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LA VIERGE MARIE DANS L'APOCALYPSE DE SAINT JEAN

CONFERENCE PAR BERNARD RIBAY, EXÉGÈTE
-pour fêter l'anniversaire de la dernière apparition
de la Vierge Marie à Fatima, le 13 octobre 1917

INTRODUCTION
Le 13 mai dernier, anniversaire de la première apparition de la Vierge Marie à Fatima, je faisais connaître le titre de la conférence qui m'avait été demandée. Elle s'intitulerait : " La Vierge Marie dans l'Apocalypse de saint Jean ". Je souhaitais faire cette conférence le 13 octobre (aujourd'hui), anniversaire de la dernière apparition de Marie à Fatima.
Ce jour-là, il y a 84 ans, le 13 octobre 1917, soixante à soixante dix mille personnes (c'est l'évaluation des journaux portugais de l'époque) ont " vu " : elles ont assisté en direct au fameux miracle de Fatima, lequel avait été annoncé trois mois auparavant par la Vierge Marie elle-même. L'opinion rationaliste soutient que tous ces gens-là ont été les victimes d'une hallucination collective Bon !
En tout cas, nous autres, nous attachons de l'importance au témoignage des personnes de bon sens : d'ailleurs au plan de la Révélation définitive, notre foi est accrochée au témoignage des apôtres qui ont " vu " (cf. Actes, 4,20 ; 1 Jean 1,3 ; etc.).
Parmi eux, il y en a un, saint Jean qui, à la fin du premier siècle, fut gratifié, à Patmos (Ap 1, 9-10, en Asie mineure, d'une vision grandiose, l'Apocalypse, qu'il a lui-même consignée dans un livre, qui porte le même nom : l'Apocalypse (mot qui signifie Révélation, et non pas catastrophes de fin du monde) : c'est le dernier livre du Nouveau Testament, le dernier livre de la Bible, la synthèse de la Révélation, en quelque sorte la synthèse du plan de Dieu.


Oui, je reconnais bien volontiers : il faut une certaine dose ou de prétention, ou de naïveté, voire les deux à la fois, pour choisir et traiter un sujet pareil. Mon excuse est d'avoir longuement fréquenté [celui que je considère comme] le plus grand des exégètes de notre époque : le Père André Feuillet, qui, lui, n'était ni prétentieux, ni naïf, mais qui avait fait porter sa réflexion, sa méditation, pendant de longues années, sur la Bible, entre autres sur ce Livre de l'Apocalypse, tout particulièrement sur le chapitre 12 de ce Livre. Mon travail s'en trouve donc facilité : sans négliger de consulter d'autres auteurs parmi les bons exégètes (il y en a encore : Lyonnet, Laurentin, Galot et d'autres !), je n'avais qu'à puiser surtout dans les ouvrages du Père Feuillet, ce que j'ai fait (cf. entre autres : Jésus et sa Mère, pp. 30-46... ; 127-139... ; L'accomplissement des prophéties : 142-148...)

LA " FEMME " DE L'APOCALYPSE
Donc, dans sa vision d'Apocalypse, l'apôtre Jean a vu " une Femme " extraordinaire :
" Puis un grand signe parut au ciel : une Femme, revêtue du soleil, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles ". De qui l'auteur parle-t-il ? Qui est cette Femme ? Quel est son rôle et quel est son rang dans l'histoire du Salut de l'humanité, dans le plan de Dieu ?
Pour essayer de répondre, lisons ensemble le texte complet dans lequel il est question de cette Femme : un chapitre entier, plus le verset précédent : Apocalypse 11,19 - 12,18

Lecture du texte
<< XI 19 Alors s'ouvrit le Temple de Dieu, celui du ciel, et son arche d'alliance parut (wfqh) dans son Temple. Et ce furent des éclairs, des voix, des coups de tonnerre, un tremblement de terre et une forte grêle. XII 1 Puis un grand signe parut (wfqh) au ciel : une Femme revêtue du soleil, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles.
2 Elle est enceinte et crie dans les douleurs et le travail de l'enfantement.
3 Et un autre signe parut (wfqh) dans le ciel: c'était un grand Dragon couleur de feu, avec sept têtes et dix cornes ; sur ses têtes sept diadèmes,
4 et sa queue balaie le tiers des étoiles du ciel. Et elle les jeta à terre. Puis le Dragon se posta en face de la femme qui allait enfanter, pour dévorer son enfant sitôt mis au monde.
5 Et elle enfanta un fils, un fils mâle, qui doit paître toutes les nations avec une verge de fer. Et son enfant fut emporté auprès de Dieu et de son trône,
6 et la Femme s'enfuit au désert, où Dieu lui a ménagé une retraite pour qu'on l'y nourrisse douze cent soixante jours.
7 Alors il y eut un combat dans le ciel : Michaël et ses anges combattaient contre le Dragon. Le Dragon et ses anges engagèrent le combat,
8 mais ils n'eurent pas le dessus, et leur place ne se trouva plus dans le ciel.
9 Et il fut précipité, le grand Dragon, l'antique Serpent, celui qu'on appelle Diable et Satan, le séducteur du monde entier ; il fut précipité sur la terre, et ses anges furent précipités avec lui.
10 Et j'entendis dans le ciel une voix puissante qui disait : " Voici venues maintenant la victoire, la puissance, la royauté de notre Dieu, et la suzeraineté de son Christ ! Car il a été précipité, l'Accusateur de nos frères, celui qui les accusait devant notre Dieu jour et nuit *.
11 Et eux l'ont vaincu par le sang de l'Agneau et par la parole de leur témoignage, et ils ont méprisé la vie jusqu'à mourir.
12 C'est pourquoi réjouissez-vous, cieux, et vous qui les habitez ! Malheur à la terre et à la mer, car le Diable est descendu chez vous, animé d'une grande fureur, sachant que ses jours sont comptés. "
13 Quand le Dragon se vit précipité sur terre, il se mit à la poursuite de la Femme qui
avait mis au monde l'enfant mâle.

14 Mais les deux ailes du grand Aigle furent données à la Femme pour s'envoler au désert en sa retraite, où elle doit être nourrie un temps, des temps et la moitié d'un temps, loin de la face du Serpent.
15 Et de sa gueule le Serpent lança contre la Femme un vrai fleuve, afin de la noyer.
16 Mais la terre vint au secours de la Femme ; elle ouvrit la bouche et absorba le fleuve que le Dragon avait lancé de sa gueule.
17 Le Dragon fut irrité contre la Femme, et il s'en alla faire la guerre au reste de sa descendance, à ceux qui observent les commandements de Dieu et gardent le témoignage de Jésus.
18 Et il se posta * sur la grève.

C'est une vision extraordinaire, grandiose ! Même les personnes qui ne sont pas spécialisées dans l'étude de l'Ecriture Sainte ont le sentiment de se trouver là devant quelque chose de sacré, de solennel, de mystérieux... On y parle du soleil, de la lune, des étoiles, comme dans le discours eschatologique (cela veut dire discours de fin du monde) de Jésus rapporté par les évangélistes (chapitre 24 de Matthieu, 13 de Marc, 21 de Luc)
On ne va pas faire le commentaire complet, même d'un seul chapitre de l'Apocalypse ; on y passerait toute la nuit, et beaucoup d'autres nuits Il faut que vous sachiez que des centaines d'ouvrages existent, rien que sur ce chapitre 12 de l'Apocalypse. Non, on va seulement essayer d'identifier cette " Femme " extraordinaire.


Triple identification certaine
Les Pères de l'Eglise et les exégètes de toutes les époques ont essayé avant nous d'identifier cette " Femme " de l'Apocalypse. Mais beaucoup d'interprètes n'ont pas compris qu'une vision apocalyptique, comme d'ailleurs toute vraie prophétie de la Révélation publique ou d'une révélation privée (le secret de Fatima, par exemple), pouvait viser, dans une image unique, plusieurs réalités, parfois très distantes les unes des autres dans le temps et dans l'espace.
Bref, ici, une étude minutieuse d'exégèse biblique (celle du Père Feuillet en tout cas) prouve que la Femme de l'Apocalypse représente trois réalités unies, mais distinctes ; ce qui complique singulièrement le problème de l'identification, c'est que tel verset de ce chapitre 12 devra s'appliquer aux trois réalités à la fois (parfois très distantes), tandis que tel autre ne visera que l'une des trois. Mais toujours, l'exégète doit prouver ce qu'il affirme. Ici bien évidemment je ne donne que le condensé, le résumé de l'argumentation exégétique :
1) Première identification : il est absolument certain que cette " Femme " de l'Apocalypse représente le peuple d'Israël, la " Sion " des Prophètes, qui donne naissance au peuple messianique.

