ensemble, mais pour se séparer quand on veut. C’est également revenir au modèle païen de l’Antiquité, lequel dissociait totalement la sexualité de l’amour, et l’amour de la famille. Il faudra attendre le christianisme pour qu’à la lumière de l’Évangile, on comprenne que la sexualité s’accomplit dans l’amour, l’amour dans le mariage, et le mariage dans la famille.
    L’indécision du couple en union libre risque d’être à l’amour ce que le ver est au fruit: elle finira par l’abîmer de l’intérieur sans que personne s’en rende compte. Lorsqu’il est uniquement fondé sur l’attente et l’indécision, l’amour stagne. Alors que le " oui " clairement exprimé de l’amoureux communique à l’autre et reçoit de lui une existence nouvelle, plus riche et toujours plus heureuse, le couple concubin, quant à lui, se contente de mener deux existences parallèles.
    Qu’on le veuille ou non, il n’y a d’amour que dans un " oui ". Un oui fondateur, clairement exprimé devant tous. L’engagement angoisse parce qu’il est souvent perçu comme un renoncement à tous les autres choix possibles, et à ce titre contraire à la liberté. S’engager; oh, quel vilain mot ! Or, la liberté ne se porte jamais aussi loin que lorsqu’elle s’appuie sur l’engagement et la fidélité. L’amour, s’il veut grandir, doit s’inscrire dans le temps. Il s’épanouit et se confirme dans la mesure où les amoureux expriment clairement et explicitement, devant la société, leur volonté de s’aimer toujours. La décision de se marier apporte un élément nouveau qui modifie entièrement la relation. Il y a un " avant " et un " après " le mariage. La décision prise à deux de s’engager pour la vie change radicalement la situation. Le " oui " des époux offre à leur amour naissant les conditions les meilleures pour s’épanouir et durer.
    La cohabitation découle en partie de la confusion qui existe entre l’amour et le sentiment. Le sentiment est éphémère. Important au point de départ, il n’est pas suffisant pour donner à l’amour tout son élan. Aimer, c’est avant tout décider d’aimer, vouloir aimer. A condition de ne pas se tromper sur le choix du conjoint, ni sur la façon d’aimer. Vivre avec un(e) concubin(e) - on dit aussi maritalement - simule le mariage. Mais cette situation en refuse certaines exigences, si bien que l’amour ne peut pas vraiment progresser. C’est un peu comme une simulation de vol : elle donne l’impression de voler, très vite, très haut, mais en réalité, on reste au niveau du sol.
    L’amour a ses lois et, pour cette raison, il ne peut se cantonner dans la sphère du privé. Cohabiter ne veut pas nécessairement dire refus de s’engager dans l’esprit de ceux qui optent pour cette solution. Mais à la différence du " oui " conjugal clairement exprimé devant tous pour surmonter côte à côte les crises inhérentes à la vie conjugale, l’union libre des concubins, celle qui refuse de se déclarer officiellement, est l’aveu d’une défiance à l’égard de l’autre et de la société tout entière. Or, l’amour en privé tourne en rond. Tandis que la fidélité des époux universalise leur capacité d’aimer, les concubins se réservent le droit de recommencer l’expérience ailleurs. La défiance sous-jacente (même inconsciente) et l’altération des émotions du début risquent de déboucher sur un vide. Chacun s’accorde alors le droit de reprendre sa liberté. Certes, aucune séparation n’est facile à vivre, mais cohabiter c’est se réserver la possibilité de se quitter à tout moment, librement et sans contrainte. " Je n’éprouve plus de sentiments pour toi. Reprenons notre liberté. N’est-ce pas ce qui était convenu au départ ? "
    Les époux, en revanche, découvrent des aspects nouveaux de leur amour, notamment l’exigence de la fidélité et du pardon. Ce regard lucide sur eux-mêmes les empêche de fermer les yeux sur les défis quotidiens d’une vie de couple. Ils n’ont pas peur d’être époux l’un pour l’autre. Ils actualisent leur amour jour après jour à travers les petites choses de la vie de chaque jour et l’éducation des enfants.


