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Serviam présente en ligne des extraits de l'oeuvre du Chanoine Lallement avec l'aimable autorisation de reproduction des Editions Tequi.
Le texte qui suit met en ligne les pages 115 à 133 : MYSTÈRE DE LA PATERNITÉ DE SAINT JOSEPH
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" Lumières des Patriarches"
Par le Chanoine D.J. Lallement

Dans les litanies officielles de saint Joseph, l'Église universelle donne à Joseph le titre, de prime abord mystérieux, de Lumen patriarcharum, Lumière des patriarches. Ce titre, pouvons-nous un peu en pénétrer le sens ?
Oui, me semble-t-il, et cela encore en partant de la première page de l'Évangile. Là, nous voyons arriver le nom de Joseph précisément au terme d'une généalogie qui part des patriarches ; et Joseph est alors immédiatement qualifié d'" époux de Marie de laquelle est né Jésus qui est appelé le Christ, virum Mariae de qua natus est Jesus, qui vocatur Christus ". Mt 1, 16. Lumen patriarcharum s'explique par virum Mariae ; celui qui est la lumière des patriarches, c'est très précisément l'époux de Marie.
Voilà ce que je désire vous faire comprendre aujourd'hui ; c'est pourquoi j'ai placé cette conférence intitulée Lumière des patriarches, comme un complément de celle qui est intitulée L'époux de Marie. J'espère aussi, en cette leçon, commencer à vous faire comprendre la place de saint Joseph dans l'humanité rachetée, selon le sous-titre donné à toute cette série de cours.

I. – QUE SONT LES PATRIARCHES.

Que sont les patriarches ? Par ce très grand nom, qui réunit à l'idée de paternité celle de conduite d'un peuple, on désigne, dans la langue traditionnelle des auteurs sacrés, non pas d'une manière générale tous les pères qui régnaient chacun sur sa famille, mais, d'une manière beaucoup plus précise, les premiers chefs successifs d'une unique lignée dans laquelle était déposée la foi en Dieu Créateur et Sauveur, avec le culte de ce vrai Dieu, lignée de laquelle sortirait le rejeton en qui l'humanité retrouverait la bénédiction divine.
C'est ainsi, par exemple, que, si Adam est lui-même le premier patriarche parce qu'en lui se résumait toute la famille humaine, parmi les fils d'Adam à la première génération un seul est nommé patriarche ; et ce n'est pas l'aîné, Caïn, bien que la Genèse, 4, 17–24, le représente aussi comme chef de sa famille et de sa tribu ; mais c'est celui qui fut donné à la place d'Abel et qui reçut pour cela le nom de Seth, qui veut dire " mis à la place ". Gn 4, 25.
La charge de patriarche était ainsi une charge de l'ordre surnaturel. Sans doute, elle comportait bien l'aspect humain de chef de famille régnant sur les siens, mais elle était essentiellement une charge de l'ordre surnaturel, ayant trait à la garde et à la préparation du mystère de Dieu en ce monde, à la grande oeuvre de la grâce miséricordieuse, l'Incarnation rédemptrice.
Comprenons bien ce caractère surnaturel, en considérant les fonctions de cette charge, et les vertus correspondant à ces fonctions saintes.

A. – Fonctions surnaturelles des patriarches.

Commençons par considérer les fonctions par lesquelles nous venons précisément de définir les patriarches.
1. – Fonction de prolongement de la race.

