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" Dociles à l'Esprit qui scrute les profondeurs de Dieu "
Par le Chanoine D.J. Lallement

Les différents modes de présence de Dieu.

a - Il y a la présence par nature et la présence par grâce.

Il y a deux grands modes de présence de Dieu : la présence par nature et la présence par grâce.
La présence par nature enveloppe toutes les relations de l'ordre naturel entre Dieu et les êtres créés.
La présence par grâce comporte des relations surnaturelles, celles par lesquelles des esprits créés sont introduits dans l'intimité de la vie divine.
Ici, tâchez tout de suite de bien comprendre quelque chose.
Parce que la Sainte Trinité, la distinction des Personnes divines, ne nous est connue que surnaturellement, parce qu'il faut une révélation surnaturelle de Dieu pour faire connaître les Personnes divines, on emploie couramment l'expression " présence de la Sainte Trinité " pour signifier la présence de grâce, la présence divine qui est de l'ordre de la grâce ; et on emploie l'expression " présence de Dieu " pour signifier la présence de nature, la présence de l'ordre de la nature.

Avec cette manière de parler, on dira que dans l'âme qui vient de commettre un péché mortel il n'y a plus la présence de la Sainte Trinité, mais que la présence de Dieu créateur et conservateur demeure ; on dira encore, toujours selon cette manière de parler, qu'il y a présence de Dieu dans le monde matériel et présence de la Sainte Trinité seulement dans les âmes en état de grâce.
Mais il faut comprendre ce que parler veut dire : quand on s'exprime ainsi, c'est qu'on emploie " présence de Dieu " comme synonyme de présence de nature, et " présence de la Sainte Trinité " comme synonyme de présence de grâce ; et cela ne va pas le moins du monde contre ce que nous établissions il y a un moment, que Dieu ne peut pas être autrement que Trinité, et que du moment que Dieu est présent, la Sainte Trinité est présente.
Il n'y a pas de distinction réelle, par conséquent, entre présence de Dieu et présence de la Sainte Trinité ; Dieu et la Sainte Trinité c'est la même chose ; on Le désigne seulement sous le nom de Dieu, quand on n'est pas en relation avec chacune des Personnes, et on Le désigne sous le nom de Trinité, quand s'établissent des relations surnaturelles avec chacune des Personnes.
Autrement dit, Dieu est présent dans cette table, comme Il est présent dans mon âme, que je sois en état de grâce ou que je n'y sois pas, de la présence de nature ; et bien évidemment les Personnes divines ne sont pas absentes de cette table, pas plus qu'Elles ne sont absentes physiquement de mon âme, si je suis en état de péché mortel, parce que Dieu ne peut pas être là sans y être comme Il est, c'est à dire Trinité.
Seulement, comme cette table n'a pas de rapports avec chacune des Personnes divines, qu'elle ne distingue pas les Personnes divines, quand vous parlez de la présence de Dieu dans cette table, vous dites couramment présence de Dieu et non pas présence de la Sainte Trinité ; tandis que, quand vous parlez de la présence de Dieu dans l'âme en état de grâce, qui est intime avec la vie profonde de Dieu, donc avec les Personnes divines, vous dites, présence de la Sainte Trinité.

Dieu en Lui-même est le même partout, mais il y a des êtres qui ont des relations intimes avec Lui et d'autres qui n'en ont pas. Les êtres qui n'ont pas de relations intimes avec Dieu, qu'il s'agisse des choses matérielles ou qu'il s'agisse des âmes pécheresses, ne l'atteignent pas dans la vie profonde des trois Personnes divines ; alors vous parlez là de présence de Dieu. Au contraire, l'âme en état de grâce atteint intimement Dieu dans sa vie profonde, intérieure, donc dans la distinction des Personnes divines ; vous dites alors : présence de la Sainte Trinité.
Ainsi y a-t-il deux grands modes de présence de Dieu : présence dans l'ordre de la nature, présence par la grâce. Couramment on dit présence de Dieu pour la première présence, et présence de la Sainte Trinité pour la seconde, en comprenant bien que cela ne veut pas dire que les Personnes divines ne sont pas présentes dans les cas où l'on parle de la présence de Dieu ; mais cela veut dire que certaines personnes ne sont pas en relations intimes avec l'intérieur de Dieu, alors que d'autres le sont.

b - Les divers aspects de la présence de Dieu par nature.