    Le mariage, un sacrement

    Le mariage n’est pas une invention de l’homme. Ni une création de l’Église. Il est une institution naturelle nécessaire au bien de la nature humaine et à laquelle cette nature incline spontanément. Dans le cœur de l’homme et de la femme, il existe un attrait qui les porte l’un vers l’autre et qui les incite a s unir. L’altérité homme/femme les marque au plus profond de leur personnalité : l’homme a besoin de la femme, et la femme a besoin de l’homme dans une union stable.
    Nul n’est forcé de se marier. Chacun est libre de contracter ou non le mariage. Mais une fois que la liberté emprunte cette voie, chacun doit prendre conscience qu’il s’engage dans une institution préexistante qui possède ses fins et ses lois dictées par la nature elle-même.
    Alors, dans ces conditions, pourquoi se marier à l’église ? D’autant plus que les fiancés n’attendent pas d’être au pied de l’autel pour découvrir qu’ils s’aiment. Quand des fiancés décident de se marier à l’église, cela veut dire qu’ils demandent à Dieu d’accueillir leur décision commune de se donner l’un à l’autre pour la vie, afin de transformer leur amour conjugal en signe vivant et visible de l’amour du Christ pour son Église.

    De même en effet que Dieu prit autrefois l’initiative d’une alliance d’amour et de fidélité avec son peuple, ainsi, maintenant, le Sauveur des hommes, Époux de l’Église, vient à la rencontre des époux chrétiens par le sacrement de mariage. Il continue de demeurer avec eux pour que les époux, par leur don mutuel, puissent s’aimer dans une fidélité perpétuelle, comme lui-même a aimé l’Église et s’est livré pour elle.
    Vatican Il
    Gaudium et spes, § 47

    Le mariage, comme tout sacrement, est un signe efficace qui réalise pleinement, en vertu de la volonté et de la grâce du Christ, ce qu’il signifie. Le " oui " que les époux échangent l’un l’autre les fait entrer plus profondément encore dans la vie du Christ-Époux qui a fait alliance avec eux lors du baptême. Ce consentement mutuel par lequel chacun se donne et se reçoit librement dans une alliance irrévocable, les rend authentiquement époux l’un pour l’autre et inaugure leur communauté conjugale. L’amour des époux est donc total, exclusif et fidèle .
    Chaque sacrement s’exprime et se réalise à travers des signes sensibles : l’eau pour le baptême, l’huile sainte et l’imposition des mains pour la confirmation, le pain et le vin pour l’eucharistie, etc. Dans le cas du mariage, les signes sont constitués d’un homme et d’une femme qui posent l’acte le plus humain qui soit : celui de s’en remettre l’un à l’autre, librement, entièrement et pour toujours. Leur amour est élevé au rang de signe de l’amour de Dieu scellé dans la nouvelle et éternelle alliance. L’acte, spirituel puis physique, par lequel les époux expriment leur don mutuel, les consacre l’un à l’autre d’une manière définitive. De même que le pain et le vin sont transformés en Corps et en Sang du Christ

    par les paroles de la consécration, de même, par l’échange de leurs consentements devant Dieu et devant les hommes, l’amour des époux est élevé au rang de signe vivant et actuel de l’alliance totale et définitive du Christ avec son Église.
    C’est la raison pour laquelle - toute proportion gardée - quand des personnes mariées contractent un nouveau mariage après un divorce, c’est comme si l’on prononçait de nouveau les paroles de la consécration sur une hostie déjà consacrée : c’est un acte qui contredit la nature et l’efficacité du sacrement, et qui reste par conséquent sans effet.
    Ne confondons pas pour autant eucharistie et mariage même s’il s’agit bien dans les deux cas de la réalité de l’alliance. Cependant, comme cette hostie consacrée est le signe vivant et mystérieux de la présence divine, un homme et une femme qui se sont échangés leurs consentements devant l’Église demeurent toute leur vie signes de l’amour et de la fidélité du Christ.
    Pour s’aimer comme lui, les époux auront à actualiser tout au long de leur vie leur consentement clairement exprimé le jour de leur mariage : " Oui, aujourd’hui je me donne à toi. Oui, aujourd’hui je te reçois. " Il faut y songer avant de se marier et peser les conséquences d’une telle démarche. Il suppose des conjoints une attitude oblative, et non égoïste. Chaque époux devrait pouvoir dire ce que Jean-Baptiste dit du Christ : " Il faut que je diminue pour qu’il grandisse " (Jn 3, 30).


