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    Les ailes de l'Esprit...

    " Je crois pour comprendre et je comprends pour croire "
    (Saint Augustin)

    " La foi et la raison sont comme les deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité. C’est Dieu qui a mis au cœur de l’homme le désir de connaître la vérité et, au terme, de Le connaître lui-même afin que, Le connaissant et L’aimant, il puisse atteindre la pleine vérité sur lui-même " . Ces lignes, qui introduisent la lettre encyclique Fides et Ratio, mettent d’emblée l’accent sur l’accord entre la foi et la raison. Elles renvoient dos à dos rationalisme et fidéisme qui les opposent. Opposition qui met en cause le rapport entre l’homme et Dieu. Or, d'une telle discordance il n’est nullement question dans l’Ecriture et, en outre, elle est démentie par la nature même de la raison.

    Dès l’aube de l’humanité, l’homme s’est interrogé sur le sens de son existence. Spontanément, son sens du divin s’est exprimé sous la forme d’une révérence et d’une crainte sacrée devant la grandeur redoutable de la vie. La religion fut l’expression naturelle de sa réponse aux questions simples et fondamentales de l’existence. Ces questions sont les mêmes aujourd’hui, tout aussi pathétiques et lancinantes. L’enjeu est toujours aussi crucial : Qui suis-je ? D’où viens-je et où vais-je ? Pourquoi la présence du mal ? Qu’y aura-t-il après cette vie ?
    Ces interrogations sont formulées dans les écrits sacrés d’Israël, elles se trouvent également dans les écrits de Confucius et de Lao Tseu, comme dans la prédication des Tirthankaras et de Boudha. Les poèmes d’Homère, les tragédies de Sophocle et d’Euripide, de même que les traités de philosophie de Platon et d’Aristote, les reprennent avec une rare profondeur. Toutes ces questions reviennent à une seule : quel sens, quelle orientation donner à l’existence ?
    La religion chrétienne répond à ces questions. Quelle est sa réponse ? Elle se trouve dans la définition même du christianisme. Ce dernier s’inscrit dans l’Histoire, où Dieu a voulu rencontrer l’homme en s’incarnant. Il a son origine dans une volonté divine. On comprend, dès lors, que la connaissance qui est " proposée à l’homme ne lui vient pas de sa propre spéculation, fût-ce la plus élevée, mais du fait d’avoir accueilli la parole de Dieu dans la foi " .
    Au commencement de la connaissance théologique, il y a donc l’initiative même de Dieu à qui " il a plu dans sa bonté et sa sagesse, de se révéler lui-même et de faire connaître le mystère de sa volonté, par lequel les hommes ont accès au Père par le Christ, Verbe fait chair, dans l’Esprit-Saint, et sont rendus participants de la nature divine " . Dieu désire se faire connaître et la connaissance que l’homme peut acquérir de Lui porte à son accomplissement toute forme de connaissance. Le Créateur veut se faire connaître de sa créature parce qu’il l’a créée par amour et pour se faire aimer, car pour aimer il faut connaître : la Révélation est une déclaration d’amour.

    L’intelligence de la foi commence par la réception de cette déclaration. La foi est en effet écoute d’une parole proférée par un autre. Pour écouter il faut avoir la foi. On n’écoute bien que ceux en qui on a confiance. On a confiance en eux parce qu’ils sont revêtus de l’autorité morale ou scientifique. Il en est ainsi vis-à-vis de Dieu qui, s’il existe, " ne peut ni se tromper ni nous tromper ". Ainsi, l’intelligence de la foi réside principalement dans l’attention portée à ce que Dieu nous révèle, nous dévoile sur Lui pour que nous le connaissions et l’aimions. La théologie, la connaissance de Dieu, consistera donc à étudier les Saintes Ecritures en écoutant Dieu parler à travers elles. Les Pères de l’Eglise ont unanimement souligné ce caractère surnaturel de la Révélation .
    La connaissance théologique est une connaissance rigoureuse. Mais il s’agit d’une connaissance de type non scientifique, au sens expérimental du terme. Les sciences exactes ont une vocation régionale, elles saisissent une partie de la réalité selon un aspect. Par exemple, la biologie étudie la réalité sous l’aspect de la vie, la mécanique étudie la matière sous l’aspect du mouvement, etc. Toutes les sciences réduisent la réalité à la quantité au moyen des mathématiques. Elles peuvent soulever des questions de nature morale ou philosophique, et de fait certaines les soulèvent quelque fois, mais elles ne peuvent y répondre en tant que sciences, car elles apporteraient des solutions régionales et réductrices à des problèmes généraux et universels. Il n’en est pas ainsi en théologie, car son objet ne se réduit pas à un aspect particulier de la réalité : c’est Dieu en tant que source de tout ce qui est. La connaissance de Dieu engage tout l’être, elle ne concerne pas un comportement dans telle situation donnée mais le sens de l’existence entière.

