La
Parabole de l'enfant prodigueLe texte intégral de l'ouvrage, d'où sont extraites les lignes qui suivent, est disponible à la librairie Pierre Tequi, 82 rue Bonaparte - 75006 Paris, Téléphone 01.40.46.72.90 et Télécopie 01.40.46.72.93 - Collection "Dieu est amour" n° 178 - numéro double
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Celui qui s'en va loin de son Père est le plus jeune, le plus aimé. Il réclame les biens matériels, alors qu'il avait la tendresse.
Il réclame comme son dû, en étranger, ce qui ne lui est pas dû, alors qu'il a beaucoup plus.Il demeure au plan de la justice où il n'a aucun droit, quand il pourrait tout posséder en se plaçant dans l'ordre de l'amour. En rester au plan de la justice, c'est être injuste, car c'est exclure d'autres aspects plus profonds qui ne relèvent pas de la justice.
Le fils part. Le coeur est loin. Tout est détruit.
L'enfant en réclamant sa part d'héritage tue son Père, puisqu'un enfant n'hérite que si son père est mort. Beaucoup de fils tuent ainsi leur père dans ce qu'il est : Père. Le fils renonce à la dignité de fils, il s'en dépouille. Après l'aveuglement et l'ingratitude du fils, que reste-t-il, sinon l'amour du Père ? Il n'y a plus de fils : il s'est fait étranger. Reste le Père.
Le fils dissipe les biens qu'il n'a pas vraiment reçus.
Les dons du Père ont glissé entre ses mains, à travers les sens de l'insensé qui se voit ravalé plus bas que les porcs, ces animaux vils et impurs. Son attitude était celle d'un animal abject, qui, rejetant sa famille, se commet avec des étrangères immondes.
La famine amène la faim. C'est un besoin du corps qui montre au fils sa déchéance ; il est tombé plus bas que les porcs qui eux, du moins, ont une nourriture. Déjà, il a été obligé de passer de maître à serviteur ; désormais, il doit subir un sort plus méprisable que celui de bêtes infâmes. Les besoins du corps avaient entraîné l'humiliation. L'humiliation amène l'humilité.Le fils est-il sincère quand il dit reconnaître sa faute ? En apparence, il admet la thèse des bien-pensants.
S'il n'y croit pas pleinement, il commence à y croire. Comment ne verrait-il pas dans son action la source de ses maux ?
La suite des causes et des effets est trop manifeste. Le fils ne peut être que sincère, même s'il ne voit pas toute la portée de son action. J'ai péché contre le ciel, dit-il, car la famine est une punition qui vient du ciel : pécher contre son père, c'est pécher contre Dieu, le Père, source de toute paternité (Ep 3, 15). « Je ne mérite pas d'être ton fils, mais ton mercenaire (salarié) ».
Le fils dit vrai, il a perdu l'essentiel, et cela ne peut lui être rendu.
Il espère seulement de la bonté de Dieu, grâce à son père, avoir accès à la maison paternelle comme ouvrier : en étranger, mais dans la maison.
C'est beaucoup, si l'on compare à son actuel état de porcher affamé.
Ce n'est rien par rapport à la condition première de fils. Le fils continue d'appeler père celui dont il n'est plus le fils. Rien n'est détruit pourtant, puisque le père reste père ; c'est lui qui fait le fils, qui lui donne d'être fils.
Tant que le père reste père, le fils peut redevenir fils.
Son père le voit de loin. Le fils est loin, mais le père est proche de lui.
D'ailleurs, il a guetté son fils. Le fils revient à son père ; il croit n'être que mercenaire, et déjà sa démarche est celle d'un fils. Son père est saisi de pitié. Il est sujet à ce sentiment de vulnérabilité qu'est la pitié, par une certaine communauté qu'il a avec son fils, et qui s'ouvre à la miséricorde.
Cette blessure qui atteint le juste, est sa façon de participer au péché commis par d'autres.
Elle consiste d'abord à accepter toutes les conséquences mauvaises que le péché fait subir au miséricordieux. Cette participation n'est évidemment pas complicité ni faiblesse, elle est respect d'autrui, humble et confiant. Elle laisse ouverte la porte à autre chose. c'est au pécheur de voir son inconduite. Mais déjà le miséricordieux se place sur des bases nouvelles qui sont celles qui existaient jadis, mais renouvelées, rehaussées par l'oubli volontaire des fautes.
Le miséricordieux a été lésé par une injustice, il répond par l'amour. Le péché est rejet de l'amour.
La miséricorde est amour pour le pécheur, porte ouverte à la restauration de l'amour dans le coeur d'autrui.