    Indissolubilité, liberté, fidélité, fécondité

    Le sacrement de mariage a donc ceci de particulier qu’il part d’une réalité naturelle (l’amour humain), saisie et transfigurée par la grâce surnaturelle (le sacrement). Cette élévation ne signifie nullement que Dieu récupère le mariage. Dès l’origine de la création, Dieu est " l’auteur " du mariage ’. Mais si le sacrement du baptême est une nouvelle naissance, si le sacrement de l’eucharistie est un nouveau repas, le mariage en revanche est ce même amour que se portent naturellement un homme et une femme dans la fidélité, mais un amour assumé par la croix et le sang du Christ. Se donner et se recevoir comme époux au sein du sacrement de mariage, c’est par conséquent accepter de s’aimer d’un amour sauvé.
    Par la grâce du Christ, le mariage s’enrichit d’une nouvelle signification, en devenant la réalité humaine qui reflète le mieux la relation entre Dieu et l’humanité. Les époux offrent à Dieu dans l’Église leur amour reçu de lui, pour qu’il devienne, par la puissance de sa grâce, une image - on va dire une icône - de sa tendresse et de sa fidélité.

    Le mariage implique pour les époux chrétiens la réponse à la vocation reçue de Dieu et l’acceptation de la mission d’être signe de l’amour de Dieu pour tous les membres de la famille humaine, puisqu’il est une participation à l’alliance définitive du Christ avec l’Église. Alors les époux deviennent les coopérateurs du Créateur et Sauveur dans le don de l’amour et de la vie.
    Conseil pontifical pour la Famille
    La préparation au sacrement de mariage,
    in La Documentation catholique
    (7 juillet 1996, n° 2141, § 16)

    Le mariage est un contrat qui, pour être valide, exige que les consentements soient échangés en pleine liberté, sans contrainte ni pression. On ne se marie pas avec tel ou telle pour faire plaisir à papa-maman. Ni par crainte de les décevoir. Ni par peur de dire à l’autre qu’on ne l’aime pas vraiment.
    Le lien du mariage étant un lien indissoluble, les contractants doivent exprimer clairement leur désir d’être fidèles l’un à l’autre leur vie durant, sans réserve, dans les jours sombres comme dans les jours lumineux. La fidélité désire l’indissolubilité, et l’indissolubilité construit la fidélité.
    Face aux Pharisiens qui le mettent à l’épreuve en l’interrogeant sur la fidélité des époux, Jésus lui-même réaffirme le caractère absolu du mariage et son indissolubilité : " N’avez-vous pas lu l’Écriture ? “Au. commencement, le Créateur les fit homme et femme”, et il leur dit : “Voilà pourquoi l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme et les deux ne feront plus qu’un.” À cause de cela, ils ne sont plus deux, mais un seul. Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! " (Mt 19, 1-7). Et le divorce? insistent les contradicteurs de Jésus. Si Moïse, en son temps, a toléré la répudiation, répond Jésus, ce n’est pas en raison de la nature du mariage, mais de " la dureté de cœur " de ceux qui la revendiquaient (Mt 19, 8-9). Donc, on ne répudie plus sa femme selon le bon vouloir de l’homme. Devant de telles exigences, on comprend le scepticisme des apôtres " Si telle est la condition de l’homme envers la femme, il vaut mieux ne pas se marier " (19, 10).
    Justement, Jésus n’ignore pas la difficulté que représente la fidélité absolue. Mais le don total qu’il fait de lui-même en scellant une alliance nouvelle en son sang pour nous sauver et nous conduire au Père, rend cette fidélité réalisable. Elle devient la règle vivante que les époux doivent suivre pour s’aimer et " demeurer " dans l’amour (cf. Jn 15, 9). Si, par impossible, Dieu avait brisé à jamais son alliance après le péché originel et abandonné l’humanité à son triste sort, alors oui, on pourrait admettre que la répudiation et le divorce fassent la nature du mariage... Mais ce n’est pas le cas.
    Pour être fidèles tout au long de leur vie, les époux chrétiens " sont fortifiés et comme consacrés sacrement spécial ". La grâce de ce sacrement les aide à accomplir fidèlement leur mission conjugale et familiale dans la foi, l’espérance et la charité. Les époux répondent tout au long de leur vie à leur vocation baptismale et se sanctifient mutuellement.
    Enfin, les époux doivent être généreusement ouverts à la vie par l’accueil et l’éducation des enfants. Avant l’échange de leurs consentements, le prêtre (ou le diacre) interroge les fiancés, non pour s’assurer qu’ils ont les mêmes goûts, les mêmes idées, ou qu’ils votent pareil, mais pour qu’ils affirment, clairement et publiquement, leur entière adhésion à ces quatre points.
    Puisque le mariage est un acte social et hautement religieux, le Droit de l’Église catholique exige la présence du curé de la paroisse comme " témoin qualifié " (cf. CDC 1108), c’est-à-dire celui qui représente l’Église. Le cas échéant, ce peut être un autre prêtre ou un diacre désigné personnellement à qui le curé aurait délégué de façon expresse et explicite son pouvoir d’être témoin qualifié. Par sa présence, l’Église demande le consentement des époux et reçoit leur engagement libre à vivre leur amour selon la volonté du Christ. Elle prend acte de leur alliance. Le prêtre n’est pas directement le ministre du mariage puisque ce sont les époux eux-mêmes qui le sont par leur volonté de se donner et de se recevoir mutuelle-ment par une alliance irrévocable exprimée devant tous.
    Néanmoins, si le prêtre s’évanouissait au début de la cérémonie, il faudrait attendre qu’il ait retrouvé ses esprits pour célébrer le mariage. S’il n’est pas directement ministre du mariage, on peut dire cependant qu’il est ministre dans le mariage. En outre, c’est au prêtre qu’incombe la responsabilité de donner à la célébration son caractère religieux conforme à la liturgie du sacre-ment.