Il y a d'abord la fonction de prolongement de la race, fonction qui, tout en comportant un aspect profondément naturel est essentiellement surnaturel par sa fin, et donc par la manière de préparer cette fin.
Pourquoi, en effet, Dieu charge-t-il les patriarches de prolonger leur race ? Parce qu'il plaît à la miséricorde de Dieu d'aller jusque-là, de prendre le Rédempteur dans l'humanité déchue elle-même. Ce n'est pas seulement un prolongement de la race humaine pour qu'il y ait tout un peuple, toute une humanité pour le Rédempteur, ce n'est pas cela seulement qui est la fonction patriarcale ; c'est le prolongement d'une lignée déterminée de laquelle un jour, en la plénitude des temps selon la sagesse de Dieu, naîtra ce rejeton en qui sera bénie de nouveau l'humanité entière. Voilà pourquoi les patriarches sont les chefs successifs d'une même lignée qui va en se précisant de plus en plus au fur et à mesure que passent les générations.
Mais à cette fin surnaturelle et gratuite il convenait de préparer l'humanité en faisant intervenir la gratuité du surnaturel. C'est pourquoi, dans l'assignation de la charge patriarcale intervient fréquemment une pure et simple élection de Dieu. Remarquons bien cela, que Bossuet a noté dans son Discours sur l'Histoire universelle : " Au reste, quoique ce peuple que Dieu faisait naître dans son alliance dût s'étendre par la génération et que la bénédiction dût suivre le sang, ce grand Dieu ne laissa pas d'y marquer l'élection de sa grâce ". Seconde partie, chap. II.
En regardant attentivement toute l'histoire des patriarches, nous avons sans cesse l'union de ces deux aspects : une descendance, mais aussi, fréquemment, l'intervention de pur choix divin pour marquer celui qui sera le chef de la lignée. Nous en trouvions un exemple, il n'y a qu'un instant : dès la première génération, Seth est choisi à l'exclusion de l'aîné, Caïn. Plus tard, Abraham sera tiré de sa terre, de la maison de ses pères, de son peuple. Mais de plus, parmi ses enfants qui sont déjà des enfants de grâce, de miracle, ce n'est pas le premier-né, Ismaël, qui sera choisi mais bien Isaac. Puis il y aura choix divin de Jacob a qui sera donné le nom d'Israël, élection mystérieuse annoncée par un oracle dès le temps où Rébecca, mère d'Esaü et de Jacob, les portait tous deux dans son sein. " Cette pieuse femme, note Bossuet, troublée du combat qu'elle sentait entre ses enfants dans ses entrailles, consulta Dieu, de qui elle reçut cette réponse : vous portez deux peuples dans votre sein, et l'aîné sera assujetti au plus jeune. En exécution de cet oracle, Jacob avait reçu de son frère la cession de son droit d'aînesse, confirmée par serment ; et Isaac, en le bénissant, ne fit que le mettre en possession de ce droit que le Ciel lui-même lui avait donné. " Parmi les enfants de Jacob, d'Israël, nous savons que l'aîné, Ruben, a été rejeté ; c'est dans la famille de Juda que se poursuivra la préparation de la promesse ; et Joseph lui-même recevra d'une manière toute gratuite et manifestement providentielle une certaine primauté sur ses frères, qui en fera un signe du Joseph de la Nouvelle Alliance.

Ainsi les patriarches sont les préparateurs de la réception toute gratuite de la miséricorde de Dieu dans l'humanité, et, dès ce moment, comprenons bien qu'ils sont en fait entièrement tournés vers la très sainte Vierge Marie. En effet, ce n'est pas par une génération simplement humaine, en fin de compte, que le Sauveur sera donné ; c'est en une vierge que s'accompliront les promesses par une pure grâce, sans plus aucune intervention d'une uvre humaine. Toute la lignée patriarcale a préparé cette très humble réception de la pure miséricorde ; toute la lignée a préparé la très sainte Vierge Marie.
Ne nous étonnons donc pas que celui en qui nous retrouverons, au terme, d'une manière éminente, la dignité patriarcale, soit tout simplement " l'époux de Marie de qui est né Jésus qu'on appelle Christ ".
Nos ancêtres, les chrétiens du Moyen-âge, avaient fort bien compris ce qui est du reste présenté par la première page évangélique. Ils avaient si bien compris cette ordonnance de toute la lignée patriarcale à la Vierge Marie que, pour eux, les patriarches et, à leur suite, les rois de Juda sont essentiellement les ancêtres de la Vierge. S'ils sont représentés sur nos cathédrales, en une splendide théorie, en une magnifique et grandiose théorie, ces patriarches et ces rois, c'est précisément comme ancêtres de la Vierge.
2 – Fonction de garde de la foi à la promesse.