    Le mot théologie signifie " connaissance des choses divines ". Il désigne la partie de la philosophie qui étudie le Premier principe de tout ce qui est, Dieu. On peut parler, dans ce cas, de théologie naturelle ou rationnelle : c’est la théologie des philosophes. Dans un deuxième sens, le terme théologie renvoie à la doctrine sacrée qui repose sur la Révélation : c’est la théologie des Pères de l’Eglise. Enfin, la théologie signifie la science que les bienheureux peuvent avoir de l’essence de Dieu : elle s’enracine dans la science que Dieu a de lui-même .
    Ces trois sens du mot recoupent trois manières de connaître Dieu. La première relève exclusivement de la raison, elle consiste à s’élever vers Dieu à partir des réalités naturelles ; la deuxième et la troisième recourent à la foi, elles partent d’en haut : l’une descend de Dieu qui se révèle à travers les prophètes et le Christ et s’adresse à des intelligences incarnées qui ne connaissant rien qu’à partir des sens, l’autre consiste dans la vision immédiate de Dieu dont jouissent les bienheureux. Le dernier mode de connaissance est inaccessible à l’homme dans sa condition de viator. Seules sont à sa portée la connaissance naturelle par la raison et la connaissance surnaturelle par la foi.
    Cette division montre qu’il n’y a pas d’opposition entre les deux types de connaissance et permet de voir " dans la foi un élargissement des limites de la raison, et dans la théologie chrétienne un accomplissement de la philosophie humaine " . Le fait que la théologie, au deuxième sens, aborde les vérités révélées inaccessibles aux lumières naturelles en s’appuyant sur la Sainte Ecriture ne disqualifie pas la raison. Car, il faut encore montrer rationnellement que ces vérités sont croyables et pensables

    C’est à ce trésor de doctrine que la critique rationaliste s’est attaquée en niant toute connaissance qui ne serait pas le fruit des seules capacités naturelles de la raison. Le rationalisme affirme une confiance illimitée dans les facultés humaines de connaissance. Il repose sur le préjugé qu’il est nécessaire de suspendre son jugement plutôt que d’admettre des croyances qui ne sont pas démontrées rationnellement. A l’origine de cette conception se trouve le présupposé qui consiste à identifier toute forme de rationalité à la rationalité scientifique. Ainsi tout ce qui est réel doit devenir rationnel, c’est-à-dire, se réduire à du mesurable. Il n’y a de certitude que mathématique, d’évidence que sensible, d’infaillibilité qu’expérimentale. La raison scientifique remplace l’intelligence métaphysique. Toute vérité non vérifiable demeure hors du champ rationnel et relève, dès lors, du mythe.
    Or, la connaissance propre à la foi exprime sur Dieu des vérités fondamentales, non scientifiques, qui dépassent les lumières naturelles de la raison, mais sans la nier. Il y a, en effet, des vérités accessibles à la raison et des vérités qui la dépassent. Ces dernières n’en sont pas moins intelligibles en soi : elles sont tout simplement hyper-rationnelles et c’est pourquoi on les appelle des mystères cachés. Cela signifie que, loin d’être un saut dans l’absurde, la foi est essentiellement un acte humain raisonnable. La vérité atteinte par la philosophie et la vérité révélée ne s’opposent donc pas, car " la vérité ne contredit pas la vérité ". Il s’agit de deux ordres de connaissance distincts, l’un reposant sur la raison naturelle et l’autre sur la foi divine : " Outre la connaissance propre de la raison humaine capable par nature d’arriver jusqu’au Créateur, il existe une connaissance qui est propre à la foi. " .

