COMMUNICATION SUR l'ART SACRE, par le sculpteur ALESSANDRO ROMANO
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www.serviam.net ,Catholiques en ligne remercie la Congrégation pour le Clergé de son aimable accord de reproduction de cette remarquable intervention du scultpteur, au Jubilé des catéchistes en décembre 2000.
---------------------------------------------Je désire présenter mon témoignage à travers quelques réflexions personnelles faites à voix haute, ce qui n'est pas ma coutume. Comme sculpteur, je suis habitué à exprimer mes sentiments dans un autre langage. Je souhaite toutefois que mon intervention puisse correspondre d'une manière ou d'une autre à l'esprit de cette rencontre.
L'appel du sacré a toujours été présent en moi mais, pendant longtemps, il n'a pas emmergé d'une manière adéquate : en raison de mon immaturité et d'une orientation de la culture dominante qui, également dans le monde de l'art, tend à exclure certains thèmes, je me suis senti conditionné au point d'empêcher cette force de se manifester. Aussi, pendant de nombreuses années, mon travail a été marqué par une incessante et profonde insatisfaction.
Après plusieurs années de recherche, la mythologie fut ma première approche concrète du " Sacré ", un authentique apprentissage qui, sans que j'en aie eu pleinement conscience, m'a préparé au Sacré " chrétien " : ceci est pour moi très clair.
Je suis convaincu que l'art sacré est la forme la plus haute de l'art que l'homme puisse atteindre, car aux capacités personnelles s'ajoutent les dons de l'Esprit Saint. On pourrait penser qu'il suffit de réaliser un tableau ou une sculpture consacré à tel ou tel saint ou à n'importe quel sujet religieux pour que cette oeuvre soit extraordinaire. Mais ce n'est pas automatique, ni sur le plan esthétique, ni sur le plan religieux. Le don doit être demandé et accueilli avec persévérance et humilité, dans la reconnaissance de nos propres limites, en recherchant l'aide de tous ceux qui peuvent nous faire entrer dans l'intime de l'oeuvre à réaliser, en lisant et en réfléchissant jusqu'à ce que se forme en nous une première empreinte dans laquelle il faut se jeter et qu'il faut creuser pour la faire devenir un sillon toujours plus profond qui conduise à la définition de l'oeuvre.
On dit du Bienheureux Angelico qu'il peignait à genoux. Je le rappelle volontiers, non que je sois en mesure de réaliser ce que faisait ce saint artiste, mais pour se rappeler toujours qu'il faut une disponibilité totale en ces moments, une âme totalement ouverte et attentive aux suggestions du Surnaturel. Il faut de même, du fait de l'ardeur missionnaire qui brûle à l'intérieur, veiller amoureusement à être canal de catéchèse, moyen de catéchèse à travers le langage universel du " beau ", dans la conviction que le beau, le bon et le vrai convergent. Ils convergent non dans un concept mais dans une personne, la personne adorable de Jésus-Christ, l'unique Sauveur, raison et fin de tout.
Quand je dis ces mots, me viennent à l'esprit deux parois, qui empêchent les distractions et font converger vers cette définition de l'oeuvre. Chacun de nous sait combien il est difficile de rester concentré, tant dans la prière que dans les autres activités. C'est de cette conscience que naît mon très grand désir de réaliser chaque fois une oeuvre transparente, une oeuvre dans laquelle on puisse lire ou, mieux, percevoir ce qu'elle porte à l'intérieur, au-delà de ce qui apparaît dans la représentation. Le risque de manquer d'une telle clarté m'a toujours fortement préoccupé, peut-être parce que je pense qu'un théorème pervers peut s'amorcer à partir de cette carence, selon lequel une oeuvre qui ne communique pas engendre d'abord l'indifférence ou même la contestation, puis le refus, enfin l'abandon.
C'est dans mon travail que j'ai pris concrètement conscience de ce que j'ai tenté de vous exprimer. Prenons par exemple une de mes dernières oeuvres : la Porte jubilaire réalisée cette année dans la Basilique pontificale de Saint Michel Archange à Piano di Sorrento ; une oeuvre dans laquelle je me suis plongé pendant deux ans, depuis le projet jusqu'à sa réalisation ; un grand portail de bronze polychrome, de six mètres de haut sur trois de large, dédié à la Très Sainte Trinité ; un thème extraordinaire, la représentation la plus importante qui puisse être demandée à un artiste.
L'enthousiasme et l'excitation mélangés à la crainte révérentielle d'affronter un thème aussi important m'ont conduit à en parler avec beaucoup d'amis, prêtres et laïcs. Je me suis lancé avec eux dans de grandes discussions et, grâce à eux, dans de profondes réflexions. Je saisis l'occasion pour les remercier tous publiquement. Enfin, à la lecture du 31ème chant du Paradis, dans lequel, en décrivant la " Rose blanche ", Dante exprime de façon extraordinaire ce qu'il est impossible à l'homme de dire, l'idée du portail s'est matérialisée dans mon coeur : un tourbillon d'anges qui s'immergent dans l'immensité de la lumière trinitaire.
