Quand nous avons étudié lart de Michel-Ange, nous avons dit quen peignant son Jugement Dernier, ce génie universel inaugurait une nouvelle forme de lart : celle du Maniérisme. Ce style anti-classique succédait à celui de la Renaissance. Il était caractérisé par son subjectivisme, sa fantaisie, son amour de ce qui est étrange et son animation.
Puis, nous avons dit que, parallèlement à cet art, né dune aspiration profane, un autre art sétait développé dans le même temps, en Italie. Cet art, lui, devait le jour à une autre aspiration, purement religieuse celle-là, issue de la crise provoquée par la Réforme et de la crise intérieure de lÉglise. Cette aspiration portait les esprits vers un renouveau de la vie religieuse, vers une pureté plus grande des murs et vers un approfondissement de la foi.
Contexte historique : le renouveau catholique
Sous linfluence des nouveaux ordres religieux, en particulier de celui des jésuites, puis sous celle du concile de Trente, un nouvel humanisme chrétien était né et avait entraîné la formation dun art nouveau. Cet art était austère, ennemi de lostentation : cest pour cela, par exemple, quil avait supprimé des façades les colonnes de la Renaissance et les avait remplacées par des pilastres. Cet art sévère, réglementé, nous lavons appelé : Lart de la Réforme catholique (voir Esprit et Vie, n° 8 à 11, 2000). Il était lexpression dune Église pénitente, sur la défensive, grave, austère, et tendue. Ce nétait donc quun art de transition, car tous ces caractères sont loin dêtre les caractères fondamentaux du catholicisme qui, au contraire, porte en lui la source de lépanouissement, de la joie et de la liberté dexpression. De fait, déjà dans les dernières années du xvie siècle, et surtout dans le premier quart du xviie, létat desprit, à Rome principalement, allait totalement changer.
Peu à peu, lÉglise retrouvait sa vigueur. Elle reprenait partout linitiative, et cela nirait quen saccentuant tout au long du xviie siècle. Le nouvel ordre des jésuites nétait pas étranger à cet esprit de reconquête. Ordre militant, missionnaire et enseignant, les jésuites, qui étaient environ un millier à la mort de leur fondateur Ignace de Loyola, en 1556, étaient dix mille en 1608. Leur souci principal était de rendre lÉglise parfaitement adaptée à son époque,
" modernisée " en un mot, dans tous les domaines, même celui de lart.
Lesprit de reconquête était général. Pendant quà leur table de travail ou dans leur chaire de professeurs, théologiens et hommes de science défendaient la foi contre lhérésie, de véritables missionnaires se mesuraient avec lhérésie elle-même, chez elle.
En Angleterre, le P. Edmond Campion, un Jésuite, rejoignait dautres missionnaires en 1580. Alors que les martyrs de la foi tombaient sous dhorribles supplices, Campion, aidé par son confrère Robert Persons, redonnait courage aux catholiques persécutés, écrivait à la reine Elisabeth pour proclamer, à la fois, la fidélité de ces catholiques au pape et à la couronne dAngleterre, reformait une opinion et une communauté catholiques. Il faisait tout cela en une année, car, lui aussi était pendu et écartelé à Tyburn, le 1er décembre 1581.
En Allemagne, le Néerlandais Pierre Canisius, un autre Jésuite, allait reconquérir au catholicisme, pendant cinquante ans, une foule de protestants et redonner une merveilleuse vigueur au catholicisme en proie jusque-là au défaitisme.
En Savoie, le jeune prévôt du Chapitre, François de Sales, proclamait au début de lannée 1594 : " Cest par la charité quil faut ébranler les murs de Genève, par la charité quil faut la reconquérir
" En quatre ans defforts opiniâtres, il ramenait à la foi catholique vingt mille Chablaisiens, passés à la Réforme calviniste.
Ce ne sont là que des exemples. Partout en Europe, un formidable élan missionnaire redonnait joie, fierté et confiance à lÉglise de Rome.
Mais cest surtout dans le monde infidèle dAsie, dAmérique et dAfrique, que lÉglise étendait son influence. François-Xavier, un Jésuite encore, lui avait ouvert les portes de lExtrême-Orient. LInde, Ceylan, les Moluques, Malacca, puis le Japon et les Philippines voyaient se fonder des chrétientés dont la foi allait résister au martyre. En 1582, cinq jésuites arrivaient en Chine sous la conduite du P. Ricci. Celui-ci connaissait Confucius et la sagesse chinoise. Il adoptait de la Chine tout ce quil pouvait : le costume, la nourriture, la langue, la politesse, le savoir. Horloger, musicien, astronome, philosophe, il était de plain-pied avec les mandarins et les lettrés, et le message chrétien passait par ses conférences et ses ouvrages, un message chrétien qui conservait leurs places aux valeurs chinoises : piété filiale, culte des morts, honneurs à Confucius. Les convertis délite, mandarins, savants, même un prince impérial, se multipliaient, jusquà Pékin où Ricci prenait pied en 1601. Celui-ci mourait en 1610, mais de nombreuses chrétientés étaient fondées, riches de promesses, et déjà un clergé chinois était en formation.
Le P. de Nobili faisait la même chose aux Indes.
En Afrique, à Madagascar, les carmes, les franciscains, les jésuites, plus tard les lazaristes français, répandaient partout lÉvangile. Dans lAngola, la reine Jinga se convertira en 1647.
En Amérique latine, les Églises du Mexique et du Pérou étaient en plein essor dès la fin du xvie siècle. Les universités de Santa Fe, de Bogota, de Lima, de La Paz, puis de Charcas, étaient fondées au début du xviie siècle. Pour sauver les Indiens du Paraguay, puis ceux de lUruguay et les protéger contre les exactions des autorités et des mercantis de tous ordres, les jésuites fondaient leurs célèbres Réductions en 1611.
Enfin, en 1608, Champlain, aidé par les jésuites, fondait Québec, et ouvrait lAmérique du Nord à lÉglise.
