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LA
VIERGE MARIE DANS L'APOCALYPSE DE SAINT JEAN
CONFERENCE PAR BERNARD RIBAY, EXÉGÈTE -pour fêter l'anniversaire de la dernière
apparition de la Vierge Marie à
Fatima, le 13 octobre 1917 |
INTRODUCTION
Le 13 mai dernier, anniversaire
de la première apparition de la Vierge Marie à
Fatima, je faisais connaître le titre de la conférence
qui m'avait été demandée. Elle s'intitulerait
: " La Vierge Marie dans l'Apocalypse de saint Jean ".
Je souhaitais faire cette conférence le 13 octobre (aujourd'hui),
anniversaire de la dernière apparition de Marie à
Fatima.
Ce jour-là, il y a 84 ans, le 13 octobre 1917, soixante
à soixante dix mille personnes (c'est l'évaluation
des journaux portugais de l'époque) ont " vu "
: elles ont assisté en direct au fameux miracle de Fatima,
lequel avait été annoncé trois mois auparavant
par la Vierge Marie elle-même. L'opinion rationaliste soutient
que tous ces gens-là ont été les victimes
d'une hallucination collective Bon !
En tout cas, nous autres, nous attachons de l'importance au témoignage
des personnes de bon sens : d'ailleurs au plan de la Révélation
définitive, notre foi est accrochée au témoignage
des apôtres qui ont " vu " (cf. Actes, 4,20 ;
1 Jean 1,3 ; etc.).
Parmi eux, il y en a un, saint Jean qui, à la fin du premier
siècle, fut gratifié, à Patmos (Ap 1, 9-10,
en Asie mineure, d'une vision grandiose, l'Apocalypse, qu'il
a lui-même consignée dans un livre, qui porte le
même nom : l'Apocalypse (mot qui signifie Révélation,
et non pas catastrophes de fin du monde) : c'est le dernier livre
du Nouveau Testament, le dernier livre de la Bible, la synthèse
de la Révélation, en quelque sorte la synthèse
du plan de Dieu.
Oui,
je reconnais bien volontiers : il faut une certaine dose ou de
prétention, ou de naïveté, voire les deux
à la fois, pour choisir et traiter un sujet pareil. Mon
excuse est d'avoir longuement fréquenté [celui
que je considère comme] le plus grand des exégètes
de notre époque : le Père André Feuillet,
qui, lui, n'était ni prétentieux, ni naïf,
mais qui avait fait porter sa réflexion, sa méditation,
pendant de longues années, sur la Bible, entre autres
sur ce Livre de l'Apocalypse, tout particulièrement sur
le chapitre 12 de ce Livre. Mon travail s'en trouve donc facilité
: sans négliger de consulter d'autres auteurs parmi les
bons exégètes (il y en a encore : Lyonnet, Laurentin,
Galot et d'autres !), je n'avais qu'à puiser surtout dans
les ouvrages du Père Feuillet, ce que j'ai fait (cf. entre
autres : Jésus et sa Mère, pp. 30-46...
; 127-139... ; L'accomplissement des prophéties : 142-148...)
LA " FEMME
" DE L'APOCALYPSE Donc,
dans sa vision d'Apocalypse, l'apôtre Jean a vu "
une Femme " extraordinaire : " Puis un grand signe parut au ciel : une
Femme, revêtue du soleil, la lune sous les pieds, et sur
la tête une couronne de douze étoiles ".
De qui l'auteur parle-t-il ? Qui est cette Femme ? Quel est son
rôle et quel est son rang dans l'histoire du Salut de l'humanité,
dans le plan de Dieu ? Pour
essayer de répondre, lisons ensemble le texte complet
dans lequel il est question de cette Femme : un chapitre entier,
plus le verset précédent : Apocalypse 11,19 - 12,18
Lecture du texte
<< XI 19 Alors
s'ouvrit le Temple de Dieu, celui du ciel, et son arche d'alliance
parut (wfqh) dans son Temple. Et ce furent des éclairs,
des voix, des coups de tonnerre, un tremblement de terre
et une forte grêle. XII 1 Puis un grand signe parut
(wfqh) au ciel : une Femme revêtue du soleil, la lune sous
les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles. 2 Elle est enceinte et crie dans les
douleurs et le travail de l'enfantement. 3 Et un autre signe parut (wfqh)
dans le ciel: c'était un grand Dragon couleur de feu,
avec sept têtes et dix cornes ; sur ses têtes sept
diadèmes, 4 et sa queue
balaie le tiers des étoiles du ciel. Et elle les jeta
à terre. Puis le Dragon se posta en face de la femme qui
allait enfanter, pour dévorer son enfant sitôt mis
au monde. 5 Et elle
enfanta un fils, un fils mâle, qui doit paître
toutes les nations avec une verge de fer. Et son enfant
fut emporté auprès de Dieu et de son trône, 6 et la Femme s'enfuit au désert,
où Dieu lui a ménagé une retraite pour qu'on
l'y nourrisse douze cent soixante jours. 7 Alors il y eut un combat dans le ciel : Michaël
et ses anges combattaient contre le Dragon. Le Dragon et ses
anges engagèrent le combat, 8 mais ils n'eurent pas le dessus, et leur place
ne se trouva plus dans le ciel. 9 Et il fut précipité, le grand Dragon,
l'antique Serpent, celui qu'on appelle Diable et Satan, le séducteur
du monde entier ; il fut précipité sur la
terre, et ses anges furent précipités avec lui. 10 Et j'entendis dans le ciel une voix
puissante qui disait : " Voici venues maintenant la victoire,
la puissance, la royauté de notre Dieu, et la suzeraineté
de son Christ ! Car il a été précipité,
l'Accusateur de nos frères, celui qui les accusait devant
notre Dieu jour et nuit *. 11
Et eux l'ont vaincu par le sang de l'Agneau et par la parole
de leur témoignage, et ils ont méprisé la
vie jusqu'à mourir. 12
C'est pourquoi réjouissez-vous, cieux, et vous qui les
habitez ! Malheur à la terre et à la mer, car le
Diable est descendu chez vous, animé d'une grande fureur,
sachant que ses jours sont comptés. " 13 Quand le Dragon se vit précipité
sur terre, il se mit à la poursuite de la Femme qui
avait mis au monde l'enfant mâle. 14 Mais les deux ailes du grand Aigle furent données
à la Femme pour s'envoler au désert en sa retraite,
où elle doit être nourrie un temps, des temps
et la moitié d'un temps, loin de la face du Serpent. 15 Et de sa gueule le Serpent lança
contre la Femme un vrai fleuve, afin de la noyer. 16 Mais la terre vint au secours de la
Femme ; elle ouvrit la bouche et absorba le fleuve que le Dragon
avait lancé de sa gueule. 17 Le Dragon fut irrité contre la Femme,
et il s'en alla faire la guerre au reste de sa descendance, à
ceux qui observent les commandements de Dieu et gardent le témoignage
de Jésus. 18 Et il
se posta * sur la grève.
C'est une vision extraordinaire, grandiose
! Même les personnes qui ne sont pas spécialisées
dans l'étude de l'Ecriture Sainte ont le sentiment de
se trouver là devant quelque chose de sacré, de
solennel, de mystérieux... On y parle du soleil, de la
lune, des étoiles, comme dans le discours eschatologique
(cela veut dire discours de fin du monde) de Jésus rapporté
par les évangélistes (chapitre 24 de Matthieu,
13 de Marc, 21 de Luc)
On ne va pas faire le commentaire complet, même d'un seul
chapitre de l'Apocalypse ; on y passerait toute la nuit, et beaucoup
d'autres nuits Il faut que vous sachiez que des centaines d'ouvrages
existent, rien que sur ce chapitre 12 de l'Apocalypse. Non, on
va seulement essayer d'identifier cette " Femme " extraordinaire.