Avec la fonction de prolongement de la race, ordonnée à obtenir finalement le don gratuit et tout surnaturel du Rédempteur, il y a chez les patriarches la grande fonction de garde de la foi à la Promesse, de la foi à la révélation primitive et aux révélations successives faites dans la lignée pour préciser la venue future du Rédempteur et son oeuvre universelle.
Parmi les patriarches d'avant le déluge, dont on nous donne seulement les noms dans la Genèse, celui qui précède immédiatement Noé nous est cependant montré dans cet acte de foi à la consolation de Dieu. Quand il engendre Noé, il le nomme ainsi pour signifier, dit le texte saint, que cet enfant sera la consolation de toutes ses oeuvres et de tous ses labeurs sur la terre que Dieu a maudite. Pour Lamech, fidèle héritier d'Adam, il n'y a pas de consolation à la malédiction terrestre que si le travail est accepté comme une pénitence préparant à recevoir la bénédiction céleste que sera la réalisation de la Promesse. S'il prophétise que Noé sera sa consolation, n'est-ce pas parce que ce fils travaillera dans la même espérance, en un monde où déjà l'homme cherche à se satisfaire de son oeuvre, et, plus radicalement, de ce que celle-ci est le produit de son travail ? Lamech sent vivement le poids d'humanisme – disons le mot, bien qu'il soit très moderne pour cette date lointaine – qui pèse déjà, en même temps que sur le reste de l'humanité, sur la famille elle-même choisie ; il sent vivement tout ce désordre humain de l'homme se complaisant en lui-même, se complaisant en son oeuvre propre, ce désordre qui va précisément appeler la vengeance de Dieu dans les eaux du déluge ; et mettant au jour celui en qui la lignée sera sauvée, il dit : " Celui-ci sera la consolation des oeuvres et des labeurs de nos mains sur la terre que le Seigneur a maudite. " Gn 5, 29.
3. – Fonction de service de l'oeuvre de Dieu.

Enfin il y a, avec cette fonction de garde de la foi à la Promesse, de multiples fonctions de service de l'oeuvre de Dieu.
Au premier rang, le culte. Les patriarches sont les prêtres d'un culte tout figuratif, tourné entièrement vers la préfiguration du vrai du culte qui sera rendu à Dieu par le Rédempteur.
Après eux, c'est à dire au moment de l'établissement du royaume de Juda, la fonction sacerdotale sera distinguée comme une fonction propre ; elle le sera parce que les rois prendront alors une fonction plus manifestement temporelle. Aussi peut-on se demander quelle était la fonction supérieure, de la fonction royale ou de la fonction sacerdotale, chez les Hébreux. À certains moments la fonction royale a quelque chose de la fonction sacerdotale et, comme l'explique saint Thomas, elle est aussi en quelque chose supérieure à la fonction des simples prêtres, parce que dans la loi ancienne Dieu promettait d'attribuer les biens de la terre au peuple attentif à ses devoirs religieux, et que les biens temporels sont tous ordonnés au bien commun de la multitude, dont le soin incombe au roi. Cf. De regim. princ., lib. I, cap. 15. À d'autres moments la fonction sacerdotale apparaît comme purement divine, et comme supérieure, au-dessus de la fonction royale temporelle. Chez les patriarches, la fonction de culte divin va de soi, parce que précisément leur fonction de chefs de peuple est restée très clairement une fonction de préparation à l'oeuvre de Dieu.
Avec la fonction de culte, il y a encore toutes les préparations et sauvegardes du peuple, par les migrations spécialement. Les migrations de la lignée élue ont joué un très grand rôle dans l'oeuvre de la foi, pour retirer d'un contact trop immédiat et trop long avec les infidèles ceux qui devaient en être préservés, et pour leur faire comprendre qu'ils vont vers une cité qui n'est pas de cette terre.
B. – Vertus en rapport avec ces fonctions saintes, vertus caractéristiques des patriarches.

