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La culture commence à table

Serviam remercie vivement les Editions du Sarment de leur aimable accord de reproduction des lignes qui suivent, extraites du remarquable ouvrage de Marie Madeleine Martinie : " Communiquer en famille "
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Un professeur de l'université de Pennsylvanie, James H.S. Bossard, et sa collaboratrice Mrs. Eleanor Boll, ont naguère constitué une étonnante collection de documents sonores: conversations familiales enregistrées, jour après jour, à l'heure des repas.
De ces enregistrements - naturellement confidentiels - le Pr. Bossard et Mrs Boll ont tiré la matière de livres et d'articles d'où il ressort, entre autres choses, que la corrélation est frappante entre le niveau des conversations de table et le niveau intellectuel et moral des enfants.
Sans doute sait-on cela confusément depuis que le repas n'est plus seulement la satisfaction d'un besoin élémentaire. Mais il n'est pas mauvais qu'à grand renfort de science, des sociologues américains nous le rappellent.

" La table de famille est comme un carrefour. " " Un carrefour que traversent les nouvelles du monde, telles que les comprennent et les accueillent, chacun à son niveau, les différents membres de la famille. "
Professeur BOSSARD

Sujets nés de l'actualité mondiale ou locale, sujets nés des incidents de la vie professionnelle des parents, sujets nés de la vie scolaire des enfants, tout cela est occasion d'apprendre, l'occasion de s'exprimer dans un kaléidoscope d'idées, de faits et de sentiments.
De certains thèmes plus fréquemment abordés, plus longuement discutés, le groupe familial finit par s’imprégner.
Le métier du père constitue souvent l’élément prépondérant, surtout quand les enfants sont encore trop jeunes pour avoir, habituellement au moins, autre chose à raconter que de menus incidents de la vie scolaire.
Lorsque la prépondérance ne tend pas au monopole, lorsque le père s’efforce de dire non seulement à quoi il est occupé, mais encore à quoi il sert, comment ses occupations se rattachent à celles d'autres personnes, proches ou lointaines, avec qui elles le mettent en rapport, son métier devient un instrument de culture pour les siens
" Les sardines et les petits pois, le prix du fer-blanc, la sous-production, la surproduction, j'ai l'impression de n'avoir entendu parler que de ça toute mon enfance. Sans que l'on fasse un effort pour m'y intéresser, pour m'expliquer quoi que ce soit: pendant longtemps j'ai cru que le volant de trésorerie était un volant doré. "
" Chez nous, remembrement ou pas remembrement, coopératives ou pas coopératives, engrais chimiques ou pas chimiques, on ne parle que de ça et c'était déjà comme ça quand j'étais gosse. "
" C'est peut-être plus intéressant que les solécismes et les barbarismes de mon père. Nous avons droit à un cours supplémentaire au moins une fois par jour. Et ce que nous sommes calés sur la nécessaire réforme de l'enseignement! Nous aimerions quand même bien parler d'autre chose de temps en temps. "
" Chez moi, quand j'étais petit, on parlait surtout de rotation de bateaux, d'équipes de dockers, de plans de chargement. Mais mon père savait où allaient les bateaux, à quoi servirait ce qu'ils chargeaient. Il m'expliquait pourquoi on ne pouvait pas mettre la farine dans la même cale que le nitrate. Il me montrait sur l'atlas pourquoi il fallait charger pour Maracaibo avant de charger pour Pointe-à-Pitre. Il me racontait ce que les marins lui disaient des traversées ou des escales. "

Conserveur ou cultivateur, professeur ou contremaître de manutention, le père apporte chez lui un écho du monde.
Mais comment le fait-il entendre à ses enfants ? (Et ce qui est vrai du père est tout aussi vrai de la mère lorsqu'elle travaille hors de chez elle.)