Triple identification
certaine
Les Pères de l'Eglise
et les exégètes de toutes les époques ont
essayé avant nous d'identifier cette " Femme "
de l'Apocalypse. Mais beaucoup d'interprètes n'ont pas
compris qu'une vision apocalyptique, comme d'ailleurs toute vraie
prophétie de la Révélation publique ou d'une
révélation privée (le secret de Fatima,
par exemple), pouvait viser, dans une image unique, plusieurs
réalités, parfois très distantes les unes
des autres dans le temps et dans l'espace. Bref, ici, une étude minutieuse d'exégèse
biblique (celle du Père Feuillet en tout cas) prouve que
la Femme de l'Apocalypse représente trois réalités
unies, mais distinctes ; ce qui complique singulièrement
le problème de l'identification, c'est que tel verset
de ce chapitre 12 devra s'appliquer aux trois réalités
à la fois (parfois très distantes), tandis que
tel autre ne visera que l'une des trois. Mais toujours, l'exégète
doit prouver ce qu'il affirme. Ici bien évidemment je
ne donne que le condensé, le résumé de l'argumentation
exégétique :
1) Première identification : il est absolument certain
que cette " Femme " de l'Apocalypse représente
le peuple d'Israël, la " Sion " des Prophètes,
qui donne naissance au peuple messianique. Témoin le texte d'Isaïe 66, 7-8 :
Avant d'être en
travail, elle a enfanté, avant que lui viennent les douleurs elle a accouché d'un mâle.
Qui jamais entendit rien de tel,
qui vit jamais rien de pareil ? Un
peuple est-il mis au monde en un jour ? Une nation est-elle enfantée
d'un seul coup, que Sion, à peine en travail Ait enfanté
ses fils ? Il n'y a
absolument aucun doute que l'auteur de l'Apocalypse connaissait
ce texte et se réfère à ce texte d'Isaïe.
Cette première identification est donc certaine. Et, en
gros, la plupart des commentateurs sont d'accord.
2) Deuxième identification : la grande majorité
des exégètes anciens et modernes (la plupart des
Pères de l'Eglise) assurent que la Femme de l'Apocalypse
représente l'Eglise du Christ. Certains versets (je ne
les nomme pas pour le moment) du chapitre 12 ne peuvent s'appliquer
qu'à l'Eglise du Christ Et puis l'Eglise du Christ, elle
est bien la continuation du peuple de Dieu (on rejoint la 1ère
identification) : c'est le Nouveau Peuple de Dieu Cette 2e identification
est également certaine. Nous voilà donc avec deux
identifications certaines. Et ce n'est pas l'une ou l'autre qu'il
faut choisir :l faut retenir les deux.
3) Troisième identification : les exégètes
anciens et modernes (tous les protestants, et même beaucoup
de catholiques) ont toujours hésité à penser
que cette Femme de l'Apocalypse pourrait représenter aussi
la Vierge Marie. Au premier abord, cela ne paraît pas possible
: les douleurs d'enfantement, cela ne colle pas avec la joie
de Bethléem ! Une femme qui enfante dans la douleur, cela
n'a pas l'air d'être le cas de la Vierge Marie !
En réalité, l'étude approfondie et impartiale
du Père Feuillet prouve que la Femme de l'Apocalypse désigne
aussi (cf. Cerfaux, Gambier : L'Apocalypse de saint Jean lue
aux chrétiens, pp. 110-111), et même en priorité,
la Vierge Marie, après qu'on ait eu soin, premièrement
de définir en quoi consiste cet enfantement dans la douleuret
deuxièmement de montrer comment cette identification principale
" Marie " harmonise parfaitement les deux autres :
Israël, ancien peuple, l'Eglise, nouveau peuple
L'enfantement
dans la douleur
De quel enfantement,
de quelles douleurs d'enfantement s'agit-il ? Mais : c'est Jésus
lui-même qui nous donne la réponse lorsque (dans
l'évangile selon saint Jean : 16,21) il décrit
sa Passion en termes de maternité douloureuse. Jésus
compare sa Passion et sa Résurrection, à la souffrance
et à la joie de la femme qui enfante : " En vérité,
en vérité, je vous le dis, vous pleurerez, vous
vous lamenterez, et le monde se réjouira. Vous serez dans
la tristesse, mais votre tristesse se changera en joie. Quand
une femme enfante, elle est dans la tristesse, parce que son
heure est venue ; mais quand l'enfant est né, elle oublie
ses souffrances, toute joyeuse d'avoir mis au monde un homme
"
Ainsi, par sa Passion Jésus nous enfante dans la douleur.
Par sa Résurrection il nous fait naître à
une vie nouvelle, car il est le " Premier-né "
d'entre les morts.
Alors, me direz-vous, c'est Jésus qui, en quelque sorte,
nous enfante. Ce n'est pas Marie ! C'est vrai : Jésus
est l'unique Rédempteur.
Oui ! Mais Jésus, délibérément, a
voulu associer Marie à cet enfantement ; et c'est la raison
pour laquelle il s'est servi de l'image de "la femme qui
enfante", il savait bien ce qu'il allait faire. Et cela
s'est passé au pied de la Croix lorsque, voyant sa
Mère et près d'elle le disciple qu'il aimait, Jésus
dit à sa Mère : "Femme, voilà ton fils".
Puis il dit au disciple : "voilà ta mère".
Et, dès ce moment, le disciple la prit chez lui
(Jean 19, 25-27) [Si ma conférence était
un entretien de vie spirituelle, je dirais que nous avons à
faire comme Jean : prendre Marie chez nous, avoir une vie spirituelle
mariale].
Au pied de la Croix, comme l'a toujours pensé l'Eglise,
nous sommes donc représentés par Jean. Nous avons
la même mère que lui. Et cette mère, la Vierge
Marie, nous enfante dans la douleur. Elle a donné naissance
au Messie dans la joie de Bethléem ; elle donne (métaphoriquement)
naissance au peuple du Messie dans les tortures du Calvaire.
C'est une douleur qui lui avait été prédite,
il y a longtemps : " un glaive te transpercera l'âme
" avait dit Siméon à Marie, au moment de la
présentation de Jésus au Temple (Luc 2, 35). Et
là, au Calvaire, Jésus, Son Fils, est devant elle,
torturé comme ce n'est pas possible, et Marie voit le
soldat romain en train de transpercer le cur de son propre Fils.
C'est elle qui reçoit (dans son âme) le coup (qui
lui avait été prédit) ; Lui, il est déjà
mort ! Et le plus extraordinaire, c'est qu'elle dit oui à
la souffrance inouïe, à la mort de son Fils. C'est
une douleur, un sacrifice, une offrande inimaginable, un enfantement
!
Ainsi les souffrances atroces et la mort de Jésus, seul
Sauveur, seul Rédempteur, avec les souffrances atroces
de compassion de sa Mère, sont comme un seul enfantement
!
"Quand une femme enfante,
elle est dans la tristesse, parce que son heure est venue".
Avez-vous remarqué ? Jésus emploie la même
formule que lors du miracle de Cana, lorsqu'il disait : "
Femme, mon heure n'est pas encore venue " (Jean 2,4).
Et il faisait le miracle quand même, pour bien signifier
que son Heure à lui et l'heure de sa Mère coïncident
: c'est l'heure du vin nouveau, c'est l'heure des douleurs atroces
de la Passion de Jésus, c'est l'heure de Marie, co-rédemptrice,
c'est-à-dire qui collabore d'une façon exceptionnelle,
unique, à la Rédemption opérée par
Jésus, l'unique Rédempteur.
On remarquera que dans les deux circonstances, Cana et le Calvaire,
Jésus nomme Marie de la même façon : "Femme".
Cette observation est déjà un bon indice pour la
découverte du sens fondamental de la Femme de l'Apocalypse.
Disons seulement, sans nous y étendre, que cette Femme
nouvelle semble bien constituer la contrepartie de la Femme des
origines : Eve, qui s'était laissé séduire
par le Serpent (Genèse 3,6) : Marie est comme une nouvelle
Eve, qui ne se laisse pas séduire, elle obéit au
nouvel Adam : Jésus
L'ancienne Eve avait reçu comme punition : " Tu enfanteras
dans la douleur " (Genèse 3,16). Marie n'est pas
concernée par cette punition : elle enfante Jésus
dans la joie. Mais c'est délibérément, en
accord avec son Fils, en accord avec son oui intégral
de l'Annonciation, qu'elle accepte l'autre enfantement, celui
du Calvaire, par lequel, avec Jean nous devenons ses enfants.
Coordination
et harmonie des trois identifications
En fait, c'est l'identification
principale "Marie" qui harmonise les deux autres identifications.