Ainsi les fonctions patriarcales sont des fonctions saintes, quoi qu'il en soit de la sainteté personnelle de tel ou tel des patriarches. Ceux du reste dont on nous parlera le plus longuement dans la Genèse sont saints, et ils ont une sainteté tout à fait caractéristique, qui répond à leurs fonctions saintes. Le patriarcat donc est saint, et les saints patriarches, ce sont ceux qui ont très parfaitement vécu selon le rôle patriarcal que nous venons de marquer, ce sont ceux qui ont vraiment vécu comme les témoins de la grâce miséricordieuse de Dieu, et les gardiens, les ministres de toute la préparation spirituelle et corporelle de la complète réalisation de cette grâce dans et par le Christ.
Voyons donc, en rapport avec ces fonctions saintes, les vertus caractéristiques des saints patriarches.
1. – La foi.

La première de ces vertus, c'est la foi, la foi par laquelle l'humanité est tournée vers une vocation essentiellement surnaturelle, par laquelle elle entre déjà en cette vocation, puisque, par la foi, il y a adhésion à ce qui est la vie intime de l'intelligence divine, de Dieu Esprit.

La foi des patriarches, nous savons comment elle a été célébrée, en particulier dans le chapitre 11 de l'Épitre aux Hébreux.
" C'est par la foi qu'Abel offrit à Dieu un sacrifice plus excellent que celui de Caïn ; c'est par elle qu'il fut déclaré juste, Dieu approuvant ses offrandes ; et c'est par elle que, mort, il parle encore. C'est par la foi que Hénoch fut enlevé sans qu'il subît la mort : on ne le trouva plus, parce que Dieu l'avait enlevé. Car avant son enlèvement, il avait reçu ce témoignage qu'il avait plu à Dieu ; or, sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu C'est par la foi que Noé, divinement averti des événements qu'on ne voyait pas encore, construisit, avec une pieuse crainte, une arche pour le salut de sa famille ; c'est par elle qu'il condamna le monde, et fut institué héritier de la justice qui s'obtient par la foi.
C'est par la foi qu'Abraham, obéissant à l'appel de Dieu, partit pour un pays qu'il devait recevoir en héritage, et se mit en chemin sans savoir où il allait. C'est par la foi qu'il séjourna dans la Terre Promise comme dans une terre étrangère, habitant sous des tentes, ainsi qu'Isaac et Jacob, héritiers avec lui de la même promesse, car il attendait la cité pourvue de fondements, dont Dieu est l'architecte et le constructeur. C'est par la foi que Sara, elle aussi, reçut la vertu de concevoir malgré son âge avancé, parce qu'elle crut à la fidélité de Celui qui lui en faisait la promesse. C'est pourquoi d'un seul homme, déjà comme mort, sortit une postérité comparable, quant à la multitude, aux étoiles du ciel, et aux grains de sable sur le bord de la mer, innombrables. " v. 4-12.

Alors tout se résume dans ce magnifique verset 13 : " C'est dans la foi que sont morts tous ces patriarches, sans avoir reçu l'effet des promesses, mais ils l'ont vu et salué de loin. " Notre Seigneur a fait Lui-même une allusion à cette vue prophétique des patriarches " confessant qu'ils étaient des étrangers et voyageurs sur la terre ". Voilà ce que figuraient leurs continuelles migrations.
Mais l'Épître aux Hébreux ne se lassera pas et reprendra avec le sacrifice d'Abraham, cette louange de la foi des patriarches. Cette foi, en effet, c'est tout l'essentiel de l'ordonnance de l'humanité à autre chose qu'à elle-même, et à autre chose qu'à sa destinée naturelle.
2. – L'obéissance.

Avec la foi et imprégné de foi, il y a chez les patriarches un service d'obéissance constante et confiante, d'obéissance généreuse, courageuse, mais sans cesse abandonnée.