Témoin le texte d'Isaïe 66, 7-8 :

Avant d'être en travail, elle a enfanté,
avant que lui viennent les douleurs
elle a accouché d'un mâle.

Qui jamais entendit rien de tel, qui vit jamais rien de pareil ? Un peuple est-il mis au monde en un jour ? Une nation est-elle enfantée d'un seul coup, que Sion, à peine en travail Ait enfanté ses fils ?
Il n'y a absolument aucun doute que l'auteur de l'Apocalypse connaissait ce texte et se réfère à ce texte d'Isaïe. Cette première identification est donc certaine. Et, en gros, la plupart des commentateurs sont d'accord.
2) Deuxième identification : la grande majorité des exégètes anciens et modernes (la plupart des Pères de l'Eglise) assurent que la Femme de l'Apocalypse représente l'Eglise du Christ. Certains versets (je ne les nomme pas pour le moment) du chapitre 12 ne peuvent s'appliquer qu'à l'Eglise du Christ Et puis l'Eglise du Christ, elle est bien la continuation du peuple de Dieu (on rejoint la 1ère identification) : c'est le Nouveau Peuple de Dieu Cette 2e identification est également certaine. Nous voilà donc avec deux identifications certaines. Et ce n'est pas l'une ou l'autre qu'il faut choisir :l faut retenir les deux.
3) Troisième identification : les exégètes anciens et modernes (tous les protestants, et même beaucoup de catholiques) ont toujours hésité à penser que cette Femme de l'Apocalypse pourrait représenter aussi la Vierge Marie. Au premier abord, cela ne paraît pas possible : les douleurs d'enfantement, cela ne colle pas avec la joie de Bethléem ! Une femme qui enfante dans la douleur, cela n'a pas l'air d'être le cas de la Vierge Marie !
En réalité, l'étude approfondie et impartiale du Père Feuillet prouve que la Femme de l'Apocalypse désigne aussi (cf. Cerfaux, Gambier : L'Apocalypse de saint Jean lue aux chrétiens, pp. 110-111), et même en priorité, la Vierge Marie, après qu'on ait eu soin, premièrement de définir en quoi consiste cet enfantement dans la douleuret deuxièmement de montrer comment cette identification principale " Marie " harmonise parfaitement les deux autres : Israël, ancien peuple, l'Eglise, nouveau peuple


L'enfantement dans la douleur
De quel enfantement, de quelles douleurs d'enfantement s'agit-il ? Mais : c'est Jésus lui-même qui nous donne la réponse lorsque (dans l'évangile selon saint Jean : 16,21) il décrit sa Passion en termes de maternité douloureuse. Jésus compare sa Passion et sa Résurrection, à la souffrance et à la joie de la femme qui enfante : " En vérité, en vérité, je vous le dis, vous pleurerez, vous vous lamenterez, et le monde se réjouira. Vous serez dans la tristesse, mais votre tristesse se changera en joie. Quand une femme enfante, elle est dans la tristesse, parce que son heure est venue ; mais quand l'enfant est né, elle oublie ses souffrances, toute joyeuse d'avoir mis au monde un homme "
Ainsi, par sa Passion Jésus nous enfante dans la douleur. Par sa Résurrection il nous fait naître à une vie nouvelle, car il est le " Premier-né " d'entre les morts.
Alors, me direz-vous, c'est Jésus qui, en quelque sorte, nous enfante. Ce n'est pas Marie ! C'est vrai : Jésus est l'unique Rédempteur.
Oui ! Mais Jésus, délibérément, a voulu associer Marie à cet enfantement ; et c'est la raison pour laquelle il s'est servi de l'image de "la femme qui enfante", il savait bien ce qu'il allait faire. Et cela s'est passé au pied de la Croix lorsque, voyant sa Mère et près d'elle le disciple qu'il aimait, Jésus dit à sa Mère : "Femme, voilà ton fils". Puis il dit au disciple : "voilà ta mère". Et, dès ce moment, le disciple la prit chez lui (Jean 19, 25-27) [Si ma conférence était un entretien de vie spirituelle, je dirais que nous avons à faire comme Jean : prendre Marie chez nous, avoir une vie spirituelle mariale].
Au pied de la Croix, comme l'a toujours pensé l'Eglise, nous sommes donc représentés par Jean. Nous avons la même mère que lui. Et cette mère, la Vierge Marie, nous enfante dans la douleur. Elle a donné naissance au Messie dans la joie de Bethléem ; elle donne (métaphoriquement) naissance au peuple du Messie dans les tortures du Calvaire. C'est une douleur qui lui avait été prédite, il y a longtemps : " un glaive te transpercera l'âme " avait dit Siméon à Marie, au moment de la présentation de Jésus au Temple (Luc 2, 35). Et là, au Calvaire, Jésus, Son Fils, est devant elle, torturé comme ce n'est pas possible, et Marie voit le soldat romain en train de transpercer le cur de son propre Fils. C'est elle qui reçoit (dans son âme) le coup (qui lui avait été prédit) ; Lui, il est déjà mort ! Et le plus extraordinaire, c'est qu'elle dit oui à la souffrance inouïe, à la mort de son Fils. C'est une douleur, un sacrifice, une offrande inimaginable, un enfantement !
Ainsi les souffrances atroces et la mort de Jésus, seul Sauveur, seul Rédempteur, avec les souffrances atroces de compassion de sa Mère, sont comme un seul enfantement !

"Quand une femme enfante, elle est dans la tristesse, parce que son heure est venue". Avez-vous remarqué ? Jésus emploie la même formule que lors du miracle de Cana, lorsqu'il disait : " Femme, mon heure n'est pas encore venue " (Jean 2,4). Et il faisait le miracle quand même, pour bien signifier que son Heure à lui et l'heure de sa Mère coïncident : c'est l'heure du vin nouveau, c'est l'heure des douleurs atroces de la Passion de Jésus, c'est l'heure de Marie, co-rédemptrice, c'est-à-dire qui collabore d'une façon exceptionnelle, unique, à la Rédemption opérée par Jésus, l'unique Rédempteur.
On remarquera que dans les deux circonstances, Cana et le Calvaire, Jésus nomme Marie de la même façon : "Femme". Cette observation est déjà un bon indice pour la découverte du sens fondamental de la Femme de l'Apocalypse. Disons seulement, sans nous y étendre, que cette Femme nouvelle semble bien constituer la contrepartie de la Femme des origines : Eve, qui s'était laissé séduire par le Serpent (Genèse 3,6) : Marie est comme une nouvelle Eve, qui ne se laisse pas séduire, elle obéit au nouvel Adam : Jésus
L'ancienne Eve avait reçu comme punition : " Tu enfanteras dans la douleur " (Genèse 3,16). Marie n'est pas concernée par cette punition : elle enfante Jésus dans la joie. Mais c'est délibérément, en accord avec son Fils, en accord avec son oui intégral de l'Annonciation, qu'elle accepte l'autre enfantement, celui du Calvaire, par lequel, avec Jean nous devenons ses enfants.