La Femme de l'Apocalypse est bien l'ancien Peuple de Dieu, la
"Sion" des Prophètes, qui enfante, collectivement,
le peuple messianique. Mais il ne faut pas oublier que jamais
dans l'Ancien Testament l'enfantement du Messie personnel n'est
attribué à une collectivité. Si bien que,
en employant cette image de l'enfantement collectif, Jean ne
peut pas oublier l'enfantement personnel, physique du Messie,
puisqu'il écrit que la Femme en question enfanta un
fils, " un fils mâle, qui doit paître
toutes les nations avec une verge de fer (Apoc. 12,5),
faisant ici allusion explicite au psaume deuxième,
qui vise le Messie personnel (Ps. 2,9) : Et puis, Est-il concevable,
écrit encore le Père Feuillet, qu'un auteur
chrétien de la fin du 1er siècle ait pu évoquer
la Mère du Christ en faisant totale abstraction de la
Vierge Marie ? " C'est évidemment impossible.
Aussi, l'enfantement dont parle l'Apocalypse est bien celui douloureux
de la Passion ; mais il sous-entend celui joyeux de Bethléem.
Car en fait Marie est bien celle qui représente, qui condense
en elle-même le peuple de Sion lorsqu'elle donne physiquement
naissance au Messie personnel ; et elle condense en elle-même
le peuple de Sion lorsqu'au pied de la Croix elle donne, métaphoriquement,
naissance au peuple messianique : l'Eglise. Marie est donc le
trait d'union (obligé) entre l'ancien peuple de Dieu,
la Sion des prophètes, et le nouveau peuple de Dieu, l'Eglise,
dont elle est l'icône, le prototype. Au pied de la Croix,
elle est Celle qui, d'une façon éminente, toute
seule, représente, condense en elle-même l'Eglise
fidèle, gardant une foi indéfectible.
C'est donc elle, Marie, qui est la triomphante, la victorieuse
, la couronnée ; on a vu que sa couronne est le symbole
de sa victoire.
Elle est nimbée du soleil de la lune et des étoiles
: c'est que, dans l'eschatologie biblique et juive, les hommes
glorifiés sont volontiers présentés comme
des êtres lumineux. Citons seulement quelques textes :
Daniel 12,3 : "lumineux comme des étoiles" [et
il faut savoir que le Livre de Daniel est la source scripturaire
principale du Livre de l'Apocalypse. Il est impossible d'avoir
une certaine intelligence de l'Apocalypse sans avoir d'abord
étudié le Livre de Daniel]. Mais voyez également
Matthieu 13,43 (les justes, lumineux comme le soleil)
et également Matthieu 17,2 (le Christ lumineux de la Transfiguration),
et pareillement Apoc 1, 14-16 (le visage du Fils de l'Homme
est comme le soleil qui brille dans tout son éclat).
Cette lumière du " Fils de l'Homme ", au tout
début de l'Apocalypse, et cette Lumière de "Marie
couronnée d'étoiles", au début de la
seconde partie, sont comme deux pôles du Livre de l'Apocalypse
: Le Christ, en premier ; puis Marie. Elle récapitule
en quelque sorte la création. Mieux elle la domine, elle
en est la Reine : " Regina caeli, laetare " dira la
Liturgie (Reine du Ciel, réjouissez-vous). Tout le chapitre
21 résonne de cette réjouissance définitive
de la Jérusalem céleste dont le prototype est la
Vierge Marie, qui récapitule les douze tribus de l'ancien
Israël, avec les douze apôtres de l'Agneau.
[Petite parenthèse sur le chiffre douze : il est celui
des douze tribus d'Israël, ancien peuple de Dieu. Mais il
est aussi le chiffre des douze apôtres sur lesquels est
fondée l'Eglise, nouveau peuple de Dieu. Et l'ambivalence
du chiffre douze est explicitement donnée dans l'Apocalypse
elle-même, au chapitre 21, qui décrit la Jérusalem
nouvelle, en référence à l'ancienne, et
qui dit explicitement que la Nouvelle Jérusalem qui a
été montrée à Jean avait douze
portes et près de ces portes douze anges ; des noms y
étaient inscrits, ceux des douze tribus des enfants d'Israël
Le mur de la ville avait douze assises, et sur eux douze noms,
ceux des douze apôtres de l'Agneau. (21, 12-14). C'est
la Vierge Marie, avons-nous dit, qui récapitule l'ancien
et le Nouveau Peuple de Dieu.]
Des images familiales
J'ai dit au départ
mon intention de mentionner, au fur et à mesure de mon
exposé, les implications familiales ou autres. Dans ce
que nous venons de voir, on ne peut pas dire qu'il y ait au sens
exact des termes des implications familiales. Mais il y a tout
de même dans tous ces textes de très belles images
familiales : voyez comment Jésus se fait un malin plaisir
(le mot "malin" ne lui convient pas !) un "malin"
plaisir de parler des choses sacrées qu'il a lui-même
inventées, créées : d'abord : " la
Femme ", cette Femme extraordinaire qu'il a choisie pour
être sa Mère (et la nôtre). C'est lui qui
a créé cette " Femme "... et puis toutes
les autres femmes. C'est Lui qui a créé Sa Mère...
et puis toutes les autres mères. Voyez, surtout vous,
les dames, comment Jésus parle de la maternité
(on vient de l'entendre dans le texte évangélique
de Jean) : " Quand une femme enfante, elle est dans la
tristesse ; mais quand l'enfant est né, elle oublie ses
souffrances, toute joyeuse d'avoir mis au monde un homme
" (Jn 16,21). Voyez comme la Parole de Jésus évoque
cette joie de la maternité (cf. aussi Mt 23,37 ; Mc 10,24
; Lc 7,35 ; Jn 13,33 ; Jn 21,5). Cette dernière expression
: mettre au monde non pas un enfant, mais un homme, c'est
mot pour mot ce que disait Eve, dans la Genèse, lors de
la naissance de son premier enfant (Genèse 4,1) : "
J'ai acquis un homme avec l'aide de Yahvé "
(car l'évangile de Jean fait ici délibérément
référence au texte de la Genèse, à
la création, à l'histoire des origines, à
Adam et Eve) Même chose dans ce chapitre 12 de l'Apocalypse
: La " Femme revêtue du soleil Elle est enceinte
et crie dans les douleurs et le travail de l'enfantement
" Les " douleurs " sont mentionnées, comme
dans la Genèse. Et puis, plus loin : " Elle enfanta
un fils, un fils mâle " Voyez comment, dans la
Révélation, Jésus parle des réalités
sacrées familiales qu'il a lui-même créées
L'ARCHE D'ALLIANCE,
ET LES DEUX AUTRES APPARITIONS DU CHAPITRE
12
Dans le passage que nous avons
lu en commençant [regardez vos feuilles à la 1ère
page], il y a un mot [je l'ai mis en gras et je l'ai souligné]
qui est employé trois fois de suite, au début :
le mot " parut ". Il signale l'apparition de l'Arche
d'alliance (11,19), de la Femme (12,1), du Dragon (12,3). Le
Père Feuillet fait remarquer que ce mot " parut "
(en grec wfqh) n'est employé dans l'Apocalypse que dans
ce passage (donc trois fois) : il est presque évident
que par ce triple emploi du mot " parut " saint Jean
veut faire comprendre que les trois réalités en
question vont ensemble ; elles sont liées, l'Arche d'Alliance
constituant une sorte de prélude aux deux signes que sont
la " Femme " et le " Dragon ".
Première apparition
: l'Arche d'alliance
Ce n'est pas une invention
due à l'imagination : l'Arche d'alliance qui apparaît
ici (Ap 11,19), c'est bel et bien la Vierge Marie. On peut le
prouver par comparaison de ce texte avec certaines données
de l'évangile selon saint Luc (retenez qu'il y a souvent
des convergences étonnantes entre Jean et Luc). Souvenez-vous
de la scène de l'Annonciation racontée précisément
par Luc (1, 26-38) : l'ange Gabriel vient de délivrer
son message de la part de Dieu : " Voici que tu vas concevoir
et enfanter un fils à qui tu donneras le nom de Jésus.
Il sera grand et on l'appellera le Fils du Très haut.
Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père
; il régnera sur la maison de Jacob, et son règne
n'aura point de fin ". Marie n'est pas sotte ; elle
comprend très bien que l'enfant prédit ce n'est
rien moins que le Messie. Elle ne demande pas de signe, elle
n'en a pas besoin ; elle croit immédiatement. Mais elle
pose une question, parce qu'il y a problème. Sa question,
ce n'est pas : " Comment cela se fera puisque que je
suis vierge ? " ; cela, c'est une traduction erronée,
bien qu'elle soit officielle. N'importe quelle femme, jeune par
dessus le marché, n'aurait jamais l'idée d'objecter
qu'elle est vierge ; elle saurait immédiatement (son mari
aussi) ce qu'il faut faire pour ne pas le rester. Non, sa question
littéralement est celle-ci : " comment cela se fera
puisque je ne connais pas homme ? " Le verbe "connaître",
dans ces contextes-là, veut dire : avoir des relations
conjugales. Donc comment cela se fera, puisque je n'ai pas de
relations conjugales. Le présent indique manifestement
: je n'en ai pas, et je n'ai pas l'intention d'en avoir. La traduction
la meilleure que je connaisse est celle de Osty : comment
cela se fera, puisque je garde la virginité ? Par
conséquent, Marie avait bel et bien décidé
de garder la virginité, même lorsqu'elle sera mariée.
Il y a donc là un mystère. Mais comme aimait le
répéter le Père Feuillet : " un
mystère, ce n'est pas quelque chose où il n'y a
rien à comprendre, c'est quelque chose où il y
a trop à comprendre pour notre petite intelligence
". L'état dans lequel se trouve Marie, elle s'y trouve
bien, dans cet état : l'état de virginité,
elle veut le conserver. Ce qu'il y a de curieux tout de même,
c'est qu'en vivant dans cet état, qui n'a pu lui être
suggéré que par l'Esprit Saint évidemment,
elle s'interdisait pratiquement d'être un jour la Mère
du Messie. C'était un honneur auquel toute femme juive
aspirait : être un jour la Mère du Messie. Jamais
on n'aurait pu imaginer que le Messie pourrait naître d'une
façon qui ne soit pas ordinaire.
Donc Marie pose sa question, et le plus extraordinaire, c'est
que l'ange obéit à Marie ; il lui donne l'explication
de son " comment ? ", la solution de son problème.
Voyez-vous ce dialogue étonnant entre Dieu (l'ange est
le porte-parole de Dieu) et Marie. Dieu tient compte de la question
de Marie. Et c'est Dieu qui obéit à Marie (c'est
le monde renversé), puisqu'il lui donne sa réponse,
la réponse au " Comment ? " : " L'Esprit
Saint viendra sur toi ". Ah mais, ça, ça
change tout
Et la suite fait comprendre la divinité de l'Enfant :
" La Puissance du Très Haut te prendra sous son
ombre, c'est pourquoi le saint enfant qui naîtra de toi
sera appelé Fils de Dieu ". " te prendra
sous son ombre " : qu'est-ce que ça veut dire
? Mais Marie ne s'y trompe pas : c'est l'expression consacrée
pour désigner la présence divine, symbolisée
par la nuée au-dessus de l'arche d'alliance, dans l'Ancien
Testament. Marie ne s'y trompe pas. Elle connaît par cur
le fameux texte de l'Exode auquel fait allusion cette petite
phrase : " La nuée couvrit de son ombre le Tabernacle,
et la Gloire de Yahvé remplit la demeure " (Exode
40,35). Marie est assimilée, dans le récit de Luc,
à l'Arche d'alliance qui recevait la présence divine.
Et dans le récit que Luc fera de la Transfiguration, la
nuée signalera encore la présence divine : "
survint une nuée qui les prenait sous son ombre.. Et de
la nuée, une voix : celui-ci est mon Fils écoutez-le
". Marie est donc assimilée à l'Arche d'alliance,
parce qu'il va y avoir en elle comme pour l'Arche d'alliance
la présence de Dieu, Dieu en personne dans Marie... Marie,
à l'Annonciation, a eu connaissance de la divinité
de son Fils. (Tout cela c'est dans saint Luc)
Et Saint Jean, dans l'Apocalypse, verra cette Arche d'alliance
: " Alors s'ouvrit le Temple de Dieu, celui du ciel,
et son Arche d'alliance PARUT dans son Temple ". Le
verset suivant : " Alors PARUT la Femme couronnée
d'étoiles, celle qui enfante un fils mâle qui doit
gouverner les nations avec un sceptre de fer ". Puis
immédiatement après: " Alors PARUT le grand
Dragon couleur de feu " qui va être vaincu définitivement.
C'est toute l'histoire du plan de salut, c'est toute l'histoire
du plan de Dieu, en trois versets, en un triple tableau d'Apocalypse.
Et au centre du tableau, il y a la personne de Marie, que Dieu,
de toute éternité, veut gratifier de privilèges
exceptionnels, en raison de la maternité divine de cette
Mère de Dieu. C'est tout autre chose que du catastrophisme,
l'Apocalypse. Et cela mérite d'être lu, étudié,
approfondi, médité, contemplé, car c'est
la récapitulation, la synthèse, le dernier mot
de la Révélation, mot dans lequel il est clair
que Marie a un rôle éclatant.
On n'est pas étonné que ce soit l'apôtre
Jean qui ait vu l'Apocalypse et qui ait écrit de si belles
choses sur Marie. Bien avant d'avoir eu, à Patmos, cette
vision extraordinaire, il avait connaissance profonde du mystère
de Marie. Il note lui-même dans son évangile qu'après
avoir entendu Jésus dire à Marie : " Femme,
voilà ton fils ", et à lui-même "
voilà ta Mère ", le disciple la prit chez
lui. Réalisons bien la chose : Jean a vécu avec
Marie sa Mère, chez lui. Mise à part l'intimité
qui régnait dans la sainte Famille entre Joseph, Marie
et Jésus, y a-t-il jamais eu conversations plus intimes
que celles qui ont eu lieu entre Marie et Jean, la nouvelle sainte
famille, en quelque sorte.
C'est par Marie que Jean connaît l'événement
de l'Annonciation rapporté par Luc. Il y a eu entre Jean
et Luc des échanges. Luc a connu Jean, soit directement,
soit par l'intermédiaire de la tradition johannique. Bref,
les chaînons de transmission sont connus : Marie, Jean,
Luc.
Nous avons même (à
l'inverse) la preuve littéraire que l'auteur de l'Apocalypse
connaissait l'évangile de saint Luc : " on trouve
en Ap 6,16, écrit le Père Feuillet, la même
exploitation du texte d'Osée (10,8) qu'en Luc 23,30, avec
chaque fois la même modification du texte prophétique
"tombez sur nous et couvrez-nous", au lieu de
"couvrez-nous et tombez sur nous" ; en Ap 11,2,
comme en Luc 21,24 il est question de Jérusalem foulée
aux pieds par les gentils " A. Feuillet, Jésus
et sa Mère, p.36).
En appendice : Un mot sur la structure du livre
L'apparition de Marie, Arche d'alliance, liée au chapitre
12 de l'Apocalypse, est située approximativement au milieu
du livre : elle divise le livre en deux. Plus spécifiquement,
une fois mises de côté l'Introduction du Livre (les
Lettres aux Eglises incluses) et sa conclusion (les Noces de
l'Agneau) cette apparition divise la partie strictement prophétique
du livre (chapitres 4 à 20) en deux parties nettement
distinctes : chacune de ces deux parties étant inaugurée
par des éclairs, des voix, des coups
de tonnerre : 4,5 et 11,19 (en 11,19, il y a même en
plus un tremblement de terre et une forte grêle)
C'est assez dire l'importance de la Vierge Marie dans la structure
même du livre de l'Apocalypse. Elle occupe dans le plan
de Dieu une place à part, hors série, la seconde.
Deuxième et troisième
apparition : La Femme et le Dragon
Le deuxième et
le troisième emplois du mot " parut " introduisent
les deux apparitions contrastées que sont celles de la
Femme et du Dragon.
La " Femme " est introduite par l'expression : "
un grand signe parut dans le ciel ". C'est le seul
endroit de l'Apocalypse où l'on trouve cette formule ;
c'est dire l'importance de ce Signe. En tout cas, cette Femme,
nous savons maintenant qui elle est : dans sa signification principale,
qui coordonne les deux autres significations, c'est la Vierge
Marie. L'auteur de l'Apocalypse nous la présente dans
un état de glorification extraordinaire : elle est "
revêtue du soleil, la lune sous les pieds, et sur la
tête une couronne de douze étoiles ". C'est
tout le cosmos (soleil, lune, étoiles) qui célèbre
la gloire de cette Femme. Et elle est glorifiée parce
qu'elle est victorieuse, la couronne étant toujours, dans
l'Apocalypse, symbole de victoire (2,10 ; 3,11 ; 4,4 ; 4,10 ;
6,2 ; 14,14)
Mais elle est victorieuse de qui ? Voilà l'autre signe
qui apparaît : elle est victorieuse du " Dragon
couleur de feu ", un personnage dont nous apprenons
qu'il veut du mal non seulement à la Femme, mais surtout
à son Fils : " Le dragon se posta en face de la
Femme qui allait enfanter, pour dévorer son enfant sitôt
mis au monde ".