Il est évident que cette impressionnante série de succès missionnaires allait donner à lÉglise de Rome une nouvelle conscience de sa puissance, de sa force et de sa grandeur. Si lon y ajoute le recul politique et militaire des protestants dAllemagne avec la guerre de Trente Ans (1618-1648), la reconquête de la Bohême en 1620 par les troupes catholiques de Tilly, on comprendra mieux encore comment lesprit de Rome pouvait être différent, au début du xviie siècle, de ce quil avait été au moment de la Réforme et du concile de Trente. Il faudrait encore ajouter à cela la victoire décisive sur les Turcs qui avait eu lieu à Lépante quelques années auparavant (1577).
Cette résurrection morale saccompagnait, dailleurs, dune résurrection économique. Pendant près de deux cents ans, Rome allait devenir un véritable havre de paix et de prospérité matérielle dans lequel un nouvel humanisme catholique allait pouvoir naître, sépanouir et donner du fruit, en particulier dans le domaine de lart.
¨ LÉglise, promotrice et régente dune nouvelle culture
De tout le renouveau catholique, dont nous venons dénumérer quelques causes, était sortie une incontestable communauté de culture, dont lÉglise avait été la promotrice et la régente. Elle avait reconstruit une nouvelle personnalité de lhomme en confortant son intelligence par la fermeté de son affirmation dogmatique ; sa volonté, par la remise en honneur des vertus morales ; et sa sensibilité, par le rappel de lamour divin au xviie siècle. Dans tous les domaines, une période nouvelle souvrait dans lEurope catholique et surtout à Rome. Cétait une période où lon savourait les résultats acquis et payés chèrement. Cétait une période de détente, de satisfaction. Automatiquement, cela va se vérifier dans lart car celui-ci va pouvoir sexercer dans des conditions exceptionnellement favorables pour trois raisons :
§ Dabord, les papes, les ordres religieux et même les personnages importants, qui sont désireux dextérioriser, dexprimer, de concrétiser cette nouvelle situation confortable, disposent de ressources considérables et néprouvent donc pas le besoin de modérer leurs désirs.
§ Dautre part, après les dures guerres dItalie au xvie siècle, la " Reconstruction " après les guerres dites " de religion " qui avaient accumulé les ruines en de nombreux pays, le goût renouvelé de lurbanisme, laccroissement de la population des villes, multiplient les exigences de bâtiments religieux neufs. En même temps, les mêmes facteurs, conjugués avec la modification de létat desprit et des murs, rendent nécessaires des aménagements ou des reprises dans des églises ou des demeures privées épargnées par le malheur des temps. La commande est donc là, généreuse, parfois pressée, toujours et partout abondante.
§ Enfin, alors que la seconde moitié du xvie siècle avait été caractérisée par la raréfaction des artistes de qualité, ils abondent, au contraire, à laube du xviie siècle. Ces architectes, ces décorateurs, vont savoir faire face à la demande, bâtir vite, adapter les styles devenus traditionnels depuis deux cents ans, inventer de nouveaux thèmes et de nouveaux symbolismes. Ils vont savoir, surtout, innover dans la conception et dans la réalisation, adopter le langage plastique qui fait écho à la mentalité et aux préoccupations de leurs contemporains, ce qui est dune importance capitale. Ils vont savoir combler tous les désirs de luxe permis par la paix et la prospérité revenues, et cela, aussi bien pour les grands personnages dans leurs palais que pour les pauvres et les humbles dans les églises, ces églises où les petites gens vont, non seulement prier, mais aussi se distraire et rêver. En ce qui concerne lart religieux, principalement, les artistes vont réussir parfaitement la performance dadapter les églises à lesprit, aux qualités, et même aux défauts, du peuple catholique du xviie et aussi du xviiie siècle.
¨ Un art au service de la contemplation glorieuse
Lhumanisme nouveau qui engendrait cet art se reliait encore à la Renaissance, mais la leçon de lAntiquité y perdait beaucoup de son caractère contraignant. Les objectifs généraux de lart religieux restaient les mêmes que ceux de la Réforme catholique : son rôle était toujours de témoigner en faveur du dogme, dinstruire les fidèles et démouvoir les curs en entourant de magnificence les cérémonies liturgiques. Mais lesprit nétait plus le même. Lart abandonnait le service de la controverse avec les protestants ; il abandonnait laustérité pour se mettre au service de la contemplation radieuse.
l sagissait moins de démontrer, dexprimer une foi batailleuse, que dimprégner les esprits dune plus grande sécurité. Les apothéoses de la Trinité, de leucharistie, de la Vierge et des saints, allaient remplacer les argumentations tirées de lÉcriture et de la Tradition. Les saints nallaient plus être représentés dans leur martyre, mais dans leur entrée dans la Gloire du Ciel, dans une immense certitude de récompense et de salut. On allait imiter, en cela, liconographie des décors élaborés pour les nombreuses canonisations dalors. Dans la même année 1622, par exemple, furent canonisés successivement sainte Thérèse dAvila, saint Ignace, saint François Xavier, saint Philippe Néri et saint Isidore. On allait peindre les coupoles et les voûtes en y représentant les saints montant au ciel. On a coutume de dire que lart, alors, fait " entrer le ciel dans lÉglise ". Je crois que la formule est mauvaise parce quelle exprime un contresens. Ce nest pas le ciel qui entre dans lÉglise ; le mouvement nest pas descendant : il est ascendant. Ce nest pas le ciel qui descend : cest lÉglise et ses saints qui montent vers la gloire.
La piété elle-même va désormais faire également " lever les yeux vers le ciel ". Lart va beaucoup moins faire appel à laction ou à la pénitence que représenter lextase et suggérer " lineffable " pour pousser la dévotion vers les joies du " pur Amour ".