Nous avons donc vu qu'il ne faut pas confondre la présence de Dieu dans la création et la présence spéciale de la Sainte Trinité dans l'âme en état de grâce. Sachant cela, nous devons d'abord bien regarder cette présence par laquelle Dieu est partout, dans les choses matérielles comme dans les âmes, en n'importe quel état moral qu'elles soient ; nous allons regarder tous les aspects de cette présence, de façon à bien les distinguer de la présence de grâce, qui est la présence d'amitié des Personnes divines dans les âmes.

- Il y a trois sortes de présence de Dieu en toutes choses.

On peut être présent, ou bien par l'exercice de son pouvoir, par son action, ou bien par son regard, sa connaissance, son attention, ou bien enfin par sa substance, par son être même.
Ainsi, pour la première sorte de présence, on dira d'un roi qui agit d'autorité et qui fait respecter son autorité dans tout son royaume, qu'il fait sentir partout sa présence.
Il est bien évident qu'il n'est pas dans tout le royaume par son être physique ; il est dans tout le royaume par sa puissance, par son action. Au contraire, d'un gouvernement qui ne sait pas agir ainsi partout dans le pays, on dira qu'il est absent ; d'un roi dont on ne sent pas l'action, on dira que, pour les paysans qui sont sujets aux exactions des gouverneurs locaux, le roi est loin d'eux. Voilà des exemples de présence ou d'absence, d'éloignement, au point de vue du pouvoir, de l'exercice de l'action.
Au point de vue de l'attention, du regard sur les choses, on dira que le maître qui a l'oeuil à toutes choses dans son domaine est partout présent ; au contraire, s'il néglige d'inspecter, de surveiller, on dira qu'il est absent.
La présence par la substance, par l'être même, n'a besoin d'aucune espèce d'explication : c'est la présence qui est circonscrite par les limites mêmes physiques de la personne considérée.
On dira de cette manière que l'âme est présente dans le corps ; elle y est présente partout. Elle n'est pas présente, de cette même sorte de présence, là où elle porte son attention, à plus forte raison là où elle fait sentir son action au loin.
On peut être présent par son action sans être actuellement présent par son attention, et on peut être présent par son attention comme par son action là où l'on n'est pas physiquement présent.
Dieu est présent partout, partout où il y a des êtres finis, des êtres créés, de ces trois sortes de présence. Il est présent par son influence, son pouvoir, son action en tous les êtres ; Il est présent par son regard, par son attention ; et Il est présent par sa substance même, par son être.
Réfléchissons bien à cela, car non seulement cela peut nous donner une idée plus complète sur Dieu, mais cela a d'importantes conséquences dans l'ordre de la vie morale.

- Dieu est omniprésent par son action.

Dieu est présent partout d'abord par son action : Il conserve tout ce qui est dans l'être, Il soutient tout ce qui est dans l'existence ; Il meut tout ce qui opère, tout ce qui agit, comme cause première. En effet, si l'influence de la cause divine, de la cause première qui est Dieu, ne se faisait pas sentir en un être, et au plus profond de l'être, immédiatement cet être retournerait au néant ; non seulement cet être n'exercerait plus d'action, mais il perdrait immédiatement l'existence.
Ce n'est pas seulement au commencement des temps que Dieu, pour faire apparaître les êtres, a exercé sa puissance, son action ; Il continue tout le temps et partout à maintenir les êtres dans l'existence, et s'ils ont un accroissement d'être, un plus-être, c'est Dieu foncièrement qui le leur donne. Dieu agit ainsi en toutes choses.