    Voyez comme ils s ‘aiment : la famille

    Le couple n’est pas un duo où chacun chercherait à tirer avantage de l’autre. Il est une relation permanente où chacun doit pouvoir dire à l’autre : " Je ne fais pas ça pour moi, mais pour toi et grâce à toi. "
    La vie conjugale n’est pas une forme de coexistence parmi d’autres. La communauté de vie et d’amour fondée sur l’alliance d’un homme et d’une femme est d’une valeur et d’une exigence incomparables à toutes les autres formes de vie à deux que la société croit pouvoir justifier ou mettre en place actuellement. En unissant leurs existences en un unique projet de vie, les époux font de leur amour le témoignage vivant de l’amour fort et indestructible avec lequel le Christ aime l’Église et se donne à elle. En se mariant, les époux ne bradent pas leur liberté, mais ils édifient leur vie sur le Christ pour annoncer autour d’eux, en dépit (ou à cause) des contradictions, que Dieu est l’auteur du mariage, et qu’à ce titre, la vie qu’ils inaugurent ne peut souffrir aucune compromission avec ce qui n’en constitue pas la nature.
    L’alliance s’ouvre sur la famille. Autrement dit, la conjugalité précède la parentalité. C’est le " oui " des époux qui fonde la famille, pas l’enfant. Il est important de le redire dans une société où, depuis quelques années, on ne dit presque plus " avoir un enfant " mais " faire un bébé ", comme si le véritable motif qui semblerait légitimer sa naissance serait l’envie que l’on a de lui. L’enfant n’aurait-il plus de valeur objective et sociale, mais seulement subjective et individuelle ? La négation du père dans nos sociétés occidentales a entraîné une possessivité maternelle qui contraint l’enfant à rester le bébé dont sa mère a rêvé. L’enfant n’a plus d’avenir car il serait difficile pour elle de le voir grandir: " Bien sûr, j’aime les enfants, reconnaît Danielle, qui en a eu deux. Mais ce que je préfère par-dessus tout, ce sont les bébés. D’ailleurs, si je n’en ai pas eu d’autre, c’est qu’il m’a été pénible de les voir grandir, s’émanciper et m’échapper [...]. Dès que s’est installée la parole, que notre relation est passée à travers le langage, je me suis sentie flouée, presque en danger [...]. Aujourd’hui encore, quand je les regarde, c’est le bébé que je vois en eux ". Il faut dire à Danielle qu’un enfant est un sujet à part entière, porteur d’avenir et voulu pour lui-même. Il n’est pas le miroir de l’adulte, sans quoi il ne peut accéder à sa propre maturité ni atteindre son autonomie. L’enfant enfermé dans sa mère deviendra agressif et violent pour s’en détacher.
    L’équilibre d’une vie familiale entre un père et une mère, où les rôles respectifs sont établis et reconnus, est pour l’enfant le fondement du réel, en dehors duquel rien n’a de sens ni de cohérence à ses yeux. À force de militer à tout prix en faveur du " droit à l’enfant ", on oublie le plus élémentaire " droit de l’enfant ", à savoir celui d’être accueilli et aimé par un papa et une maman. On ne donne pas un enfant à un couple, mais une famille à un enfant. Qu’il soit issu de leur propre chair ou par voie d’adoption, chaque enfant est avant tout un don de Dieu. Pour vivre et grandir avec confiance, il a besoin de savoir qu’il est accueilli au sein d’une relation d’alliance entre un homme et une femme qui s’aiment et qui l’aiment ensemble, appelés à exercer de plus en plus leur mission de parents et d’éducateurs auprès de lui.
    Toute famille humaine doit trouver dans la Trinité un modèle de vie et d’amour pour mieux comprendre sa nature et sa mission. " Comme au cœur de la Trinité, la famille est une communauté de relations interpersonnelles particulièrement intenses entre époux, entre parents et enfants, entre les différentes générations ". Si " le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que par le mystère du Verbe incarné ", alors on peut dire que le mystère de la famille ne s’éclaire vraiment que par le mystère de la Trinité au sein de laquelle chaque Personne divine se donne et se reçoit dans un élan d’amour toujours nouveau.