Le père court vers son fils, il se jette à son cou et l'embrasse tendrement. Pourquoi le fils demanderait-il pardon, puisqu'il est déjà pardonné ?
Cependant, le fils doit parler pour rétablir la justice comme fondement de l'amour. Il lui faut dire qu'il a péché. En disant qu'il a péché contre son père, il rend sa dignité à son père, et il reconnaît qu'il en est le fils. Le fils doit participer à restaurer sa dignité de fils.
Hélas, on peut cesser d'être fils. Sur terre, ce peut être parfois irréparable. Après la mort, c'est définitif. Douleur du père et de la mère des damnés !
Le père comprend immédiatement que le retour de son fils est signe de sa conversion. Il savait que son fils reviendrait. Il l'avait prévu avec assurance. Ce n'était pas seulement de l'espoir. C'était la certitude de voir l'emporter les bonnes semences qu'il avait mises dans le coeur de son fils, et qu'il avait vu germer parmi les ronces. Il était sûr des fruits de son amour pour lui. L'amour du père devait avoir le dernier mot. Le père se savait vainqueur par avance. Qu'a fait le père durant la période d'éloignement de son fils ? Il espérait le retour, et il se faisait informer de ses agissements. Tout simplement, il l'aimait.
Le fils dit : je ne mérite plus d'être appelé ton fils. C'est bien de cela qu'il s'agit : être ou n'être pas fils. C'est le fond du christianisme : « Nous sommes appelés enfants de Dieu, et nous le sommes » (1 Jn 3, 1). être fils suppose une certaine dépendance.
Mais, cette dépendance n'est pas une servitude, c'est une relation qui fait vivre : le père fait être son fils. Cette relation libère et permet de vivre en plénitude, selon la dignité suprême de fils. Le fils prodigue s'était servi de sa dignité de fils pour se libérer de son père. comme tous les dons de Dieu, il faut en jouir sans en abuser, ni s'en prévaloir comme d'un bien qu'on a mérité.
Le Père n'embrasse que son fils ; et il ne souffre pas qu'en sa présence il ne soit pas revêtu des marques de sa dignité. Ce geste de pardon restaure le fils comme fils, et il ajoute à l'honneur d'être fils, celui d'être fils pardonné.
A aucun moment, le père n'a modifié sa conduite. Il est immuablement père.
Vêtez-le des plus beaux habits. festoyons, car mon fils mort est revenu à la vie. « Honore ton père, afin d'avoir longue vie », disait le Décalogue, parce que l'honneur donné à son père est source de vie. Le repas est signe de joie, mais aussi de communion dans la vie reçue de Dieu. La nourriture est un don de Dieu, et une manière pour lui de nous donner la vie, en nous maintenant en vie, en l'entretenant. Le repas du retour à la vie du fils prodigue doit être un festin.
A son retour des champs, le fils aîné entend la musique.
Colère, refus d'entrer dans la salle du banquet. Le père sort l'en prier. Le Fils de Dieu qui vient dans le monde, en reçoit lui aussi des paroles dures et contraires à la bonté de Dieu. Le fils aîné refuse la joie ; il refuse la communion avec la joie de son père et avec celle de son frère. Il est jaloux et il se coupe, comme jadis son frère puîné, de ce qui lui donne sa dignité de fils.
Quand les justes se réjouissent de la conversion des pécheurs, ils s'enrichissent d'un bien infini. « Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se convertit », certes, mais cette joie aussi est le lot des justes. Cette joie est un surcroît : ils en ont leur part.
Le fils aîné n'avait pas su demander à son père. Comme l'autre, il était si peu fils. être fils pour eux, c'était avoir des biens, recevoir des marques de libéralité, sans penser que la présence du père valait mieux : « Tu es toujours avec moi, mais tu me servais comme un mercenaire par intérêt, non comme un fils. Tu ne vois pas notre intérêt qui est d'avoir retrouvé ma vie dans mon fils, dans ton frère. »
Le bien du fils comme frère, c'est de donner d'autres fils à son père. Redonner vie au fils, c'est redonner au Père sa pleine paternité. « C'est la gloire de votre Père que vous portiez beaucoup de fruits » (Jn 15, 8). Tu cherchais mes biens et non pas mon bien. tu n'avais pas mes biens, tu étais une partie de moi-même. Je ne te donnais rien, car tu devais comprendre la douceur de ma présence.
N'as-tu jamais senti mon amour ? Il faut se réjouir, non de la faute de ton frère, mais de son retour. Ce n'est pas une mise en regard de ton service et de sa faute, mais de sa faute et de son retour. Son retour est ta joie, comme elle est la mienne.Dom Jacques-Marie Guilmard, moine de Solesmes