Dans le conte d’Andersen, la cane enseigne doctement à ses canetons qui ne connaissent que la mare :
" Le monde va beaucoup plus loin que vous ne croyez: jusqu'à la lisière du pré, là-bas. "
Hans-Christian ANDERSEN ,
Le vilain petit canard

Il y a ainsi des parents qui, de bonne foi, rétrécissent d'avance la vision de leurs enfants. Ce n'est peut-être pas grave sur le plan de l'information: les journaux, la radio, la télévision surtout, fournissent une masse énorme de renseignements de toutes sortes.
Mais la réflexion sur la vie, plus nécessaire que jamais, justement à cause de cette profusion d’informations incohérente, c'est d'abord de ses parents qu'on l'apprend.
Et c'est ce qui fait penser au professeur Bossard que la culture commence à la table de famille. Imaginons, branché chez nous, son impitoyable magnétophone. Que penserions-nous... de nous, après avoir écouté quelques enregistrements de nos repas ?

Dans une famille dont il m'est arrivé plusieurs fois de partager le repas, le père parlait beaucoup, et quel que fût le point de départ de ses discours, il en arrivait à l'argent. Argent gagné, argent dépensé, argent que coûtent les enfants, argent dont les femmes ne savent pas le prix, argent qui mène le monde, surtout !
Je tentais souvent de le contredire: " Pourquoi généralisez-vous ainsi ? Il y a des gens malhonnêtes. Il y en a aussi d'honnêtes. Vous, par exemple... " (c'était vrai) ; ou " Ne traitez-vous pas aussi bien les clients pauvres que les clients riches ? Pour combien de personnes vous êtes-vous dérangé gratuitement cette semaine, parmi celles dont vous n'attendez rien ? "
Mais c'était peine perdue. A la première occasion, il réenfourchait son dada.

Les enfants écoutaient. Malgré les protestations de leur mère ( " Ma pauvre amie, on voit que tu ne sais pas grand-chose du monde " ), ils s’imbibaient à la longue des idées de leur père.

Je les ai beaucoup connus, et je crois pouvoir dire que leur père a déformé deux d'entre eux sans le savoir, sans le vouloir, et au nom du réalisme.
L'une prenant le contre-pied des maximes entendues, affiche de mépriser l'argent... et, pour le montrer, dépense stupidement le sien; la notion de bien commun lui semble étrangère. Elle ne croit à aucune générosité, à aucun désintéressement, peut-être même à aucune honnêteté hors la sienne.
L'autre a trop bien appris la leçon de prudence et d'économie. Malgré les conseils de ses maîtres, il a négligé un don artistique exceptionnel pour s'engager très vite dans la voie d'études courtes et de gains rapides où il ne donnera pas sa mesure.

On ne fait rien de bon en insistant exagérément sur les vilenies des humains et sur les aspects fâcheux de l'existence, sous prétexte de " préparer les enfants à la vie ". Car la vie est tout de même un peu ce que nous la faisons. Des enfants en qui on a tué la confiance sont moins vulnérables que les autres. Sont-ils plus heureux ? Plus aptes à améliorer cette vie qu'on leur a présentée comme si noire ? On peut en douter .

Pourtant, il faut bien préparer les enfants à la rencontre du mal, de la souffrance, de l'échec .
Très tôt, l'expérience leur en fournit l'occasion. Philippe a été pincé, tout le monde a eu un bonbon sauf François qui pourtant n'avait pas démérité, le maître a puni Henri alors que c'était son voisin le coupable, Julie a voulu faire le ménage, elle a renversé le vase plein d'eau sur le buffet ciré et on l'a grondée.
A nous de comprendre ce que ces expériences ont de douloureux et d'aider les enfants à les accepter. Sans perdre de vue que notre propre acceptation prépare la leur. Et qu'ils verront le bien et le mal à travers ce que nous en dirons devant eux. Dans la mesure du possible, ne leur imposons pas trop souvent nos propres peines et soucis.
Les solitaires, les veuves, les divorcées ont parfois la tentation de se confier à l'un de leurs enfants (le plus raisonnable, le plus âgé, la seule fille. ..). On ne peut s'en étonner. Mais on voudrait leur dire : " Laissez - les avoir leur âge. " Ne les faisons entrer dans le monde des adultes que par marches successives. Comme savait si bien le faire, malgré sa vie harassante de fermier pauvre, le père de Ralph Moody, dont ce dernier écrivit l'histoire . Attention constante, fermeté sans concession, confiance exigeante, tendresse discrète. Que de leçons à transposer en d'autres temps et d'autres lieux! Que de pages à commenter avec les jeunes pris par l'histoire de Ralph et de ses chevaux!

Marie Madeleine Martinie
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