    L’icône de la Trinité de Roublev le montre à merveille. À trois, [les personnages] sont assis à table, car le repas est la matrice de toute convivialité : il la crée et la facilite. Mais regardez bien l’icône... les trois ne nous regardent pas de face, comme alignés. Non, manifestement ils ont affaire ensemble. Mais l’échange mutuel des regards est empreint d’une grande retenue. Ils se regardent avec pudeur, ne se dévisagent pas, ne s’affrontent pas. Ils semblent fort réservés, presque intimidés même. Il règne entre les trois un profond respect. Aucun ne semble le premier, aucun non plus le dernier. S’ils ne gardent pas leurs distances, ils ne se confondent pas non plus. Comme s’ils se disaient mutuellement : " Pour moi, tu peux être celui que tu es; je te respecte dans ce qui t’est propre. Tu peux même devenir davantage toi-même. " Une vraie communion selon le modèle trinitaire n’est en effet ni fusion, ni confusion. Le véritable amour renforce l’autre dans son altérité. C’est comme si le Père disait au Fils : " Deviens encore davantage Fils, s’il est possible [...] ".
    Mais l’icône nous montre encore autre chose. Les trois se regardent avec une grande humilité. Ils semblent mettre en pratique le conseil de saint Paul : " Considérez les autres comme supérieurs à vous " (Ph 2, 3). Chacun incline la tête devant l’autre, plus par esprit de service que de courtoisie. " Que puis-je faire pour toi ? " semblent-ils se demander. La vraie communion est écoute intense de l’autre, obéissance réciproque.
    Godfried Danneels
    Trois à table,
    in La Documentation catholique (n° 2226, p. 487)