L'histoire des hérésies connaît une grande, terrible erreur, qui a nié l'action divine sur toute une partie de la création ; c'est l'hérésie manichéenne. Le manichéisme enseigne que Dieu est roi des esprits, que Dieu agit sur tout ce qu'il y a de spirituel dans le monde, mais que la matière est étrangère à l'action divine ; la matière, étrangère à Dieu, serait oeuvre de l'esprit mauvais, qui devient comme un second dieu - c'est le dualisme manichéen - un anti-Dieu.
Dieu serait donc loin de la matière, non pas seulement en ce sens que dans son être Il ne comporte pas de matière et qu'Il est spirituel, mais dans ce sens qu'Il ne pénétrerait pas le monde matériel de son action, qu'Il ne régirait pas le monde matériel, que le monde matériel lui serait totalement étranger.
Sous sa forme poussée, complète, le manichéisme, qui a régné à certains moments, dans la primitive Église par exemple, d'une manière inquiétante, est actuellement de peu d'importance ; sous sa forme théorique, achevée, complète, explicite, il y a très peu de manichéens, de dualistes affirmant cette théorie comme thèse philosophique.
Mais faisons bien attention que pratiquement nous risquons de tomber dans un certain manichéisme toutes les fois que nous perdons de vue la pénétration de la matière, de l'univers matériel, de notre corps, par l'action divine.
N'arrive-t-il pas pratiquement que nous traitions la matière comme étrangère à Dieu, que nous ne considérions la présence divine que dans notre âme, et encore, dans les exercices plus spirituels de notre âme, et que le détail de la vie pratique, à plus forte raison purement matérielle, soit considéré, non pas théoriquement - si on nous demandait si Dieu y est présent, nous savons bien que oui - mais soit traité pratiquement comme une chose étrangère à Dieu ?
C'est là une certaine conséquence du manichéisme : c'est un certain manichéisme inconscient, mais hélas ! pratique, qui fait ainsi une coupure entre la vie profane et la vie chrétienne, entre la vie naturelle et la vie avec Dieu. Nous perdons de vue la sainteté de notre corps, la sainteté même de l'univers, sainteté qui n'est pas la même que la sainteté de l'âme, mais qui est tout de même la consécration de l'univers matériel, de notre corps et du monde, par le fait de la pénétration dans tout cela de l'action de Dieu.
Il faut faire attention, je le répète, à ne pas confondre la présence naturelle de Dieu dans l'univers, la présence de Dieu dans l'océan, dans les montagnes, dans le firmament, il faut veiller à ne pas confondre cela avec la présence d'intimité que la Sainte Trinité veut avoir au fond de nos âmes : cela ne serait pas suffisant, comme vie filiale avec Dieu, d'adorer la présence divine ainsi dans l'univers.
Cependant cette adoration de la présence divine dans l'univers est déjà quelque chose, quelque chose qu'il ne faut pas négliger, sous peine de ravir pratiquement à Dieu toute une partie de son royaume. Dieu n'a pas à régner seulement sur les âmes ; Il a à régner en nos corps, Il a à régner dans les astres, dans tout ce qui vit sur la terre, Il a à régner en toutes choses. Prenez donc bien la résolution de reconnaître pratiquement la présence de l'influx divin en tout votre être physique comme spirituel, la présence d'action divine dans tous les êtres ; prenez l'habitude de respecter, d'adorer cette présence-là, tout en recherchant une autre présence, plus intime, plus surnaturelle, de Dieu à l'intérieur de l'âme. Il ne faut lâcher ni l'une ni l'autre.
Une jeune fille qui, dans une excursion, dans une ascension, n'aurait que la joie de vivre, la joie physique, la joie esthétique, se conduirait évidemment en païenne. Il faut qu'elle rapporte cela à Dieu actuellement, très simplement. Par ailleurs, une jeune fille qui se figurerait que l'émotion religieuse qu'elle éprouve en présence d'un beau spectacle de la nature, l'acte d'adoration de Dieu qu'elle accomplit là, est le sommet de la vie spirituelle, qui croirait que cela est le dernier mot de l'union à Dieu, cette jeune fille serait, au fond, aussi une païenne, parce qu'elle ne saurait pas ce que le Christ est venu nous apporter comme intimité divine ; elle ne saurait pas ce que c'est que l'intimité de la sainte communion, de l'oraison.