Le cardinal Pie a, sur les patriarches, cette page magnifique : " Ce qui frappe chez les patriarches, c'est leur esprit d'enfance et d'abandon, leur simplicité jusque dans les états les plus sublimes. Le cachet de leur personnalité est d'en avoir le moins possible devant Dieu, d'être terrassés, dominés par Lui. Pas de systèmes, pas de combinaisons, point d'arrangements dans leur sainteté. Ils s'acheminent selon que Dieu les soulève et les porte, les mène et les ramène ; à la voix du Seigneur, à la voix de son ange, ils ne savent que répondre : Adsum, me voici.
Les patriarches sont des êtres qui font de grandes choses, mais pour Dieu. Eux, ils entrevoient à peine ce qu'ils font. Leur vie n'est nullement conduite pour eux, mais pour l'accomplissement du mystère de Dieu, dans la présence de Dieu. Ils se tiennent là où Dieu les veut, et ils font ce que Dieu veut. C'est toute une attitude de serviteurs pour faire ces choses qui ne sont pas pour eux, mais pour le Seigneur. Et à cause de cela, ils ont cette simplicité ; ils ne songent même pas que c'est trop grand pour eux, car ils sont purs instruments ; ils sont dans le repos des fils, dans la paix, la sécurité de l'enfant, parce que c'est le propre du Seigneur de faire miséricorde au fidèle serviteur et de le prendre ainsi comme son ami, ainsi qu'il est dit spécialement d'Abraham. " 2 Ch 20, 7 ; Is 41, 8 ; Jc 2, 23.
II. – JOSEPH, LUMIÈRE DES PATRIARCHES, PARCE QUE LES ÉCLAIRANT EUX, LEURS FONCTIONS ET LEURS VERTUS, COMME LA RÉALISATION FINALE ILLUMINE LA FIGURE QUI LA PRÉPARE.

Voilà rapidement, ce que sont les patriarches, leurs fonctions et leurs vertus. Comment saint Joseph est-il donc Lumière des patriarches ? Nous allons voir qu'il est tel par la perfection des vertus avec lesquelles il accomplit de manière éminente les fonctions patriarcales ; il est tel parce qu'il est la réalisation finale vers laquelle la figure qui la prépare s'avance comme vers la lumière qui lui donne tout son sens.
A. – La perfection des vertus patriarcales de Joseph éclaire les vertus des anciens patriarches.

Pourrions-nous, en effet, bien comprendre les patriarches, pourrions-nous recevoir en toute sagesse la révélation de leur foi obéissante, si nous ne les considérions pas à la lumière de celui en qui précisément les vertus patriarcales ont atteint leur perfection sublime, c'est à dire Joseph, époux de Marie, et ainsi père du Christ.
Éclairés par ce que l'Évangile nous dit de lui, nous nous rendons compte à quel point les patriarches le préparaient, à quel point ils étaient les premières réalisations, les premières ébauches de cette perfection humaine et toute surnaturelle en même temps, que Dieu voulait mettre en celui qui serait le coopérateur le plus immédiat de son Grand Conseil, saint Joseph.

Nous entrevoyions déjà l'autre jour de quelle manière tous ses actes, les actes prenant le plus toute sa vie, tout son être même, étaient des actes de foi. Nous exprimions cela en disant que, époux de Marie, époux de celle qui est bienheureuse parce qu'elle a cru, parce qu'en elle précisément s'est achevée la foi de l'humanité, époux de Marie, Joseph est vraiment époux de la foi. Les allées et venues, les temps et les contretemps, les migrations de Joseph uniquement sur l'ordre de Dieu, dans l'obscurité, une obscurité intérieure marquée même le plus souvent par l'obscurité extérieure – les choses lui sont dites en songe et la nuit, et il doit les accomplir immédiatement dans la nuit – tout cela ce sont à la fois les grands actes de foi et les grands actes de service de Joseph.
Voilà ce qui éclaire la foi obéissante des patriarches ; celle-ci est à regarder comme préparant la vertu de celui qui serait l'époux de Marie, la virtus, de celui qui serait excellemment vir selon le coeur de Dieu, selon le dessein de Dieu créant la nature en vue de l'Incarnation rédemptrice, la vertu de l'homme qui, père du Fils de l'homme, serait le patriarche par excellence.
B. – L'accomplissement éminent des fonctions patriarcales par Joseph donne tout leur sens aux fonctions des patriarches antérieures.