Coordination et harmonie des trois identifications
En fait, c'est l'identification principale "Marie" qui harmonise les deux autres identifications. La Femme de l'Apocalypse est bien l'ancien Peuple de Dieu, la "Sion" des Prophètes, qui enfante, collectivement, le peuple messianique. Mais il ne faut pas oublier que jamais dans l'Ancien Testament l'enfantement du Messie personnel n'est attribué à une collectivité. Si bien que, en employant cette image de l'enfantement collectif, Jean ne peut pas oublier l'enfantement personnel, physique du Messie, puisqu'il écrit que la Femme en question enfanta un fils, " un fils mâle, qui doit paître toutes les nations avec une verge de fer (Apoc. 12,5), faisant ici allusion explicite au psaume deuxième, qui vise le Messie personnel (Ps. 2,9) : Et puis, Est-il concevable, écrit encore le Père Feuillet, qu'un auteur chrétien de la fin du 1er siècle ait pu évoquer la Mère du Christ en faisant totale abstraction de la Vierge Marie ? " C'est évidemment impossible. Aussi, l'enfantement dont parle l'Apocalypse est bien celui douloureux de la Passion ; mais il sous-entend celui joyeux de Bethléem. Car en fait Marie est bien celle qui représente, qui condense en elle-même le peuple de Sion lorsqu'elle donne physiquement naissance au Messie personnel ; et elle condense en elle-même le peuple de Sion lorsqu'au pied de la Croix elle donne, métaphoriquement, naissance au peuple messianique : l'Eglise. Marie est donc le trait d'union (obligé) entre l'ancien peuple de Dieu, la Sion des prophètes, et le nouveau peuple de Dieu, l'Eglise, dont elle est l'icône, le prototype. Au pied de la Croix, elle est Celle qui, d'une façon éminente, toute seule, représente, condense en elle-même l'Eglise fidèle, gardant une foi indéfectible.
C'est donc elle, Marie, qui est la triomphante, la victorieuse , la couronnée ; on a vu que sa couronne est le symbole de sa victoire.
Elle est nimbée du soleil de la lune et des étoiles : c'est que, dans l'eschatologie biblique et juive, les hommes glorifiés sont volontiers présentés comme des êtres lumineux. Citons seulement quelques textes : Daniel 12,3 : "lumineux comme des étoiles" [et il faut savoir que le Livre de Daniel est la source scripturaire principale du Livre de l'Apocalypse. Il est impossible d'avoir une certaine intelligence de l'Apocalypse sans avoir d'abord étudié le Livre de Daniel]. Mais voyez également Matthieu 13,43 (les justes, lumineux comme le soleil) et également Matthieu 17,2 (le Christ lumineux de la Transfiguration), et pareillement Apoc 1, 14-16 (le visage du Fils de l'Homme est comme le soleil qui brille dans tout son éclat). Cette lumière du " Fils de l'Homme ", au tout début de l'Apocalypse, et cette Lumière de "Marie couronnée d'étoiles", au début de la seconde partie, sont comme deux pôles du Livre de l'Apocalypse : Le Christ, en premier ; puis Marie. Elle récapitule en quelque sorte la création. Mieux elle la domine, elle en est la Reine : " Regina caeli, laetare " dira la Liturgie (Reine du Ciel, réjouissez-vous). Tout le chapitre 21 résonne de cette réjouissance définitive de la Jérusalem céleste dont le prototype est la Vierge Marie, qui récapitule les douze tribus de l'ancien Israël, avec les douze apôtres de l'Agneau.
[Petite parenthèse sur le chiffre douze : il est celui des douze tribus d'Israël, ancien peuple de Dieu. Mais il est aussi le chiffre des douze apôtres sur lesquels est fondée l'Eglise, nouveau peuple de Dieu. Et l'ambivalence du chiffre douze est explicitement donnée dans l'Apocalypse elle-même, au chapitre 21, qui décrit la Jérusalem nouvelle, en référence à l'ancienne, et qui dit explicitement que la Nouvelle Jérusalem qui a été montrée à Jean avait douze portes et près de ces portes douze anges ; des noms y étaient inscrits, ceux des douze tribus des enfants d'Israël Le mur de la ville avait douze assises, et sur eux douze noms, ceux des douze apôtres de l'Agneau. (21, 12-14). C'est la Vierge Marie, avons-nous dit, qui récapitule l'ancien et le Nouveau Peuple de Dieu.]


Des images familiales
J'ai dit au départ mon intention de mentionner, au fur et à mesure de mon exposé, les implications familiales ou autres. Dans ce que nous venons de voir, on ne peut pas dire qu'il y ait au sens exact des termes des implications familiales. Mais il y a tout de même dans tous ces textes de très belles images familiales : voyez comment Jésus se fait un malin plaisir (le mot "malin" ne lui convient pas !) un "malin" plaisir de parler des choses sacrées qu'il a lui-même inventées, créées : d'abord : " la Femme ", cette Femme extraordinaire qu'il a choisie pour être sa Mère (et la nôtre). C'est lui qui a créé cette " Femme "... et puis toutes les autres femmes. C'est Lui qui a créé Sa Mère... et puis toutes les autres mères. Voyez, surtout vous, les dames, comment Jésus parle de la maternité (on vient de l'entendre dans le texte évangélique de Jean) : " Quand une femme enfante, elle est dans la tristesse ; mais quand l'enfant est né, elle oublie ses souffrances, toute joyeuse d'avoir mis au monde un homme " (Jn 16,21). Voyez comme la Parole de Jésus évoque cette joie de la maternité (cf. aussi Mt 23,37 ; Mc 10,24 ; Lc 7,35 ; Jn 13,33 ; Jn 21,5). Cette dernière expression : mettre au monde non pas un enfant, mais un homme, c'est mot pour mot ce que disait Eve, dans la Genèse, lors de la naissance de son premier enfant (Genèse 4,1) : " J'ai acquis un homme avec l'aide de Yahvé " (car l'évangile de Jean fait ici délibérément référence au texte de la Genèse, à la création, à l'histoire des origines, à Adam et Eve) Même chose dans ce chapitre 12 de l'Apocalypse : La " Femme revêtue du soleil Elle est enceinte et crie dans les douleurs et le travail de l'enfantement " Les " douleurs " sont mentionnées, comme dans la Genèse. Et puis, plus loin : " Elle enfanta un fils, un fils mâle " Voyez comment, dans la Révélation, Jésus parle des réalités sacrées familiales qu'il a lui-même créées

L'ARCHE D'ALLIANCE,
ET LES DEUX AUTRES APPARITIONS DU CHAPITRE 12

Dans le passage que nous avons lu en commençant [regardez vos feuilles à la 1ère page], il y a un mot [je l'ai mis en gras et je l'ai souligné] qui est employé trois fois de suite, au début : le mot " parut ". Il signale l'apparition de l'Arche d'alliance (11,19), de la Femme (12,1), du Dragon (12,3). Le Père Feuillet fait remarquer que ce mot " parut " (en grec wfqh) n'est employé dans l'Apocalypse que dans ce passage (donc trois fois) : il est presque évident que par ce triple emploi du mot " parut " saint Jean veut faire comprendre que les trois réalités en question vont ensemble ; elles sont liées, l'Arche d'Alliance constituant une sorte de prélude aux deux signes que sont la " Femme " et le " Dragon ".