Et pour qu'il n'y ait aucun doute sur l'identité de cet
être maléfique, l'Apocalypse nous le décrit
comme étant " l'antique Serpent, celui qu'on appelle
Diable et Satan, le séducteur du monde entier ".
Ainsi l'Apocalypse, denier livre de la Bible, nous renvoie à
la Genèse, premier livre de la Bible, à l'endroit
que nous appelons le Protévangile (Genèse 3,15).
Après le péché d'Adam et Eve, Dieu dit au
Serpent : " Je mettrai l'inimitié entre toi et
la femme, entre ta descendance et sa descendance ; celle-ci t'atteindra
à la tête, et toi tu ne l'atteindras qu'au talon
".
Mais ce n'est pas seulement le "serpent" que l'auteur
de l'Apocalypse interprète, c'est tout le Protévangile,
lequel, sans cet éclairage, ne pouvait être qu'une
prophétie très obscure. L'auteur de l'Apocalypse
reprend délibérément les mêmes clichés
que le Protévangile : la " Femme " est explicitement
nommée, cela va de soi. " L'inimitié "
dont parle le Protévangile devient la " guerre "
déclarée. Quant à la " descendance
", elle est explicitement nommée, elle aussi : "
Le Dragon fut irrité contre la Femme, et il s'en alla
faire la guerre au reste de sa descendance ". Au reste
! Car la Femme, elle, est hors d'atteinte, dans sa victoire,
signalée par sa couronne. Et son Fils est le premier hors
d'atteinte, car il a été (dit le texte) "
emporté auprès de Dieu et de son trône
". Voyez comment saint Jean parle de l'Ascension de Jésus.
Il parle de cette " Ascension " comme d'une réalité
qui suit immédiatement la naissance du Nouveau-né.
Mais Jésus n'est pas monté au ciel dès qu'il
est né ? Mais si ! parce que la naissance dont il s'agit
ici, c'est la naissance de la Résurrection. En ressuscitant
Jésus naît à une vie nouvelle. Voyez-vous
: si l'enfantement douloureux signifie la Passion de Jésus,
la naissance signifie sa Résurrection. Et ceci est tout
à fait conforme à tout le Nouveau Testament : saint
Paul lui-même parle de Jésus ressuscité comme
du Premier-né d'entre les morts (Col 1,18 ; Apoc 1,5)
Ainsi, dans la descendance d'Eve, Satan a rencontré deux
personnes exclues de son pouvoir, deux personnes qui se situent
hors de sa portée maléfique : la " Descendance
" proprement dite : le Christ d'une façon absolue,
et Marie sa Mère, couronnée, victorieuse, par lui
et avec lui, du démon, dont elle écrase la tête
: " les sept têtes ", dit l'Apocalypse, le chiffre
sept symbolisant la puissance intellectuelle formidable de ce
" séducteur du monde entier ". (même
si ce chiffre sept désigne aussi les sept collines de
Rome, qui symbolisent la puissance de l'empire romain persécuteur,
à l'époque de la vision apocalyptique de saint
Jean)
Le fait que l'Apocalypse se réfère avec insistance
aux premières pages de la Genèse attire notre attention
sur les récits que ces premières pages contiennent.
La plupart des exégètes modernes considèrent
ces premiers récits de la Bible comme des copies de mythes
assyriens ou babyloniens. Il ne faut pas les suivre. Ce n'est
pas le moindre mérite du Père Feuillet d'avoir
réagi vigoureusement contre cette interprétation,
qui se veut savante, et qui est en fait très naïve.
L'histoire des origines racontée dans la Genèse
est une histoire vraie, le début de l'histoire du salut,
non un résidu de mythes orientaux. Cela ne veut pas dire
non plus que ces récits constitueraient un reportage photographique
de la réalité. Non, ils sont bien de l'histoire,
ils contiennent des vérités révélées,
mais d'une part ces vérités sont exprimées
dans un genre littéraire qu'il faut étudier, d'autre
part les textes en question sont remplis d'images, de symboles
qu'il faut décrypter (comme celui du "serpent"
dont l'Apocalypse nous dit qu'il n'est que le prête-nom
de Satan). Et les vérités révélées
contenues dans ces récits sont extrêmement importantes
: ils constituent une introduction à la Bible, introduction
sans laquelle Révélation est incompréhensible.
Toute l'histoire du Salut de l'humanité est accrochée
à ces vérités-là : il y a bien eu
à l'origine, c'est la doctrine de l'Eglise, un premier
couple humain (Adam et Eve), créé par Dieu, et
dont descend toute l'humanité. Ce premier couple a péché
gravement contre Dieu : c'est le péché originel
dont ce premier couple seul est, en rigueur de terme, coupable.
Nous les descendants de ce premier couple n'avons pas commis
personnellement ce premier péché, nous ne sommes
pas coupables de ce péché, mais nous naissons dans
l'état de péché, hérité de
nos premiers parents, " l'état de péché
originel ". Cette doctrine de l'église concernant
le " péché originel " n'a rien à
voir avec les théories à la mode :
J. Delumeau, par exemple, présente sa théorie de
façon prétentieuse et insolente : " Le
Magistère continuera-t-il à enseigner qu'au début
de l'humanité Adam et Eve étaient comme des demi-dieux
et qu'ils commirent une faute de dimension véritablement
cosmique ? Celle-ci aurait entraîné la 'vengeance'
de Dieu qui aurait puni nos premiers parents par la souffrance
et la mort, et plus encore par une condamnation à l'enfer
que seule aurait levé (pour les élus) le sacrifice
du Christ. Le courroux du Père outragé aurait exigé
cette mise à mort du Fils ". [Il écrit
très bien, Delumeau, mais il dit beaucoup de bêtises,
et cela dans Témoignage chrétien en 1989 (22-27
août, p. 8)]
P. Ricoeur, philosophe, parle du péché originel
comme d'un " état de finitude " des créatures
face au Créateur Infini, comme si nous devions nous abaisser
devant Dieu seulement en raison de notre état de créatures
" finies ". Mais non ! Nous avons, de plus, à
nous abaisser devant Dieu parce que nous sommes pécheurs,
nés dans le péché.
Un autre, G. Martelet, un théologien celui-là (c'est
plus dangereux), et qui avait écrit jadis de belles choses,
déclare que " le péché d'Adam et Eve
n'est autre que le péché actuel paraboliquement
projeté au début de l'histoire humaine ".
etc. etc.
Les trois exemples qui viennent d'être donnés sont
rapportés par André Feuillet : Histoire du Salut
de l'humanité d'après les premiers chapitres de
la Genèse, pages 81-82)
Implication catéchétique
Il est urgent qu'on en
finisse avec les fables, et que les personnes qui font le catéchisme
enseignent la doctrine de l'Eglise. C'est là une implication
majeure de notre sujet de ce soir.
Est-ce que cela veut dire que c'est facile à réaliser
? Pas si facile ! Si les personnes qui font le catéchisme
n'ont pas le courage de faire tout ce qui est en leur pouvoir
pour s'informer, pour " se recycler " (comme on dit
maintenant), les contenus catéchétiques risquent
de devenir ou rester minables ! J'entends parfois certaines personnes
dire qu'elles n'en ont rien à faire de l'exégèse,
que c'est bon pour les érudits ! Il y a du vrai là-dedans
: on ne demande pas, l'Eglise ne demande pas que toutes les personnes
qui font le catéchisme soient des exégètes
au sens " scientifique ", connaissant le grec, le latin,
l'hébreu, l'araméen ; sûrement pas ! Mais
elle demande que les personnes qui font le catéchisme
aient un minimum de connaissances qui leur permettent d'enseigner
les vérités de Foi en les mettant en rapport avec
la Parole de Dieu qui les contient, les atteste et les exprime.
C'est ce que le Catéchisme de l'Eglise Catholique prévoit.
Jean-Paul II, dans l'Introduction à "son" catéchisme
dit ceci : " Le catéchisme de l'Eglise catholique,
que j'ai approuvé le 25 juin dernier [1992] et dont aujourd'hui
j'ordonne la publication en vertu de l'autorité apostolique,
est un exposé de la Foi de l'Eglise et de la doctrine
catholique, attestées ou éclairées par l'Ecriture
Sainte, la Tradition apostolique et le Magistère ecclésiastique.