Pendant la réalisation du panneau central supérieur, qui représente le cercle de lumière de la Très Sainte Trinité, et plus précisément dans la perspective des anges qui s'y plongent en disparaissant en son sein, le désir de représenter la Croix est né en moi de façon très forte. Une extraordinaire impulsion : je sentais que je devais la réaliser, je n'avais pas d'alternative.
Mais comment ?
Presque sans m'en rendre compte, les anges qui formaient le choeur commencèrent à tourner d'une autre façon ; et même, ils " volaient " d'une autre façon. C'était la suggestion que j'attendais : une croix d'anges qui se détachait et jaillissait à partir de la lumière de la rédemption.
La joie d'avoir trouvé ce que je cherchais me fit dépasser toutes les fatigues et les difficultés. Et je ne vous dis pas combien de fois j'ai détruit et refait complètement des parties du panneau, pour trouver comment obtenir cette sensation mystérieuse, cet équilibre indicible. Je ne devais laisser aucune contingence m'empêcher d'atteindre ce but.
Ce n'est qu'après, comme cela m'arrive toujours, qu'en réfléchissant j'ai commencé à comprendre le pourquoi de la Croix. Le signe par excellence, le signe fondamental pour nous les chrétiens, ne pouvait être absent de cette représentation.
Souvent, pendant mon travail, me revenait à l'esprit la parole de don Arturo, le curé qui m'a commandé le portail : " Ce que nous sommes en train de réaliser, me disait-il, est une prière qui montera pour toujours vers le Très-Haut ". Je reconnais dans ces paroles une vérité profonde qui suscite dans mon coeur un sentiment d'infinie reconnaissance envers le Seigneur.
Je voudrais qu'il y ait dans chaque église des oeuvres vraies, des oeuvres expressives, des oeuvres belles.
Malheureusement, il n'en est pas ainsi. Il arrive souvent, lorsque je visite une église, que mon esprit soit envahi par un sentiment de gêne, que je ressente la sensation d'une occasion manquée. Je perçois que l'espace a été utilisé trop vite ou sans la réflexion nécessaire, et que les éléments caractéristiques de toute oeuvre sacrée n'ont pas été pris en compte.
Il y a certes un peu de confusion, si bien qu'on ramène parfois l'art sacré aux " objets du culte ", avec le risque de considérer superficiellement l'ensemble de la problématique de l'art sacré, en la réduisant au seul aspect décoratif ou fonctionnel.
Comment en arrive-t-on là ?
Est-il possible qu'on ne se rende pas suffisamment compte de cet aspect du problème au point de commander, d'exécuter et d'acheter des oeuvres d'une superficialité telle qu'on en arrive à offenser autant le sacré que l'art ?
L'église est le lieu où nous nous entretenons avec le Seigneur. Il n'y a pas place pour la banalité. Tout doit être vrai, il ne peut y avoir ni fictions ni compromissions.
Dans la ligne de ces réflexions, je ne peux ni ne dois ni ne veux ignorer ce qui se passe à propos du Padre Pio.
Pour d'évidentes raisons de travail, je tombe souvent dans les fonderies sur des oeuvres incroyables, des sculptures dont on ne sait ce qu'elles représentent, vulgairement diffusées comme représentation de ce saint extraordinaire uniquement parce qu'elles ont un froc ou parce qu'elles ont les mains bandées. Je me demande pourquoi on se contente de si peu : à quoi sert d'avoir une sculpture du Padre Pio si on ne le reconnaît que par son nom gravé sur une plaque et non par l'âme exceptionnelle qu'il avait et qu'il a ?
Pour conclure, une dernière et brève réflexion, empreinte de nostalgie, sur les vitraux. Cette admirable invention exploite la lumière naturelle qui illumine un espace pour devenir lumière spirituelle qui fait resplendir l'âme. Une grande scène qui s'illumine avec le soleil pour nous raconter tel ou tel épisode ou nous communiquer la lumière de l'Esprit. Celle-ci devient une catéchèse. Malheureusement, même cette extraordinaire expression artistique est aujourd'hui souvent réduite à une explosion insensée de couleurs : un inutile jeu pyrotechnique et non plus une catéchèse.
Je conclus en désirant éviter tout malentendu possible. Je suis un artiste figuratif, sensible à la revalorisation de la tradition iconographique, mais profondément convaincu qu'il n'y a pas une tendance artistique plus adéquate qu'une autre pour exprimer le Sacré. Le langage qu'on adopte n'est pas important : à chacun le sien, et tous les artistes de tous les temps constituent des petites tesselles de la grande mosaïque qu'est l'Art Sacré et celui-ci, s'il est digne de ce nom, est toujours le support efficace d'une catéchèse qui illumine l'intelligence, réchauffe le coeur et meut la volonté.
Mon espérance et mon plus grand désir est que ces petits tesselles de mosaïque brillent toutes intensément, pour nous aider à lire avec le coeur ce qu'il est impossible de lire autrement.
Merci.