Première apparition : l'Arche d'alliance
Ce n'est pas une invention due à l'imagination : l'Arche d'alliance qui apparaît ici (Ap 11,19), c'est bel et bien la Vierge Marie. On peut le prouver par comparaison de ce texte avec certaines données de l'évangile selon saint Luc (retenez qu'il y a souvent des convergences étonnantes entre Jean et Luc). Souvenez-vous de la scène de l'Annonciation racontée précisément par Luc (1, 26-38) : l'ange Gabriel vient de délivrer son message de la part de Dieu : " Voici que tu vas concevoir et enfanter un fils à qui tu donneras le nom de Jésus. Il sera grand et on l'appellera le Fils du Très haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; il régnera sur la maison de Jacob, et son règne n'aura point de fin ". Marie n'est pas sotte ; elle comprend très bien que l'enfant prédit ce n'est rien moins que le Messie. Elle ne demande pas de signe, elle n'en a pas besoin ; elle croit immédiatement. Mais elle pose une question, parce qu'il y a problème. Sa question, ce n'est pas : " Comment cela se fera puisque que je suis vierge ? " ; cela, c'est une traduction erronée, bien qu'elle soit officielle. N'importe quelle femme, jeune par dessus le marché, n'aurait jamais l'idée d'objecter qu'elle est vierge ; elle saurait immédiatement (son mari aussi) ce qu'il faut faire pour ne pas le rester. Non, sa question littéralement est celle-ci : " comment cela se fera puisque je ne connais pas homme ? " Le verbe "connaître", dans ces contextes-là, veut dire : avoir des relations conjugales. Donc comment cela se fera, puisque je n'ai pas de relations conjugales. Le présent indique manifestement : je n'en ai pas, et je n'ai pas l'intention d'en avoir. La traduction la meilleure que je connaisse est celle de Osty : comment cela se fera, puisque je garde la virginité ? Par conséquent, Marie avait bel et bien décidé de garder la virginité, même lorsqu'elle sera mariée. Il y a donc là un mystère. Mais comme aimait le répéter le Père Feuillet : " un mystère, ce n'est pas quelque chose où il n'y a rien à comprendre, c'est quelque chose où il y a trop à comprendre pour notre petite intelligence ". L'état dans lequel se trouve Marie, elle s'y trouve bien, dans cet état : l'état de virginité, elle veut le conserver. Ce qu'il y a de curieux tout de même, c'est qu'en vivant dans cet état, qui n'a pu lui être suggéré que par l'Esprit Saint évidemment, elle s'interdisait pratiquement d'être un jour la Mère du Messie. C'était un honneur auquel toute femme juive aspirait : être un jour la Mère du Messie. Jamais on n'aurait pu imaginer que le Messie pourrait naître d'une façon qui ne soit pas ordinaire.
Donc Marie pose sa question, et le plus extraordinaire, c'est que l'ange obéit à Marie ; il lui donne l'explication de son " comment ? ", la solution de son problème. Voyez-vous ce dialogue étonnant entre Dieu (l'ange est le porte-parole de Dieu) et Marie. Dieu tient compte de la question de Marie. Et c'est Dieu qui obéit à Marie (c'est le monde renversé), puisqu'il lui donne sa réponse, la réponse au " Comment ? " : " L'Esprit Saint viendra sur toi ". Ah mais, ça, ça change tout
Et la suite fait comprendre la divinité de l'Enfant : " La Puissance du Très Haut te prendra sous son ombre, c'est pourquoi le saint enfant qui naîtra de toi sera appelé Fils de Dieu ". " te prendra sous son ombre " : qu'est-ce que ça veut dire ? Mais Marie ne s'y trompe pas : c'est l'expression consacrée pour désigner la présence divine, symbolisée par la nuée au-dessus de l'arche d'alliance, dans l'Ancien Testament. Marie ne s'y trompe pas. Elle connaît par cur le fameux texte de l'Exode auquel fait allusion cette petite phrase : " La nuée couvrit de son ombre le Tabernacle, et la Gloire de Yahvé remplit la demeure " (Exode 40,35). Marie est assimilée, dans le récit de Luc, à l'Arche d'alliance qui recevait la présence divine. Et dans le récit que Luc fera de la Transfiguration, la nuée signalera encore la présence divine : " survint une nuée qui les prenait sous son ombre.. Et de la nuée, une voix : celui-ci est mon Fils écoutez-le ". Marie est donc assimilée à l'Arche d'alliance, parce qu'il va y avoir en elle comme pour l'Arche d'alliance la présence de Dieu, Dieu en personne dans Marie... Marie, à l'Annonciation, a eu connaissance de la divinité de son Fils. (Tout cela c'est dans saint Luc)
Et Saint Jean, dans l'Apocalypse, verra cette Arche d'alliance : " Alors s'ouvrit le Temple de Dieu, celui du ciel, et son Arche d'alliance PARUT dans son Temple ". Le verset suivant : " Alors PARUT la Femme couronnée d'étoiles, celle qui enfante un fils mâle qui doit gouverner les nations avec un sceptre de fer ". Puis immédiatement après: " Alors PARUT le grand Dragon couleur de feu " qui va être vaincu définitivement. C'est toute l'histoire du plan de salut, c'est toute l'histoire du plan de Dieu, en trois versets, en un triple tableau d'Apocalypse. Et au centre du tableau, il y a la personne de Marie, que Dieu, de toute éternité, veut gratifier de privilèges exceptionnels, en raison de la maternité divine de cette Mère de Dieu. C'est tout autre chose que du catastrophisme, l'Apocalypse. Et cela mérite d'être lu, étudié, approfondi, médité, contemplé, car c'est la récapitulation, la synthèse, le dernier mot de la Révélation, mot dans lequel il est clair que Marie a un rôle éclatant.
On n'est pas étonné que ce soit l'apôtre Jean qui ait vu l'Apocalypse et qui ait écrit de si belles choses sur Marie. Bien avant d'avoir eu, à Patmos, cette vision extraordinaire, il avait connaissance profonde du mystère de Marie. Il note lui-même dans son évangile qu'après avoir entendu Jésus dire à Marie : " Femme, voilà ton fils ", et à lui-même " voilà ta Mère ", le disciple la prit chez lui. Réalisons bien la chose : Jean a vécu avec Marie sa Mère, chez lui. Mise à part l'intimité qui régnait dans la sainte Famille entre Joseph, Marie et Jésus, y a-t-il jamais eu conversations plus intimes que celles qui ont eu lieu entre Marie et Jean, la nouvelle sainte famille, en quelque sorte.
C'est par Marie que Jean connaît l'événement de l'Annonciation rapporté par Luc. Il y a eu entre Jean et Luc des échanges. Luc a connu Jean, soit directement, soit par l'intermédiaire de la tradition johannique. Bref, les chaînons de transmission sont connus : Marie, Jean, Luc.

Nous avons même (à l'inverse) la preuve littéraire que l'auteur de l'Apocalypse connaissait l'évangile de saint Luc : " on trouve en Ap 6,16, écrit le Père Feuillet, la même exploitation du texte d'Osée (10,8) qu'en Luc 23,30, avec chaque fois la même modification du texte prophétique "tombez sur nous et couvrez-nous", au lieu de "couvrez-nous et tombez sur nous" ; en Ap 11,2, comme en Luc 21,24 il est question de Jérusalem foulée aux pieds par les gentils " A. Feuillet, Jésus et sa Mère, p.36).
En appendice : Un mot sur la structure du livre
L'apparition de Marie, Arche d'alliance, liée au chapitre 12 de l'Apocalypse, est située approximativement au milieu du livre : elle divise le livre en deux. Plus spécifiquement, une fois mises de côté l'Introduction du Livre (les Lettres aux Eglises incluses) et sa conclusion (les Noces de l'Agneau) cette apparition divise la partie strictement prophétique du livre (chapitres 4 à 20) en deux parties nettement distinctes : chacune de ces deux parties étant inaugurée par des éclairs, des voix, des coups de tonnerre : 4,5 et 11,19 (en 11,19, il y a même en plus un tremblement de terre et une forte grêle)
C'est assez dire l'importance de la Vierge Marie dans la structure même du livre de l'Apocalypse. Elle occupe dans le plan de Dieu une place à part, hors série, la seconde.