Pour tout cela, on va même faire un retour vers le passé, vers certains thèmes du Moyen Âge que la Réforme catholique avait repoussés par défiance. Des légendes anciennes, même si lon sait que leur valeur historique est sujette à caution, vont réapparaître en même temps que certaines célébrations un moment suspendues. Elles vont apporter de nouveau leur pittoresque au patrimoine sacré.
En même temps, la culture profane, mieux assimilée, subordonnée, dans les collèges des jésuites, à léducation de " lhonnête homme " (comme on dira au xviie siècle), fournira elle aussi sa contribution. Par elle, lallégorie et même la fable vont servir à des fins moralisatrices. Une harmonieuse collaboration sinstaurera, ainsi, entre la beauté antique et lidéal chrétien.
Tout cela va se faire naturellement, sous la poussée dune nouvelle conception de la vie. Comme on la écrit : " Solidement établie en ses certitudes et les éprouvant dans lenthousiasme, la société dalors sait ne se refuser à rien. Elle vit hardiment, sent généreusement, se dépense avec ardeur, aussi bien aux bonnes uvres quà la figuration mondaine " (Maury, Itinéraires romains). Les hommes du xviie siècle ont conservé leurs convictions de la Réforme catholique, mais ces convictions se présentent sous des dehors plus riants. Ils ont un appétit de vivre plus expansif, mais quand la nécessité sen fait sentir, ils retrouvent vite leur gravité. Un homme comme le Bernin, par exemple, fêté, adulé, comblé de tout ce dont un homme peut rêver, sait aussi faire preuve dun vibrant mysticisme en illustrant de gravures profondément pieuses les sermons de son directeur de conscience. Les papes adoptent létiquette de cour, partout conçue comme lapparat nécessaire de leur puissance souveraine, mais leur dignité morale échappe à tout soupçon. Alexandre VII, par exemple, qui fit construire la colonnade de la place Saint-Pierre par le Bernin, menait, dans son faste, une vie ascétique.
Le monde brillant qui entoure les papes, composé dhommes volontiers galants, se querellant pour des questions de préséance, amateurs de vers, prodigues en fêtes montées à grand renfort de mythologie, est le même qui participe activement aux confréries, aux uvres de charité. Cest le même qui sémeut aux prédications des jésuites et qui se retrempe périodiquement dans les austères " exercices spirituels " inventés par saint Ignace et conduits par un clergé ou les fortes âmes ne manquent pas. Cest dans une profonde imprégnation chrétienne, attentive à se maintenir dans le droit chemin, et qui na rien dun vague entraînement sentimental, que lépoque trouve son premier facteur de cohésion. l faut savoir que ceux qui contemplent, qui organisent, qui règlent les liturgies pontificales, et aussi les liturgies royales, croient à ce quils voient et à ce quils font. Il ne faut pas imaginer quils sont des naïfs, ni penser que lappel aux sens et aux sentiments supprime lintelligence et la réflexion de leur ferveur. Ils sont parfaitement capables, par exemple, de comprendre toutes les allusions à lÉcriture sainte, aux Pères, à la doctrine et au symbolisme que lon trouve dans les grandes églises comme Saint-Pierre de Rome. Quand on y réfléchit, on est bien obligé davouer que la culture que cela suppose est bien supérieure au niveau moyen des catholiques fervents daujourdhui.
Un art de facilité et de fantaisie qui cache une âme profonde
l y a certes, chez eux, une tendance à la mise en scène qui fait songer à lénorme vogue, alors, de lopéra. Cest lépoque où le théâtre lyrique est mis en forme par Monteverdi (1567-1643), puis par Sacrati, Cavalli, Sesti, Scarlatti
Les églises vont être conçues comme un décor de théâtre, avec loges, tentures, etc. Mais il faut penser, dabord, que cette forme de " représentation " a une portée sociale évidente. Il faut penser, également, que lÉglise était obligée de répondre à des besoins, à des curiosités, à des attirances qui sétaient longtemps égarées en dehors delle. Elle avait encore à combattre le dessèchement quavait produit le scepticisme de la Renaissance, liconoclasme du protestantisme, et la rigueur dont allait se faire le champion le jansénisme. Surtout, la " représentation ", cette action qui consiste à rendre présent ou sensible à lesprit, ou à la mémoire, au moyen dune image, dune figure, dune allégorie, dun symbole, cest létat permanent de cette période.
Cest le paradoxe du xviie siècle, et aussi le secret de son unité interne, de réaliser ce qui apparaît comme tout à fait impossible : la conciliation entre des valeurs stables, définitives, et la faculté de les exprimer en faisant appel au domaine de la fiction. Il faut passer ses idées les plus profondes et ses croyances les plus vives dans des décors de carton et de toile, montés pour célébrer telles fêtes ou telles funérailles. Et réciproquement, il demande des modèles à ces décors passagers pour ses uvres les plus chargées de signification et de volonté de durer. Cest dans cet état desprit, par exemple, que le Bernin matérialisera limportance essentielle du tombeau de Saint-Pierre, dans la basilique du Vatican, en construisant son célèbre baldaquin de bronze. Un baldaquin avec ses draperies, ses festons, ses lambrequins, cest un décor provisoire, fragile, monté pour quelques jours. Il en fera un élément permanent, chargé du plus profond enseignement.
Pour constituer cette atmosphère de féerie, pour décrire les splendeurs du ciel, lart qui naît à Rome au xviie siècle nhésitera pas à se servir des éléments de lordre naturel. Pour représenter les choses de Dieu, il va se servir des choses de la nature. Cela peut paraître étrange, alors que nous venons de dire, quà cette époque, tous les procédés tendent à lillusion. Mais cet illusionnisme consiste justement à employer les objets en dehors de leur fonction normale. Ces objets sont représentés dune manière précise, réaliste, par des artisans possédant leur métier dune manière admirable, mais ils seront utilisés dune manière inattendue, fantaisiste en apparence, mais seulement en apparence.