- Par son regard.

Dieu est présent partout par son regard, par son attention. C'est ce que l'on explique aux enfants en leur disant que Dieu voit tout, en leur disant qu'ils ne peuvent pas se cacher de Dieu. Ils peuvent se cacher même de tout regard humain ; ils peuvent entretenir des pensées, des désirs tout à fait secrets, qui ne sont connus absolument de personne au monde : tout cela est à découvert sous le regard de Dieu.
La conséquence au point de vue de la surveillance de nous-mêmes, au point de vue du respect du regard divin, elle est facile à déduire. Il y a une autre conséquence, plus importante, à laquelle on pense peut-être moins, de ce regard de Dieu qui atteint absolument tout ce qu'il y a dans l'être : c'est la facilité qui doit en résulter pour notre ouverture à Dieu, pour notre conversation avec Dieu.
Soyons persuadés que Dieu nous connaît dans tous nos replis incomparablement plus que nous ne nous connaissons nous-mêmes ; soyons persuadés qu'aucun besoin de ceux qui nous sont chers, de ceux qui nous préoccupent, ne Lui échappe. Il faut nous adresser à cette science universelle que Dieu a de tous les êtres et de tout ce qui se passe dans les êtres ; il faut compter sur cette connaissance-là.
Certains en tirent une conséquence fausse et disent : puisque Dieu connaît tout, ce n'est pas la peine de Lui en parler, de Lui dire nos besoins, nos misères. Mais, quand nous Lui disons nos besoins et nos misères, ce n'est pas pour qu'Il les connaisse - je viens de rappeler qu'Il nous connaît infiniment mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes - ce n'est pas du tout pour Lui apprendre quelque chose : c'est pour nous mettre en relation avec Lui ; c'est pour faire appel à Lui, pour disposer notre âme à avoir recours à Lui ; c'est pour nous tourner vers Lui ; c'est pour Lui dire que nous mettons toutes ces misères, tous ces besoins dans sa miséricorde, sous l'influence de sa bonté ; et c'est tout simplement pour vivre amicalement avec Dieu.
Il est normal que l'on parle à l'ami de ce qui nous intéresse en même temps que de ce qui l'intéresse : il ne faut donc pas avoir peur de parler à Dieu ; au contraire, savoir qu'Il connaît tout cela d'une manière infiniment pénétrante facilite l'ouverture, facilite la conversation, comme entre amis qui se connaissent très bien les échanges, la conversation est plus facile, parce que la moindre allusion, parce que la moindre parole évoque immédiatement tout ce que l'on sait l'un de l'autre. Il faut savoir, dans la prière, que nous parlons à l'ami le plus parfait, au père le plus compréhensif. Le soleil de son intelligence, le soleil de sa connaissance nous éclaire nous-mêmes, et ce que nous Lui remettons sous les yeux, c'est ce que Lui-même illumine.
En insistant sur cette considération, il ne faut tout de même pas perdre de vue l'autre considération, plus simpliste, à savoir que Dieu voit tout, comme on l'explique aux petits enfants, parce qu'enfin, là encore il peut très bien se faire que tout en sachant que Dieu voit tout, pratiquement nous l'oubliions. Il est très certain que certaines rêveries, certaines attitudes intérieures ou tout à fait privées, personnelles, païennes, ne pourraient pas être prolongées si nous pensions un instant : mais Dieu me voit, Dieu voit au fond de mon âme. Cela ne veut pas dire qu'il ne faille pas avoir de détente en Dieu, un certain laisser-aller respectueux, mais détente et laisser-aller de quelqu'un qui se sait ami de Dieu et toujours en présence de son ami.