Deuxième et troisième apparition : La Femme et le Dragon
Le deuxième et le troisième emplois du mot " parut " introduisent les deux apparitions contrastées que sont celles de la Femme et du Dragon.
La " Femme " est introduite par l'expression : " un grand signe parut dans le ciel ". C'est le seul endroit de l'Apocalypse où l'on trouve cette formule ; c'est dire l'importance de ce Signe. En tout cas, cette Femme, nous savons maintenant qui elle est : dans sa signification principale, qui coordonne les deux autres significations, c'est la Vierge Marie. L'auteur de l'Apocalypse nous la présente dans un état de glorification extraordinaire : elle est " revêtue du soleil, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles ". C'est tout le cosmos (soleil, lune, étoiles) qui célèbre la gloire de cette Femme. Et elle est glorifiée parce qu'elle est victorieuse, la couronne étant toujours, dans l'Apocalypse, symbole de victoire (2,10 ; 3,11 ; 4,4 ; 4,10 ; 6,2 ; 14,14)
Mais elle est victorieuse de qui ? Voilà l'autre signe qui apparaît : elle est victorieuse du " Dragon couleur de feu ", un personnage dont nous apprenons qu'il veut du mal non seulement à la Femme, mais surtout à son Fils : " Le dragon se posta en face de la Femme qui allait enfanter, pour dévorer son enfant sitôt mis au monde ".
Et pour qu'il n'y ait aucun doute sur l'identité de cet être maléfique, l'Apocalypse nous le décrit comme étant " l'antique Serpent, celui qu'on appelle Diable et Satan, le séducteur du monde entier ". Ainsi l'Apocalypse, denier livre de la Bible, nous renvoie à la Genèse, premier livre de la Bible, à l'endroit que nous appelons le Protévangile (Genèse 3,15). Après le péché d'Adam et Eve, Dieu dit au Serpent : " Je mettrai l'inimitié entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance ; celle-ci t'atteindra à la tête, et toi tu ne l'atteindras qu'au talon ".
Mais ce n'est pas seulement le "serpent" que l'auteur de l'Apocalypse interprète, c'est tout le Protévangile, lequel, sans cet éclairage, ne pouvait être qu'une prophétie très obscure. L'auteur de l'Apocalypse reprend délibérément les mêmes clichés que le Protévangile : la " Femme " est explicitement nommée, cela va de soi. " L'inimitié " dont parle le Protévangile devient la " guerre " déclarée. Quant à la " descendance ", elle est explicitement nommée, elle aussi : " Le Dragon fut irrité contre la Femme, et il s'en alla faire la guerre au reste de sa descendance ". Au reste ! Car la Femme, elle, est hors d'atteinte, dans sa victoire, signalée par sa couronne. Et son Fils est le premier hors d'atteinte, car il a été (dit le texte) " emporté auprès de Dieu et de son trône ". Voyez comment saint Jean parle de l'Ascension de Jésus. Il parle de cette " Ascension " comme d'une réalité qui suit immédiatement la naissance du Nouveau-né. Mais Jésus n'est pas monté au ciel dès qu'il est né ? Mais si ! parce que la naissance dont il s'agit ici, c'est la naissance de la Résurrection. En ressuscitant Jésus naît à une vie nouvelle. Voyez-vous : si l'enfantement douloureux signifie la Passion de Jésus, la naissance signifie sa Résurrection. Et ceci est tout à fait conforme à tout le Nouveau Testament : saint Paul lui-même parle de Jésus ressuscité comme du Premier-né d'entre les morts (Col 1,18 ; Apoc 1,5)
Ainsi, dans la descendance d'Eve, Satan a rencontré deux personnes exclues de son pouvoir, deux personnes qui se situent hors de sa portée maléfique : la " Descendance " proprement dite : le Christ d'une façon absolue, et Marie sa Mère, couronnée, victorieuse, par lui et avec lui, du démon, dont elle écrase la tête : " les sept têtes ", dit l'Apocalypse, le chiffre sept symbolisant la puissance intellectuelle formidable de ce " séducteur du monde entier ". (même si ce chiffre sept désigne aussi les sept collines de Rome, qui symbolisent la puissance de l'empire romain persécuteur, à l'époque de la vision apocalyptique de saint Jean)
Le fait que l'Apocalypse se réfère avec insistance aux premières pages de la Genèse attire notre attention sur les récits que ces premières pages contiennent. La plupart des exégètes modernes considèrent ces premiers récits de la Bible comme des copies de mythes assyriens ou babyloniens. Il ne faut pas les suivre. Ce n'est pas le moindre mérite du Père Feuillet d'avoir réagi vigoureusement contre cette interprétation, qui se veut savante, et qui est en fait très naïve.
L'histoire des origines racontée dans la Genèse est une histoire vraie, le début de l'histoire du salut, non un résidu de mythes orientaux. Cela ne veut pas dire non plus que ces récits constitueraient un reportage photographique de la réalité. Non, ils sont bien de l'histoire, ils contiennent des vérités révélées, mais d'une part ces vérités sont exprimées dans un genre littéraire qu'il faut étudier, d'autre part les textes en question sont remplis d'images, de symboles qu'il faut décrypter (comme celui du "serpent" dont l'Apocalypse nous dit qu'il n'est que le prête-nom de Satan). Et les vérités révélées contenues dans ces récits sont extrêmement importantes : ils constituent une introduction à la Bible, introduction sans laquelle Révélation est incompréhensible. Toute l'histoire du Salut de l'humanité est accrochée à ces vérités-là : il y a bien eu à l'origine, c'est la doctrine de l'Eglise, un premier couple humain (Adam et Eve), créé par Dieu, et dont descend toute l'humanité. Ce premier couple a péché gravement contre Dieu : c'est le péché originel dont ce premier couple seul est, en rigueur de terme, coupable. Nous les descendants de ce premier couple n'avons pas commis personnellement ce premier péché, nous ne sommes pas coupables de ce péché, mais nous naissons dans l'état de péché, hérité de nos premiers parents, " l'état de péché originel ". Cette doctrine de l'église concernant le " péché originel " n'a rien à voir avec les théories à la mode :
J. Delumeau, par exemple, présente sa théorie de façon prétentieuse et insolente : " Le Magistère continuera-t-il à enseigner qu'au début de l'humanité Adam et Eve étaient comme des demi-dieux et qu'ils commirent une faute de dimension véritablement cosmique ? Celle-ci aurait entraîné la 'vengeance' de Dieu qui aurait puni nos premiers parents par la souffrance et la mort, et plus encore par une condamnation à l'enfer que seule aurait levé (pour les élus) le sacrifice du Christ. Le courroux du Père outragé aurait exigé cette mise à mort du Fils ". [Il écrit très bien, Delumeau, mais il dit beaucoup de bêtises, et cela dans Témoignage chrétien en 1989 (22-27 août, p. 8)]
P. Ricoeur, philosophe, parle du péché originel comme d'un " état de finitude " des créatures face au Créateur Infini, comme si nous devions nous abaisser devant Dieu seulement en raison de notre état de créatures " finies ". Mais non ! Nous avons, de plus, à nous abaisser devant Dieu parce que nous sommes pécheurs, nés dans le péché.
Un autre, G. Martelet, un théologien celui-là (c'est plus dangereux), et qui avait écrit jadis de belles choses, déclare que " le péché d'Adam et Eve n'est autre que le péché actuel paraboliquement projeté au début de l'histoire humaine ". etc. etc.
Les trois exemples qui viennent d'être donnés sont rapportés par André Feuillet : Histoire du Salut de l'humanité d'après les premiers chapitres de la Genèse, pages 81-82)

Implication catéchétique
Il est urgent qu'on en finisse avec les fables, et que les personnes qui font le catéchisme enseignent la doctrine de l'Eglise. C'est là une implication majeure de notre sujet de ce soir.
Est-ce que cela veut dire que c'est facile à réaliser ? Pas si facile ! Si les personnes qui font le catéchisme n'ont pas le courage de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour s'informer, pour " se recycler " (comme on dit maintenant), les contenus catéchétiques risquent de devenir ou rester minables ! J'entends parfois certaines personnes dire qu'elles n'en ont rien à faire de l'exégèse, que c'est bon pour les érudits ! Il y a du vrai là-dedans : on ne demande pas, l'Eglise ne demande pas que toutes les personnes qui font le catéchisme soient des exégètes au sens " scientifique ", connaissant le grec, le latin, l'hébreu, l'araméen ; sûrement pas ! Mais elle demande que les personnes qui font le catéchisme aient un minimum de connaissances qui leur permettent d'enseigner les vérités de Foi en les mettant en rapport avec la Parole de Dieu qui les contient, les atteste et les exprime. C'est ce que le Catéchisme de l'Eglise Catholique prévoit. Jean-Paul II, dans l'Introduction à "son" catéchisme dit ceci : " Le catéchisme de l'Eglise catholique, que j'ai approuvé le 25 juin dernier [1992] et dont aujourd'hui j'ordonne la publication en vertu de l'autorité apostolique, est un exposé de la Foi de l'Eglise et de la doctrine catholique, attestées ou éclairées par l'Ecriture Sainte, la Tradition apostolique et le Magistère ecclésiastique. Et il n'y a pas une seule page de ce Catéchisme qui omette de citer les textes de l'Ecriture Sainte. N'oubliez pas que lorsque vous citez un mot, une phrase, un texte des évangiles ou de quelque livre que ce soit de la Bible, dès que vous essayez de comprendre, vous faites de l'exégèse biblique (comme monsieur Jourdain, en parlant, faisait de la prose sans le savoir). Ne soyez pas impressionnés par le mot " exégèse " : dans bien des cas, faire un commentaire d'un passage de l'évangile, essayer de le comprendre, de l'éclairer d'une façon ou d'une autre, c'est faire de l'exégèse biblique. Chacun peut faire cela selon le niveau d'instruction que le Bon Dieu lui a donné. Surtout il faut s'habituer à ne pas dire n'importe quoi sous le prétexte que la Parole de Dieu est d'une grande richesse, et ne pas nécessairement attribuer au Saint Esprit les élucubrations de notre imagination Même parfois ne pas comprendre, avouer son ignorance, c'est peut-être bien faire de l'exégèse ; et c'est sûrement plus profitable que de dire des bêtises
Et l'on retiendra (ce soir) que s'informer sur tout ce qui concerne la Vierge Marie est de grande utilité pour toute personne qui veut enseigner la vérité sur Marie et rendre à Marie le culte de vénération qui lui est dû et qui mène tout droit au culte d'adoration dû à son Fils, et par Lui à la Sainte Trinité.