    Ce qui précède nous conduit à poser que la cause de la foi est objective et non subjective : Dieu n’est pas parce que je crois, mais je crois parce que Dieu est. Dieu seul est la cause de la foi qui ne vient, dit saint Jean, " ni du sang, ni de l’appétit de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu seul " . Fondée sur le témoignage de Dieu avec l’aide de la grâce, la foi diffère donc de la connaissance philosophique qui s’appuie sur le témoignage des sens à partir desquels se développe l’intelligence. Elle est, avons-nous dit, écoute et doit être libre adhésion à Dieu qui se révèle.
    La révélation de Dieu s’inscrit dans le temps et dans l’histoire et atteint sa perfection dans le Verbe divin incarné qui a pris le visage humain de Jésus. " Après avoir, à maintes reprises et sous bien des formes, parlé par les prophètes, Dieu, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par son Fils." L’Incarnation donne au temps une importance primordiale dans le christianisme. Le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi les hommes et leur a fait connaître les profondeurs de Dieu en faisant entendre sa parole, il a rendu accessible à tous la connaissance de Dieu et le dessein que son amour infini a conçu pour les hommes. En partageant la condition de l’homme, sauf le péché, le Fils nous rejoint dans ce qui nous est le plus familier, au cœur même de notre vie quotidienne où nous pouvons le rencontrer dans le dialogue d’amour qu’il a initié en venant jusqu’à nous. Cette rencontre intime et personnelle avec Dieu fait homme donne tout son sens à l’existence. " En dehors de cette perspective, le mystère de l’existence personnelle reste une énigme insoluble " .
    Le christianisme est la religion de l’Incarnation et non du Livre en ce sens que la réception de la parole révélée se réalise dans un échange personnel entre Dieu et l’homme. Il ne s’agit donc pas d’interpréter l’Ecriture subjectivement et de manière arbitraire pour en délivrer le message, ce message passe par le Magistère de l’Eglise qui en assure l’authenticité et est reçu dans un dialogue vivant avec Jésus-Christ. " Le Christ est la porte et la clé est le Christ ", selon un mot de Péguy. Celui qui le voit a vu le Père. Sa présence, sa manifestation, ses paroles et ses œuvres, ses signes et ses miracles, puis sa mort et sa résurrection, enfin l’envoi de l’Esprit-Saint, achèvent la Révélation en l’accomplissant et résument l’essence du christianisme. L’Incarnation représente ainsi le sommet du progrès et le centre de l’histoire qui sans elle ne serait " que fureur et que bruit ".

    Si on soumet tout à la raison, disait Pascal, notre religion n’aura rien de mystérieux et de surnaturel. Mais en choquant les principes de la raison la religion risquerait de tomber dans le ridicule. Deux excès sont donc à éviter : " exclure la raison, n’admettre que la raison " . Non seulement la raison ne s’oppose pas à la foi, mais elle en reçoit une aide et une force qui l’aident à pénétrer la vérité avec plus de profondeur. Seule la foi, cependant, permet de pénétrer le mystère et de favoriser une compréhension cohérente de la Révélation. Le mystère demeure. La vérité de la Révélation chrétienne qui se trouve en Jésus de Nazareth, permet à tous d’entrer dans le mystère de la liberté en s’ouvrant à la transcendance : " Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres " . L’homme qui recherche sincèrement la vérité peut ainsi la trouver dans le Christ. : " Je suis la vérité et la vie ".
    Ce que nous avons dit appelle cette conclusion : le contenu de la religion chrétienne n’est pas le produit d’une réflexion philosophique. Il puise dans la Sainte Ecriture toute sa richesse, mais sans mépriser l'exercice de la raison. Celle-ci ne doit pas se sentir humiliée en acceptant ses limites. Elle se grandit au contraire en se mettant au service de la foi pour mieux la comprendre. La principale vérité qu'elle perçoit alors est que la Révélation renvoie au Dieu transcendant qui déclare son amour infini aux hommes créés par Lui pour un bonheur parfait qu’ils ne trouveront qu’en Lui. Cette vérité révélée est une anticipation de la vision bienheureuse accessible à ceux qui croient en Dieu et le cherchent avec un cœur pur.

    Hervé Pasqua
    Directeur de l’Institut Universitaire Saint-Melaine

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