Alors de tout cela, de tout ce que nous avons dit jusquici, naît un art complexe que, plus tard, par une moquerie qui est née dune totale incompréhension, on appellera " baroque ". Cest un art où le calcul et la réflexion triomphent des servitudes et des difficultés. Cest un art où un air de facilité et de fantaisie cache une âme profonde. Cest un art qui, traitant avec autant de science et de soin le factice, le trompe-lil, que les matériaux nobles, prouve simplement les ressources techniques et labsence de préjugés des artistes.
Cest un art qui, faisant preuve dune grande liberté desprit dans le choix des moyens techniques et dans la transposition des choses de la nature, fait preuve dune attitude intérieure qui nest que la sécurité dans la foi, la certitude de la vérité.
Cest un art qui se veut " catholique ", cest-à-dire " universel ", et qui revient, à sa manière originale, propre, à la très ancienne notion selon laquelle tout ce qui compose le monde peut être utile à lhomme pour son salut, et toute la hiérarchie des créatures a pour vocation suprême de raconter la gloire de Dieu.
Pour résumer tout ce que je viens de dire, pour montrer dans quelles conditions culturelles et religieuses est né lart baroque, je prends la liberté de citer un passage important du grand ouvrage de lhistorien de lart allemand Weingartner : Der Geist Des Barocks. Ce passage est un peu long et très dense ; il faut pourtant le lire avec attention car il résume parfaitement le problème :
" Pour lâge baroque, la foi en un accomplissement futur et une transfiguration de la vie était chose évidente, et cette foi, débordante despérance, bien loin détouffer le moins du monde la joie de la vie naturelle, en constituait proprement la valeur et le prix. De là, la joie, la splendeur, lirradiation de lumière dont le baroque revêt la figure de cette vie terrestre ; de là, la joyeuse affirmation de toute réalité, même de la matière ; de là, labsence de préjugés avec laquelle on mettait au service de lart religieux tous les moyens naturels dexpression ; de là, la disparition de toute rigoureuse frontière entre le monde dici-bas et celui den haut, tant on était persuadé quaucun abîme nexistait entre matière et esprit, entre naturel et surnaturel, entre ciel et terre, que lun était construit sur lautre, était le complément de lautre. On en vint à ce que toutes les forces positives de la culture du temps, quelles fussent matérielles, spirituelles ou religieuses, collaborèrent ensemble et unanimement, à la construction de cet art, et en firent de la sorte un miroir dharmonieuse culture totale. " Cela résume parfaitement toute cette symbiose qui existe entre cet art nouveau et lhumanisme catholique dont il est issu. Nous dirons plus loin, dailleurs, comment cet art nouveau correspondait, finalement, aux tendances ataviques profondes du goût romain qui a toujours un attrait spécial pour la grandeur et léloquence des ensembles. Mais, auparavant, nous devons situer brièvement, cest-à-dire un peu sèchement-, les procédés expressifs du baroque dans ce quils ont de très actuel pour le xviie siècle.
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Les expressions de lart baroque
Nous pouvons écrire, dabord, que le baroque est un art renaissant : comme on la dit cest " le fruit et la perfection de la Renaissance arrivée à la maturité ". Cest un art militant, qui nest pas neutre, qui veut instruire et édifier. Ses sujets sont, ou bien des dogmes attaqués par le protestantisme, ou bien cest la grande originalité de lépoque le renouveau mystique (doù la part quy tient lextase), ou bien les hauts faits des saints, et spécialement des saints contemporains.
Aussi, est-ce un art populaire. Il est populaire par ses buts : il sadresse dabord à la masse. Il est populaire par ses moyens, choisis pour être plus expressifs, plus frappants, plus suggestifs, doù le schéma doutrance des attitudes, lappel à limagination, le naturalisme des scènes présentées et le manque de sévérité dans la critique du goût, car il faut " faire riche ", " faire grand ". Doù également sa puissance dassimilation, car on est dautant mieux compris quon parle le langage local.
Cest donc un art festival ; il exprime les victoires de la vérité et ses triomphes, la chaleur de la Jérusalem céleste de lApocalypse, dont les murs sont de pierres précieuses. Il exprime aussi la richesse des collectivités qui élèvent les églises et la fin de leffort imposé par la Réforme catholique. Maintenant, Rome peut retrouver ses frairies, ses carnavals et ses spectacles sous lil bonasse dune police complice, à loccasion dune réjouissance dont le prétexte est à peu près immanquablement une fête liturgique. La réjouissance dans les rues est la suite des cérémonies dans léglise.
Ainsi, il est faux de faire du baroque lintrusion de lesprit laïc dans le religieux. Il est bien plutôt la continuation du Moyen Âge le plus authentique, et il continue son osmose entre vie religieuse et vie profane. Il est donc un art religieux éminemment incarné. Il est même tellement incarné quil courra le risque d être souvent corrompu. Certes, ce point extrême sera condamnable dans les cas, assez rares toutefois, où la décence, et peut-être même lorthodoxie, en seront victimes. Mais, dans ses justes limites, cette " incarnation " sera toujours une vérité féconde.
Les signes distinctifs
Sur le plan de la technique pure, je dirai maintenant que lart baroque se caractérise principalement par ses trois signes distinctifs :
sa volonté de mouvement,
sa passion de la couleur,
son invitation à lillusion.
Il faut que nous nous attardions un peu plus longuement sur chacun de ces signes dont la connaissance est essentielle pour la compréhension du baroque.
La volonté de mouvement
Cest dans larchitecture que la volonté du mouvement de lart baroque est le plus marquée. Les plans des églises abandonnent la tradition basilicale : une nef centrale, deux bas-côtés, un transept. Ils deviennent souples, se présentent en rotondes, en ellipses. Les architectes adoptent largement les courbes et les contre-courbes qui dessinent des intérieurs onduleux. Les façades abandonnent la rigidité de la Réforme catholique et sont le lieu privilégié des tracés concaves ou convexes, ou même des deux à la fois, comme à Sainte-Marie-de-la-Paix à Rome. On retrouve ces inflexions en dinnombrables détails : les frontons sont contournés, retroussés comme des accolades ou des toits de pagode. Les autels, les retables, jouent avec des formes ventrues ou, au contraire, déprimées. Les colonnes torses
annulent le danger de pesanteur statique.