LA VIERGE MARIE DANS LA LITURGIE

L'Apocalypse, avec l'éclairage qu'il donne au Protévangile de la Genèse, contient donc (implicitement) la justification scripturaire des deux dogmes mariaux que sont l'Immaculée Conception de la Vierge Marie et sa glorieuse Assomption, deux vérités explicitement contenues dans la Tradition et désormais solennellement définies : en 1854 (par le Pape Pie IX) pour le premier, en 1950 (par le Pape Pie XII) pour le second.

Cette importance de Marie, constatée dans le livre de l'Apocalypse, elle est évidemment mise en valeur dans la Liturgie, dans le culte liturgique, en accord avec la théologie mariale de l'Eglise. Aucun humain, aucun saint de l'Ancien ou du Nouveau Testament, ni même aucun ange n'occupe dans la Liturgie, au-dessous du Christ évidemment, un rang aussi élevé que Marie. Pensez donc : on fête de Marie sa Conception le 8 décembre, et neuf mois après, sa naissance, le 8 septembre. On fête de Marie son Annonciation (25 mars), et neuf mois après, l'enfantement (25 décembre). On fête, de Marie, son autre enfantement, par lequel Jean, et nous avec lui, devenons ses enfants : c'est la fête des sept douleurs de Marie (15 septembre), et enfin l'on fête la contrepartie de ses douleurs : sa glorification (15 août). [Ce sont des chiffres faciles à retenir : 8,8 ; 25,25 ; 15 - 15]

Eh bien, regardons-la un peu cette Liturgie, au moins les dates extrêmes : la fête du 8 décembre, commencement d'existence de Marie, et celle du 15 août, la finale : son élévation dans la gloire du Ciel.

8 décembre : Fête de l'Immaculée Conception de Marie pleine de grâce
On n'est pas étonné que l'Eglise, pour fêter l'Immaculée Conception de Marie, ait choisi d'une part le Protévangile de la Genèse (3,15), d'autre part le récit de Luc contenant le titre de " pleine de grâce " (Luc 1,28)
Le Protévangile demeurait une prophétie assez obscure tant qu'il n'était pas éclairé par le chapitre 12 de l'Apocalypse. Grâce à cet éclairage, nous savons que la "descendance", c'est d'abord Jésus, mais aussi (avant Lui, chronologiquement) Sa Mère.
Par contre le titre reçu de Marie à l'Annonciation, (surtout après étude du vocable grec "kekaritwmenh" employé par Luc qui veut dire "pleine de grâce") est beaucoup plus suggestif : si Marie possède vraiment la grâce en plénitude, nous l'avons dit, cela inclut qu'aucun instant de son existence n'est dépourvu de cette plénitude de grâce, pas même son premier instant d'existence. La fête du 8 décembre de chaque année nous plonge dans ce mystère de plénitude, mystère d'honneur, de sainteté, de grandeur inouïe, qui touche un être en son commencement, un être dont la dimension physique est minimale : Marie est là, dans le ventre de sa maman Anne, à l'état d'embryon minuscule, pleine de grâce, conçue sans péché, sans la tache originelle !
Mais, si Marie est immaculée, sans péché, sans la tache originelle dès le premier instant de son existence, c'est que déjà ce premier instant est celui d'une personne humaine ; on le sait depuis toujours, mais tous les papes, depuis plus de cinquante ans, nous le rappellent : l'embryon humain est déjà une personne humaine ; on ne dit pas d'un objet qu'il est pécheur ou qu'il est sans péché, cela ne peut se dire que d'une personne ; aussi, tout enfant qui vient d'être conçu ressemble (dans son corps et dans son âme, dans sa personnalité) à cette personne minuscule que fut la Vierge Marie à l'état d'embryon ; d'une part la qualité de "personne humaine" ne dépend pas de sa dimension, et l'on n'a pas le droit de porter atteinte à quelqu'un sous le prétexte qu'il n'est pas assez long, assez lourd ou même assez visible ; d'autre part tout enfant, dès son premier instant, est destiné à être un jour délivré de la tache originelle à laquelle, par privilège unique, Marie pleine de grâce a échappé en prévision des mérites de Jésus son Fils.
Ah ! Voilà une formule à retenir : " en prévision de ". Marie est pleine de grâce chronologiquement avant que cette grâce ne soit méritée Il y a une similitude frappante d'anticipation (en prévision de) entre l'expression " pleine de grâce " du récit de Luc, et la " Femme couronnée d'étoiles " de l'Apocalypse de saint Jean. De l'examen du vocable grec, nous venons de le voir, il résulte que Marie possède cette plénitude de grâce avant la réalisation effective de l'acte qui mérite cette grâce, le Sacrifice suprêmement efficace de Jésus. De la même manière, Jean, dans son Apocalypse, nous montre la Femme couronnée d'étoiles, donc victorieuse, avant même que les douleurs d'enfantement de la Passion n'aient assuré cette victoire. Voyez-vous cette rencontre entre Luc et Jean. Le dogme de l'Immaculée Conception de Marie, qui nous vient de la Tradition, explicite cette mystérieuse anticipation, qui est déjà dans l'Ecriture. Bien sûr, on pourra toujours dire que le dogme n'est pas explicitement formulé dans l'Ecriture : c'est tout à fait vrai. Mais il n'est pas exagéré de dire que l'Apocalypse contient implicitement la même vérité. L'Ecriture et la Tradition en quelque sorte se rejoignent...