    L’Église découvre en chaque famille humaine un reflet de ce qu’elle est elle-même une famille. Tous, nous sommes les enfants d’un même Père. " Dans la famille, en effet, la personne humaine n’est pas seulement engendrée et introduite progressivement, à travers l’éducation, dans la communauté humaine, mais grâce à la régénération du baptême et à l’éducation de la foi, elle est introduite dans la famille de Dieu qu’est l’Église ".
    " Dieu n’ajoute rien à la famille : il s’y manifeste . " Intuitivement, l’enfant fait l’expérience de Dieu auprès de ses parents qui, à travers leur paternité et leur maternité, lui révèlent la force et la tendresse divines. " Dans la paternité et la maternité, Dieu lui-même est présent . " C’est dans ce climat familial que les parents participent à l’unique paternité de Dieu : Dieu est un Père qui nous aime comme une mère. A l’heure de la confusion des rôles, il est bon de rappeler que dans la famille, papa n’est pas maman, et inversement. Chacun joue un rôle distinct et irremplaçable, et cette non-confusion fondamentale est nécessaire à l’unité de la famille et à l’équilibre de l’enfant. Papa incarne la loi et la force, tandis que maman incarne la tendresse et le pardon. " Au papa la fermeté pleine de tendresse ; à la maman, la tendresse pleine de fermeté. [...] Dans la vie familiale, l’enfant doit sentir dans le regard de son père la confirmation de ce que lui demande sa mère . " Une famille peut se détruire totalement de l’intérieur quand ne règnent plus la distinction des rôles, ni la force des valeurs morales qui s’appuient sur le bien et le vrai, tels la paix, le respect de l’autre et le pardon.
    Ainsi s’exerce le sacerdoce baptismal du père et de la mère. Saint Thomas d’Aquin n’hésite pas à comparer la mission d’éducation des parents au ministère des prêtres : " Certains propagent et entretiennent la vie spirituelle par un ministère uniquement spirituel, et cela revient au sacrement de l’Ordre; d’autres le font pour la vie à la fois corporelle et spirituelle, et cela se réalise par le sacrement de mariage, dans lequel l’homme et la femme s’unissent pour engendrer les enfants et leur enseigner le culte de Dieu . "
    Dans leur mission d’éducation, les parents n’épuiseront jamais la grâce de leur mariage.


    Laïc : 100 % missionnaire

    Le mot " laïc " vient du mot grec laos, qui signifie peuple. Par laïcs, on entend l’ensemble des chrétiens qui ne sont pas membres de l’ordre sacré ou de l’état religieux. La vocation des laïcs n’est pas pour autant une sous-vocation. En vertu de leur baptême, de la confirmation et pour beaucoup du mariage, les laïcs sont avec le Christ " prêtres, prophètes et rois ". Cela signifie qu’en tant que " prêtres ", ils sont appelés à offrir leur vie à Dieu dans l’exercice de leurs tâches quotidiennes, familiales ou professionnelles. En tant que " prophètes ", ils sont appelés à annoncer l’Évangile par la parole et l’exemple d’une vie sainte. En tant que "rois ", ils sont appelés à transformer le monde et à sanctifier la création. Selon les mots du Concile, " ils ont le devoir et le droit d’être apôtres ".
    Dans l’Église, la mission des laïcs est essentielle. Non seulement parce qu’ils sont majoritaires en nombre, mais en raison de leur vocation et de leur rôle spécifique. Par l’exemple de leur vie et les choix moraux qu’ils posent, les laïcs ont mission d’apporter une conscience évangélique dans tous les aspects de l’ordre temporel : la famille et l’éducation, le monde du travail, de la recherche, de la finance, de l’enseignement, mais aussi dans la vie politique , les médias, la culture, les loisirs, etc.
    Alors que l’ordination d’un jeune prêtre déplace des foules, la mission des laïcs s’exerce dans un contexte beaucoup plus discret. Voilà qui n’enlève rien ni à la nécessité, ni à la fécondité de leur mission. Alors, pas de complexes ! Les laïcs n’ont pas à devenir des prêtres manqués. Étudiants, époux, parents, professionnels, politiques, les laïcs sont missionnaires à cent pour cent au cœur de la société, ce tissu de relations humaines à tous les niveaux.
    Le Concile affirme que les chrétiens laïcs, époux et célibataires, oeuvrent " comme du dedans, à la façon d’un ferment " à la sanctification du monde pour faire connaître le Christ aux personnes qui les entourent. " L’apostolat des laïcs dans le milieu social s’efforce de pénétrer d’esprit chrétien la mentalité et les mœurs, les lois et les structures de la communauté où chacun vit. Il est tellement le travail propre et la charge des laïcs que personne ne peut l’assumer à leur place comme il faut [...]. Beaucoup d’hommes et de femmes ne peuvent recevoir l’Évangile et reconnaître le Christ que par les laïcs qu’ils côtoient . "
    Pour que leur mission atteigne son objectif, les laïcs sont tenus à un certain nombre d’obligations. La première consiste à garder la communion au sein de l’Église. Difficile d’annoncer le Christ lorsqu’on se coupe de ses membres. Qui dit communion dit obéissance aux pasteurs de l’Église dans un esprit de foi et d’amour. À charge pour les pasteurs de reconnaître et d’accueillir les charismes que Dieu suscite parmi les baptisés. Les laïcs ont l’obligation de nourrir leur vie chrétienne à la lumière de la Parole de Dieu et de l’enseignement du Magistère. On ne peut pas annoncer le Christ si on ne le connaît pas. En outre, les laïcs sont tenus de recevoir fréquemment les sacrements, notamment l’eucharistie et la pénitence. Communion, obéissance et sacrements assurent à la mission des laïcs sa fécondité et son authenticité.
    Puisque l’appel universel à la sainteté suppose l’appel universel à la mission , annoncer l’Évangile sanctifie celui ou celle qui s’y dépense. Au cœur des circonstances concrètes de l’existence, transmettre la Bonne Nouvelle est la meilleure action à accomplir dans le monde et pour le monde. Et la foi se renforce à mesure qu’elle est transmise.