C'est donc le moment de considérer plus précisément en quoi saint Joseph surpasse les patriarches de l'Ancien Testament, en quoi il est patriarche éminent ; c'est le moment de considérer ses fonctions illuminant les fonctions des premiers patriarches, comme la réalisation finale donne tout son sens à la figure qui la prépare.
1. – Par la foi, Joseph est le témoin de la réalisation de la Promesse que, par la foi, les patriarches n'avaient saluée que de loin.

Joseph est éminemment patriarche, d'une manière j'oserais dire étonnante, parce que la Providence de Dieu a voulu qu'à ce moment-là la royauté en Israël ait été perdue par la maison de Juda ; il n'y avait plus de roi héréditaire de la maison de Juda. Après les patriarches, nous avons vu qu'il y avait eu préparation puis réalisation de la royauté, mais cette royauté devait cesser dans la maison de Juda à l'époque de la réalisation de la Promesse, au moment où devait venir Celui qui devait être envoyé. Aussi Joseph, en même temps qu'il est fils des patriarches est fils des rois de Juda, mais il n'exerce pas la fonction royale. Ainsi il est tout entier aux fonctions patriarcales qui sont de nouveau les siennes, il est purement à ses fonctions de chef de la maison dans laquelle va venir le Messie, et avant tout à sa fonction de gardien de la foi à la Promesse ; mais, tandis que les anciens patriarches se succédaient dans cette fonction en saluant de loin l'objet de la Promesse, il les dépasse comme ultime gardien de la foi patriarcale, il les dépasse par la sublimité de la foi requise de cette ultime gardien pour devenir témoin de la réalisation de la Promesse.
2. – Il permet au Fils de Dieu en personne de s'incarner dans une lignée où les patriarches s'engendraient seulement les uns les autres comme ancêtres de ce Fils à venir.

Certes il n'est pas père de cette paternité selon la chair, qui était une fonction des premiers patriarches. Mais il a un rôle dans l'Incarnation. En vérité ce rôle, que nous entrevoyions dans notre cours sur Joseph époux de Marie, est un rôle tout moral. Mais lorsque nous reverrons plus à fond ce rôle dans notre cours sur la paternité de Joseph, nous comprendrons comment cette paternité est vraie paternité au dessus de toute autre paternité humaine, nous comprendrons comment Joseph est patriarche éminent parce que permettant au Fils de Dieu en personne de s'incarner dans la lignée où les anciens patriarches s'engendraient seulement les uns les autres comme ancêtres de ce Fils à venir dans la chair.
3Toute la vie de Joseph est un service de l'oeuvre de Dieu, où les soins humains sont immédiatement ordonnés à l'accomplissement de cette oeuvre, alors que chez les premiers patriarches il y a une oeuvre humaine, certes subordonnée à l'oeuvre surnaturelle, mais distincte.

Enfin Joseph a un rôle de service de l'oeuvre de Dieu, merveilleux et très supérieur à celui des patriarches. De quelle manière ? Je voudrais bien ici faire voir les choses d'une manière précise, car je les crois fort importantes pour notre propre vie spirituelle, pour des problèmes qui se posent à notre époque.