Ne prenez jamais cette dualité d'attitude qui consiste, quand on se met à prier, à prendre une attitude parfaitement rectifiée, et puis, à d'autres moments, on oublie complètement le regard divin. Il faut savoir que l'on est tout le temps sous le regard divin. Cela n'oblige pas à prendre une attitude composée ; le Bon Dieu ne la demande jamais, cette attitude composée, mais Il demande toujours une attitude respectueuse.
Quand on n'a pas compris cela, eh bien ! assez rapidement la prière, l'exercice de la présence divine se réduisent ou deviennent même insupportables.
Parce qu'enfin c'est assez ridicule de passer de temps en temps comme cela à une attitude de garde à vous, alors qu'à d'autres moments on est dans une tenue toute païenne. Au bout d'un petit moment on se dit que l'attitude de garde à vous est artificielle, et on ne conserve plus que l'attitude païenne.
Non, il s'agit d'être tout le temps des petits enfants du Bon Dieu. Cela n'est pas plus guindé que l'attitude des petits oiseaux ; les petits oiseaux sont tout le temps les petits enfants du Bon Dieu. Les petits oiseaux sont par nature les petites créatures du Bon Dieu, mais il faut que nous le soyons par intelligence et par volonté et par notre tenue : tout le temps nous devons être des enfants de Dieu.
Il nous arrive d'entendre des personnes, quand on leur recommande d'ouvrir immédiatement au réveil leur coeur, leur âme à Dieu, nous dire : ah ! non, je ne veux parler au Bon Dieu que quand je suis debout ou à genoux, quand j'ai rectifié la position. Sans doute il est bien, à certains moments, de se mettre à genoux, particulièrement quand on est en public, de se tenir d'une façon plus rituelle, mais il est évident que l'on peut être uni à Dieu dans la prière aussi bien quand on est allongé que quand on est debout ou à genoux.
Des âmes un peu plus exercées à la vie spirituelle, quand on leur dit : profitez des moments où vous vous allongez pour faire votre oraison, nous répondent : ah ! non, je ne peux pas dans ces conditions-là. Eh bien ! quoi, faites-vous mal en étant allongée ? Bien sûr que non, puisque vous devez le faire pour votre santé. Si vous ne faites pas mal, le Bon Dieu vous aime autant comme cela qu'autrement. Le Bon Dieu est attentif à tout.

- Par sa substance même.

Il nous reste à bien comprendre que Dieu est partout par sa substance même, c'est à dire qu'Il est partout comme notre âme est présente partout dans notre corps. Il n'est donc pas là seulement par son action et par sa connaissance, mais de plus par sa substance.
Qu'est-ce qui nous fait affirmer cela ? Tout simplement ceci : en Dieu il n'y a pas de distinction entre son action, sa connaissance et son être ; Dieu infiniment simple et infiniment parfait, est son acte de connaissance, est son action infinie. Donc, si nous disons que Dieu est présent par son action, nous disons en même temps et simultanément qu'Il est présent par son être ; si nous disons qu'Il est présent par son influence, Il est présent par son être ; si nous disons que Dieu est présent par sa connaissance, Il est présent par son être : son acte de connaissance, c'est son être même qui pénètre toutes choses.
Tâchons de bien entrevoir cela. Dieu n'est pas une substance limitée à certains endroits, qui étendrait sa vue au loin et qui étendrait son action encore plus loin. Dieu, c'est son acte de connaissance, Dieu c'est son action toute-puissante ; Il est partout où Il connaît, partout où Il agit.
Quand nous disons : Dieu agit sur cet être matériel même, nous disons aussi que Dieu est là à la manière dont nous sommes dans nos membres. Dieu est là : ce n'est pas seulement quelque chose qui émane de Lui, c'est Lui ; son influence, son action, ce n'est pas quelque chose qui émane de Lui, c'est Lui. C'est Lui qui est au fond de tous les êtres, à l'intérieur de tous les êtres, pénétrant tous les êtres, et qui les soutient, et qui les meut. Quand Il voit tout ce qui passe en nous, Il ne le voit pas de je ne sais quelle étoile ; Il nous voit parce qu'Il est à l'intérieur de nous-mêmes et qu'Il est acte de connaissance ; Il est au fond de notre intelligence, Il est au fond de notre sensibilité, Il est au fond de notre volonté, et Il est là connaissant.