La sculpture elle-même fuit limmobilité. Dans lextase ou bénissantes, toutes ses poses sont de laction ; les silhouettes se vrillent dun mouvement hélicoïdal dans latmosphère ; les drapés sagitent dune vie indépendante. En effet, cest la vie frémissante que le style veut introduire partout. Les cadres, les cartouches, les écussons, sont suspendus comme au hasard, dans linstantané du geste inachevé qui les accroche. Lhomme vient, à tout instant, animer ce qui est inerte et couper la rigidité des lignes de larchitecture. On voit des pieds, des mains, des ailes, des draperies qui sévadent constamment au-delà des moulures. La peinture elle-même, les tableaux dautel, sont composés selon des axes obliques, des diagonales, des spirales. Ils sont pleins de gestes violents qui suggèrent une irrésistible envolée.
Cette volonté de mouvement est encore soulignée par la passion de la couleur. Cette passion de la couleur sexprime, dabord, fondamentalement, par un extraordinaire luminisme architectural qui joue des décrochements prononcés, de laccumulation et de la saillie des colonnes. Larchitecture est calculée pour produire des zones claires et des zones sombres. Elle tire un grand parti des grands " noirs " ménagés entre les lumières qui caressent la rondeur des fûts, sur les façades et dans les intérieurs.
La passion de la couleur
Le colorisme proprement dit se donne libre carrière dans la décoration des nefs par la polychromie rutilante des marbres qui sont choisis dans les tons chauds et gais. Il joue avec la fantastique abondance des dorures qui font ressortir la blancheur des ornements en stuc.
La peinture, dont le développement est énorme, est tout à fait libérée des entraves de la Réforme catholique. Et, avec des peintres comme Baciccia, Gherardi, elle adopte la riche palette vénitienne. La sculpture elle-même est picturale et compose de véritables tableaux de marbre. Les statues, par leurs ombres creusées, témoignent de la même vision du luminisme.
Linvitation à lillusion
À côté et dans tout cela, à côté et dans la volonté de mouvement, à côté et dans la passion de la couleur, linvitation à lillusion est constante : elle sexprime en toute occasion. On fait un énorme usage du trompe-lil : par exemple, le P. Pozzo, à léglise Saint-Ignace de Rome, peint une extraordinaire fausse coupole sur une surface horizontale.
Linterprétation plastique de lespace, qui accroît limpression de grandeur, se retrouve dans certaines places, comme celle de Saint-Pierre. Dans certaines façades de palais ou déglises, des architectes virtuoses utilisent les perspectives factices employées généralement par les décors de théâtre.
Le trait marquant de la décoration
Mais le trait le plus marquant de la décoration, qui rejoint ce que nous avons dit du naturalisme de base du baroque et de sa passion de la vie, cest lutilisation, comme motifs darchitecture, de formes, et dobjets qui, par eux-mêmes, nappartiennent pas à son domaine. Ainsi, dans les façades, les ailerons ou les volutes dont le type a été fixé par la Renaissance, sont quelquefois remplacés par des cariatides, des palmes et même des ailes dange. Lusage très répandu du stuc (qui est un composé de chaux, de plâtre et de poussière de marbre) favorise toutes les audaces. Il permet, par exemple, de suspendre des personnages dans des poses acrobatiques, dédifier de fragiles et étonnants décors. La recherche de lillusion et la volonté de rendre le spectacle plus saisissant se manifestent encore dans la manière de présenter les sculptures, comme dans une mise en scène de théâtre, avec des éclairages masqués.
Quant à la peinture, elle, elle pousse lillusion jusquà supprimer larchitecture des voûtes pour les remplacer par de fausses ouvertures sur le ciel en faisant des prouesses de " raccourci " et de perspective (Gésù, Saint-Ignace, salon du Palais Barberini, etc.).
Voilà donc, brièvement exposées, les principales caractéristiques techniques de lart baroque. En lisant cette énumération, nombreux, sont, sans doute, les lecteurs qui pourraient penser que ces motifs originaux sont sortis tout droit de limagination débridée de certains artistes. Cest, en effet, ce qui vient logiquement à lesprit du spectateur, frappé détonnement à son entrée dans un monument baroque. Mais, si lon veut bien réfléchir, on sapercevra bien vite que ce raisonnement est erroné.
En effet, si lon revient en arrière sur lhistoire artistique de Rome, on y retrouvera la présence constante de ces inclinaisons. En fait, le baroque ninvente rien : il ne fait que reprendre la tradition romaine. Cest dailleurs par laffirmation de ces mêmes tendances, stimulées par les influences orientales et par les modèles hellénistiques, que lart romain sétait séparé, autrefois, de ses sources grecques.
Ses emprunts
Il faut penser que les architectes et les décorateurs baroques ont emprunté leurs motifs aux monuments de lAntiquité quils avaient sous les yeux. Sans vouloir en dresser une liste, nous pouvons rappeler, par exemple, les frontons coupés du marché de Trajan, les courbes contrastées des vasques du Palatin, les exèdres du Temple de Claude, les niches des monuments funéraires aux volumes concaves ou saillants, le décor architectural du Panthéon, les colonnes torses, garnies de pampres, du baldaquin de Saint-Pierre érigé par Constantin et qui ont servi de modèle au Bernin pour son baldaquin, après avoir servi de modèle, également, à la célèbre dynastie des Cosmas pour les cloîtres moyenâgeux de Saint-Jean, de Saint-Paul, etc.
Dans la sculpture antique, également, on trouvait ce singulier mélange de réalisme documentaire et dentassement pompeux. La statuaire romaine révélait sans cesse aux artistes baroques son glissement vers lexpressionnisme oratoire, dramatique, anecdotique, sa manière de copier la peinture par les arrière-plans multipliés, les ombres brusquement découpées et le recours aux accessoires paysagistes.