    Sept millions de célibataires

    Et ceux qui ne sont pas mariés, notamment les sept millions de célibataires que l’on compte actuellement en France ? Ni mariés, ni consacrés, ni ordonnés : quelle vocation leur reste-il ? Le célibat n’est pas le fait d’un oubli de Dieu, ni d’une volonté arbitraire de sa part. Dieu n’est pas pour autant le gérant d’une agence matrimoniale universelle.
    Les célibataires font figure de personnes libres de faire ce qu’elles veulent, quand bon leur semble. Mais au fond, elles ne sont pas vraiment satisfaites de leur sort. Difficile pour elles de se retrouver seules dans leur appartement une fois la porte fermée, sans personne avec qui échanger les joies et les émotions de la journée. Finalement, sous des airs de liberté conquise, les personnes célibataires se contentent de faire bonne figure.
    Le célibat est un état de vie que les uns et les autres assument de manière différente. Rares sont ceux qui l’ont choisi. Pour certains, le célibat est synonyme de détresse et d’attente. Alors, inutile de faire la leçon à la personne célibataire en considérant qu’elle n’a pas fait ce qu’il fallait pour se marier. Ni de prendre un air compassé à son égard, cela a le don de l’agacer. Inutile également de vouloir la consoler en lui affirmant que c’est merveilleux d’être ainsi plus disponible pour servir les autres. C’est là que la blessure saigne. Comme si elle n’était pas suffisamment douloureuse. Tandis que la famille ou la communauté inscrit la personne dans la durée, le célibat crée une impression d’isolement dans une vie qui semble s’arrêter là. Elle est lourde, l’attente d’un amour qui ne vient pas.
    Le célibat n’est pas vécu de la même manière par la femme et par l’homme. Des années de féminisme n’ont pas fait disparaître chez la première le désir d’un foyer parfait ou de l’homme idéal. Mais comme tout idéal, celui-ci aussi est teinté d’illusion. La femme des années 2000 rêve encore du prince attentif, compréhensif, fort, protecteur, et bien entendu charmant. Seulement, l’homme n’est pas qu’une épaule contre laquelle se blottir pour se confier et se réchauffer. N’être que cela lui fait peur. Il se sait trop fragile lui-même pour combler à lui tout seul les affections d’une autre. Aussi lui arrive-t-il, à lui, de ne plus oser entreprendre une relation dans la durée par crainte de ne pouvoir satisfaire une telle attente.
    La solitude de la femme devient d’autant plus cruelle que le prince charmant n’existe le plus souvent que dans ses rêves, et qu’elle fait fuir celui qui pourrait le devenir. Nos sociétés érotisées et asexuées n’encouragent pas les hommes et les femmes à se comprendre. Les femmes n’osent plus sourire aux hommes qu’elles trouvent plaisants par crainte que ces derniers s’imaginent qu’elles sont à vendre. Les modèles masculins ou féminins sont les premiers à être colonisés par les tendances ambiantes. La presse féminine, autant que le cinéma et la littérature, se veut depuis plus de trente ans au service de l’image de la femme, belle, jeune, indépendante, séduisante et battante. Mais un constat nouveau s’opère: après trois décennies de journalisme ultra-féministe, les femmes font désormais figure, selon certains observateurs, de " créatures inquiètes, dépendantes, moites de langueurs inassouvies ". On est ainsi passé de l’ambition d’un féminisme à huis clos à un désarroi intérieur que la tyrannie du modèle n’a pas su prévoir .
    Elles existent aussi, ces jeunes femmes qui s’emmitouflent tellement dans les groupes de prière, les pèlerinages et les retraites, qu’aucun conjoint ne sera jamais assez pieux pour elles.
    Côté homme justement, le climat publicitaire, sportif et médiatique entretient le mythe du beau gosse dynamique, mi-adolescent/mi-homme mûr, sexuellement libre, mais spirituellement seul. Bien des hommes âgés entre trente et cinquante ans croient devoir (et pouvoir) correspondre à ce modèle, au point d’oublier de mettre en place leur personnalité en acceptant de rompre avec une attitude de séduction empruntée à l’affectivité juvénile. Faute de quoi, ces adultes pourront difficilement assumer le rôle d’époux dans une relation stable et devenir pères.
    Ajoutons à ces facteurs celui de la carrière professionnelle. Le contexte actuel la présente comme l’enjeu à ne pas manquer. En raison de l’investissement en temps parfois excessif imposé par l’entreprise, ou le souci d’entretenir une image idéalisée de soi, le stress et la fatigue aidant, certain(e)s en oublient de se marier.
    Il faut éviter d’enfermer tous les célibataires dans ces schémas. Cependant, les raisons de la vie en solo et les souffrances qu’elle entraîne ne viennent-elles pas en grande partie de ces insolubles contradictions ?
    S’il est vrai que notre société individualiste appauvrit souvent les rencontres et le sens de l’autre, néanmoins le célibat demeure un chemin de fécondité et d’apostolat. Le célibat, c’est aussi pour beaucoup une situation accueillie avec foi. Certes, ce n’est pas ce qu’ils avaient prévu, mais ils font en sorte que cette situation devienne la bonne. Intérieurement, ils font comme l’offrande d’eux-mêmes afin de faire de leur solitude un chemin de don et de sainteté. Cette généreuse acceptation des circonstances de leur vie vaut bien une consécration. Car l’essentiel, pour un chrétien, qu’il soit laïc ou consacré, n’est-il pas en définitive de s’ouvrir à Dieu et aux autres ? Que l’on soit marié ou non, tout le monde est appelé à progresser dans une maturité affective qui implique un dialogue avec soi et avec les autres. L’appel commun à la sainteté est un appel à s’ouvrir aux autres pour passer des ténèbres de l’égoïsme et des peurs, à la lumière du don et de la confiance en soi. L’exigence est la même pour tous, époux, épouses, personnes célibataires, religieux, religieuses, prêtres. Croître dans l’amour est exigeant, quel que soit l’état de vie et cela implique de la part de tous renoncements et sacrifices.