Et il n'y a pas une seule page de ce Catéchisme qui omette
de citer les textes de l'Ecriture Sainte. N'oubliez pas que lorsque
vous citez un mot, une phrase, un texte des évangiles
ou de quelque livre que ce soit de la Bible, dès que vous
essayez de comprendre, vous faites de l'exégèse
biblique (comme monsieur Jourdain, en parlant, faisait de la
prose sans le savoir). Ne soyez pas impressionnés par
le mot " exégèse " : dans bien des cas,
faire un commentaire d'un passage de l'évangile, essayer
de le comprendre, de l'éclairer d'une façon ou
d'une autre, c'est faire de l'exégèse biblique.
Chacun peut faire cela selon le niveau d'instruction que le Bon
Dieu lui a donné. Surtout il faut s'habituer à
ne pas dire n'importe quoi sous le prétexte que la Parole
de Dieu est d'une grande richesse, et ne pas nécessairement
attribuer au Saint Esprit les élucubrations de notre imagination
Même parfois ne pas comprendre, avouer son ignorance, c'est
peut-être bien faire de l'exégèse ; et c'est
sûrement plus profitable que de dire des bêtises
Et l'on retiendra (ce soir) que s'informer sur tout ce qui concerne
la Vierge Marie est de grande utilité pour toute personne
qui veut enseigner la vérité sur Marie et rendre
à Marie le culte de vénération qui lui est
dû et qui mène tout droit au culte d'adoration dû
à son Fils, et par Lui à la Sainte Trinité.
LA VIERGE MARIE DANS LA LITURGIE
L'Apocalypse, avec l'éclairage
qu'il donne au Protévangile de la Genèse, contient
donc (implicitement) la justification scripturaire des deux dogmes
mariaux que sont l'Immaculée Conception de la Vierge Marie
et sa glorieuse Assomption, deux vérités explicitement
contenues dans la Tradition et désormais solennellement
définies : en 1854 (par le Pape Pie IX) pour le premier,
en 1950 (par le Pape Pie XII) pour le second.
Cette importance de Marie, constatée
dans le livre de l'Apocalypse, elle est évidemment mise
en valeur dans la Liturgie, dans le culte liturgique, en accord
avec la théologie mariale de l'Eglise. Aucun humain, aucun
saint de l'Ancien ou du Nouveau Testament, ni même aucun
ange n'occupe dans la Liturgie, au-dessous du Christ évidemment,
un rang aussi élevé que Marie. Pensez donc : on
fête de Marie sa Conception le 8 décembre, et neuf
mois après, sa naissance, le 8 septembre. On fête
de Marie son Annonciation (25 mars), et neuf mois après,
l'enfantement (25 décembre). On fête, de Marie,
son autre enfantement, par lequel Jean, et nous avec lui, devenons
ses enfants : c'est la fête des sept douleurs de Marie
(15 septembre), et enfin l'on fête la contrepartie de ses
douleurs : sa glorification (15 août). [Ce sont des chiffres
faciles à retenir : 8,8 ; 25,25 ; 15 - 15]
Eh bien, regardons-la un peu
cette Liturgie, au moins les dates extrêmes : la fête
du 8 décembre, commencement d'existence de Marie, et celle
du 15 août, la finale : son élévation dans
la gloire du Ciel.
8 décembre : Fête
de l'Immaculée Conception de Marie pleine de grâce
On n'est pas étonné
que l'Eglise, pour fêter l'Immaculée Conception
de Marie, ait choisi d'une part le Protévangile de la
Genèse (3,15), d'autre part le récit de Luc contenant
le titre de " pleine de grâce " (Luc 1,28)
Le Protévangile demeurait une prophétie assez obscure
tant qu'il n'était pas éclairé par le chapitre
12 de l'Apocalypse. Grâce à cet éclairage,
nous savons que la "descendance", c'est d'abord Jésus,
mais aussi (avant Lui, chronologiquement) Sa Mère.
Par contre le titre reçu de Marie à l'Annonciation,
(surtout après étude du vocable grec "kekaritwmenh"
employé par Luc qui veut dire "pleine de grâce")
est beaucoup plus suggestif : si Marie possède vraiment
la grâce en plénitude, nous l'avons dit, cela inclut
qu'aucun instant de son existence n'est dépourvu de cette
plénitude de grâce, pas même son premier instant
d'existence. La fête du 8 décembre de chaque année
nous plonge dans ce mystère de plénitude, mystère
d'honneur, de sainteté, de grandeur inouïe, qui touche
un être en son commencement, un être dont la dimension
physique est minimale : Marie est là, dans le ventre de
sa maman Anne, à l'état d'embryon minuscule, pleine
de grâce, conçue sans péché, sans
la tache originelle !
Mais, si Marie est immaculée, sans péché,
sans la tache originelle dès le premier instant de son
existence, c'est que déjà ce premier instant est
celui d'une personne humaine ; on le sait depuis toujours, mais
tous les papes, depuis plus de cinquante ans, nous le rappellent
: l'embryon humain est déjà une personne humaine
; on ne dit pas d'un objet qu'il est pécheur ou qu'il
est sans péché, cela ne peut se dire que d'une
personne ; aussi, tout enfant qui vient d'être conçu
ressemble (dans son corps et dans son âme, dans sa personnalité)
à cette personne minuscule que fut la Vierge Marie à
l'état d'embryon ; d'une part la qualité de "personne
humaine" ne dépend pas de sa dimension, et l'on n'a
pas le droit de porter atteinte à quelqu'un sous le prétexte
qu'il n'est pas assez long, assez lourd ou même assez visible
; d'autre part tout enfant, dès son premier instant, est
destiné à être un jour délivré
de la tache originelle à laquelle, par privilège
unique, Marie pleine de grâce a échappé en
prévision des mérites de Jésus son Fils.
Ah ! Voilà une formule à retenir : " en prévision
de ". Marie est pleine de grâce chronologiquement
avant que cette grâce ne soit méritée Il
y a une similitude frappante d'anticipation (en prévision
de) entre l'expression " pleine de grâce " du
récit de Luc, et la " Femme couronnée d'étoiles
" de l'Apocalypse de saint Jean. De l'examen du vocable
grec, nous venons de le voir, il résulte que Marie possède
cette plénitude de grâce avant la réalisation
effective de l'acte qui mérite cette grâce, le Sacrifice
suprêmement efficace de Jésus. De la même
manière, Jean, dans son Apocalypse, nous montre la Femme
couronnée d'étoiles, donc victorieuse, avant même
que les douleurs d'enfantement de la Passion n'aient assuré
cette victoire. Voyez-vous cette rencontre entre Luc et Jean.
Le dogme de l'Immaculée Conception de Marie, qui nous
vient de la Tradition, explicite cette mystérieuse anticipation,
qui est déjà dans l'Ecriture. Bien sûr, on
pourra toujours dire que le dogme n'est pas explicitement formulé
dans l'Ecriture : c'est tout à fait vrai. Mais il n'est
pas exagéré de dire que l'Apocalypse contient implicitement
la même vérité. L'Ecriture et la Tradition
en quelque sorte se rejoignent...
Le 15 août : L'Assomption
de Marie
L'Ecriture et la Tradition
se rejoignent encore davantage le 15 août, puisque, ce
jour-là, pour fêter la glorification de Marie, la
Liturgie prévoit comme première lecture celle des
trois apparitions : de "l'Arche d'Alliance", de "la
Femme", et du "Dragon" (Apocalypse 11,19 et quelques
versets du chapitre 12). L'Eglise choisit le 15 août pour
présenter la récapitulation du plan de Dieu en
la Vierge Marie.
Quelle merveilleuse initiative de la Liturgie nouvelle non seulement
de nous remémorer les premiers versets du chapitre 12
de l'Apocalypse, mais encore de les faire précéder
par le dernier verset du chapitre 11 (comme nous l'avons fait
dans notre lecture au début) qui présente l'ouverture
du ciel et l'apparition de l'Arche d'alliance. Comme toujours,
l'image vue vise en sa signification complète plusieurs
réalités : l'arche d'alliance qui apparaît,
c'est en même temps l'ancienne arche d'alliance qui recevait
la présence divine, signalée par l'ombre de la
nuée ; mais c'est surtout la nouvelle Arche d'alliance,
la Vierge Marie, Mère de Dieu, qui dès l'Incarnation
porte en elle, à l'ombre de la Puissance du Très
Haut, la présence divine, son divin Fils, le Fils de Dieu,
Dieu, né de Dieu, Lumière née de la Lumière,
engendré, incréé, consubstantiel au Père,
et par qui tout a été fait.