La peinture, elle, comme dans lAntiquité, oscille perpétuellement entre le naturalisme des détails et lillusion des agencements décoratifs, des architectures en trompe-lil.
Il est vrai que tous ces penchants ont été une suite de facteurs de décadence pour lart de la Rome antique. Alors, comment leur accorder une valeur positive quand on les retrouve au xviie siècle ?
Cest quil faut faire entrer en compte le facteur humain. Lart antique, le " baroque antique ", saffadit parce quil perd sans cesse davantage le contact avec lhumain, et ne tarde pas à dégénérer en recettes indifférentes, quand elles ne sont pas grossières. Le " baroque du xviie siècle ", lui, est au service dun humanisme fondé sur le spirituel. Tant que cette attitude persiste en lui, elle empêche ses procédés de dégénérer. Mais, lorsque la conviction faiblit, alors les formules perdent leur sens et ne deviennent que lapplication dune mode. Cest pour cela quaprès le Bernin, on voit se créer, ici ou là, une espèce de " maniérisme baroque " qui na pas lhonnêteté dintention du premier baroque.
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Lart de Rome
Cest donc de lart antique de Rome que le baroque est issu. Dans ces conditions, on comprendra facilement quil est véritablement lart de Rome, lexpression de toute la vie, de toute la pensée romaine du xviie siècle. Le " baroque romain " attire à lui et fait siennes toutes les expressions de la grandeur de Rome. Il a donc une tonalité spéciale, différente des autres expressions locales de ce même style. Son ampleur oratoire a conscience de traduire pour lunivers la Vérité doctrinale et de parler au nom des papes. En même temps ses splendeurs, sa solennité, renouvèlent les fastes impériaux. Son attrait pour le spectacle, fidèle à lesprit général de lEurope monarchique, révèle un milieu dont la sensibilité est toujours à la recherche de nouveaux stimulants. Son luxe matériel prodigue limmense réserve des marbres de la ville antique, utilisés pour la gloire de la Maison de Dieu. On peut vraiment dire que le génie de la synthèse, qui a été, de tout temps, le génie de la civilisation romaine, navait jamais encore brillé dun tel éclat.
Mon intention nest pas de faire lhistoire du baroque, romain ou européen : il faudrait lui consacrer pour cela plusieurs articles comme celui-ci, et nous ne pouvons prolonger indéfiniment notre étude. Mon seul propos est daider, en termes généraux, à une meilleure compréhension de lart baroque en général, art baroque que les Français assimilent difficilement : je dirai pourquoi tout à lheure. Je ne vais donc poser que quelques jalons, simplement citer quelques artistes essentiels dont chacun mériterait une étude particulière, laissant le soin au lecteur de compléter sa culture sur ce point. Cest facile quand on connaît les éléments de base. Il suffit pour cela de lire nimporte quel Guide bleu, vert, rouge ou jaune, ou, mieux encore, daller prendre contact sur place en Italie, en Espagne, en Bavière, en Autriche, ou même tout simplement dans certaines églises de Savoie ou des frontières de la France.
Pour une meilleure compréhension : quelques visites
Je me contenterai donc de préciser que lart baroque sesquisse, pour la première fois, en 1603 à la façade de Sainte-Suzanne à Rome, uvre de Maderna. Mais ce nest quun éclat fugitif car léglise voisine de Sainte-Marie-de-la-Victoire, construite par Soria vingt ans plus tard, en 1623, garde encore toute la réserve de la Réforme catholique. Le baroque sera pleinement accompli en 1623, au baldaquin de Saint-Pierre, construit par le Bernin. Mais ce nest quun élément de décor, non pas un véritable édifice. Pour voir des églises entières où le caractère baroque saccuse décidément, il faudra attendre la construction de Saint-Luc et Sainte-Martine, en 1634, par Pierre de Cortone, à côté du Sénat romain, au Forum.
Il est curieux de constater que lart baroque a été lent à se manifester alors que des investigations baroques avaient déjà été nettement explicitées par Michel-Ange, mort en 1564. En fait, lesprit baroque a joué dans lart de vivre et les tournures de limagination, avant doser surgir aux yeux, dans les monuments. Il apparaît déjà chez le Greco, mort en 1614. Dune autre façon, il atteignit la maîtrise chez Rubens dès 1609 : le baroque animait les architectures et la composition dans ses tableaux et dans sa propre maison dAnvers. Alors, on peut se demander comment cette luxuriance a tant tardé à gagner les grands paris architecturaux eux-mêmes. En Flandre, cependant, un baroque, desprit gothique, règne à Bruxelles dès 1615.
Rome a été le foyer principal du baroquisme, certes, mais les deux plus grands architectes baroques, qui y travaillent, ne sont pas des Romains : le Bernin est un napolitain, Borromini est tessinis. Le plus grand décorateur baroque, le P. Jésuite Pozzo, sera originaire de Trente, ville qui était alors autrichienne. Certes, les églises baroques vont se multiplier à Rome et cet art produira de grands " morceaux ", comme la grande peinture du P. Pozzo à Saint-Ignace et la chapelle illusionniste de Gherardi à Sainte-Marie-du-Transtevere. Mais, si ce qui caractérise le baroque est le dynamisme, le goût des contrastes, lillusionnisme et le brio, il faut avoir vu les chefs-duvre que Guarini a construits à Turin, surtout la stupéfiante église de La Consolata, pour se rendre compte quun pas pouvait encore être fait au-delà de Borromini, tout en gardant la discipline et la tenue de la grande maîtrise. Il faudrait également avoir vu quelques églises espagnoles et surtout la cathédrale de Cordoba, en Argentine, qui est peut-être la réalisation la plus étonnante de lart baroque en Amérique latine.