    Pour en savoir encore plus :

    " Le sacrement de mariage ", in Catéchisme de l’Église catholique, §§ 1601-1666.
    CONSEIL PONTIFICAL POUR LA FAMILLE, La préparation au sacrement de mariage, in La Documentation catholique, 7 juillet 1996, n° 2141; Famille, mariage et " unions de fait ", in La Documentation catholique, 18 février 2001, n° 2242.
    De la sexualité à l’amour, coll. " Ce que dit le Pape ", Le Sarment, 1991.
    Jacques GAUTHIER, Les Défis du jeune couple, Le Sarment, collection " Guides Totus ", 1991.
    JEAN-PAUL Il, Familiaris consortio, 22 novembre 1981; Christi fideles laici, 30 décembre 1988.
    Xavier LACROIX, Le Mariage, tout simplement..., L’Atelier, 1999.
    Ludovic Lécuru, On demande des parents, Le Sarment, collection " Guides Totus ", 2000.
    Marie-Dominique PHILIPPE, Au cœur de l’amour, Le Sarment, 1987.
    Alain Quilici, Les Fiançailles, Le Sarment, collection " Lumière Vérité ", 1993.
    Denis SONET, Réussir notre couple, Droguet Aidant, 1987 ; Découvrons l’amour, Droguet Aidant, 2000.


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