Il y a des esprits qui se figurent, quand on attire fortement leur attention là dessus, qu'on risque de tomber dans le panthéisme. Quand on leur dit d'adorer la présence divine, au sens le plus fort du mot, dans l'air qu'ils respirent, dans la terre sur laquelle ils marchent, dans les aliments qu'ils absorbent : alors, ce n'est pas le panthéisme, tout cela ? Cela leur paraît manquer à la distinction qu'on doit affirmer de Dieu et des choses créées : n'est-ce pas alors manquer au respect de Dieu ?
Ce n'est pas le moins du monde le panthéisme, tout simplement parce que la nature des choses finies, l'être des choses finies est infiniment autre chose que Dieu ; mais cela est entièrement pénétré de Dieu. Le fait que l'air pénètre dans tous les pores de la substance matérielle ne fait pas que cette substance matérielle soit de l'air : cela fait deux choses différentes ; si l'air pénétrait beaucoup plus intimement encore que par tous les pores ou interstices, il resterait deux substances différentes.
Eh bien ! poussons les choses selon l'ultime perfection : Dieu est présent non pas seulement comme dans les interstices des êtres finis ; Il est présent dans toute leur substance, partout en eux : cela ne fait pas que Lui soit eux ou qu'eux soient Lui. Il y a à la fois une distance infinie, si l'on entend par distance séparation des natures, des perfections, et aucune distance si l'on parle de présence : Dieu n'est pas à tel endroit et la substance finie à tel autre endroit, Dieu et la substance finie sont au même endroit. Distance peut avoir deux sens : cela peut signifier hiérarchie ou bien cela peut signifier éloignement local.
Si cela signifie hiérarchie, il est évident que Dieu est infiniment distant des créatures ; si cela signifie éloignement local, Dieu n'est nullement éloigné localement de la créature, Il est au plus profond de la créature.

Il est peut-être utile ici d'écarter une erreur possible, tellement possible que même un génie philosophique comme saint Augustin s'accuse d'y être tombé au début de sa vie, alors qu'il n'était pas encore converti.
Dans ses Confessions, au livre septième, 1, 1, 2 et 5, 7, il le dit nettement. Il nous explique qu'il avait un moment pensé l'omniprésence de Dieu, la présence universelle de Dieu, comme une extension de Dieu même infinie, à l'intérieur de laquelle se situerait l'univers, se situeraient les créatures.
Il prend la comparaison de l'océan enveloppant et baignant l'éponge : il concevait la présence divine comme la présence d'un océan à l'intérieur duquel l'univers serait comme une éponge, l'univers, si vaste qu'il soit, étant une chose limitée, petite par rapport à l'océan de l'Infini.
C'est une grossière erreur, tout simplement parce que Dieu qui est un être spirituel n'a pas d'étendue, et que par Lui-même Il n'est nulle part. Ce sont les choses matérielles finies qui sont à tel endroit, qui ont telles dimensions.
Dieu, être purement spirituel, n'est pas étendu ; par Lui-même Il n'est en aucun lieu.
L'omniprésence divine signifie tout simplement ceci : c'est que partout où il y a de l'être créé Dieu est là ;
Dieu est au fond de tout être créé pour le soutenir, le conserver dans l'être, le mouvoir, le diriger dans sa providence, le connaître.
Mais c'est un pur et simple non-sens que de demander si Dieu est là où il n'y aurait pas d'être fini : au delà des limites de l'univers il n'y a pas de présence divine ; si vous imaginiez cela, vous imagineriez que Dieu a une étendue, que Dieu est une sorte de corps infini. Il ne s'agit nullement de cela.
Il y a l'univers qui a une certaine étendue ; cet univers est créé par Dieu, conservé par Dieu, il est connu par Dieu ; donc Dieu est présent partout dans cet univers. Mais ne nous demandons pas où est Dieu en dehors de l'univers, ou plus loin que l'univers, cela n'a pas de sens : là où il n'y a rien comme être fini, il n'y a nullement lieu de poser le problème de la présence divine.
Dieu n'est pas une chose étendue ; Dieu agit, connaît, et donc Il est présent partout où il y a des choses étendues : ce n'est pas du tout la même chose.
Autrement dit, ce sont les choses matérielles qui sont étendues, et Dieu est présent partout où il y a des choses matérielles ; Il y est présent à la manière dont l'esprit est présent dans les choses matérielles, c'est à dire qu'Il pénètre de sa substance simple tout ce qui est étendu.
Là où il n'y a pas d'être étendu, il n'est plus question de présence locale, de sorte que, s'il n'existait pas de choses matérielles, Dieu ne serait nulle part. Penser autrement, c'est matérialiser Dieu, Le concevoir à la manière d'un océan ou à la manière d'une masse d'air étendue.
Non, Dieu est pur esprit qui n'a aucune espèce d'étendue, qui est pensée et amour, mais qui pénètre tout ce qui est étendu de sa pensée et de son amour.