Dailleurs, ce nest pas à Rome que le baroque se prolongea, au xviiie siècle, dans le style " Rococo ", cet espèce de baroque qui sest si largement propagé au nord des Alpes, en Bavière, en Autriche surtout, en y produisant de grandes uvres. Dans les deux premiers tiers du xviiie siècle, le baroque de Rome sassagira dans les églises, alors quil continuera à tourmenter la décoration des palais et des fontaines monumentales. Un certain purisme esthétique reprend alors ses droits lorsquil sagit des monuments religieux. Il faut que, désormais, ces monuments soient " réguliers ", " corrects ". Aucune folie ne leur est plus permise, comme nous le montrent les façades de Saint-Jean-de-Latran et de Sainte-Marie-Majeure.
Le vrai baroque a duré, à Rome, trois quarts de siècle. Le Bernin en a été lartisan le plus connu, le plus illustre. Avec lui, une bonne vingtaine de grands architectes lui ont consacré leur talent. Le plus étonnant dentre eux est Borromini. Cest le plus baroque des génies baroques, le plus inventeur, le plus imaginatif. En lui, le génie fuse, renouvelle tout. Il invente des structures neuves et ce sont ces structures mêmes qui sont audacieuses, plus encore que les décors dont il les pare et qui sont toujours parfaitement adaptées à larchitecture. Tout ce que Borromini fait, cest génial : tout est jaillissement, sensibilité. Ses audaces ont un extraordinaire équilibre, comme on le voit dans la nature, quand celle-ci est excessive. Car cest le plus réfléchi, le plus critique, le plus minutieusement attentif des génies baroques, le plus ingénieux.
Cest aussi le plus lyrique des architectes, et comme, à ce point-là, le génie est proche voisin de la folie, ce génie-là, comme van Gogh, devait craquer. Dans un moment de dépression, pour un motif futile, dit-on, il sest précipité sur son épée quil sest passée à travers le corps.
Il faut penser que lart baroque est la dernière poussée du génie créateur au cur de lÉglise, à Rome. À son propos, certains ont cru bon de parler " doutrances ". Certes, cette dernière poussée du génie fut folle, comme lenthousiasme, mais elle a le droit de lêtre, chaque fois quelle a soutenu sa folie jusquà la grande réussite plastique. Si elle le fut avec une nervosité de neurasthénique chez Borromini, elle se montra puissante, amoureuse de larges rythmes et de la plénitude dune bonne santé avec le Bernin. Elle se montra à la fois ample et charmante dans les architectures de Pierre de Cortone, de Lunghi le jeune, de Rainaldi, de LAlgarde et de Carlo Fontana.
Ce fut une époque architecturale exceptionnelle, qui laissa le génie chanter et rire, avec la bénédiction de lÉglise, qui rendit plausibles et acceptables ses fantaisies, en lui faisant confiance et en lui permettant daller jusquà lextrême de lui-même. Cest alors, (mais seulement alors, à aucune autre période cela naurait été possible), cest alors, donc, que lon put voir luniversité qui porte le nom de " La Sapience ", " la Sagesse ", ériger dans le ciel de la cité pontificale, pour son église, en guise de flèche, un énorme tire-bouchon de pierre, doù surgissent enfin un globe et une croix en fer forgé. Il fallait oser le faire. Borromini a osé : tout le monde a applaudi alors, et tout le monde applaudit encore aujourdhui.
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Les leçons de lart baroque
Dans notre langue, le mot " baroque " garde un sens péjoratif. Le Petit Larousse illustré le définit ainsi : " irrégulier, bizarre : style baroque ". Il y a chez nous un complexe anti-baroque évident. Aujourdhui, le Français est facilement agacé devant ce style quil considère comme étant surtout la manifestation dune constante de lesprit méditerranéen qui le choque. À un Français cultivé, il évoque les synonymes dexubérant, de théâtral. Il évoque limage de constructions monumentales ou décoratives ahurissantes, de bâtiments contournés, de statues désarticulées, de surcharge décorative, de luxe inconvenant dans le " Saint Lieu ". Bref, il évoque la pire des intrusions de " lesprit du siècle " dans les choses " saintes ", et, grand Dieu, de quels siècles : le xviie un peu, mais surtout le xviiie, le plus séculier, le plus perverti, le plus mondain que lon puisse regretter dans lhistoire de lÉglise. Lesprit français est marqué par son amour de la discrétion, de lordre, de la mesure, de la primauté de la raison sur le sentiment, de lintériorité, du calme, de léquilibre, de la logique. Cet esprit est, évidemment, exactement lopposé de celui qui a provoqué léclosion du baroque. Alors, on comprend laversion et le désir des Français cultivés dun retour aux styles des " Âges de foi ", surtout du roman, et de sy tenir.
Jécris : " Aujourdhui le Français est agacé "
" Aujourdhui ". Sil est vrai que, presque toujours, le Français daujourdhui taxe de mauvais goût les productions italiennes du xviie et du xviiie siècle et également les productions espagnoles, portugaises, allemandes et françaises méridionales, il nen était pas de même autrefois. Au xviie, au xviiie siècle, pourtant convertis au classicisme, et encore au début du xixe converti, lui, au romantisme, le charme italien agissait sur la France. Cest en Italie que nos artistes allaient chercher linspiration et la technique, tandis que, là-bas, on avait tendance à considérer comme " gaulois ", cest-à-dire " barbare ", ce qui sortait de chez nous. La Renaissance est entrée dans notre mentalité à la période où notre mentalité avait besoin de cette osmose, tandis que la maturité nous a empêchés dassimiler le baroque. Il est resté toujours étranger sur le sol français. Il sest produit surtout à Paris et en Île-de-France pour lart du Bernin et de Borromini, la contre-épreuve de ce qui sest produit en Italie, pour lart gothique. On y a vu un très petit groupe dadmirateurs, scandalisant les autres par leur mauvais goût, un groupe un peu plus large de sympathisants, et une immensité de sceptiques et dopposants.