Et comme si cela ne suffisait pas, cette assimilation de Marie
à l'Arche d'alliance, on la trouve encore dans la scène
de la Visitation que la Liturgie présente dans l'évangile
du 15 août. Dès qu'Elisabeth entend la salutation
de Marie, elle est aussitôt remplie de l'Esprit Saint et
elle s'écrie d'une voix forte : " Tu es bénie
entre les femmes, et béni est le fruit de ton sein
". Et elle ajoute une petite phrase : " Et d'où
m'échoit cet honneur que la Mère de mon Seigneur
vienne à moi ? (Luc 1, 42-43) Voyez-vous : cette petite
phrase-là, elle évoque étonnamment, elle
aussi, une phrase de l'Ancien Testament, celle que David, dans
le 2e livre de Samuel, prononce en parlant de l'Arche d'alliance
: " Comment se peut-il que l'Arche d'alliance vienne
chez moi ? " D'ailleurs tout le passage de la Visitation,
y compris le Magnificat, est rempli de réminiscences des
livres de Samuel. Et le cri d'Elisabeth (elle s'exclama : Luc
1,42) est exprimé par un mot grec "anefwnhsen"
qui est employé surtout dans les exclamations liturgiques
liées au transport de l'Arche d'alliance.
Marie est bien, dans le récit de Luc, dans l'Apocalypse
de Jean, dans la Liturgie, la nouvelle Arche d'alliance ("foederis
arca", comme on l'appelle, dans les litanies de Lorette).
Toutes ces preuves exégétiques concernant la "
Femme " de l'Apocalypse pourraient faire réfléchir
nos frères non catholiques, qui aiment l'Ecriture Sainte,
qui l'étudient, peut-être plus que nous autres catholiques,
et qui ont besoin de démonstrations bibliques solides.
L'identification de la Femme d'Apocalypse, prouvée de
façon rigoureuse, exégétique, scientifique,
constitue un pas d'une importance considérable en faveur
d'un cuménisme vrai : Lorsque nos frères protestants
comprendront, avec preuves à l'appui, le chapitre 12 de
l'Apocalypse, ils rendront un culte à Marie, le culte
qui lui est dû. Et nous, les catholiques, qui avons déjà
la joie de prier avec eux sur les formules du Notre Père,
nous pourrons avec eux, le 15 août, par exemple, voire
le 13 octobre (pourquoi pas ?) dire, avec eux, le " Je vous
salue Marie " à notre Mère !
LA VIERGE MARIE APPARUE À
FATIMA
En effet, ce 13 octobre
est la date anniversaire de la dernière visite de Marie
à Fatima, le 13 octobre 1917. Il est clair que ce jour-là,
Marie a manifesté elle-même qu'elle était
bien cette Femme qui récapitule en sa personne tout le
plan de Dieu. Bien qu'il s'agisse ici de révélation
privée (qui n'a donc pas la même importance que
la Révélation publique définitive, seule
norme de notre foi), le Pape Jean-Paul II n'a pas manqué
de relier ces apparitions de Marie au texte même de l'Apocalypse
: " Selon le dessein divin, une Femme, ayant le soleil
pour manteau (Apocalypse 12,1) est venue du Ciel sur cette
terre, à la recherche des petits, les préférés
du Père. Elle leur parle avec une voix et un cur de mère
" (Homélie à Fatima : DC n° 2227, p 517).
C'est un langage très différent de ce qu'on entend
habituellement dans toutes les églises de la chrétienté,
où l'on parle des apparitions de Marie " avec beaucoup
de timidité " ! Je préfère le langage
clair du Pape.
Et le Saint Père enfonce le clou en citant encore l'Apocalypse
: " Le message de Fatima est un appel à la conversion
; il en appelle à l'humanité pour qu'elle ne fasse
pas le jeu du Dragon dont la queue balaya le tiers des
étoiles du ciel et les précipita sur la terre
" (id° 518). Le saint Père n'a pas peur de citer
le texte même de l'Apocalypse, et de le mettre en rapport
avec l'événement de Fatima
Mais c'est surtout le titre que se donne à elle-même
la Vierge Marie, le jour du 13 octobre 1917, qui est pour nous
extrêmement significatif, par le fait qu'il rejoint immédiatement
cette récapitulation du plan de Dieu donnée par
l'Apocalypse de saint Jean.
Ce jour-là, Marie donne son titre et exprime son souhait
: " Je suis Notre Dame du Très saint Rosaire.
Je désire en ce lieu une chapelle en mon honneur ".
Lucie, la dernière voyante de Fatima vient d'insister
tout récemment pour que tous les carmels du monde soient,
dans la situation actuelle dramatique que nous vivons, fidèle
à la prière du Rosaire. Qu'est-ce que le Rosaire
? C'est la Récapitulation des mystères du Rédempteur,
depuis son Incarnation jusqu'au couronnement de sa Mère
dans le ciel, sans oublier ses " sept douleurs " explicitement
mentionnées par la Vierge le 19 août précédent,
à Fatima, lorsqu'elle disait à Lucie : " Vous
verrez saint Joseph avec l'Enfant Jésus, prêt à
donner la paix au monde, Notre Seigneur bénissant le peuple,
et aussi Notre Dame du Rosaire et Notre Dame des Douleurs
". C'est le même tableau contrastant de la Femme du
Chapitre 12 de l'Apocalypse, que Jean voit en même temps
couronnée, victorieuse, et affreusement torturée
par les douleurs d'un enfantement mystérieux. Notre Dame
de Fatima, n'en doutons pas, c'est la " Femme, couronnée
d'étoiles " de l'Apocalypse, qui enfante dans la
douleur en appelant à la conversion.
Avant de faire ma conclusion, je voudrais vous donner un assez
long extrait de celle du Père André Feuillet, qui
clôt son Livre sur " L'accomplissement des Prophéties
" (pages 170-173) :
Voici cet extrait :
<< ...Vue d'ensemble sur les conditions à remplir
pour que progresse l'intelligence de l'Apocalypse
Parvenus au terme de cet essai sur l'ensemble de l'Apocalypse,
nous avons conscience de ne l'avoir expliquée que superficiellement.
Nous avons du moins l'espoir d'avoir suggéré quelques
éléments d'une méthode de lecture et d'interprétation
de ce livre difficile entre tous. Voici à quelles conditions
on pourra, selon nous, en faire progresser l'intelligence.
1°) L'interprète doit repérer avec soin les
emprunts ou les allusions scripturaires innombrables, soit d'abord
et avant tout à l'Ancien Testament, soit aussi, de temps
en temps, aux écrits antérieurs du Nouveau Testament,
ainsi que les transformations que l'auteur fait subir à
ces emprunts. Certaines des réminiscences de l'Ancien
Testament sont d'autant plus précieuses qu'il s'agit de
textes très obscurs ou très discutés pour
lesquels le reste du Nouveau Testament ne nous apporte presque
aucun secours.
Voici deux exemples de ce genre.
Il serait difficile de trouver dans l'Ancien Testament un oracle
d'une plus grande portée morale et religieuse que Gn 3,15:
l'Église ne s'est-elle pas appuyée sur ce grand
texte quand elle a défini soit l'Immaculée Conception
de la Vierge Marie soit son Assomption? Or, d'une part, cette
prophétie est, prise en elle-même, d'une interprétation
malaisée, et, d'autre part, le chapitre 12 de l'Apocalypse
est le seul passage du Nouveau Testament à nous offrir
clairement, de ce texte capital mais si discuté, une lecture
chrétienne, celle-là même que l'Église
nous propose.
Pareillement, l'exégèse du Cantique des Cantiques,
surtout ces temps derniers, a donné lieu à des
discussions passionnées en ce qui regarde même son
caractère moral et religieux. Un illustre théologien
catholique n'est-il pas allé jusqu'à prétendre
que l'auteur du Cantique des Cantiques est "uniquement livré
au plaisir des sens " et que la lecture religieuse de ce
poème d'amour, qui a tenu une telle place chez les Pères
de l'Église et les grands mystiques chrétiens,
n'aurait aucun appui dans le Nouveau Testament ? Elle ne serait
attestée, pour la première fois, que chez Rabbi
Akiba, mort en 135 ap. J.C. Or l'examen attentif du texte de
l'Apocalypse, aussi bien en 12,1 qu'en 3,20, conduit à
prendre le contre-pied de cette affirmation: Ap 3,20 renvoie
à Ct 5,2 et Ap 12,1 à Ct 6, 10.