Les patriarches avaient une certaine oeuvre humaine à réaliser ; c'est pourquoi ils sont des générateurs, c'est pourquoi ils sont des économes de leur famille. Cette oeuvre humaine, ils l'ont réalisée à la fois avec une grande sobriété et une grande magnificence. Ils sont des nomades ; ils sont en un sens des pauvres, détachés des biens de ce monde : voyez la libéralité d'Abraham, par exemple, qui ne veut rien pour lui, et qui, dans la terre que Dieu lui promet, se pourvoit simplement d'un sépulcre. Et cependant ils vont de pair avec les princes, si bien que dans la tradition de certains peuples on croit Abraham un roi ; ils ont abondance de troupeaux et de serviteurs, de chars et d'hommes d'armes, une assez grande splendeur temporelle, donc, unie à leur pauvreté spirituelle, à leur sobriété.
C'est qu'ils accomplissent l'oeuvre temporelle avec conscience, avec, en conséquence, les bénédictions de Dieu ; mais ils la subordonnent entièrement à leur vocation surnaturelle. Voilà l'une des marques les plus nettes de la sainteté des patriarches de l'Ancien Testament : une oeuvre temporelle bien faite, selon Dieu et avec les bénédictions de Dieu, mais entièrement subordonnée à la réalisation du mystère de Dieu, à l'oeuvre surnaturelle. Si bien que s'il faut quitter, on quitte immédiatement, sans l'ombre d'une attache ; s'il faut immoler, jusqu'à immoler son fils, le fils en qui on met tous ses espoirs, après qu'on a déjà abandonné la conviction que le premier, Ismaël, allait être un grand héritier, s'il faut immoler Isaac, pas l'ombre d'une hésitation : " Deus providebit, Dieu pourvoira. " Gn 22, 8. Il y a remise totale au service de la Providence, selon les indications surnaturelles de Dieu, de toute l'oeuvre temporelle, et de toutes les ressources, de tous les biens temporels, si élevés qu'ils soient.
J'estime que, dans notre temps d'humanisme, d'humanisme avec tout son esprit de révolte, nous avons immensément à prendre de la méditation de la vie des patriarches. C'est peut-être l'une des choses que les chrétiens d'aujourd'hui devraient faire le plus : lire, relire, méditer la vie des patriarches. Et en conséquence, c'est une manière de saisir la raison de l'opportunité de la connaissance de saint Joseph, lui-même Lumière des patriarches.

Cependant, je disais que, chez saint Joseph, il y avait une vocation supérieure à celle des patriarches de l'Ancien Testament.
En effet, chez saint Joseph, il y a, certes, des soins humains, et combien attentifs, donnés avec quelle simple humilité : nous voyons saint Joseph chercher la grotte de Bethléem, nous le devinons essayant de la rendre plus accueillante ; nous voyons Joseph protéger la Mère et l'Enfant dans la fuite en Égypte, assurer leur subsistance ; nous voyons Joseph gagner le pain quotidien qui nourrit Celui qui est le " Pain de Vie " ; oui, il y a ainsi des soins humains chez saint Joseph. On le voit quelquefois presque exclusivement sous ce jour ; et il faut dire que, si l'on oublie le reste, si l'on néglige le reste, c'est une terrible mutilation. Mais je ne crois pas qu'il soit possible de donner une trop grande attention à ces soins humblement humains auxquels s'applique saint Joseph parce qu'enfin c'est tout un aspect, l'aspect très humble et rédempteur, l'aspect corédempteur de sa participation à l'oeuvre divine, et parce qu'il me semble que saint Joseph, auprès des âmes qui lui sont dévouées, aime, je dirais, à continuer ces soins tout spéciaux ; le Carmel en sait quelque chose, les Petites Soeurs des Pauvres en savent quelque chose aussi.
Cependant, à parler purement et simplement, on ne peut pas dire que saint Joseph soit appliqué à une oeuvre humaine : il n'est pas question chez lui de se prolonger en un fils ; il n'est pas question d'assurer une vie humaine, une carrière humaine, une situation humaine à ce fils ; il n'est pas question chez lui d'une réussite humaine quelconque de ses affaires, de sa famille. Tout est incomparablement plus absorbé là dans l'oeuvre divine elle-même. Ce n'est pas seulement, comme chez les premiers patriarches, une oeuvre humaine selon Dieu qui est subordonnée à l'oeuvre surnaturelle ; c'est l'oeuvre de Dieu directement qui présente certains aspects de soins humains. Autrement dit, ces soins ne visent aucune fin humaine intermédiaire ; il n'y a rien en eux qui ne soit immédiatement ordonné à l'accomplissement du mystère divin de l'Incarnation rédemptrice.