Avec la grande révolution faite par la peinture française contemporaine, renversant définitivement le sens des influences, on est arrivé à joindre le style classique au refus total du baroque, et même à perdre le sens de leurs originalités respectives, au point de les confondre lun et lautre. On est on ne peut plus mal préparé à comprendre, et
moins encore à aimer, une époque et un goût de raffinement et de maturité, il faut bien le dire, extrêmes.
Il faut le dire aussi et très nettement : cest dommage. Cest dommage non seulement parce que lon a pris lhabitude de mépriser, sans réflexion, des maîtres qui devraient prendre rang parmi les plus grands. Cest dommage, surtout, parce que lon se rend inapte à saisir des attitudes de la psychologie religieuse des arts qui pourrait contribuer à alimenter un esprit. Il ne sagit pas de réhabiliter le baroque en tant que forme dart. Il sagit encore moins de le prendre comme source dinspiration pour notre temps. Il sagit simplement, ce qui est tout à fait différent, den tirer des leçons toujours utiles après lavoir situé dans son contexte aujourdhui périmé.
Une des leçons essentielles que le baroque nous donne, en particulier, cest que, pour être vivant et parlant, un art religieux na pas seulement à répondre à certaines conceptions théologiques ou même esthétiques, artistiques. Il doit absolument, nécessairement, sinscrire à la fois dans les mouvements artistiques contemporains, seuls capables de lui fournir dauthentiques créateurs, et, à la fois, dans la mentalité du moment, si lon veut que léglise reste la " Maison du peuple de Dieu ". Le baroque nous dit que cest une erreur de psychologie, autant que de sens artistique, de vouloir faire du lieu de la prière officielle, simplement quelque chose de " liturgique ", conçu en dehors de ce qui se fait aujourdhui. Presque toujours, ce qui se fait aujourdhui est conçu en fonction de symbolismes ou didées qui ne sont fondés ni sur la doctrine, ni sur la tradition monumentale, ni sur les réflexes du milieu ambiant, mais sur des conceptions intellectuelles, accessibles seulement à une prétendue élite. Or, cette élite nest, en réalité, quune chapelle, même si elle peut sabriter sous le couvert dun grand nom, surtout sil est littéraire.
Voilà une grande leçon que nous donne le baroque pour lart daujourdhui. Il a été peut-être le dernier effort de lart religieux pour rester en communion, non pas avec " son " public spécialisé, mais avec " le " public, tel que la société le lui fournit, à lui comme à toutes les autres manifestations humaines, le même public. Il a été aussi le dernier effort pour rester à la tête du progrès technique, en même temps que de lart plastique.
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Les équivoques de cet art
Certes, cet art na pas eu que des mérites et pour être exhaustif, je dois terminer ces pages en écrivant que le baroque portait en lui les germes de sa propre mort. À le fréquenter intimement, on se rend vite compte que, si cest un art religieux, cest aussi un art religieux qui a perdu le sens du sacré. Trop sûrs deux, ses architectes ont eu le mépris du passé chrétien de Rome, à tel point que, lorsquils ont voulu le conserver parce quil faisait partie de la tradition historique et liturgique, ne le comprenant plus, ils lont déformé et même saccagé. Les exemples en sont nombreux : nef du Latran par Borromini, désastreux plafond de Saint-Clément, etc.
Dautre part, incapable de plonger ses racines dans le sol religieux traditionnel sans y apporter trouble et destruction, le baroque a été incapable de trier le mauvais du bon. Il a tout canonisé, même les équivoques entre le sacré et le profane.
Sur le plan de la foi, il a souvent donné plus dimportance à ce quil y a de secondaire quà ce qui est essentiel ; il a souvent privilégié le culte des saints en oubliant les grandes synthèses traditionnelles. Et quand il affirme sa foi, il le fait avec trop demphase et de véhémence. Il ignore une intériorité plus humble.
Sur le plan de la morale, le baroque a assumé lorgueil et lamour effréné du luxe et du plaisir qui suit les périodes dramatiques. Il na pas su échapper à la sensualité, nii même au sadisme dans la peinture de certaines scènes de martyres comme celles qua peintes Pomarancio à Saint-Étienne-le-Rond.
Sur le plan de la piété, il a multiplié les fadeurs et les fadaises qui ont énervé le sens chrétien. Cest lui qui nous a valu les yeux levés vers le ciel, ces attitudes conventionnelles que lon faisait prendre, autrefois, aux jeunes communiants. Cest lui qui nous a valu toute la littérature mi-précieuse, mi-burlesque, qui a encombré longtemps et qui encombre encore peut-être, parfois, certains livres dits de dévotion.
Pourtant, ce ne sont là que péchés véniels : on pardonne bien à lart roman ses débauches sculpturales. Bien peu de gens se rappellent les violences de saint Bernard contre ces images obscènes quil na cru pouvoir supprimer quen interdisant toute limagerie dans ses églises. Alors, pourquoi être si sévère pour le baroque ?
Il a cherché constamment, avec frénésie, à sadapter à la mentalité de son temps. Il y a là sa grandeur et sa faiblesse car, lorsque le temps est passé, il a de la peine à survivre. Cest pourquoi, pour les hommes daujourdhui, qui ne sont plus de " son temps ", si le baroque peut être lobjet de plaisir et de sympathie profonde, ce qui suppose une sorte de rééducation, il lui est difficile dêtre lobjet dune véritable communion. Cest là que se trouve la limitation congénitale de lart baroque.
Il nen reste pas moins que cet art est dune importance exceptionnelle par sa qualité, par sa durée et par son rayonnement. Pendant deux siècles, il a été non seulement l'art de presque toute lEurope, sauf lAngleterre, la Hollande, la Scandinavie et une partie de la France, mais aussi lart du monde entier puisque son influence sétend de
lAmérique du Sud aux Philippines et à Macao, aux portes de Hong-Kong.
Jai essayé dans ces pages, non pas de le faire aimer, mais de le faire comprendre et de rétablir la vérité pour un art essentiel, trop souvent injustement décrié.
P. Émile Berthoud
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