Pour comprendre ce qu'est la présence de la Très Sainte Trinité dans l'âme en état de grâce, nous avons considéré d'abord l'omniprésence de Dieu, la présence de Dieu en toutes choses. A la fin de notre dernier cours, je vous faisais remarquer que Dieu n'étant pas étendu n'est pas par Lui-même dans l'espace. Saint Augustin s'est lui-même accusé d'avoir d'abord compris l'omniprésence de Dieu d'une manière erronée, comme si Dieu, antécédemment à l'existence des créatures, avait rempli une étendue infinie à l'intérieur de laquelle le monde aurait été posé comme une éponge qui se développe dans l'océan.

J'ai vu, en vous présentant ces choses, plusieurs d'entre vous manifester un certain étonnement. Cela n'a rien d'étrange, parce qu'en effet nous avons une vraie difficulté à concevoir une existence réelle qui ne soit pas étendue, qui ne soit pas dans l'espace.
Je voudrais vous expliquer en un mot pourquoi l'esprit humain rencontre là une difficulté.
C'est tout simplement parce que les êtres où nous rencontrons premièrement l'existence réelle, ce sont précisément des êtres matériels.
Quand nous voulons nous assurer de l'existence réelle, nous ne nous contentons pas de regarder, nous touchons, nous palpons. C'est toujours ainsi, dans des contacts matériels, que nous commençons à expérimenter l'être existant.
C'est la raison pour laquelle Notre Seigneur, lorsqu'Il veut convaincre Thomas l'apôtre incrédule, disons l'apôtre qui veut s'assurer de tout, lorsqu'Il veut le convaincre qu'il n'est pas victime d'une illusion, prend la main de Thomas et lui met le doigt dans les plaies de ses mains, lui fait entrer la main dans la plaie de son côté ; Il se fait toucher ainsi.
Et l'apôtre saint Jean, quand il parle de la connaissance très directe, très intime, qu'il a été donné aux apôtres d'avoir de Notre Seigneur, ne dit pas seulement : nous L'avons vu, nous L'avons entendu ; mais il annonce aussi " ce que nos mains ont touché du Verbe de vie ; quod manus nostrae contrectaverunt de Verbo vitae ". 1 Jn 1, 1.
Il est donc très normal que nous puissions être toujours bien en contact - au sens littéral du mot contact, en tenant les choses - avec les choses matérielles existantes, qui sont le point de départ de notre connaissance de l'existence. Notre-Seigneur, dans la vie spirituelle, surnaturelle, a condescendu à nous laisser suivre cette voie, puisqu'Il est présent, près de nous par la Sainte Eucharistie et que non seulement Il se laisse regarder sous les espèces eucharistiques, mais Il veut que nous Le recevions sur nos lèvres, que nous L'absorbions.