Voilà en quoi surtout saint Joseph, dans le détail de sa vie, est plus que patriarche ; voilà comment, en même temps qu'il est modèle, patron des chefs de famille temporels, il est patron aussi et modèle des vierges, patron des ermites, des anachorètes, patron des contemplatifs purs. Mais la subordination de l'oeuvre humaine à l'oeuvre divine, que nous voyons chez les patriarches, est comme une préparation de cette immolation et de cette intégration de la vie humaine immolée dans l'oeuvre rédemptrice.
C. - Joseph, Lumière des patriarches, parce qu'époux de Marie.

Ainsi Joseph est la Lumière des patriarches, parce qu'il coopère à la réalisation de la Promesse, comme très digne époux de Marie.
Terminons donc par un poème de Claudel sur saint Joseph, un poème qui invoque finalement Joseph comme " patriarche intérieur ", comme ayant un coeur éminemment patriarcal ; un poème qui prépare à comprendre pourquoi l'invoquer ainsi : c'est parce que " Marie est en sa possession " ; c'est parce que " une femme a conquis chaque partie de ce coeur maintenant prudent et paternel ", ce coeur qui désormais ordonne tout, et principalement la possession de Marie à sa vocation paternelle envers le Fils incarné ; c'est parce que " Joseph est avec Marie, et Marie est avec le Père " ; peut-on trouver quelque chose qui exprime mieux que ce vers ce qu'est saint Joseph, et ce qu'est l'aboutissement de la vocation surnaturelle de l'humanité ?
Terminons par ce poème qui demande finalement pour nous le silence contemplatif du patriarche intérieur, ce poème qui nous prépare à entrer profondément dans ce silence sur lequel nous méditerons bientôt plus longuement.
Lisons.

" Quand les outils sont rangés à leur place et que le travail du jour est fini,
Quand du Carmel au Jourdain, Israël s'endort dans le blé et dans la nuit,
Comme jadis quand il était jeune garçon et qu'il commençait à faire trop sombre pour lire,
Joseph entre dans la conversation de Dieu avec un grand soupir.
Il a préféré la Sagesse et c'est elle qu'on lui amène pour l'épouser.
Il est silencieux comme la terre à l'heure de la rosée.
Il est dans l'abondance et la nuit, il est bien avec la joie, il est bien avec la vérité.
Marie est en sa possession et il l'entoure de tous côtés.

Ce n'est pas en un seul jour qu'il a appris à ne plus être seul.
Une femme a conquis chaque partie de ce coeur maintenant prudent et paternel.
De nouveau il est dans le Paradis avec Ève !
Ce visage dont tous les hommes ont besoin, il se tourne avec amour et soumission vers Joseph.
Ce n'est plus la même prière et ce n'est plus l'ancienne attente depuis qu'il sent
Comme un bras tout à coup sans haine l'appuiement de cet être profond et innocent.
Ce n'est plus la Foi toute nue dans la nuit, c'est l'amour qui explique et qui opère.
Joseph est avec Marie et Marie est avec le Père.

Et nous aussi, pour que Dieu enfin soit permis, dont les oeuvres surpassent notre raison,
Pour que sa lumière ne soit pas éteinte par notre lampe et sa parole par le bruit que nous faisons,
Pour que l'homme cesse, et pour que votre règne arrive et que votre volonté s'accomplisse,
Pour que nous retrouvions l'origine avec de profondes délices,
Pour que la mer s'apaise et pour que Marie commence,
Celle qui a la meilleure part et qui de l'antique Israël consomme la résistance,
Patriarche intérieur, Joseph, obtenez-nous le silence ! " (Feuilles de saints)


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