2° Il faut toujours se rappeler que les descriptions de l'Apocalypse
ont le caractère des visions des prophètes, qui
ont le privilège de contempler les événements,
non pas dans la succession de leur déroulement temporel,
mais dans leur enchaînement révélé
par la lumière divine. Comme le dit excellemment André
Neher: " Ce que la prophétie dévoile, ce n'est
pas l'avenir, mais l'absolu (... ) A travers les prophètes,
l'infini cherche à pénétrer dans le fini,
l'éternité se fraie une voie vers le temps (...
) Par le prisme de la prophétie, le temps de Dieu se reflète
en multiples temps de l'histoire ". Ainsi il ne faut pas
chercher d'abord dans l'Apocalypse une chronologie des événements
décrits, mais y découvrir la Réalité
divine et transcendante s'exprimant dans le temps, et le sens
ultime de l'histoire et de l'Église. Ce serait aussi s'engager
dans une mauvaise voie que de prétendre y trouver partout
des doublets et de s'en autoriser pour dépecer littérairement
l'Apocalypse, une des uvres les plus unifiées de tout
le Nouveau Testament.
3° Le caractère synthétique de l'Apocalypse
ne doit jamais être perdu de vue. Il explique notamment
au chapitre 12 pourquoi l'événement de Bethléem
est rapproché de ceux du Calvaire et du matin de Pâques,
pourquoi la défaite des puissances mauvaises lors de la
Passion y est mise en rapport avec la chute originelle des mauvais
anges, pourquoi la glorification de la Femme et ses cris de douleur,
qui semblent s'exclure mutuellement, sont paradoxalement juxtaposés
comme s'ils étaient concomitants, pourquoi enfin le peuple
de Dieu de l'Ancien Testament et l'Église chrétienne
sont contemplés dans leur relation intime avec la Mère
du Christ. En fait, n'est-ce pas par l'entremise de Marie que
s'est fait le passage de l'économie ancienne à
l'ère de grâce?
Sans doute conviendrait-il de creuser cet aspect des choses beaucoup
plus profondément que nous ne l'avons fait. Il y aurait
lieu de se demander, par exemple, pourquoi, dans ce grand texte
d'Ap 12, les souffrances de la Passion, qui sont d'abord celles
du Christ, sont néanmoins présentées comme
des souffrances d'enfantement de sa Mère. Et, également,
dans quelle mesure les épreuves de la Femme réfugiée
au désert, c'est-à-dire de l'Église militante
actuelle, et aussi les épreuves de chacun de ses membres
(par exemple celles des disciples mentionnés au v.11,
qui versent leur sang pour la cause de l'Agneau) peuvent être
regardées comme un prolongement, non seulement de la Passion
du Christ, mais encore comme un prolongement de la "Compassion"
(prise au sens étymologique de souffrances-avec le Christ)
de Marie.
N'est-ce pas en effet toujours la même Femme qui nous est
décrite en 12,1-5 et en 12,6-18 ? Et puisqu'il en est
ainsi, on doit dire que si, au v. 2, la Mère du Christ
crie de douleur comme une femme prête à enfanter,
c'est sans aucun doute en premier lieu en raison des souffrances
horribles de son Fils dans sa Passion, mais c'est également
à cause des tribulations réservées au "reste
de sa descendance" (v. 17), c'est-à-dire à
chacun de ses enfants adoptifs et à l'Église chrétienne
tout entière dont elle est véritablement la Mère.
Étrangement méconnu jusque dans un passé
tout récent en tant que donnée mariale, le chapitre
12 de l'Apocalypse est sans doute le texte le plus étonnant
et le plus suggestif de toute la Bible en ce qui regarde la Vierge
Marie. Il souligne que par elle se réalise le grand oracle
du Protévangile (Gn 3,15). Il nous la fait contempler
participant à la victoire du Christ sur les puissances
mauvaises, sur un mode tout à fait supérieur, qui
n'est pas celui de l'Église, et encore moins celui de
chacun des membres de l'Église. Il nous fait voir en elle,
non seulement la récapitulation du peuple de Dieu de l'ancienne
alliance et la Mère du Messie, Fils de Dieu, mais encore
la Mère de l'Église actuelle, ces deux maternités
étant entre elles intimement liées, et, de plus,
l'icône de l'Église de la fin des temps. >>
CONCLUSION
Conformément à
ce que je disais dans mon introduction, nous avons cherché
et même nous avons trouvé (en partie !) le sens
fondamental du chapitre 12 de l'Apocalypse : le rôle, le
rang, dans le plan de Dieu, de la Vierge Marie, Mère de
Dieu, qui n'est autre que la " Femme " de l'Apocalypse.
Mais pourquoi chercher et trouver, si cette recherche et cette
découverte ne servent qu'à un savoir intellectuel,
neutre, sans efficacité sur notre vie profonde, spirituelle
?
Le Père Feuillet a voulu que son premier grand ouvrage
d'exégèse "Le Cantique des cantiques"
(1953) soit édité dans une collection qui avait
pour titre : Lectio divina. Ce fut le n° 10 de la collection
"Lectio divina". C'est assez dire que le Père
Feuillet n'avait pas pour but de faire de la science pour de
la science. Il voulait que l'exégèse biblique nourrisse
la vie intérieure des chrétiens, en commençant
par cette humble lecture, méditation, contemplation quotidienne
que les moines appellent la " lectio divina "
Dans un ouvrage paru en 1973 (Christologie paulinienne et tradition
biblique), le Père Feuillet étudiait le fameux
passage de l'épître aux Corinthiens 2 Co 3,18. Il
avait un paragraphe qu'il intitulait : " La transformation
des chrétiens sous l'action de la gloire du Seigneur :
le Christ Miroir et Image de Dieu ". Il synthétisait
sa lecture dans cette petite phrase : " L'idée
générale du verset (2 Co 3,18) est la suivante
: plus nous contemplerons, plus nous deviendrons semblables à
ce que nous contemplons ; le chrétien qui, dans le miroir
du Christ s'attarde à regarder la gloire du Seigneur,
est peu à peu métamorphosé par cette vision
". Et le Père Feuillet ajoutait : " on n'a
jamais rien écrit de plus beau (que 2 Co 3, 18)
pour exalter la contemplation ". (page 43).
Eric a bien fait de citer tout à l'heure l'autre grand
texte de saint Paul sur le même thème contemplatif
: " C'est Lui (le Christ), l'Image du Dieu Invisible, Premier-né
de toute créature " (Colossiens, 1, 15-20) [texte
étudié longuement par le Père Feuillet dans
Christologie paulinienne et tradition biblique : pages 38, 48-56
; 65-70 ; 187-189]
Dans le même esprit, paraissait en mars 1995 la réédition
de l'explication du " Discours sur le pain de vie "
(chapitre 6 de saint Jean). Le Père Feuillet, qui s'adressait
à des moniales, disait : " C'est un des plus grands
textes eucharistiques du Nouveau Testament. Je tâcherai
d'être simple, mais il y aura cependant un aspect intellectuel
fortement marqué dans ces instructions. Vous êtes
prêts à accepter cet aspect intellectuel, car vous
voulez toujours mieux connaître le mystère central
de vos existences, comme les prêtres n'ont jamais fini
de contempler les mystères sacrés dont ils sont
devenus les ministres. Je voudrais vous faire tellement aimer
ce discours johannique sur le pain de vie, qu'il devienne en
quelque sorte une des grandes bases scripturaires de votre vie
intérieure et de votre adoration eucharistique ".
Toutes proportions gardées, c'est un peu la même
chose que j'avais en vue aujourd'hui (je reprends délibérément
les mêmes termes que mon maître, et c'est lui, en
quelque sorte, qui vous les adresse) : je voudrais vous faire
tellement aimer le chapitre 12 de l'Apocalypse du même
saint Jean, qu'il devienne en quelque sorte une des grandes bases
scripturaires de votre vie intérieure mariale. Car la
vie spirituelle d'un catholique a deux pôles principaux
: l'Eucharistie et Marie.
Je vous remercie, tous, de votre écoute généreuse
et persévérante.
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