Cependant, mes enfants, il est bien certain que nous ne devons pas réduire le domaine de l'existence ou le champ des êtres existants au domaine de l'existence matérielle, sensible, palpable.
Ce qui est palpable, c'est notre point de départ ; mais à partir de là nous pouvons connaître avec certitude des réalités tout aussi réelles et plus réelles que les choses étendues et palpables, des réalités que l'on ne peut ni voir ni toucher.
C'est ainsi que déjà notre pensée, notre intelligence en exercice, elle, n'est par elle-même nulle part ; ce n'est pas quelque chose d'étendu.
Je dis " par elle-même " : étant donné que notre pensée s'exerce toujours en liaison avec des sens, avec des images, notre pensée a un rapport avec le cerveau où se centralisent toutes les données des sens, et nous pouvons dire d'une certaine manière que notre pensée est dans notre tête ; mais elle n'est pas par elle-même dans notre tête.
Ce n'est pas quelque chose d'étendu, qui a tant de centimètres ; si nous disons qu'elle est dans notre tête plutôt qu'ailleurs, c'est tout simplement parce que notre âme exerce cette activité alors qu'elle est forme de notre corps, et qu'elle l'exerce en connexion avec les facultés sensibles, qui elles, parties matérielles, sont bien situées quelque part dans l'étendue, dans les centres nerveux.
Si nous parlons des esprits purs, des anges, il est encore bien certain qu'ils ne sont pas étendus, et donc que par eux-mêmes ils ne sont nulle part.
Ils ne pensent pas en liaison avec des organes des sens, et donc il n'y a aucune raison de dire qu'un ange pense ici ou là.
Cependant les anges ont des rapports avec le monde matériel, ils agissent dans le monde matériel ; par exemple, pour ce qui nous concerne, ils agissent sur notre imagination pour nous suggérer de bonnes pensées. A ce moment-là, ils agissent ici et non pas là ; l'ange qui est en train de prendre soin de mes pensées et de mes affections, il agit là où je suis et non pas ailleurs.
Par lui-même il n'est pas plus ici que là, mais moi je suis ici et pas là, parce que mon corps est étendu ; alors l'ange qui agit sur moi, au moment où il agit sur moi, il agit ici et à ce moment-là, pas ailleurs.
Si je prie mon ange gardien d'aller aider quelqu'un qui est à l'autre bout du monde, d'aller aider une âme que je sais en difficulté, quelque part dans les missions, mon ange gardien sera un très bon messager, n'en doutez pas, il ira aider cette personne.
Est-ce que vous allez vous figurer qu'il va faire le voyage à la manière d'un avion, fût-ce ultra rapide ? Certainement non, il ne va pas parcourir l'espace comme s'il était quelque chose de matériel.
Il ira, cela veut dire tout simplement qu'il va agir là-bas comme il agit ici pour moi. Il n'aura pas passé par le chemin, franchi l'espace à traverser entre deux points, même pas à la manière des ondes de la radio ; les ondes sont très rapides, mais elles franchissent l'espace. Un ange n'a pas à passer par là ; il n'a pas un corps à transporter ; il sera là-bas, par cela seul qu'il agira là-bas.
Est-ce que nous dirons alors que les anges sont partout, comme nous disons que Dieu est partout ?
Non, tout simplement parce que les anges sont des créatures qui ont une puissance d'action limitée ; ils n'agissent pas partout simultanément, ils n'agissent pas sur tout l'univers simultanément.
Alors vous dites tout simplement que les anges sont là où ils agissent dans l'univers ; comme ils n'agissent pas partout simultanément, ils ne sont pas partout.
Mais Dieu, Lui, est agent universel ; Il agit donc tout simplement partout où il y a des créatures étendues.
Les anges agissent sur certaines créatures étendues situées dans l'espace et sont alors là où ils agissent ainsi.
Dieu agit sur l'universalité, sur la totalité des créatures étendues ; Il est donc partout où il y a une créature qui occupe un certain lieu.
Je pense que ces explications vous feront bien reconnaître ces choses et leur importance. Il est vrai que notre certitude de l'existence part du contact avec le monde existant, en entendant contact au sens littéral, matériel, contact avec les choses sensibles.
De là, nous passons à des réalités qui ne sont pas du même ordre, qui sont spirituelles, et qui ne sont pas étendues.
La plus élevée de ces réalités, c'est Dieu Lui-même : si nous disons qu'Il est partout, cela veut dire partout où il y a des choses étendues ; et Il est ainsi partout, parce qu'il est agent universel, parce qu'Il doit maintenir tout ce qui est dans l'existence, parce qu'Il doit agir au plus profond de tout ce qui existe pour le conserver dans l'être ou le mouvoir.

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