Le 15 août : L'Assomption de Marie
L'Ecriture et la Tradition se rejoignent encore davantage le 15 août, puisque, ce jour-là, pour fêter la glorification de Marie, la Liturgie prévoit comme première lecture celle des trois apparitions : de "l'Arche d'Alliance", de "la Femme", et du "Dragon" (Apocalypse 11,19 et quelques versets du chapitre 12). L'Eglise choisit le 15 août pour présenter la récapitulation du plan de Dieu en la Vierge Marie.
Quelle merveilleuse initiative de la Liturgie nouvelle non seulement de nous remémorer les premiers versets du chapitre 12 de l'Apocalypse, mais encore de les faire précéder par le dernier verset du chapitre 11 (comme nous l'avons fait dans notre lecture au début) qui présente l'ouverture du ciel et l'apparition de l'Arche d'alliance. Comme toujours, l'image vue vise en sa signification complète plusieurs réalités : l'arche d'alliance qui apparaît, c'est en même temps l'ancienne arche d'alliance qui recevait la présence divine, signalée par l'ombre de la nuée ; mais c'est surtout la nouvelle Arche d'alliance, la Vierge Marie, Mère de Dieu, qui dès l'Incarnation porte en elle, à l'ombre de la Puissance du Très Haut, la présence divine, son divin Fils, le Fils de Dieu, Dieu, né de Dieu, Lumière née de la Lumière, engendré, incréé, consubstantiel au Père, et par qui tout a été fait.
Et comme si cela ne suffisait pas, cette assimilation de Marie à l'Arche d'alliance, on la trouve encore dans la scène de la Visitation que la Liturgie présente dans l'évangile du 15 août. Dès qu'Elisabeth entend la salutation de Marie, elle est aussitôt remplie de l'Esprit Saint et elle s'écrie d'une voix forte : " Tu es bénie entre les femmes, et béni est le fruit de ton sein ". Et elle ajoute une petite phrase : " Et d'où m'échoit cet honneur que la Mère de mon Seigneur vienne à moi ? (Luc 1, 42-43) Voyez-vous : cette petite phrase-là, elle évoque étonnamment, elle aussi, une phrase de l'Ancien Testament, celle que David, dans le 2e livre de Samuel, prononce en parlant de l'Arche d'alliance : " Comment se peut-il que l'Arche d'alliance vienne chez moi ? " D'ailleurs tout le passage de la Visitation, y compris le Magnificat, est rempli de réminiscences des livres de Samuel. Et le cri d'Elisabeth (elle s'exclama : Luc 1,42) est exprimé par un mot grec "anefwnhsen" qui est employé surtout dans les exclamations liturgiques liées au transport de l'Arche d'alliance.
Marie est bien, dans le récit de Luc, dans l'Apocalypse de Jean, dans la Liturgie, la nouvelle Arche d'alliance ("foederis arca", comme on l'appelle, dans les litanies de Lorette).
Toutes ces preuves exégétiques concernant la " Femme " de l'Apocalypse pourraient faire réfléchir nos frères non catholiques, qui aiment l'Ecriture Sainte, qui l'étudient, peut-être plus que nous autres catholiques, et qui ont besoin de démonstrations bibliques solides. L'identification de la Femme d'Apocalypse, prouvée de façon rigoureuse, exégétique, scientifique, constitue un pas d'une importance considérable en faveur d'un cuménisme vrai : Lorsque nos frères protestants comprendront, avec preuves à l'appui, le chapitre 12 de l'Apocalypse, ils rendront un culte à Marie, le culte qui lui est dû. Et nous, les catholiques, qui avons déjà la joie de prier avec eux sur les formules du Notre Père, nous pourrons avec eux, le 15 août, par exemple, voire le 13 octobre (pourquoi pas ?) dire, avec eux, le " Je vous salue Marie " à notre Mère !

LA VIERGE MARIE APPARUE À FATIMA
En effet, ce 13 octobre est la date anniversaire de la dernière visite de Marie à Fatima, le 13 octobre 1917. Il est clair que ce jour-là, Marie a manifesté elle-même qu'elle était bien cette Femme qui récapitule en sa personne tout le plan de Dieu. Bien qu'il s'agisse ici de révélation privée (qui n'a donc pas la même importance que la Révélation publique définitive, seule norme de notre foi), le Pape Jean-Paul II n'a pas manqué de relier ces apparitions de Marie au texte même de l'Apocalypse : " Selon le dessein divin, une Femme, ayant le soleil pour manteau (Apocalypse 12,1) est venue du Ciel sur cette terre, à la recherche des petits, les préférés du Père. Elle leur parle avec une voix et un cur de mère " (Homélie à Fatima : DC n° 2227, p 517). C'est un langage très différent de ce qu'on entend habituellement dans toutes les églises de la chrétienté, où l'on parle des apparitions de Marie " avec beaucoup de timidité " ! Je préfère le langage clair du Pape.
Et le Saint Père enfonce le clou en citant encore l'Apocalypse : " Le message de Fatima est un appel à la conversion ; il en appelle à l'humanité pour qu'elle ne fasse pas le jeu du Dragon dont la queue balaya le tiers des étoiles du ciel et les précipita sur la terre " (id° 518). Le saint Père n'a pas peur de citer le texte même de l'Apocalypse, et de le mettre en rapport avec l'événement de Fatima
Mais c'est surtout le titre que se donne à elle-même la Vierge Marie, le jour du 13 octobre 1917, qui est pour nous extrêmement significatif, par le fait qu'il rejoint immédiatement cette récapitulation du plan de Dieu donnée par l'Apocalypse de saint Jean.
Ce jour-là, Marie donne son titre et exprime son souhait : " Je suis Notre Dame du Très saint Rosaire. Je désire en ce lieu une chapelle en mon honneur ". Lucie, la dernière voyante de Fatima vient d'insister tout récemment pour que tous les carmels du monde soient, dans la situation actuelle dramatique que nous vivons, fidèle à la prière du Rosaire. Qu'est-ce que le Rosaire ? C'est la Récapitulation des mystères du Rédempteur, depuis son Incarnation jusqu'au couronnement de sa Mère dans le ciel, sans oublier ses " sept douleurs " explicitement mentionnées par la Vierge le 19 août précédent, à Fatima, lorsqu'elle disait à Lucie : " Vous verrez saint Joseph avec l'Enfant Jésus, prêt à donner la paix au monde, Notre Seigneur bénissant le peuple, et aussi Notre Dame du Rosaire et Notre Dame des Douleurs ". C'est le même tableau contrastant de la Femme du Chapitre 12 de l'Apocalypse, que Jean voit en même temps couronnée, victorieuse, et affreusement torturée par les douleurs d'un enfantement mystérieux. Notre Dame de Fatima, n'en doutons pas, c'est la " Femme, couronnée d'étoiles " de l'Apocalypse, qui enfante dans la douleur en appelant à la conversion.
Avant de faire ma conclusion, je voudrais vous donner un assez long extrait de celle du Père André Feuillet, qui clôt son Livre sur " L'accomplissement des Prophéties " (pages 170-173) :
Voici cet extrait :
<< ...Vue d'ensemble sur les conditions à remplir pour que progresse l'intelligence de l'Apocalypse
Parvenus au terme de cet essai sur l'ensemble de l'Apocalypse, nous avons conscience de ne l'avoir expliquée que superficiellement. Nous avons du moins l'espoir d'avoir suggéré quelques éléments d'une méthode de lecture et d'interprétation de ce livre difficile entre tous. Voici à quelles conditions on pourra, selon nous, en faire progresser l'intelligence.
1°) L'interprète doit repérer avec soin les emprunts ou les allusions scripturaires innombrables, soit d'abord et avant tout à l'Ancien Testament, soit aussi, de temps en temps, aux écrits antérieurs du Nouveau Testament, ainsi que les transformations que l'auteur fait subir à ces emprunts. Certaines des réminiscences de l'Ancien Testament sont d'autant plus précieuses qu'il s'agit de textes très obscurs ou très discutés pour lesquels le reste du Nouveau Testament ne nous apporte presque aucun secours.
Voici deux exemples de ce genre.
Il serait difficile de trouver dans l'Ancien Testament un oracle d'une plus grande portée morale et religieuse que Gn 3,15: l'Église ne s'est-elle pas appuyée sur ce grand texte quand elle a défini soit l'Immaculée Conception de la Vierge Marie soit son Assomption? Or, d'une part, cette prophétie est, prise en elle-même, d'une interprétation malaisée, et, d'autre part, le chapitre 12 de l'Apocalypse est le seul passage du Nouveau Testament à nous offrir clairement, de ce texte capital mais si discuté, une lecture chrétienne, celle-là même que l'Église nous propose.
Pareillement, l'exégèse du Cantique des Cantiques, surtout ces temps derniers, a donné lieu à des discussions passionnées en ce qui regarde même son caractère moral et religieux. Un illustre théologien catholique n'est-il pas allé jusqu'à prétendre que l'auteur du Cantique des Cantiques est "uniquement livré au plaisir des sens " et que la lecture religieuse de ce poème d'amour, qui a tenu une telle place chez les Pères de l'Église et les grands mystiques chrétiens, n'aurait aucun appui dans le Nouveau Testament ? Elle ne serait attestée, pour la première fois, que chez Rabbi Akiba, mort en 135 ap. J.C. Or l'examen attentif du texte de l'Apocalypse, aussi bien en 12,1 qu'en 3,20, conduit à prendre le contre-pied de cette affirmation: Ap 3,20 renvoie à Ct 5,2 et Ap 12,1 à Ct 6, 10.
2° Il faut toujours se rappeler que les descriptions de l'Apocalypse ont le caractère des visions des prophètes, qui ont le privilège de contempler les événements, non pas dans la succession de leur déroulement temporel, mais dans leur enchaînement révélé par la lumière divine. Comme le dit excellemment André Neher: " Ce que la prophétie dévoile, ce n'est pas l'avenir, mais l'absolu (... ) A travers les prophètes, l'infini cherche à pénétrer dans le fini, l'éternité se fraie une voie vers le temps (... ) Par le prisme de la prophétie, le temps de Dieu se reflète en multiples temps de l'histoire ". Ainsi il ne faut pas chercher d'abord dans l'Apocalypse une chronologie des événements décrits, mais y découvrir la Réalité divine et transcendante s'exprimant dans le temps, et le sens ultime de l'histoire et de l'Église. Ce serait aussi s'engager dans une mauvaise voie que de prétendre y trouver partout des doublets et de s'en autoriser pour dépecer littérairement l'Apocalypse, une des uvres les plus unifiées de tout le Nouveau Testament.
3° Le caractère synthétique de l'Apocalypse ne doit jamais être perdu de vue. Il explique notamment au chapitre 12 pourquoi l'événement de Bethléem est rapproché de ceux du Calvaire et du matin de Pâques, pourquoi la défaite des puissances mauvaises lors de la Passion y est mise en rapport avec la chute originelle des mauvais anges, pourquoi la glorification de la Femme et ses cris de douleur, qui semblent s'exclure mutuellement, sont paradoxalement juxtaposés comme s'ils étaient concomitants, pourquoi enfin le peuple de Dieu de l'Ancien Testament et l'Église chrétienne sont contemplés dans leur relation intime avec la Mère du Christ. En fait, n'est-ce pas par l'entremise de Marie que s'est fait le passage de l'économie ancienne à l'ère de grâce?
Sans doute conviendrait-il de creuser cet aspect des choses beaucoup plus profondément que nous ne l'avons fait. Il y aurait lieu de se demander, par exemple, pourquoi, dans ce grand texte d'Ap 12, les souffrances de la Passion, qui sont d'abord celles du Christ, sont néanmoins présentées comme des souffrances d'enfantement de sa Mère. Et, également, dans quelle mesure les épreuves de la Femme réfugiée au désert, c'est-à-dire de l'Église militante actuelle, et aussi les épreuves de chacun de ses membres (par exemple celles des disciples mentionnés au v.11, qui versent leur sang pour la cause de l'Agneau) peuvent être regardées comme un prolongement, non seulement de la Passion du Christ, mais encore comme un prolongement de la "Compassion" (prise au sens étymologique de souffrances-avec le Christ) de Marie.
N'est-ce pas en effet toujours la même Femme qui nous est décrite en 12,1-5 et en 12,6-18 ? Et puisqu'il en est ainsi, on doit dire que si, au v. 2, la Mère du Christ crie de douleur comme une femme prête à enfanter, c'est sans aucun doute en premier lieu en raison des souffrances horribles de son Fils dans sa Passion, mais c'est également à cause des tribulations réservées au "reste de sa descendance" (v. 17), c'est-à-dire à chacun de ses enfants adoptifs et à l'Église chrétienne tout entière dont elle est véritablement la Mère.
Étrangement méconnu jusque dans un passé tout récent en tant que donnée mariale, le chapitre 12 de l'Apocalypse est sans doute le texte le plus étonnant et le plus suggestif de toute la Bible en ce qui regarde la Vierge Marie. Il souligne que par elle se réalise le grand oracle du Protévangile (Gn 3,15). Il nous la fait contempler participant à la victoire du Christ sur les puissances mauvaises, sur un mode tout à fait supérieur, qui n'est pas celui de l'Église, et encore moins celui de chacun des membres de l'Église. Il nous fait voir en elle, non seulement la récapitulation du peuple de Dieu de l'ancienne alliance et la Mère du Messie, Fils de Dieu, mais encore la Mère de l'Église actuelle, ces deux maternités étant entre elles intimement liées, et, de plus, l'icône de l'Église de la fin des temps. >>

 

CONCLUSION
Conformément à ce que je disais dans mon introduction, nous avons cherché et même nous avons trouvé (en partie !) le sens fondamental du chapitre 12 de l'Apocalypse : le rôle, le rang, dans le plan de Dieu, de la Vierge Marie, Mère de Dieu, qui n'est autre que la " Femme " de l'Apocalypse.
Mais pourquoi chercher et trouver, si cette recherche et cette découverte ne servent qu'à un savoir intellectuel, neutre, sans efficacité sur notre vie profonde, spirituelle ?
Le Père Feuillet a voulu que son premier grand ouvrage d'exégèse "Le Cantique des cantiques" (1953) soit édité dans une collection qui avait pour titre : Lectio divina. Ce fut le n° 10 de la collection "Lectio divina". C'est assez dire que le Père Feuillet n'avait pas pour but de faire de la science pour de la science. Il voulait que l'exégèse biblique nourrisse la vie intérieure des chrétiens, en commençant par cette humble lecture, méditation, contemplation quotidienne que les moines appellent la " lectio divina "
Dans un ouvrage paru en 1973 (Christologie paulinienne et tradition biblique), le Père Feuillet étudiait le fameux passage de l'épître aux Corinthiens 2 Co 3,18. Il avait un paragraphe qu'il intitulait : " La transformation des chrétiens sous l'action de la gloire du Seigneur : le Christ Miroir et Image de Dieu ". Il synthétisait sa lecture dans cette petite phrase : " L'idée générale du verset (2 Co 3,18) est la suivante : plus nous contemplerons, plus nous deviendrons semblables à ce que nous contemplons ; le chrétien qui, dans le miroir du Christ s'attarde à regarder la gloire du Seigneur, est peu à peu métamorphosé par cette vision ". Et le Père Feuillet ajoutait : " on n'a jamais rien écrit de plus beau (que 2 Co 3, 18) pour exalter la contemplation ". (page 43).
Eric a bien fait de citer tout à l'heure l'autre grand texte de saint Paul sur le même thème contemplatif : " C'est Lui (le Christ), l'Image du Dieu Invisible, Premier-né de toute créature " (Colossiens, 1, 15-20) [texte étudié longuement par le Père Feuillet dans Christologie paulinienne et tradition biblique : pages 38, 48-56 ; 65-70 ; 187-189]
Dans le même esprit, paraissait en mars 1995 la réédition de l'explication du " Discours sur le pain de vie " (chapitre 6 de saint Jean). Le Père Feuillet, qui s'adressait à des moniales, disait : " C'est un des plus grands textes eucharistiques du Nouveau Testament. Je tâcherai d'être simple, mais il y aura cependant un aspect intellectuel fortement marqué dans ces instructions. Vous êtes prêts à accepter cet aspect intellectuel, car vous voulez toujours mieux connaître le mystère central de vos existences, comme les prêtres n'ont jamais fini de contempler les mystères sacrés dont ils sont devenus les ministres. Je voudrais vous faire tellement aimer ce discours johannique sur le pain de vie, qu'il devienne en quelque sorte une des grandes bases scripturaires de votre vie intérieure et de votre adoration eucharistique ".


Toutes proportions gardées, c'est un peu la même chose que j'avais en vue aujourd'hui (je reprends délibérément les mêmes termes que mon maître, et c'est lui, en quelque sorte, qui vous les adresse) : je voudrais vous faire tellement aimer le chapitre 12 de l'Apocalypse du même saint Jean, qu'il devienne en quelque sorte une des grandes bases scripturaires de votre vie intérieure mariale. Car la vie spirituelle d'un catholique a deux pôles principaux : l'Eucharistie et Marie.

Je vous remercie, tous, de votre écoute généreuse et persévérante.


Bernard Ribay
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